
Pierre Karl Péladeau
Photothèque Gesca
Le modèle d’affaires et les pratiques journalistiques de Quebecor mettent-ils en péril notre démocratie? Dans un reportage particulièrement bien documenté, Enquête a posé la question hier soir à Radio-Canada. L’émission était attendue avec une brique et un fanal par Quebecor, qui avait envoyé une mise en garde la semaine dernière au service de télévision publique, afin d’en prévenir sa diffusion.
Heureusement, le reportage de Guy Gendron ne ressemblait pas à un règlement de comptes, et il fut au final peu question des attaques de l’empire contre Radio-Canada. Le journaliste s’est plutôt intéressé au danger de la manipulation de l’information et à l’influence de Quebecor sur le pouvoir politique. Chose certaine, il faisait foi d’un malaise bel et bien réel dans le milieu journalistique mais aussi chez nos élus à propos des méthodes de l’empire.
M. Gendron avait fait son travail et déniché des exemples précis de pratiques journalistiques indécentes. La portion la plus efficace du reportage concernait une liste des personnalités les plus influentes publiée dans Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, avec des différences notables entre les deux quotidiens, imposées par la direction. Un cafouillage total que cette publication, qui a provoqué la démission de la moitié du comité qui déterminait les positions du palmarès, à qui on avait promis la plus totale indépendance.
Pour Enquête, Guy Gendron a mis la main sur un échange de courriels entre la directrice de la section Arts et spectacles du Journal de Montréal, Michelle Coudé-Lord, la direction du quotidien et le jury, qui démontre clairement une intervention des patrons pour modifier les noms figurant au palmarès, de même que leur position. «Julie Snyder est beaucoup plus influente que Marie-France Bazzo», a notamment écrit Mme Coudé-Lord, déplorant aussi l’absence de René Angélil au classement. «On remplace Paul Arcand par Jacques Aubé», a ordonné la direction. Puis: «John Porter, on s’en fout.» Bien entendu, Julie Snyder a monté dans le palmarès.
L’ancien journaliste du Journal de Montréal, David Patry, était l’auteur de ce papier et a confirmé à la caméra avoir été manipulé. «C’est honteux pour un journaliste, personne ne va se vanter de ça, c’est vraiment tabou, il y a une omerta», a-t-il dit. Selon lui, il est clair que l’information a été manipulée pour servir les intérêts de Quebecor.
Michelle Coudé-Lord a paru embarrassée par les questions de Guy Gendron, disant ne pas se souvenir de cet épisode. Quand le journaliste lui a montré l’échange de courriels compromettants, elle était sans mots.
La seconde moitié du reportage concernait l’influence malsaine de Quebecor sur le monde politique, et tout le dossier de l’amphithéâtre de Québec. «C’est l’empire Quebecor qui finalement va contrôler la ville. C’est pas Labeaumeville, c’est Péladeauville», a lancé l’ancien directeur général de la Ville de Québec, Denis de Belleval, inquiet de voir les élus trembler devant le pouvoir de l’empire.
Guy Gendron a aussi évoqué les promesses faites par Quebecor lors de l’achat de TVA, promesses qui n’ont pas été tenues, conclut le reportage. Alors que l’empire s’était engagé à maintenir «des cloisons étanches entre les différents médias du groupe», il a ensuite quitté le Conseil de presse et la Presse canadienne, créant sa propre agence, QMI, «un modèle de convergence des contenus». L’ancien juge John Gomery, devenu président du Conseil de presse du Québec, déplore que Quebecor ait choisi de se soustraire aux règlements auxquels sont soumis les autres grands groupes de presse. «Le journaliste doit avoir le droit d’écrire les faits, ce qui se passe, de sa façon, sans trop d’ingérence par ses patrons», a-t-il dit.
M. Gomery craint que le Québec se retrouve avec un scandale digne de l’affaire Murdoch, qui a ébranlé la Grande-Bretagne. «Il estime que les risques de dérive sont comparables», a souligné Guy Gendron.
Le reportage reposait aussi beaucoup sur la perception du personnel des différents médias de Quebecor, qui se plaint de manquer de liberté dans l’exercice de ses fonctions. Le professeur au département de communications de l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme, Marc-François Bernier, a sondé la classe journalistique pour découvrir que c’est chez Quebecor que les journalistes sont le plus insatisfaits. Même «détresse professionnelle» à TVA, où on dit devoir toujours s’en prendre aux mêmes cibles comme Bell, Transcontinental, la FTQ Construction, et bien entendu, Radio-Canada. Guy Gendron a aussi ridiculisé un titre du Journal de Montréal, qui donnait Vidéotron comme étant «la plus admirée» des Québécois, alors que l’entreprise est arrivée en 102e place de ce sondage.
Le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et journaliste au Devoir, Brian Myles, s’est montré particulièrement dur à l’endroit de Pierre Karl Péladeau. «On ne parle pas le même langage que lui, les journalistes. Lui parle de l’information comme une marchandise.» Il décrit Quebecor comme «une planète qui génère sa propre gravité et qui tourne en orbite dans son système solaire».
Dans son carnet, sur le site Internet de Radio-Canada, l’animateur Alain Gravel a tenu à préciser que l’enquête de Guy Gendron s’était déroulée selon les règles très strictes des normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. «Si nous avons décidé de faire cette enquête, ce n’est pas pour assouvir la curiosité des gens du milieu des communications. Non plus pour nous venger de quoi que ce soit.»
«La démocratie serait mal servie si personne ne pouvait critiquer le groupe médiatique le plus important au Québec», a-t-il ajouté.
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