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Le Blogue-Trotter - Auteur
  • Stéphanie Bérubé

    Stéphanie Bérubé est journaliste à La Presse depuis 1997. Elle a travaillé aux informations générales et aux arts, puis écrit désormais pour les sections du samedi, Voyage, Gourmand et Maison.
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    Mercredi 7 avril 2010 | Mise en ligne à 11h22 | Commenter Commentaires (3)

    Terminus à San José

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    L’église de San José de Chiquitos (Bolivie)

    ÉRIC CLÉMENT

    Nous sommes arrivés à San José de Chiquitos de nuit et j’ai tout de suite senti que j’aimerais cet endroit. D’abord, la route, nouvellement refaite mais non complétée à l’entrée du village, nous réservait une surprise. Elle était bouchée par un gros tas de terre et de cailloux.

    Même quand on est un peu éreinté par le voyage, les villes qu’on préfère, ou plutôt qui nous marquent, sont parfois celles qui ne se pénètrent pas facilement. Qui se laissent désirer. Qui ne révèlent pas tout, tout de suite. Laissant traîner une part de mystère. Qui nécessitent des détours. Du temps. De la patience. Du doigté. De l’attention. De douces intentions. Des petits bonheurs d’abnégation.

    Jérôme, ex-ingénieur (peut-on s’en défaire?) devenu aventurier puis, depuis un an et demi, maçon, menuisier, électricien, plombier, bâtisseur d’hôtel, et finalement guide, conduisait l’auto.  Il a contourné le bouchon de terre. En disant “merde”. Le soufflé de Sophie allait peut-être retomber.

    Mais la route me réservait une autre surprise. Sans prévenir, les cols bleus du village avait, plus loin, placé quelques pierres en travers de la voie de droite nouvellement pavée pour nous obliger à passer sur l’autre voie. Sans panneau. Sans lumière. Rien. On aurait pu foncer dans ces pierres…

    “Oh, ça fait un moment que c’est comme ça”, a dit Jérôme.

    Je me sentais chez moi. Une route pas terminée. Des ornières un peu partout et là, des pierres oubliées… Il y avait donc aussi en Bolivie des employés de la construction, des cols bleus ou des édiles municipaux qui s’en foutaient.

    En plus, arriver de nuit a une part de magie. C’est le peu de lumière qui fait ressortir l’essentiel. Ici, l’hôpital (tiens, une grande ville ?). Ici, une école. Et soudain, l’Hotel Villa Chiquitana dont on ne voyait distinctement que le logo, sur un mur blanc de l’entrée.

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    C’est là que mon guide et sa conjointe Sophie ont bâti un hôtel qui sera inauguré lundi. Tout une aventure. Deux Français, deux professionnels, qui partent durant trois ans faire le tour du monde en scooter. Va, faut bien que jeunesse se passe. Quand ils rentreront, ils reprendront leur vie “d’avant”.

    Eh bien non, ils ont laissé leurs boulots bien rémunérés. Ils ont pris leur  Swanne, à peine née, et sont partis se construire une Villa Chiquitana en Bolivie, dans la partie la plus méconnue du pays, l’Oriente, où je n’ai rencontré que quatre touristes en huit jours alors que dans l’ouest bolivien, ça fait la queue 12 mois par année pour visiter Potosí, Sucre, La Paz ou le Titicaca…

    C’est qu’ils ont compris le potentiel de cette région pour leur propre bien-être: un coin calme, beau, simple et rempli de soleil. Une région sans grands hôtels, sans autobus remplis de touristes, sans internet ou presque et quasiment sans télévision.

    Une région, par contre, où ce sont les gens que l’on visite, les gens qui jouent du violon, qui bichonnent leurs églises, qui prennent soin de leur nature (ou presque: le recyclage n’existe pas encore là-bas ni les 3 R!), enfin des gens qui aiment leur histoire et s’en souviennent.

    C’est maintenant que j’ai quitté San José de Chiquitos que je comprends aussi pourquoi Sophie et Jérôme, mais aussi le guide-restaurateur Pierre Martinez, ont choisi cet endroit.

    C’est parce qu’on y boit la meilleure chicha d’Amazonie, pardi !

    Et ce n’est pas Pitagoras qui va me contredire. Pitagoras, le sympathique vendeur de chicha de la Plaza 26 de Febrero dont on voit la photo partout, dans les guides, dans les journaux, dans les documents touristiques boliviens. Il est connu comme le loup blanc et le carré de l’hypoténuse.

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    Faut dire que sa chicha (le verre à droite sur la photo), faite d’arachides broyées, d’eau, de clous de girofle, de cannelle et sûrement de bien d’autres choses, est délicieuse. Il la sert très fraîche, ce qui est assez étonnant quand on constate qu’il n’a pas de frigo près de sa table en bambous.

    Et en plus, pour en avoir bu plusieurs fois de sa chicha, elle ne donne pas envie de courir toujours au même endroit plusieurs fois par heure, comme cela m’est arrivé à Marrakech en février…

    Et puis, Pitagoras peut bien être le symbole de ce village. Il est beau. Il est beau de cette façon de vous souhaiter la bienvenue, beau de ce sourire qu’il a collé sous la moustache, un sourire qui rafraîchit encore plus que sa chicha qu’il échange contre un petit boliviano, soit 1/7ème de dollar. Faites le calcul, ça doit pas faire grand chose. Surtout pour un sourire et une chicha divine.

    Ceci dit, à deux pas de Pitagoras, s’élève, vous l’aurez deviné, l’église du village qui date du milieu du 18ème siècle. Contrairement aux autres des missions jésuitiques, elle est en pierres.

