Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

(Source : ironmaiden.com)

(Source : ironmaiden.com)

Pour me faire pardonner mon silence des derniers jours — et celui des semaines à venir, puisque je pars en vacances vendredi —, je vous ai trouvé non pas une, mais deux études fort intéressantes sur la musique. Absolument captivantes, vraiment… Oh certes, aucune des deux, admettons-le d’entrée de jeu, n’a trouvé la preuve scientifique qu’Iron Maiden est le plus grande groupe de l’Histoire de la musique, passée et à venir. C’est d’ailleurs là un point commun à toutes les études portant sur la musique, et c’est toujours un brin décevant. Mais bon, d’une part, il y a franchement des évidences d’une telle énormité qu’elles peuvent facilement se passer de démonstration ; et d’autre part, on voit aussi dans ces travaux qu’il y a bien d’autres choses que le heavy metal dans la vie, même si c’en est une partie fondamentale.

Le premier article, paru hier dans les PNAS, se veut la recherche la plus vaste jamais entreprise pour trouver une ou des caractéristiques universelles dans la musique, c’est-à-dire des traits qui seraient communs à absolument toutes les musiques du monde. Patrick Savage, de l’Université des arts de Tokyo, et son équipe ont pour ce faire analysé 304 enregistrements provenant de partout sur la planète, afin d’y trouver (ou non) 32 caractéristiques différentes, dont certaines paraissent a priori incontournables pour pouvoir qualifier un morceau de «musique» — tempo constant, mesures divisées en multiples de 2 ou 3, notes «discrètes» (i.e. jouées distinctement les unes des autres), etc.

Mais la seule règle absolue que M. Savage a trouvé, c’est qu’en musique, il y a des exceptions à toutes les règles. Même en utilisant une définition aussi vague que «tonalités discrètes ou motifs rythmiques réguliers ou les deux», les chercheurs ont trouvé des exceptions, notamment trois enregistrements de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui ne comprenaient ni l’un, ni l’autre.

Rien n’est absolument universel, donc — ce qui n’est pas particulièrement étonnant, m’a dit l’ethnomusicologue Gérald Côté, puisque les raisons pour lesquelles on joue de la musique varient grandement d’une culture à l’autre, voir mon texte paru ce matin dans Le Soleil. Mais bien sûr, il demeure évident que certains traits sont communs à presque toutes les musiques du monde, ce qui pourrait ouvrir une fenêtre sur leurs origines. Par exemple, dans l’échantillon de M. Savage, le fait de chanter/jouer à plusieurs est extrêmement répandu, ce qui suggère que la musique pourrait au départ avoir eu un rôle dans la coordination des groupes humains. De même, le fait qu’une majorité de morceaux sont chantés/joués par des hommes et que les groupes sont habituellement unisexes — et ce, dans la plupart des cultures — suggère qu’il pourrait y avoir eu une fonction de parade nuptiale. À moins que ce ne soit un effet du patriarcat, qui était lui aussi presque universel…

(Source : Savage et al./PNAS)

(Source : Savage et al./PNAS)

* * * * *

Voilà pour l’universalité de la musique. Si vous ne restez pas hypnotisé trop longtemps par le tableau qui résume ces résultats, alors allez lire cet article paru récemment sur le site de Science, au sujet de «structures fractales» qui donne à tout morceau une signature humaine, voire propre à chaque musicien.

Les auteurs de l’étude, parue dans PLoS-ONE, ont analysé en profondeur le jeu du célèbre batteur Jeff Porcaro dans le «trépidant» hit de 1982 I Keep Forgettin’, du chanteur Michael McDonald — une chanson que nous aussi, franchement, on continue d’oublier sans arrêt malgré le génie de Porcaro, pour des raisons qu’il ne vaut vraiment pas la peine de se remémorer en écoutant la toune sur Youtube, vous pouvez me croire (ou non). Il y a pourtant une foule d’excellents disques qui sont sortis en 1982, mais bon, concentrons-nous sur Porcaro…

Les fractales sont des petites bêtes mathématiques que l’on obtient en répétant un même motif à plusieurs échelles — voir ici pour des exemples. On peut bien sûr en voir en géométrie, mais elles peuvent également exister dans le temps, et les auteurs de l’étude en ont trouvé dans les notes de 16e que Porcaro jouait sur ses cymbales près de 400 fois par minute dans I Keep Forgettin’, possiblement pour se garder réveillé. Pour l’oreille humaine, ces battements sont joués de façon parfaitement égale, mais des instruments plus précis permettent d’y déceler toutes sortes de déviations : les unes sont jouées un demi-brin en avance, les autres un dixième de poil en retard, d’autres sont jouées un peu plus fort ou plus doucement.

