
ÉRIC CLÉMENT
Nous nous sommes arrêtés au péage. Mon guide, Jérôme Maurice, est descendu de la voiture pour aller régler le coût du trajet. Nous nous dirigions vers les colonies de Mennonites situées entre San Ignacio et San José de Chiquitos.
Un homme en salopette et portant un chapeau de paille attendait près du péage. Il nous a demandé de l’embarquer pour le ramener chez lui, dans une de ces colonies mennonites.

Blond aux yeux bleus, la peau bronzée, Johan Wieler était à l’aise dans la voiture. Il avait visiblement l’habitude de parler à des “étrangers”, entendre “des non-Mennonites”, ce qui n’est pas le cas de tous les Mennonites. Tout étant ouvert, il nous a rapidement fait comprendre que son ouverture avait des limites, notamment quand on a parlé des cellulaires que certaines colonies mennonites ont interdits.
“Si je vois un jeune qui en a un, je lui confisque”, a-t-il dit, avant d’ajouter qu’un jeune Mennonite doit demander la permission de son père quand il veut épouser une jeune fille.
“C’est Dieu qui choisit, dit Johan. Moi, quand je me suis marié, j’avais 24 ans et ma femme, 19 ans.”
Johan Wieler est mécanicien. Il a 70 vaches, des cochons et des poules. Sa terre fait 41 hectares. “C’est pas beaucoup, dit-il. Certains ont 100 hectares.”

Johan honnit les Mennonites des colonies qui ont accepté de “moderniser” leur façon de vivre et donc d’autoriser cuisinières électriques, cellulaires et automobiles. Comme la colonie de Chihuahua. “Je n’aime pas cet endroit”, dit-il.
Les Mennonites sont à l’origine des protestants orthodoxes. Le nom Mennonite vient de Menno Simonsz, un prêtre hollandais du 16ème siècle qui était toutefois catholique avant de rompre avec l’Église. Anabaptistes (car au début, on rebaptisait les enfants lorsque devenus adultes, ce que l’on ne fait plus), les Mennonites ont été persécutés et un grand nombre s’est enfui en Amérique, notamment au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Les Mennonites sont “normalement” des pacifistes. Ils ne chassent pas. Ils n’utilisent pas l’électricité (mais la bougie ou le gaz). Voici une lumière à gaz de chez Johan Wieler:

Johan nous a dit qu’il était originaire du Bélize (en Amérique centrale) et que sa famille avait immigré en 1956, quand la Bolivie a souhaité attirer des Mennonites, réputés pour leurs connaissances en agriculture, dans le cadre de sa réforme agraire des années 50. Il y a aujourd’hui quelque 60 000 Mennonites en Bolivie.
Au début, ils se sont installés dans des endroits isolés pour conserver leurs traditions puis, au fur et à mesure de leur expansion, ils ont acheté des territoires et sont maintenant de gros propriétaires terriens, ce qui dérangent certains Boliviens.

Mais peut-on se passer de leur présence ? Les Mennonites boliviens sont devenus le grenier du pays: ils cultivent beaucoup de céréales, notamment du soja, du sésame et du maïs. Les Mennonites sont d’abord et avant tout dédiés au travail. “Les enfants vont à l’école jusqu’à 13-14 ans mais après ils travaillent aux champs”, nous a expliqué Johan.
Arrivés chez lui, après des kilomètres et des kilomètres d’un chemin de terre en direction du Brésil, nous avons en effet vu son fils de 17 ans travailler dans un champ au volant de son tracteur.

Vous remarquerez que le tracteur n’a pas de pneus mais des dents. “C’est pour empêcher que les tracteurs aillent sur les routes”, nous a expliqué notre guide. Les Mennonites les plus othodoxes interdisent en effet la conduite de véhicules à moteur pour se déplacer. C’est pourquoi, on les voit souvent dans des calèches à cheval. Mais pour les champs, le tracteur est permis…si on enlève les pneus.
Voici quelques photos de calèches prises dans les colonies mennonites que nous avons traversées:



Et voici l’église d’une colonie mennonite, avec les piquets de bois pour attacher les chevaux pendant la messe:

Dans les colonies mennonites, les gens parlent l’allemand, un “bas-allemand”, un vieil allemand, nous a-t-on expliqué. Dans une épicerie mennonite, j’ai consulté un livre religieux mennonite écrit en lettres gothiques. Excusez la mauvaise qualité de la photo mais ça donne une idée:

Johan nous a expliqué que les familles mennonites font beaucoup d’enfants, de six à huit par famille en moyenne. “Mais certaines femmes ont 16 enfants. Il y a 80 naissances pour 20 décès dans la colonie”, nous a-t-il dit.

