Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Sciences de la Terre’

Mercredi 4 janvier 2017 | Mise en ligne à 15h13 | Commenter Commentaires (42)

Une pensée charitable pour les météorologues…

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Je suis littéralement fasciné par cette carte de Climat-Québec, un site conjoint du Service météorologique du Canada et du consortium scientifique Ouranos, qui montre les «normales» (soit la moyenne annuelle de 1981 à 2010) pour les chutes de neige dans près de 400 stations météo à travers le Québec. Fasciné parce que si l’on se donne la peine de regarder attentivement, on voit à quel point les «systèmes météo», que l’on perçoit généralement comme de grands ensembles qui balaient de larges pans de territoire et qui imposent des conditions relativement uniformes sur des centaines de kilomètres, à quel point ces «systèmes météo», donc, ont en fait des effets beaucoup plus localisés qu’on le croit.

Ce n’est pas le cas partout, bien sûr : un simple coup d’œil à la région de Montréal suffit pour constater que les précipitations neigeuses se ressemblent beaucoup de part et d’autre de l’île, et même jusqu’aux environs de Drummondville. Mais la carte montre bien à quel point la topographie d’une région peut complexifier le portrait — et la vie des météorologues. Regardez les montagnes à l’est de Sherbrooke, par exemple : de la station Sawyerville, près de Cookshire-Eaton, à celle de Lawrence, près de La Patrie, on passe presque du simple au double (238 cm vs 447 cm par année en moyenne), alors que les deux points sont très voisins. Même chose dans la région de Québec : si vous prenez la 138 à l’est de la capitale, vous passerez par Sainte-Anne-de-Beaupré, sur le bord du fleuve, où il tombe environ 263 cm de neige par année ; si vous poursuivez votre route seulement 5-10 minutes, vous arriverez à Saint-Férréol, qui reçoît 1 mètre de neige de plus par année !

La différence entre les deux, c’est simplement que Sainte-Anne marque la fin des basses-terres et que Saint-Férréol est dans les montagnes — et pour avoir déjà gravi à vélo les côtes qui séparent les deux villages, je vous prie de me croire que ça monte en petit-Jésus-de-plâtre-trempé-dans-le-chocolat. Comme me l’a expliqué la météorologue d’Environnement Canada Marie-Ève Giguère, les montagnes ont l’effet général de forcer l’air à prendre de l’altitude. Et comme il fait plus froid à mesure que l’on monte, cela force la condensation de l’humidité contenue dans l’air — d’où les précipitations. En outre, le froid allonge la période où les précipitations tombent en neige plutôt qu’en pluie.

Autre exemple, peut-être un peu plus extrême… Dans la région de Québec, les basses-terres du Saint-Laurent se terminent en pointe, coincées entre les Laurentides et les Appalaches. Cela a pour effet, dit Mme Giguère, de concentrer l’humidité, qui va ensuite habituellement s’élever au-dessus des Laurentides et y retomber. Résultat : l’endroit le plus enneigé de la province est justement la Forêt Montmorency, à moins de 30 minutes d’auto au nord de Québec. Pas moins de 640 cm de neige (!) y tombent en moyenne chaque année, soit deux fois plus qu’à Québec même, qui n’est pourtant pas dépourvue à cet égard (autour de 300 cm). En fait, à l’intérieur même de la ville, on note des différences notables. il y a ainsi près de 50 cm d’écart, l’équivalent de deux grosses tempêtes, entre le bord du fleuve à Sainte-Foy (270 cm) et les hauteurs de Charlesbourg 317 cm).

Il faut toutefois prendre ces chiffres avec un grain de sel parce qu’il s’agit de données brutes, avertit Mme Giguère, qui n’ont donc pas été corrigées pour tenir compte de facteurs locaux pouvant biaiser les résultats. Les stations installées aux endroits les plus venteux, par exemple, peuvent sous-estimer les quantités de neige qui tombent, puisque celle-ci se dépose préférentiellement là où il vente moins. C’est probablement ce qui se produit à l’île d’Orléans, où les deux stations donnent des valeurs (199 et 141 cm) qui détonnent beaucoup avec le reste de la région. Il est possible que ce facteur (entre autres) puisse jouer sur les valeurs ailleurs le long du fleuve, même si l’on essaie toujours d’installer les stations le plus à l’abri du vent possible.

Mais quoi qu’il en soit, cela illustre les difficultés qu’il peut y avoir à donner une (ou même deux ou trois) prédiction météo pour toute une région quand vous avez tant de facteurs ultra-locaux qui entrent en ligne de compte. Alors la prochaine fois que vous aurez l’impression que votre météorologue s’est trompé, ayez une pensée charitable pour lui/elle… ;-)

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Mercredi 16 novembre 2016 | Mise en ligne à 14h27 | Commenter Commentaires (42)

Climat : Trump peut-il vraiment tout faire dérailler ?