Ce sont ces infimes déviations qui, ensemble, forment des patterns, des fractales. Et ce sont ces fractales qui, bien qu’imperceptibles ou presque, distinguent la musique jouée très mécaniquement par un ordinateur et celle d’un vrai musicien — et on pourrait même y voir des signatures personnelles. Les chercheurs derrière cette étude, dirigée par le physicien (et batteur) allemand Holger Henning, entendent en effet poursuivent leurs travaux en menant le même genre d’analyse sur plusieurs musiciens.

En ce qui me concerne, et vous me direz ce que vous en pensez, ces travaux sont particulièrement intéressants parce que l’on pense spontanément que si la musique plaît à l’esprit humain (ou occidental), c’est parce qu’elle organise le temps, parce qu’elle possède une structure. Ce n’est sans doute pas faux, mais le fait est que quiconque a déjà écouté une chanson jouée par ordinateur (voir notamment ce qu’on trouve sur des sites comme songsterr.com) sait très bien qu’il n’y a pas que cela. L’ordinateur respecte le rythme et les tonalités à la perfection, mais c’est justement ce qui rend l’écoute franchement ennuyante : l’ensemble est si parfait qu’il sonne robotique, statique. Il faut donc y ajouter un facteur humain, avec les défauts qui viennent avec, pour rendre la pièce agréable. Et Henning et al. nous disent maintenant que ce pourrait être «une structure dans les défauts de la structure» qui fait la différence…

Fascinant. Et à suivre.

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La lecture de textes et d’études sur ce qui se passe dans la tête d’un assassin avant qu’il passe à l’acte est un exercice à la fois très éclairant et prodigieusement frustrant. On y trouve généralement toutes sortes de données, de faits, de caractéristiques communes à la plupart des tueurs qui aident à donner un sens à l’horreur. Et en même temps, quand on y pense un brin, on réalise que ces mêmes caractéristiques sont partagées par tant de gens qu’elles n’en expliquent peut-être pas si long que cela, finalement…

Le cas tragique d’Andreas Lubitz, ce pilote allemand qui a délibérément précipité son appareil et ses 149 passagers sur un flanc de montagne, il y a deux semaines, en est une parfaite illustration. Peu de temps après ce qui était manifestement un suicide doublé d’un meurtre de masse, le combat contre la dépression de Lubitz a rapidement fait le tour des médias de la planète. Pour des raisons qu’on ignore encore, le jeune homme de 27 ans avait traversé une dépression majeure en 2009, pour laquelle il avait dû s’absenter du travail pendant plusieurs mois, et a fait des recherche en ligne sur des façons de se suicider dans les semaines qui ont précédé la tragédie.

Voilà qui est assez typique chez les tueurs de masse qui se suicident en tentant d’emmener d’autres gens avec eux, lit-on dans cet article paru hier dans le New York Times, qui s’inscrit en plein dans la «tradition» éclairante-frustrante des textes sur la psyché des tueurs. Une proportion très élevée des assassins suicidaires souffrent de dépression sévère mais, lit-on en substance dans l’article, nombre de gens passent par là, et se rendent même jusqu’à mettre fin à leurs jours, sans pour autant tenter ni même sentir le besoin de détruire d’autres vies.

Ah, mais beaucoup, beaucoup de tueurs de masse montrent des signes manifestes de narcissisme, poursuit l’article — le narcissisme est, grosso modo, le fait d’avoir une idée démesurée de sa propre importance, de ses qualités, qui vient souvent avec une tendance à la manipulation et/ou un manque plus ou moins prononcé d’égard pour autrui. Et c’est la pure vérité, remarquez bien : bien des études ont trouvé que les tueurs de masse ont des traits narcissiques (et d’autres troubles de la personnalité) beaucoup plus prononcés que la moyenne. Il est d’ailleurs très facile (et sans doute bien avisé, jusqu’à un certain point) de relier les points, ici : le mélange de dépression et d’absence d’empathie n’est de tout évidence pas du tout recommandable.

