Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Sciences de la Terre’

Vendredi 17 février 2017 | Mise en ligne à 14h46 | Commenter Commentaires (18)

La galère des continents

Les principales plaques tectotiques. (Carte : USGS)

Les principales plaques tectotiques. (Carte : USGS)

Ainsi donc, le 8e continent aurait été découvert. À moins que ce ne soit le 6e, c’est possible aussi, ce qui implique logiquement que cela pourrait également être le 7e. Mais c’est peut-être même seulement le 5e, remarquez bien, ça dépend comment on compte. Et à la limite, ça pourrait aussi être le 9e, 10e ou 11e continent hein, c’est pas clair-clair. Alors commençons par nous entendre sur ceci : il existe un consensus scientifique très bien établi sur le fait que le nouveau continent n’est pas le 4e ou moins ni le 12e ou plus. Alex Jones ne sera pas d’accord, mais n’allons pas là, OK ?

Blague à part, le «nouveau» continent serait la «Zélandia» et comprendrait, comme son nom l’indique, la Nouvelle-Zélande et quelques îles autour. À l’œil, la proposition a peu de chance de rallier beaucoup de géologues, mais elle émane tout de même de gens sérieux et a  été publiée dans GSA Today, la revue de la Geological Society of America. Alors voyons voir…

Jusqu’à maintenant (et cela risque de perdurer pour un avenir prévisible), la Nouvelle-Zélande a toujours été considérée comme faisant partie de l’Océanie. Mais les auteurs de l’étude, menés par Nick Mortimer, un géologue néo-zélandais, font valoir qu’il faut réviser cette position. Un continent, disent-ils, est une masse de terre émergée et qui se prolonge sur une certaine distance sous la mer par un «plateau océanique», le tout étant généralement entouré de «croûte océanique» — soit une partie de la croûte terrestre plus mince (10 km) que la croûte continentale (25-50 km). Et l’on trace généralement la frontière des continents le long des principales plaques tectoniques de la planète.

Or la Nouvelle-Zélande repose sur sa propre plaque, laquelle est séparée de la plaque australienne par environ une faille d’environ 25 km de large constituée de croûte océanique, et les deux plaques semblent se déplacer indépendamment l’une de l’autre. Cela distingue cette île du Groenland, par exemple, puisque celui-ci est rattaché directement à la plaque continentale nord-américaine par son extrémité nord (voir ce texte-ci, c’est vraiment intéressant).

En elle-même, cette caractéristique n’est pas suffisante pour faire de la Zélandia un continent à part entière, puisqu’elle est également partagée par d’autres îles, que l’on nomme souvent micro-continents, comme Madagascar ou l’île Maurice, qui de ce point de vue sont géologiquement séparés des autres continents. Mais M. Mortimer et ses collègues amènent ici une autre condition pour accéder au «titre» de continent : la taille. En comptant les parties submergées, Zélandia s’étend sur 4,9 millions de km2, ce qui représente «environ 12 fois la superficie de l’île Maurice et 6 fois celle de Madagascar», écrivent les auteurs, qui proposent un seuil 1 million km2 pour pouvoir parler d’un continent.

Vous me direz bien si cela vous convainc. En ce qui me concerne, l’argument de la taille me semble un peu tiré par les cheveux : la notion de continent implique non seulement de vastes ensembles géologiques, mais aussi que les terres émergées sont vastes. Or la Zélandia est à 94 % sous l’eau, ce qui laisse pratiquement juste la Nouvelle-Zélande. Et de toute manière, le problème principal est qu’il n’existe aucune définition précise et communément admise de ce qu’est un continent, si bien qu’on peut toujours se tricoter une définition «sur mesure». Tenez, allez simplement voir ce que Wikipedia dit des «Amériques» pour vous faire une idée du genre de galère que sont ces histoires de continents : en français, c’est un seul continent qui va du Groenland jusqu’à la pointe sud de l’Argentine ; en anglais, on parle de deux continents distincts.