(Photo : Bernard Breault/archives La Presse)

(Photo : Bernard Breault/archives La Presse)

On avait l’impression que le débat sur l’existence et l’origine humaine du réchauffement climatique était clos. D’un point scientifique, bien sûr, la question était réglée depuis longtemps, mais même dans la sphère publique et politique, me semble-t-il, on n’entendait pratiquement plus d’arguments climatosceptiques, hormis quelques exceptions pour confirmer la règle. Ces dénialistes existent toujours, re-bien sûr, mais la plupart des grands médias avaient fini par comprendre que les sacro-saintes notions d’équilibre et d’impartialité doivent prendre le bord, au nom de l’information, quand une des parties impliquées s’obstine à répandre des faussetés maintes fois démontées.

Si bien que dans les grandes rencontres internationales et dans les commentaires qui les entourent toujours, même les acteurs les plus réfractaires aux politiques de réduction des GES, comme le gouvernement Harper, préféraient invoquer la croissance économique pour justifier leur inaction plutôt que de remettre ouvertement en question les bases scientifiques de l’affaire.

Évidemment, avec l’élection d’un président américain qui pense que «le concept de réchauffement planétaire est une invention des Chinois pour rendre le secteur manufacturier américain non-compétitif» et qui a choisi un climatosceptique notoire pour mener sa transition à l’Agence environnementale des États-Unis, cela risque de changer pour la peine.

Mais on peut se demander jusqu’à quel point le président désigné pourra vraiment ramener la planète, ou ne serait-ce que son propre pays, en arrière. Je ne veux pas paraître plus optimiste que je ne le suis vraiment ; je joue un peu à l’avocat du diable, parce qu’on s’entend que du point de vue de la nécessaire lutte aux changements climatiques, l’arrivée de Donald Trump à la tête de la première économie mondiale ne peut pas être une bonne nouvelle. Un processus politique international comme celui qui doit nous mener à la décarbonisation de nos économies reste toujours un peu fragile, toujours plus ou moins à la merci des free riders, et l’élection de M. Trump a certainement le potentiel de ralentir une marche qui accuse déjà un certain retard. Mais jusqu’à quel point peut-il faire tout dérailler ?

Je pense que la question se pose. Pour fin de discussion, je vous énumère ici quelques points qui risquent fort de limiter la marge de manœuvre du «Donald» en matière de climat. Je ne dis pas qu’il échouera, mais disons qu’il n’a pas encore gagné. Ça se discute…

– Les pressions pour que les États-Unis gardent le cap ont déjà commencé, venant bien sûr de gouvernements étrangers, mais aussi de grandes entreprises : quelque 350 multinationales, pour la plupart américaines (DuPont, Hewlett Parckard, General Mills, Unilever, etc), ont cosigné une déclaration ce matin, en marge des pourparlers climatiques de Marrakech, enjoignant les États-Unis à poursuivre leurs efforts de décarbonisation. «Échouer à décarboniser l’économie mettra la prospérité américaine en danger. Mais poser les bons gestes dès maintenant va créer de l’emploi et améliorer la compétitivité américaine», font valoir les signataires. Contrairement aux voix de gouvernements étrangers, les politiciens américains ne pourront pas écarter celles-là comme l’opinion de «French socialists»…

–La réduction des GES a déjà une certaine erre d’aller à l’échelle mondiale. Cette année marque la troisième consécutive où la croissance des émissions de GES a décroché de la croissance économique : seulement 0,7 % de plus en 2014 (2,3 % de croissance du PIB mondial), 0 % en 2015 (+3 % PIB) et 0,2 % cette année (+2,4 % PIB). Auparavant, toute poussée de croissance économique s’accompagnait forcément d’une augmentation à peu près équivalente des GES.

– Même le secteur pétrolier, ou du moins certains de ses poids lourds, s’attend désormais à ce que la demande pour le pétrole culmine bientôt. Au début du mois, on apprenait que le géant Shell prévoit que la demande atteindra un sommet d’ici «5 à 15 ans», ce qui fait dire à certains analystes que, contrairement à il y a seulement 2-3 ans, l’industrie pétrolière ne croit plus que le monde «achètera son huile jusqu’à la dernière goutte», mais qu’elle doit «se concentrer sur ses réserves les plus compétitives».

