Nourrir la machine jusqu’à satiété sans trop lui servir de «fastfood». Une alimentation saine est recommandée, sans plus. La machine peut en prendre.
Au pire, on doublera la portion de carottes dans la version papier.
Quelques «tweets» en guise d’entrée, un «web». Cent fois sur le métier ? Plus le temps.
Le journaliste à ma droite pitonne frénétiquement sur son cellulaire, «Bluetooth» à l’oreille, se mordant les babines à l’idée d’être premier à la ligne d’arrivée virtuelle.
Je paralyse.
Mon cerveau continue d’analyser la scène.
Je délire.
Je me vois comme dans un miroir, le «Bluetooth» en moins.
Merde… Respire.
Le confrère se lève spontanément et quitte la salle avant même la fin de la conférence de presse. Il revient, écoute deux minutes, puis repart.
Je viens de comprendre. Le béton qui nous encercle retient hermétiquement les ondes de son cellulaire.
Il doit sortir pour le «tweet», pour le «web». Pour gaver la machine telle une grosse truie en route vers l’explosion certaine.
Et à nouveau je me dis : «Respire !»
J’ai une envie presque incontrôlable de lui tendre mon téléphone qui, lui, fonctionne très bien de l’endroit où nous sommes. Question de réseau j’imagine.
Et là, plutôt que de céder à la pitié, je songe à ses «deux-cents-trente-douze» suiveux, disciples de la nouvelle instantanée. Et mon mobile, au lieu d’être un outil de travail, se métamorphose en une arme d’une puissance insoupçonnée.
Je vois défiler sous mes yeux les outrages potentiels, les erreurs sur la personne, les millions devenus milliards et les dizaines devenues centaines.
Je revois le nom de cet homme qui, tout récemment, au Lac-Saint-Jean, a été déclaré noyé alors qu’il n’était qu’un témoin du drame.
Et là s’entremêlent les poursuites ; les avocats qui sondent chaque phrase, chaque message.
Je lui épargne la catastrophe et range sagement mon mobile dans l’une de mes poches.
Et le point de presse prend fin.
Enfin.
Prochain repas dans une demi-heure. Beaucoup plus qu’il n’en faut à la machine pour digérer tout ça.

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