Vous voulez partir du principe que les frontières tectoniques majeures délimitent les continents ? Alors il existe 15 continents différents sur Terre. Il faut que ces plaques portent des terres émergées ? OK, alors ça en laisse «seulement» 12 — et cela implique que la péninsule arabique est un continent à part entière et que la Sibérie fait partie de l’Amérique du Nord. On règle le problème est ajoutant que les continents doivent être isolés les uns des autres ? Ça peut marcher, mais alors cela signifie que les Amériques ne sont un continent à part entière (et un seul) que depuis la fin de la dernière glaciation et je vous signale que l’Afrique est rattachée à l’Eurasie par la terre ferme.

Bref, peu importe les critères qu’on applique, on est condamné à les transgresser pour raccommoder la géographie apparente et «humainement pertinente» avec la tectonique. Ce n’est pas pour rien qu’il n’y a pas de définition universellement/scientifiquement admise pour le terme continent

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Mercredi 4 janvier 2017 | Mise en ligne à 15h13 | Commenter Commentaires (42)

Une pensée charitable pour les météorologues…

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Je suis littéralement fasciné par cette carte de Climat-Québec, un site conjoint du Service météorologique du Canada et du consortium scientifique Ouranos, qui montre les «normales» (soit la moyenne annuelle de 1981 à 2010) pour les chutes de neige dans près de 400 stations météo à travers le Québec. Fasciné parce que si l’on se donne la peine de regarder attentivement, on voit à quel point les «systèmes météo», que l’on perçoit généralement comme de grands ensembles qui balaient de larges pans de territoire et qui imposent des conditions relativement uniformes sur des centaines de kilomètres, à quel point ces «systèmes météo», donc, ont en fait des effets beaucoup plus localisés qu’on le croit.

Ce n’est pas le cas partout, bien sûr : un simple coup d’œil à la région de Montréal suffit pour constater que les précipitations neigeuses se ressemblent beaucoup de part et d’autre de l’île, et même jusqu’aux environs de Drummondville. Mais la carte montre bien à quel point la topographie d’une région peut complexifier le portrait — et la vie des météorologues. Regardez les montagnes à l’est de Sherbrooke, par exemple : de la station Sawyerville, près de Cookshire-Eaton, à celle de Lawrence, près de La Patrie, on passe presque du simple au double (238 cm vs 447 cm par année en moyenne), alors que les deux points sont très voisins. Même chose dans la région de Québec : si vous prenez la 138 à l’est de la capitale, vous passerez par Sainte-Anne-de-Beaupré, sur le bord du fleuve, où il tombe environ 263 cm de neige par année ; si vous poursuivez votre route seulement 5-10 minutes, vous arriverez à Saint-Férréol, qui reçoît 1 mètre de neige de plus par année !

La différence entre les deux, c’est simplement que Sainte-Anne marque la fin des basses-terres et que Saint-Férréol est dans les montagnes — et pour avoir déjà gravi à vélo les côtes qui séparent les deux villages, je vous prie de me croire que ça monte en petit-Jésus-de-plâtre-trempé-dans-le-chocolat. Comme me l’a expliqué la météorologue d’Environnement Canada Marie-Ève Giguère, les montagnes ont l’effet général de forcer l’air à prendre de l’altitude. Et comme il fait plus froid à mesure que l’on monte, cela force la condensation de l’humidité contenue dans l’air — d’où les précipitations. En outre, le froid allonge la période où les précipitations tombent en neige plutôt qu’en pluie.

Autre exemple, peut-être un peu plus extrême… Dans la région de Québec, les basses-terres du Saint-Laurent se terminent en pointe, coincées entre les Laurentides et les Appalaches. Cela a pour effet, dit Mme Giguère, de concentrer l’humidité, qui va ensuite habituellement s’élever au-dessus des Laurentides et y retomber. Résultat : l’endroit le plus enneigé de la province est justement la Forêt Montmorency, à moins de 30 minutes d’auto au nord de Québec. Pas moins de 640 cm de neige (!) y tombent en moyenne chaque année, soit deux fois plus qu’à Québec même, qui n’est pourtant pas dépourvue à cet égard (autour de 300 cm). En fait, à l’intérieur même de la ville, on note des différences notables. il y a ainsi près de 50 cm d’écart, l’équivalent de deux grosses tempêtes, entre le bord du fleuve à Sainte-Foy (270 cm) et les hauteurs de Charlesbourg 317 cm).