Lui semblait en avoir huit, tous des garçons. Je dis “semblait” car des garçons couraient dans tous les sens sur sa propriété et on ne savait pas trop s’ils étaient tous du même père.

Notre présence dans la famille de Johan durant une demi-heure nous a permis de constater que la mère ne parlait pas. Elle ne nous regardait pas. Elle est restée dans son coin.
Quand nous avons donné des Smarties aux enfants, ils se sont précipités sur leurs bonbons avec une avidité particulière. On nous a expliqué que les enfants des Mennonites sont élevés à la dure, sans jeux, avec le goût du travail d’abord et avant tout. Une éducation spartiate.

Nous avons discuté avec un voisin de Johan. Il s’est plaint du manque de pluie. “Nous allons produire 1500 kg de soja par hectare cette année, deux fois moins que d’habitude”, dit-il.

Si au Paraguay, les Mennonites s’impliquent en politique, ce n’est pas le cas en Bolivie. Selon Johan, bien peu de Mennonites ont dû voter dimanche dernier aux élections des gouverneurs des provinces. Pourtant, ils devront bientôt s’occuper de politique, selon Jérôme Maurice, car le gouvernement du président socialiste Evo Morales réfléchit à leur ôter certains privilèges fiscaux hérités de leur arrivée au pays il y a un demi-siècle.
Johan nous a dit aussi être inquiet que des jeunes mennonites se fassent embarquer dans l’univers de la cocaïne. Un Mennonite pris à prendre de la coca se fait sévèrement réprimandé. La cocaïne peut aller jusqu’à l’excommunication.
“Quand un Mennonite est excommunié, il peut rester dans la colonie. Mais lui et sa famille sont bannis. On ne les regarde plus. On ne leur parle plus. Ils sont à l’étranger chez eux. Il vaut alors mieux qu’ils partent. Mais comment partir quand tu as passé toute ta vie dans la colonie, quand, parfois, tu ne parles même pas l’espagnol. L’excommunication, c’est un drame,” explique Jérôme Maurice.
On a parlé de ce type de drame à Johan, du fait que certains Mennonites sont plus ouverts à la modernité. Il n’a pas bronché, ne s’est pas fâché, a souri de ses belles dents blanches et a lâché: ” Quand il a 18 ans, le Mennonite se fait baptiser. Il a alors le choix de rester dans la communauté ou de partir. Personne ne le retient.”

La communauté mennonite a été éclaboussée ces derniers mois par des scandales. Six membres d’une communauté ont été accusés d’une soixantaine de viols sur des fillettes et des femmes de leur communauté. Également, une petite fille a été retrouvée morte dans un champ de soya d’une communauté mennonite. On n’a pas trouvé le responsable de ce meurtre. Johan n’était pas capable d’expliquer ces problèmes qui ont assombri sa communauté.
“On ne sait pas, dit-il. Seul Dieu sait.”
Je garde en tout cas un bon souvenir de cette visite chez les Mennonites. Rudes oui. Fermés oui. Mais pas antipathiques et pas complètement isolés.

Et ils ne chassent pas, même si les oiseaux qui mangent les graines qu’ils sèment, ce qui m’a permis de prendre cette photo assez incroyable d’un vol de perroquets au-dessus d’un champ devenu leur épicerie préférée…


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alextv
6 avril 2010
17h23
Magnifique reportage. Merci.
eclement
6 avril 2010
18h15
Merci à vous. J’ai eu beaucoup de plaisir à le vivre et à le raconter. Que vous aimiez, c’est la cerise ! Bonne soirée.
belette-lachinoise
6 avril 2010
18h23
Chez les Mennonites, on ne baptise que les adultes, pas les enfants. On ne rebaptise pas. (Il y aurait toujours les cas de conversions, mais dans un groupe aussi fermé, cela doit être rare).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Anabaptisme
impressionnisme
6 avril 2010
18h44
Mode de vie qui serait bon pour les jeunes désoeuvrés de partout dans le monde. Au moins, les fils apprennent à cultiver la terre, fabriquer des outils, à prendre soin des animaux de la ferme et ils ne se tournent pas les pouces !
mxmxd
6 avril 2010
21h14
Merci!
J’ai quelques ancêtres mennonites — j’ai donc eu un grand plaisir à lire votre reportage!
lineni
7 avril 2010
09h37
Très intéressant.