Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Sciences de la Terre’

(Source : P-O Pineau/StatCan)

(Source : P-O Pineau/StatCan)

Le professeur des HEC et spécialiste des questions énergétiques Pierre-Olivier Pineau est toujours intéressant. Enfin, personnellement, je ne m’ennuie jamais quand je l’écoute discourir sur l’énergie — même s’il parle tellement vite qu’aucun journaliste normalement constitué ne peut possiblement noter plus de 15 % de ce qu’il dit, mais les enregistreuses servent à ça et de toute manière, je digresse — et sa présentation d’hier, au congrès de l’ACFAS, ne fut pas une exception.

La graphique ci-haut montre l’évolution des ventes de carburant au Québec depuis 1990. Comme on le voit, elles sont depuis 10 ans stables — au mieux. Mais c’est vers le bas qu’elles doivent aller, et c’est particulièrement important ici, où les transports représentent 41 % de nos émissions de GES. Le nœud du problème, le nerf de la guerre, la vraie question, appelez ça comme vous le voulez, c’est ça, dit M. Pineau : la consommation de pétrole. Pas sa provenance, pas le passage d’un nouveau pipeline, pas l’exploitation d’huile/gaz en sol québécois, non. C’est la consommation dont il faut se préoccuper, et elle ne descend pas.

«Il y a de réels enjeux dans ces débats-là, dit-il. Mais ils prennent des proportions phénoménales dans l’imaginaire public, comme si ça nous enchaînait dans la consommation de pétrole, alors que nous nous enchaînons déjà à cette consommation en achetant toujours des voitures. [...] On a l’impression que s’opposer à un pipeline ou à la production de pétrole va nous amener vers la transition énergétique, mais ce n’est pas le cas du tout. Parce que même si on «gagnait» ces batailles-là, ça n’aurait aucune conséquence sur [notre] consommation de pétrole.»

Il y a beaucoup, beaucoup de vrai là-dedans — plus de détails dans mon article paru ce matin dans Le Soleil. Les débats sur Énergie Est et sur les hydrocarbures québécois se sont complètement politisés, avec tout ce que cela peut avoir de déformant. Il est tout à fait juste de dire que, du point de vue des changements climatiques, bloquer le pipeline ou empêcher l’exploitation des hydrocarbures ne changera pratiquement rien, car tant que la demande de produits pétroliers ne fléchira pas, nos émissions de GES ne le feront pas non plus. Mais «garder le pétrole dans le sol» est un argument routinièrement invoqué par les opposants à ces projets.

Pour tout dire, signale M. Pineau, le fait que le Québec adhère à un système contraignant de plafonnement et d’échange des GES est même un argument en faveur d’une exploitation des hydrocarbures québécois, parce que cela les rend «plus responsables» que ceux qui viennent de juridictions qui n’ont pas (encore) plafonné leurs gros émetteurs.

Mais je ne sais pas si je suis M. Pineau quand il dit que «quant à moi tous les efforts qu’on met à s’opposer à un projet sont des efforts qu’on ne met pas à s’attaquer au véritable problème». Si une société peut marcher et mâcher de la gomme en même temps — lire : exploiter ses hydrocarbures et investir beaucoup dans les énergies vertes —, j’imagine qu’un mouvement social peut faire de même. Peut-être en mélangeant certains arguments, mais bon, il me semble que l’on peut s’opposer à un pipeline et en même temps militer pour, par exemple, l’électrification des transports. Non ?

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Les feux qui ravagent le secteur de Fort McMurray sont-ils le résultat du réchauffement climatique ? La question est un peu partout dans les médias ces jours-ci. Alors voyons voir…

La réponse courte est : ben non, voyons. Le réchauffement planétaire est un phénomène statistique, les feux de Fort McMurray sont une événement ponctuel, ce qui rend la question franchement un peu bébête. On ne peut pas imputer cet incendie à une tendance, pas davantage que l’on peut dire à un enfant «La moyenne de ta classe en maths est faible, alors tu dois être nul toi aussi». Les feux font partie de l’«ADN de la forêt boréale», ils y sont naturellement si fréquents que les essences d’arbres qui y poussent se sont littéralement adaptées aux feux. Alors il est absolument impossible de savoir si, sans réchauffement climatique, Fort McMurray aurait été ravagé quand même ou non — surtout à un moment où un El Nino historiquement fort est en train de se terminer.