Il faut toutefois prendre ces chiffres avec un grain de sel parce qu’il s’agit de données brutes, avertit Mme Giguère, qui n’ont donc pas été corrigées pour tenir compte de facteurs locaux pouvant biaiser les résultats. Les stations installées aux endroits les plus venteux, par exemple, peuvent sous-estimer les quantités de neige qui tombent, puisque celle-ci se dépose préférentiellement là où il vente moins. C’est probablement ce qui se produit à l’île d’Orléans, où les deux stations donnent des valeurs (199 et 141 cm) qui détonnent beaucoup avec le reste de la région. Il est possible que ce facteur (entre autres) puisse jouer sur les valeurs ailleurs le long du fleuve, même si l’on essaie toujours d’installer les stations le plus à l’abri du vent possible.

Mais quoi qu’il en soit, cela illustre les difficultés qu’il peut y avoir à donner une (ou même deux ou trois) prédiction météo pour toute une région quand vous avez tant de facteurs ultra-locaux qui entrent en ligne de compte. Alors la prochaine fois que vous aurez l’impression que votre météorologue s’est trompé, ayez une pensée charitable pour lui/elle… ;-)

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Mercredi 16 novembre 2016 | Mise en ligne à 14h27 | Commenter Commentaires (42)

Climat : Trump peut-il vraiment tout faire dérailler ?

(Photo : Bernard Breault/archives La Presse)

(Photo : Bernard Breault/archives La Presse)

On avait l’impression que le débat sur l’existence et l’origine humaine du réchauffement climatique était clos. D’un point scientifique, bien sûr, la question était réglée depuis longtemps, mais même dans la sphère publique et politique, me semble-t-il, on n’entendait pratiquement plus d’arguments climatosceptiques, hormis quelques exceptions pour confirmer la règle. Ces dénialistes existent toujours, re-bien sûr, mais la plupart des grands médias avaient fini par comprendre que les sacro-saintes notions d’équilibre et d’impartialité doivent prendre le bord, au nom de l’information, quand une des parties impliquées s’obstine à répandre des faussetés maintes fois démontées.

Si bien que dans les grandes rencontres internationales et dans les commentaires qui les entourent toujours, même les acteurs les plus réfractaires aux politiques de réduction des GES, comme le gouvernement Harper, préféraient invoquer la croissance économique pour justifier leur inaction plutôt que de remettre ouvertement en question les bases scientifiques de l’affaire.

Évidemment, avec l’élection d’un président américain qui pense que «le concept de réchauffement planétaire est une invention des Chinois pour rendre le secteur manufacturier américain non-compétitif» et qui a choisi un climatosceptique notoire pour mener sa transition à l’Agence environnementale des États-Unis, cela risque de changer pour la peine.

Mais on peut se demander jusqu’à quel point le président désigné pourra vraiment ramener la planète, ou ne serait-ce que son propre pays, en arrière. Je ne veux pas paraître plus optimiste que je ne le suis vraiment ; je joue un peu à l’avocat du diable, parce qu’on s’entend que du point de vue de la nécessaire lutte aux changements climatiques, l’arrivée de Donald Trump à la tête de la première économie mondiale ne peut pas être une bonne nouvelle. Un processus politique international comme celui qui doit nous mener à la décarbonisation de nos économies reste toujours un peu fragile, toujours plus ou moins à la merci des free riders, et l’élection de M. Trump a certainement le potentiel de ralentir une marche qui accuse déjà un certain retard. Mais jusqu’à quel point peut-il faire tout dérailler ?