Mais… Mais c’est encore la même chose. On compte environ 1 % de narcissiques dans nos sociétés, soit des milliers de fois plus (heureusement) qu’il n’y a de tueurs de masse, ou même de tueurs tout court parmi nous. Et puis, le mélange avec la dépression n’est pas vraiment rare — les narcissiques qui n’atteignent pas un degré de réussite conforme à l’idée grandiose qu’ils se font d’eux-mêmes ne le prennent pas particulièrement bien, ce qui en mène pas mal à la dépression et au suicide. Environ 4 % des dépressifs diagnostiqués sont narcissiques — et encore, la proportion pourrait être sous-estimée parce que les narcissiques consultent très peu, ce sont les autres qui ont des problèmes, jamais eux, ‘comprenez ?

Idem pour le fait que beaucoup des tueurs de masse vivent d’intenses frustrations, dont l’origine peut être réelle ou imaginaire ou exagérée : combien de gens en ressentent sans pour autant commettre l’irréparable ? Bref, je ne veux pas amoindrir l’importance des recherches qui ont été faites là-dessus ces dernières années, car il me semble évident qu’elles aident à y voir plus clair. Mais j’ai aussi l’impression qu’on n’est pas sorti du bois, si l’on me prête l’expression, qu’on en est encore à appliquer un outil relativement grossier (les statistiques) à un problème très fin (des comportements individuels)…

Qu’en pensez-vous ? Est-ce que je me trompe ?

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Jeudi 23 octobre 2014 | Mise en ligne à 12h07 | Commenter Commentaires (66)

Terroriste ou malade mental ?

À peu près tout le monde, j’imagine, s’est posé cette question hier en apprenant qu’une fusillade avait eu lieu au Parlement fédéral (surtout quand, dans la confusion qui régnait sur les réseaux sociaux, il n’était pas clair si l’on avait affaire à un, deux ou même trois tueurs) : a-t-on affaire à un/des terroristes ou à un malade mental ?

Dans notre psyché collective, il s’agit-là de deux catégories complètements séparées. Le «tueur de masse» est un individu mentalement instable qui, pour une raison ou pour une autre, perd les pédales, prend une arme à feu et se met à tirer sur autrui — soit au hasard, soit en ciblant un groupe à propos duquel le tueur entretient une paranoïa, mais dans tous les cas, on a l’image d’un geste totalement irrationnel et déconnecté de la réalité. Le terroriste, par opposition, agirait de manière froide, planifiée, cartésienne, il tuerait instrumentalement dans le but de frapper l’imaginaire et ainsi faire avancer une cause politique/religieuse.

On ne sait pas grand-chose (encore) à propos de Michael Zehaf-Bibeau, à part essentiellement qu’il a eu des problèmes de consommation et qu’il s’est ensuite converti à l’islam, devenant même un pratiquant radical. Ce qui peut le faire entrer dans une catégorie comme dans l’autre.

Et c’est bien là où je veux en venir : est-on nécessairement un terroriste ou un malade mental ? L’un empêche-t-il l’autre, ou vient avec l’autre ? Je n’ai pas trouvé une abondante littérature scientifique là-dessus, presque rien en fait, à part ceci, une étude publiée en 2012 et qui se dit la première à comparer le profil de mass shooters avec celui de terroristes suicidaires (un compte-rendu commenté est disponible ici sur le site du magazine Time).

L’auteur, Adam Lankford, de l’Université de l’Alabama, y examine 81 cas de terroristes suicidaires et de tueurs de masse ayant sévi aux États-Unis entre 1990 et 2010. Et il conclut que «les différences entre les deux groupes se sont avérées largement superficielles. Avant leurs attaques, ils ont été confrontés aux mêmes genres de problèmes personnels, incluant une marginalisation, des problèmes familiaux, au travail ou à l’école, et à des événements qui ont précipité la crise».

Soulignons de nouveau, s’il est besoin de le faire, que l’étude portait sur des terroristes dont les attentats impliquaient un suicide, ce qui fait a priori intervenir des types de gens très différents de ceux qui commettent leurs attentats à distance. Notons aussi que les problèmes de santé mentale peuvent être à la fois la cause et la conséquence des problèmes personnels qui précédé les attaques.

Cela n’excuse absolument en rien les attaques, c’est bien évident, mais cela montre assez clairement que l’opposition terrorisme/maladie mentale que l’on est porté à faire — et je m’inclus là-dedans, j’avoue avoir eu ce réflexe hier — ne tient pas toujours la route. Ceux qui commettent des attentats suicides proviennent souvent du même pool que les tueurs de masse, soit des gens très en colère, très aigris et se sentant «mis à l’écart» après une série d’échecs. Les deux vont souvent de pair (ce qui ne signifie nullement que leurs auteurs ne sont pas responsables de leurs actes, mais c’est une autre question).

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