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    Ce qui fait aussi son originalité, ce sont ses trois façades et sa tour alignées face à la Plaza, ce qui fait de belles photos souvenirs:

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    Mais ce qui en constitue sa richesse, ce sont ses peintures intérieures que des experts espagnols dévoilent et étudient encore dans des pièces qui étaient à l’origine des ateliers de sculptures sur bois ou de tissage, des salles de catéchisme ou d’enseignement scolaire.

    L’église de San José de Chiquitos est la dernière des églises des missions à être rénovée.

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    Et ces peintures précieuses, tous les touristes ne les voient pas. Il n’y a pas de visite organisée. Il faut le savoir et demander la clé. Il faut en fait être avec Pierre Martinez,  que tout le monde connaît dans le village car il est le patron du restaurant Sabor y Arte (où l’on mange d’excellents raviolis aux feuilles de coca).

    Le nom de son resto dit tout. Pierre aime l’art et les raviolis.

    Alors, Pierre (mais aussi Sophie) nous ont fait visiter les salles de l’édifice religieux (j’aurais envie de dire leurs salles, tellement ils aiment cet endroit) où des peintures ont été soit découvertes (dans les deux sens du terme) soit restaurées. Et ces peintures, que l’on nous a exceptionnellement autorisé à photographier (sans flash bien sûr), sont aussi diversifiées qu’intéressantes du point de vue historique et sociologique.

    On y voit, par exemple, une peinture datant de 1810, représentant des soldats napoléoniens, ce qui redonne du crédit au fait que la couronne de France, avec les Bourbons, a établi, à un moment donné, son autorité dans cette partie du monde:

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    Sur la photo suivante, on voit le plan de la “réduction”, soit le village jésuite de l’époque, dessiné sur le mur, un dessin qui daterait de la période juste avant l’expulsion des Jésuites de Bolivie par les autorités espagnoles, en 1767. On y voit l’église et les maisons alignées des paroissiens. La structure du village n’a guère changé.

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    Les Jésuites avaient aussi permis des dessins issus de la culture locale. “Il y a eu un pas fait de chaque côté”, dit Pierre Martinez.

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    La tradition de vénérer le corps de la femme, comme on l’a vu aussi dans différents bois sculptés, s’est donc transmise dans l’enceinte même de la sphère religieuse.

    Et aujourd’hui encore, sur la route qui mène à la piscine municipale de San José, deux baigneuses dans le plus simple appareil s’offrent à la vue des passants de part et d’autre de la chaussée:

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    L’influence de l’église est encore très présente à San José de Chiquitos. Les enfants du village vont notamment dans un collège mariste ou un collège franciscain.

    Le prêtre de l’église du village est autrichien. Les prêtres sont d’ailleurs souvent des étrangers ici. À Santa Ana, il est brésilien. L’archevêque de San Ignacio est allemand. San Rafael a un père italien et le curé de San Javier est polonais.

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    À noter enfin qu’en face de l’église, un très bel arbre toborochi semble avoir l’âge vénérable des peintures:

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    À l’intérieur de l’église, les dorures sont omniprésentes mais la finition n’est pas celle qu’on a appréciée à Concepción ou à San Javier.

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    Le confessionnal est aussi d’une grande simplicité…

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    …et finalement moins baroque que la cabine téléphonique de la place.

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    …autour de laquelle des motos circulent en permanence toute la journée, à deux, à trois, voire même à quatre passagers.

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    A 3h30 du matin, après un repas d’adieu, mes hôtes m’ont raccompagné à la gare de San José pour prendre le train à destination de Santa Cruz où je suis arrivé six heures et quelques courbatures plus tard.

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    Là, s’est achevé mon périple dans l’Oriente bolivien. Un voyage fascinant, à petit prix, distrayant, sportif et culturel. Du bonheur sous le soleil.

    Là, s’achève aujourd’hui mes écritures sur ce blogue-trotter de Cyberpresse, écritures débutées le 20 décembre dernier. C’était tout un travail à réaliser et en même temps un plaisir véritable de maintenir ce lien avec les internautes qui partagent mon goût du voyage. Je vous souhaite plein d’aventures. Et restez branchés, ma collègue Émilie Côté prend le relais…

    Bon vent !

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    • Merci pour ces textes sur la Bolivie, un pays qui n’est généralement pas sur les circuits touristiques, et surtout sur la région de l’Oriente du pays. La chicha à 1 Boliviano = 0,15$ et c’est aussi la caractéristique de ce pays où tout est très abordable, même à La Paz où j’ai habité cet hiver et où on peut voyager pendant 1/2 heure en minibus pour 0,20$ et où la grosse bière dans un resto ou un bar coûte entre 1,50$ et 2$! L’église que vous décrivez est magnifique et il y a d’autres exemples semblables ailleurs dans ce pays; par exemple à Curahuara de Carangas, département d’Oruro, petite ville de l’Altiplano où on y retrouve une église datant de la fin du XVIè siècle et qu’on appelle la chapelle sixtine de l’Altiplano et qui compte aussi des fresques magnifiques mais qui n’est à peu près jamais visitée par des touristes. La Bolivie est un secret bien gardé mais qui mérite d’être connue, pourvu que ça ne devienne pas un cirque touristique comme le Pérou!

    • S U P E R B E S (texte et photos).

    • Bonne route et merci à vous pour ces beaux voyages. Mais pourquoi ne continuez-vous pas? Vout étiez en free lance?

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