Le Grand Parleur

Archive du 10 janvier 2013

Jeudi 10 janvier 2013 | Mise en ligne à 19h05 | Commenter Commentaires (20)

Dénigrer la science

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Pourquoi s’en trouvent-ils encore dans nos sociétés pour dénigrer la science? Malgré des études, on prétend que l’Homme n’est pas responsable des changements climatiques. On dit aussi que l’amiante ne cause pas le cancer. Ou que la pêche commerciale ne menace pas des espèces halieutiques. Dès qu’il est question de science, certains vivent encore au Moyen-Âge.

Les scientifiques s’intéressent à ces phénomènes depuis longtemps. Ils les ont étudiés sous toutes leurs coutures, analysés de toutes les façons possibles. Leurs conclusions, autant les causes de ces problèmes que leurs effets, font l’objet de larges consensus. Et pourtant, leur travail est contesté.

On ne cherche pas longtemps pour comprendre pourquoi des conclusions scientifiques sont attaquées: elles bousculent des intérêts économiques. C’est vrai pour les changements climatiques, pour l’amiante et pour l’industrie des pêches.

La semaine dernière, en faisant une recherche sur l’étude que le parc national de la Yamaska effectuera sur les perchaudes du réservoir Choinière, je suis tombé sur des reportages du Nouvelliste de Trois-Rivières. Des collègues du quotidien relataient la controverse entourant le moratoire de cinq ans sur la pêche à la perchaude dans le lac Saint-Pierre, cette portion élargie du fleuve Saint-Laurent entre Sorel-Tracy et Trois-Rivières.

Une étude scientifique conclut que le stock de perchaudes est anormalement bas. Pierre Magnon, biologiste à l’Université du Québec à Trois-Rivières et président du comité de surveillance, mis sur pied pour protéger la ressource, est catégorique: les perchaudes disparaîtront d’ici 2014 si rien n’est fait. C’est ce comité qui a convaincu le ministre des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) d’imposer un moratoire.

Ça n’a pas fait l’affaire de tous, bien entendu. Les pêcheurs commerciaux du lac Saint-Pierre sont d’avis que les scientifiques ont tout faux. Les données des chercheurs sont mauvaises, estime le président de leur association, Jean Lévesque. Il est tout aussi catégorique: le lac est plein de perchaudes.

Cet automne, M. Lévesque a insisté pour qu’une nouvelle étude soit réalisée et propose que son organisme recueille les données… Aussi, suggère-t-il au MRNF d’abattre des cormorans, ces volailles raffolant trop de ces petits poissons. Enfin, il exhorte le ministre à lever le moratoire, rappelant qu’il « y a une industrie de 5 millions de dollars en jeu».

Ça ne vous rappelle pas la catastrophe de la morue? Dans les années 90, des experts ont mis en garde le gouvernement fédéral contre la surpêche de morue dans l’est du Canada. Leurs données faisaient état d’une baisse dramatique des stocks de ce poisson. Il fallait, pressaient les scientifiques, protéger la ressource en restreignant la pêche commerciale, très intense dans le secteur.

Les pêcheurs s’y sont vigoureusement opposés. La baisse des stocks de morue était en grande partie attribuable aux populations de phoques, ont-ils plaidé, pas seulement à l’intensité de la pêche commerciale.

Ottawa n’a rien fait. L’industrie s’est écroulée. Des milliers de pêcheurs ont perdu leur gagne-pain, des usines de transformation de poissons ont fermé.

Pour en revenir aux perchaudes du lac Saint-Pierre, le MRNF a quand même maintenu le moratoire… après avoir considéré les demandes des pêcheurs.

La défense d’intérêts financiers fait qu’il n’est pas surprenant que des individus ou des groupes lancent des attaques contre la science. Quand les tirs proviennent de l’État, c’est autre chose. Depuis quelques années, le gouvernement fédéral a sabré les projets de recherche au sein de ses ministères et de ses institutions en plus de limiter les données que peut recueillir Statistique Canada lors des recensements. Clairement, on ne porte pas la science en haute estime chez les conservateurs.

La preuve scientifique dérange, selon Yves Gingras, sociologue des sciences. En entrevue dans le plus récent numéro de L’actualité, M. Gingras s’en inquiète grandement. «(…) depuis le XVIIe siècle, on sait qu’on ne peut gouverner un pays sans institutions scientifiques parce que l’État a besoin de données fondamentales et objectives pour assurer la santé de sa population et la sécurité de son territoire.»

Ces recherches en vue d’établir des politiques publiques, soutient le professeur Gingras, ne peuvent être menées par des organismes privés. Le privé, par la force des choses, ne peut garantir la collecte de données objectives. Un doute subsistera toujours sur la crédibilité des conclusions, pourrait-on dire.

Les impératifs économiques doivent faire partie des discussions. Mais lorsqu’une ressource est menacée, même si les données sont contestées, peut-on courir le risque de continuer de l’exploiter comme avant? Le développement durable ne nous enseigne-t-il pas les vertus économiques d’une consommation responsable de nos ressources?


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