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Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Jeudi 23 octobre 2014 | Mise en ligne à 12h07 | Commenter Commentaires (66)

Terroriste ou malade mental ?

À peu près tout le monde, j’imagine, s’est posé cette question hier en apprenant qu’une fusillade avait eu lieu au Parlement fédéral (surtout quand, dans la confusion qui régnait sur les réseaux sociaux, il n’était pas clair si l’on avait affaire à un, deux ou même trois tueurs) : a-t-on affaire à un/des terroristes ou à un malade mental ?

Dans notre psyché collective, il s’agit-là de deux catégories complètements séparées. Le «tueur de masse» est un individu mentalement instable qui, pour une raison ou pour une autre, perd les pédales, prend une arme à feu et se met à tirer sur autrui — soit au hasard, soit en ciblant un groupe à propos duquel le tueur entretient une paranoïa, mais dans tous les cas, on a l’image d’un geste totalement irrationnel et déconnecté de la réalité. Le terroriste, par opposition, agirait de manière froide, planifiée, cartésienne, il tuerait instrumentalement dans le but de frapper l’imaginaire et ainsi faire avancer une cause politique/religieuse.

On ne sait pas grand-chose (encore) à propos de Michael Zehaf-Bibeau, à part essentiellement qu’il a eu des problèmes de consommation et qu’il s’est ensuite converti à l’islam, devenant même un pratiquant radical. Ce qui peut le faire entrer dans une catégorie comme dans l’autre.

Et c’est bien là où je veux en venir : est-on nécessairement un terroriste ou un malade mental ? L’un empêche-t-il l’autre, ou vient avec l’autre ? Je n’ai pas trouvé une abondante littérature scientifique là-dessus, presque rien en fait, à part ceci, une étude publiée en 2012 et qui se dit la première à comparer le profil de mass shooters avec celui de terroristes suicidaires (un compte-rendu commenté est disponible ici sur le site du magazine Time).

L’auteur, Adam Lankford, de l’Université de l’Alabama, y examine 81 cas de terroristes suicidaires et de tueurs de masse ayant sévi aux États-Unis entre 1990 et 2010. Et il conclut que «les différences entre les deux groupes se sont avérées largement superficielles. Avant leurs attaques, ils ont été confrontés aux mêmes genres de problèmes personnels, incluant une marginalisation, des problèmes familiaux, au travail ou à l’école, et à des événements qui ont précipité la crise».

Soulignons de nouveau, s’il est besoin de le faire, que l’étude portait sur des terroristes dont les attentats impliquaient un suicide, ce qui fait a priori intervenir des types de gens très différents de ceux qui commettent leurs attentats à distance. Notons aussi que les problèmes de santé mentale peuvent être à la fois la cause et la conséquence des problèmes personnels qui précédé les attaques.

Cela n’excuse absolument en rien les attaques, c’est bien évident, mais cela montre assez clairement que l’opposition terrorisme/maladie mentale que l’on est porté à faire — et je m’inclus là-dedans, j’avoue avoir eu ce réflexe hier — ne tient pas toujours la route. Ceux qui commettent des attentats suicides proviennent souvent du même pool que les tueurs de masse, soit des gens très en colère, très aigris et se sentant «mis à l’écart» après une série d’échecs. Les deux vont souvent de pair (ce qui ne signifie nullement que leurs auteurs ne sont pas responsables de leurs actes, mais c’est une autre question).

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)Photo : AP)

(Photo : AP)

Les dauphins, c’est bien connu, sont des animaux si intelligents, aux comportements si complexes et si humains, qu’il est impossible de ne pas les trouver complètement «cutes». À moins que… À moins que ce ne soit l’inverse : ils sont si «cutes», si populaires dans la culture occidentale, que nous persistons à leur trouver toutes sortes de qualités extraordinaires même s’ils ne seraient que des animaux bien moyens. C’est l’hypothèse qu’a formulée récemment le neurochercheur Paul Manger, de l’Université Witwatersrand, en Afrique du Sud, dans un article qui a déclenché toute une polémique.