Je pense que la question se pose. Pour fin de discussion, je vous énumère ici quelques points qui risquent fort de limiter la marge de manœuvre du «Donald» en matière de climat. Je ne dis pas qu’il échouera, mais disons qu’il n’a pas encore gagné. Ça se discute…

– Les pressions pour que les États-Unis gardent le cap ont déjà commencé, venant bien sûr de gouvernements étrangers, mais aussi de grandes entreprises : quelque 350 multinationales, pour la plupart américaines (DuPont, Hewlett Parckard, General Mills, Unilever, etc), ont cosigné une déclaration ce matin, en marge des pourparlers climatiques de Marrakech, enjoignant les États-Unis à poursuivre leurs efforts de décarbonisation. «Échouer à décarboniser l’économie mettra la prospérité américaine en danger. Mais poser les bons gestes dès maintenant va créer de l’emploi et améliorer la compétitivité américaine», font valoir les signataires. Contrairement aux voix de gouvernements étrangers, les politiciens américains ne pourront pas écarter celles-là comme l’opinion de «French socialists»…

–La réduction des GES a déjà une certaine erre d’aller à l’échelle mondiale. Cette année marque la troisième consécutive où la croissance des émissions de GES a décroché de la croissance économique : seulement 0,7 % de plus en 2014 (2,3 % de croissance du PIB mondial), 0 % en 2015 (+3 % PIB) et 0,2 % cette année (+2,4 % PIB). Auparavant, toute poussée de croissance économique s’accompagnait forcément d’une augmentation à peu près équivalente des GES.

– Même le secteur pétrolier, ou du moins certains de ses poids lourds, s’attend désormais à ce que la demande pour le pétrole culmine bientôt. Au début du mois, on apprenait que le géant Shell prévoit que la demande atteindra un sommet d’ici «5 à 15 ans», ce qui fait dire à certains analystes que, contrairement à il y a seulement 2-3 ans, l’industrie pétrolière ne croit plus que le monde «achètera son huile jusqu’à la dernière goutte», mais qu’elle doit «se concentrer sur ses réserves les plus compétitives».

– Malgré toutes ses fanfaronnades au sujet du charbon, dont il veut raviver la production aux États-Unis, il y a fort à parier que Donald Trump aura beaucoup, beaucoup de mal à y parvenir. Les discours de campagne électorale qui blâmaient la lutte aux changements climatiques pour la perte d’emplois payants dans les mines de charbon ont connu un vif succès populaire dans des états comme la Virginie occidentale, où les misères du «King coal» ont fait très mal, mais ils n’en sont pas moins faux. Si l’Oncle Sam est parvenu à réduire un peu ses émissions de GES ces dernières années, c’est à cause de la crise économique de 2008 et parce que le charbon a été remplacé par le gaz naturel, parce que le boom des gaz de schiste en a complètement déprimé les prix. Si Donald Trump s’entête à défaire ces progrès relatifs (le gaz naturel reste un combustible fossile, même s’il est moins polluant que le charbon), il lui faudra déshabiller Paul pour habiller Jacques. Et comme le centre de la Pennsylvanie, d’où sort beaucoup de gaz de schistes, l’a fortement appuyé…

– Enfin, on l’a vu lors des années Harper au Canada : ce n’est pas parce qu’un gouvernement fédéral met beaucoup d’énergie à ne rien faire que les autres paliers de gouvernance seront aussi activement immobiles. Le Québec a lancé un marché du carbone avec la Californie pendant ces années-là, et l’Ontario a décidé de s’y joindre. De la même manière, d’autres états américains pourraient décider d’agir de leur propre chef si Washington se traîne les pieds.

Alors, à votre avis ? Trump est-il vraiment capable de provoquer la catastrophe climatique qu’il a allègrement promise ces derniers mois, ou est-ce qu’il a les mains trop liées et/ou le bras pas assez long pour faire autre chose que de ralentir un train déjà bien en marche ?

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