– Malgré toutes ses fanfaronnades au sujet du charbon, dont il veut raviver la production aux États-Unis, il y a fort à parier que Donald Trump aura beaucoup, beaucoup de mal à y parvenir. Les discours de campagne électorale qui blâmaient la lutte aux changements climatiques pour la perte d’emplois payants dans les mines de charbon ont connu un vif succès populaire dans des états comme la Virginie occidentale, où les misères du «King coal» ont fait très mal, mais ils n’en sont pas moins faux. Si l’Oncle Sam est parvenu à réduire un peu ses émissions de GES ces dernières années, c’est à cause de la crise économique de 2008 et parce que le charbon a été remplacé par le gaz naturel, parce que le boom des gaz de schiste en a complètement déprimé les prix. Si Donald Trump s’entête à défaire ces progrès relatifs (le gaz naturel reste un combustible fossile, même s’il est moins polluant que le charbon), il lui faudra déshabiller Paul pour habiller Jacques. Et comme le centre de la Pennsylvanie, d’où sort beaucoup de gaz de schistes, l’a fortement appuyé…

– Enfin, on l’a vu lors des années Harper au Canada : ce n’est pas parce qu’un gouvernement fédéral met beaucoup d’énergie à ne rien faire que les autres paliers de gouvernance seront aussi activement immobiles. Le Québec a lancé un marché du carbone avec la Californie pendant ces années-là, et l’Ontario a décidé de s’y joindre. De la même manière, d’autres états américains pourraient décider d’agir de leur propre chef si Washington se traîne les pieds.

Alors, à votre avis ? Trump est-il vraiment capable de provoquer la catastrophe climatique qu’il a allègrement promise ces derniers mois, ou est-ce qu’il a les mains trop liées et/ou le bras pas assez long pour faire autre chose que de ralentir un train déjà bien en marche ?

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Mercredi 14 septembre 2016 | Mise en ligne à 9h44 | Commenter Commentaires (8)

Plus grand cratère du monde : suite… et fin ?

Un cône de choc «classique». (Image : Gordon Osinski/Science)

Un cône de choc «classique», avec des stries qui s'écartent les unes des autres de façon radiale. (Image : Gordon Osinski/Science)

Eh bien, ça va en prendre plus que ça avant de pouvoir se vanter d’avoir le plus gros cratère du monde. Pas mal plus, apparemment…

J’ai envoyé à un grand spécialiste des cratères les photos que le géologue Serge Genest, qui estime avoir trouvé des indices probants d’un impact météoritique majeur dans le nord du Québec, m’avait fait parvenir. Le chercheur Gordon Osinski de l’Université Western Ontario, alias Dr Crater, a d’ailleurs cosigné un article très intéressant sur les «cônes de choc» (des motifs striés en forme de cône qu’impriment dans la roche les chocs ultraviolents, que seuls les météorites et les explosions nucléaires peuvent créer) dans Science Advances, pas plus tard que le mois dernier.

Le motif de l’article était de définir ce qui constitue (ou non) un cône de choc, car le processus de leur formation est encore débattue et que «plusieurs des propriétés fondamentales des cônes de choc demeurent ambigües», écrit-il. Signe, peut-être, de cette ambiguïté et de la difficulté à identifier un véritable cône de choc (que j’avais sous-estimée), j’ai moi-même été étonné de voir une bonne demi-douzaine de géologues et chercheurs dans le domaine décliner mes demandes d’entrevue depuis une semaine parce qu’ils ne s’estimaient pas assez «experts» en la matière.

Enfin, tout cela pour dire que M. Osinski est persuadé que les éléments découverts par M. Genest ne sont pas des cônes de choc. «Il y a de la géologie bien intéressante dans ce qu’ils ont fait, mais certainement pas de preuve d’impact», dit-il.

Les «cônes de choc» photographiés sont trop lisses pour être des «vrais» — lesquels sont toujours très striés —, en plus de ne pas avoir tout à fait la bonne forme. Et parmi les «déformations planaires» (lignes microscopiques parallèles que laissent les impact météoritiques dans les cristaux) que M. Genest estime avoir trouvées, certaines ont «piqué ma curiosité», dit M. Osinski, mais plusieurs n’en sont clairement pas. Et il faudrait de toute manière examiner les cristaux avec un microscope plus puissant que celui dont disposait M. Genest, poursuit-il, afin de constater les déformations planaires à l’échelle nanométrique — les photos de M. Genest sont à l’échelle du micromètre.

En outre, signale notre «Dr Crater», un choc assez puissant pour creuser un cratère de 500 km de diamètre, soit la taille du cratère supputé, aurait laissé des cônes de choc partout dans la région, et il aurait été facile d’en trouver, pour peu qu’on en cherche.

Bref, pour l’instant (on ne présumera pas complètement de l’avenir), la «suite» de l’histoire ressemble pas mal à une fin…

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