Le texte «profanateur» en question a été «perpétré» dans la revue Neuroscience l’an dernier, et le New Scientist a publié hier un excellent compte-rendu du débat. Essentiellement, M. Manger reproche aux spécialistes des dauphins d’avoir, selon le cas, surinterprété leurs données et d’avoir, sciemment ou non, ignoré le fait que d’autres espèces animales dont capables des comportements «extraordinaires» qu’ils observaient chez le dauphin. Ainsi, le fait que le dauphin soit capable de comprendre quand on lui montre quelque chose du doigt a parfois été montré comme un signe de son intelligence, mais le chien fait la même chose. De la même manière, si l’on part du principe (faux) que les animaux sont à peu près tous incapables de communication, alors la faculté du dauphin à apprendre un langage articulé peut paraître impressionnante, mais quand on y regarde de plus près, on voit que l’apprentissage est toujours pénible et que cette faculté a également été observée chez le chimpanzé, le lion de mer et le perroquet.

On a aussi fait grand cas de la capacité qu’aurait le dauphin à reconnaître son image dans un miroir. L’idée découle de cette étude de 2001, où deux dauphins ont été marqués (ou non), puis placés dans un bassin où se trouvait un miroir, que l’on a recouvert et même enlevés pour contrôler cette variable. Les auteurs de cette expérience ont rapporté que les animaux ont passé plus de temps devant le miroir quand ils portaient une marque, signe qu’ils «s’examinaient». Or cette conclusion a été assez critiquée par la suite, notamment dans ce texte que le chercheur allemand Onur Güntürkün a rédigé en réaction (et en bonne partie en appui) à la position de M. Manger. M. Güntürkün fait en effet remarquer que les données de l’expérience suggèrent que les dauphins avaient tendance à se tenir proche de l’endroit où se trouvait le miroir même quand celui-ci était recouvert…

En outre, la faculté de reconnaître sa réflexion a aussi été observée chez les grands singes, l’éléphant d’Asie et la pie.

Et puis, si certains dauphins sont connus pour prendre des éponges dans leur bouche afin de fouiller le fond de l’eau et qu’il s’agit bien d’un cas d’utilisation d’un outil, c’en est un bien médiocre — les chimpanzés, et même certains corvidés font mieux.

«Le cerveau des cétacés est devenu relativement grand il y a environ 32 millions d’années (…) et est depuis demeuré stable, en proportion de la taille corporelle. (…Et puisque d’autres espèces ont des capacités semblables), le fait de posséder des facultés cognitives sophistiquées semble n’avoir joué aucun rôle dans l’évolution d’un grand cerveau chez les cétacés», conclut M. Manger.

Bref, comme le résume lapidairement la journaliste du New Scientist, la dauphin serait un animal bien moyen mais qui est excellent pour le PR…

Beaucoup des spécialistes écorchés par le Sud-Africain, on s’en doute, ne sont pas du tout d’accord avec lui. Comme il peut très bien y avoir là-dedans un brin d’idéologie, je vous invite à lire le texte de M. Güntürkün, où l’on trouve assez de nuances pour éliminer a priori la possibilité d’un biais important. M. Güntürkün concède plusieurs points très importants à son collègue Manger, mais quand vient le temps de répondre à sa question initiale — soit le titre de son article, «Is Dolphin Cognition Special ?» —, il tranche en plein milieu du débat. D’une part, il est vrai qu’aucune des capacités cognitives du dauphin n’est unique ; on les trouve toutes, et parfois même en mieux, chez d’autres espèces. Mais d’autre part, souligne-t-il, le dauphin, sans être le meilleur dans quoi que ce soit, performe bien dans toutes les sphères de la cognition. Et à titre de «généraliste», il est authentiquement remarquable dans le monde animal.