Évolution 1979-2013 dans, de haut en bas, les températures maximales atteinte pendant une année, les minimums d'humidité relative et le nombre de jours sans pluie. (Source : Jolly et al., Nature, 2016)

Évolution 1979-2013 dans, de haut en bas, les températures maximales atteinte pendant une année, les minimums d'humidité relative et le nombre de jours sans pluie. (Source : Jolly et al., Nature, 2016)

Maintenant, une meilleure question est celle de savoir si le risque de feu de forêt est plus élevé que dans le passé à cause des changements climatiques. Mais ce que j’avais trouvé jusqu’à présent me laissait assez dubitatif. On peut lire ici et là qu’il est «prévu» que les feux deviennent plus fréquents «à l’échelle du Canada» (voir 3:30 à 4:00), et tout cela est vrai, mais cela ne dit rien sur le nord de l’Alberta en particulier, ni sur le moment présent. En fait, si l’on se fie à cette étude parue récemment dans Nature (par ailleurs très intéressante) sur l’évolution des conditions qui favorisent les feux de forêt dans le monde entre 1979 et 2013, on pourrait même croire qu’il n’y a pas de tendance claire dans ce secteur, dans un sens ou dans un autre. La période étudiée est un peu courte, j’y reviens tout de suite, mais regardez les cartes, dont certaines sont reproduites ci-contre : certaines montrent un risque accru pour le nord des Prairies, d’autres un risque plus faible, et d’autres aucun changement.

En outre, j’ai calculé une couple de moyennes météorologiques pour les dernières décennies à Fort McMurray, et n’ai rien trouvé de probant non plus. Les précipitations moyennes en avril furent de 20,7 mm entre 1944 à 1975, et de… 20,6 mm de 1976 à 2007. Les bourrasques les plus fortes en mai y furent en moyenne de  61 km/h de 1955 à 1974 et de 58 km/h de 1976 à 1995 — certaines variables ont apparemment été mesurées moins longtemps que d’autres.

Bref, je trouvais (et trouve toujours) que l’on faisait pas mal de millage sur pas grand-chose — des informations trop générales et des prédictions, au lieu d’avoir des données sur la région touchée — parce que les changements climatiques et leurs conséquences ne surviennent pas uniformément partout, loin de là,

Mais voilà, le chercheur du Service canadien des forêts Martin Girardin m’a envoyé deux graphiques, hier après-midi… Et là, messieurs-dames, là… on commence à jaser. Il faut garder à l’esprit, avertit-il, que ce sont-là des données qui n’ont pas été publiée dans la littérature scientifiques, mais cela reste bien évidemment une source très crédible.

Le premier porte sur la durée de la «saison des feux» autour de Fort McMurray entre 1910 et 2016 (donc beaucoup plus long que la période étudiée dans Nature), soit la période de l’année libre de neige. Cette durée est estimée par un modèle climatique qui prend divers facteurs en compte, comme les températures, le couvert végétal, etc. On voit très bien à quel point elle varie d’une année à l’autre, mais la tendance — la ligne rouge pointillée, qui est une «régression linéaire», soit grosso modo un outil statistique qui trace une droite dans un graphique de façon à la faire passer aussi proche que possible, en moyenne, de tous les points de donnée — est tout aussi nette : de 185 jours qu’elle durait il y a un siècle, elle s’étire maintenant sur 205 jours. La ligne bleue est quant à elle une moyenne mobile sur 30 ans — donc on calcule une première moyenne pour les 30 premières années de la période, puis une autre pour les années 2 à 31, puis 3 à 32, et ainsi de suite jusqu’aux 30 dernières.

(Graphique : Girardin/SCF)

(Graphique : Girardin/SCF)

Mais voilà, si la durée de la saison des feux est une variable dont l’importance se passe d’explication, elle ne dit rien sur les conditions qui prévalent quand la neige est fondue. La saison des feux a beau s’allonger, si le printemps et l’été sont plus humides, cela ne donnera pas plus d’incendies en bout de ligne. D’où l’intérêt de calculer un autre indicateur, soit l’«indice de sécheresse». Celui-ci est une sorte de «bibitte mathématique» un peu bizarre — tellement bizarre, en fait, que c’est ce que les chercheurs appellent une «valeur sans dimension», c’est-à-dire un nombre sans unité (pas des degrés, pas des jours, pas des mètres, rien d’autre que le «chiffre tout nu»). On le calcule en tenant compte d’une foule de facteurs comme la température maximale journalière, les précipitations quotidiennes, le nombre d’heures d’ensoleillement, l’évaporation, etc. Et pour les débuts de mai entre 1910 et cette année dans le secteur de Fort McMurray, cela donne ceci :

(Graphique : Girardin/FSC)

(Graphique : Girardin/FSC)

Le graphique ne la montre pas, mais M. Girardin a calculé la tendance : chaque année, l’indice de sécheresse au printemps à Fort McMurray augmente de 0,74 en moyenne. Ce qui signifie que, sur le dernier siècle, il a gagné en moyenne 74 points. Pour un indice qui tourne habituellement autour de 150-200, c’est vraiment considérable.

Encore une fois, il ne faut pas perdre de vue que rien de tout cela ne permet d’attribuer les feux de Fort McMurray au réchauffement planétaire. Mais sur la question de savoir si ce dernier a bel et bien fait augmenter le risque de feu de forêt dans cette région-là — pas «quelque part dans l’avenir», hein, pas «dans l’ensemble du Canada», pas «à l’échelle de la planète», non : très concrètement autour de cette ville et au cours des dernières décennies —, la réponse est très claire…

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Jeudi 31 mars 2016 | Mise en ligne à 14h47 | Commenter Commentaires (61)

Entre la crédibilité et l’action, je choisis…

À partir de quand un chercheur réputé cesse-t-il d’être un scientifique crédible pour devenir un «activiste» ? Si son activisme dérive de son expertise, est-ce que cela compte ? Les médias doivent-ils toujours lui accorder le même traitement ?

Dans certains cas, le savant en question a clairement dépassé toutes les bornes et/ou n’a jamais vraiment joui d’une grande estime parmi ses pairs, la réponse émerge d’elle-même. Mais quand il s’agit d’une grosse pointure qui a clairement fait avancer les connaissances, comme James Hansen l’a fait en climatologie… alors là, c’est autre chose. Les démarcations s’embrouillent, les réponses s’allongent, se complexifient, se perdent dans le flou. Et pourtant, la question de départ garde sa pertinence.

La journaliste américaine Alexis Sobel-Fitts s’y est attelée dans un texte courageux (et très bon) publié hier sur le site undark.org — merci à @paslap de m’avoir aiguiller vers lui.

James Hansen (photo : archives AP)

James Hansen (photo : archives AP)

James Hansen, pour ceux qui auraient besoin de présentation, est un physicien et astronome américain qui a dirigé le Goddard Institute for Space Studies (GISS, un labo de la NASA) pendant la bagatelle de 32 ans, de 1981 à 2013. Grâce aux nombreux satellites lancés par la NASA pour étudier le climat terrestre (pendant le «règne» de M. Hansen), le GISS est une des principales sources de données climatiques dans le monde. Et M. Hansen, en plus d’avoir eu son mot à dire dans cette production de données, a également mis la main à la pâte dans leur interprétation, rédigeant/cosignant plusieurs articles savants qui ont fait date.

Bref, le gars est une sommité qui a laissé une marque profonde et constructive sur sa discipline. Mais comme le note Mme Sobel-Fitts, James Hansen enfile aussi, depuis quelques années, une cape de militant pour que des actions politiques fortes soient prises pour limiter les changements climatiques. Lors de la COP21, il est allé en France pour mettre de la pression sur les chefs d’État. Il a même été arrêté à quelques reprises dans des manifs. Et il a quitté la NASA en partie pour pouvoir «mobiliser les jeunes».

D’où la question : comment est-ce qu’on doit le couvrir ? Comme un activiste (auquel cas, pourquoi couvrir la publication de ses articles différemment de n’importe rapport de Greenpeace) ? Comme un savant «comme les autres» (même s’il n’est manifestement plus seulement ça) ? Comme un mélange des deux (même si l’ambiguïté, à mon sens, diminue sa crédibilité, et donc l’intérêt journalistique de la couverture) ?

Sa dernière étude a été abondamment citée dans les médias. Il l’a rendue publique l’an dernier, avant qu’elle ne passe par un processus de révision par les pairs, ce qui est déjà un peu bizarre. Certes, elle a par la suite été acceptée et publiée tout récemment dans Atmospheric Chemistry and Physics, une revue à comité de révision — donc elle a certainement des qualités —, mais elle conclut à une élévation du niveau de la mer de «plusieurs mètres d’ici 50 à 150 ans», ce qui va bien au-delà de la fourchette de 30 à 100 cm d’ici 2100 généralement admise. M. Hansen estime que les grandes institutions scientifiques du monde sont trop «conservatrices» et que la communauté scientifique a tendance à s’«autocensurer» quand vient le temps d’alerter la population sur les conséquences du réchauffement climatique.

«Est-ce que les médecins sont dénigrés comme des «activistes» quand ils disent que la vie et la santé des gens sont menacés par tel ou tel aliment ou habitude ? Non, et c’est la même chose pour les chercheurs qui dénoncent les dangers des changements climatiques. Ce serait une faute professionnelle que de ne pas faire tout ce que nous pouvons pour protéger les jeunes et les autres», s’est défendu M. Hansen dans un courriel envoyé à Undark.

Il a un point, c’est clair. Il serait immoral de connaître un danger sans en avertir les principaux intéressés. L’ennui que je vois dans tout cela, cependant, est double. D’abord, entre dénoncer publiquement une menace et participer activement à des manifs, voire déposer des poursuites contre un gouvernement que l’on estime trop passif, il y a quand même une bonne marge. Entre sonner l’alarme sur la base de la science mainstream, largement acceptée par les pairs, et «avertir» d’une catastrophe imminente sur la foi de ses propres travaux même s’ils appuient une position manifestement minoritaire, il y a aussi une marge.

Et, second point, quand on franchit cette marge, on risque d’y laisser une partie de sa crédibilité. Or il me semble que c’est elle qui fait la force de la science, c’est elle qui détermine l’influence qu’un scientifique peut avoir dans la société. Et si M. Hansen troque sa crédibilité — pas sa valeur comme scientifique, qu’on me comprenne bien : sa crédibilité, c’est-à-dire une connaissance ET une bonne volonté reconnue par la population — pour l’action directe, il est possible qu’il diminue lui-même la portée de ses avertissements. Malgré toute l’admiration que j’ai pour le Monsieur, et croyez-moi, j’en ai des montagnes, sa démarche pourrait bien être contreproductive.

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