La vérité est peut-être bien là…

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Vendredi 26 septembre 2014 | Mise en ligne à 11h46 | Commenter Commentaires (28)

«C’est pas moi, le coupable, c’est mon cerveau»

On parle beaucoup de mauvais garçons, ces jours-ci, dans les journaux. Non, pas les garnements qui paradent devant la commission Charbonneau. Pas ces filous dont la faute témoigne d’une certaine avarice que nous partageons tous à des degrés divers, et qu’il est donc facile de comprendre. Non, je parle de très mauvais garçons, les vrais de vrais, ceux dont les crimes sont si ignobles qu’on ne les comprend juste pas. Le «mal», quoi. Guy Turcotte, dont la remise en liberté a éberlué tant de gens. Gilles Pimparé, en prison depuis 1979, quand qu’il a jeté deux ados de 14 et 15 ans vivants du haut du pont Jacques-Cartier, et dont parlait hier Michèle Ouimet dans La Presse +. Luka Rocco Magnotta, accusé du meurtre sordide et du démembrement d’un étudiant chinois (et d’outrage à son cadavre), dont le procès s’ouvrira lundi.

Il y a une question lancinante et, dirais-je même candidement, «mal-à-l’aisante» que posent plusieurs ouvrages récents à leur propos : sont-ils vraiment entièrement responsables de leurs actes, comme on les considère présentement sous le prétexte (très défendable, si vous me demandez mon avis) qu’ils n’ont pas de problème de contact avec la réalité et qu’ils avaient bien conscience que ce qu’ils faisaient était mal ? Ou ne seraient-ils pas au moins un peu, peut-être même beaucoup, «victimes» de leurs cerveaux malades, dont les différences physiologiques avec le cerveau normal commencent à être assez bien documentées ?

La question donne froid dans le dos, parce qu’elle implique que des psychopathes ayant commis des crimes féroces pourraient être déclarés «non criminellement responsables», selon l’expression consacrée qui a tant choqué dans l’affaire Turcotte. Ou alors, ils pourraient se voir imposer des peines de prison moins sévères. Dans un livre paru cette année, Murderous Minds. Exploring the Criminal Psychopathic Brain: Neurological Imaging and the Manifestation of Evil, le neuroscientifique Dean Haycock rapporte les résultats d’une expérience tentée aux États-Unis, dans laquelle deux groupes de juges se vus présenter le cas d’un psychopathe qui avait battu un employé de restaurant. Un des groupes de juges n’a eu que le diagnostic de psychopathie — problème mental caractérisé par, grosso modo, une absence plus ou moins complète d’empathie et de remors, très peu d’émotion, une estime de soi démesurée, et souvent une tendance à l’impulsivité et à la manipulation, mais rien, notons-le, qui empêche de distinguer le bien du mal — d’un psychiatre, et l’a condamné à 14 ans de prison en moyenne ; seuls 39 % de ces juges ont trouvé des circonstances atténuantes dans ce dossier. L’autre groupe a eu, en plus du diagnostic, l’avis d’un neurologue disant que le criminel avait hérité d’un gène qui avait nui au développement normal de son cerveau et qui expliquerait au moins en partie son état mental ; ces juges se sont avérés légèrement plus cléments (13 ans de prison) et plus enclins à trouver des circonstances atténuantes (48 %).

Mais si désagréable que soit cette question, elle est légitime et il faudra bien finir par y répondre, plaident des gens comme M. Haycock et son collègue de l’Université de Pennsylvanie Adrian Raine — voir ici et ici pour des comptes-rendus critiques de son livre paru l’an dernier, The Anatomy of Violence. The Biological Roots of Crime. On a effet trouvé des différences physiologiques significatives entre le cerveau des psychopathes et les cerveaux «normaux». Par exemple, les psychopathes ont en moyenne un cortex préfrontal moins développé que les autres ; puisque cette partie du cerveau est associée au raisonnement, au contrôle de soi et reliée à d’autres zones du cerveau en charge des émotions, cela pourrait expliquer leur impulsivité et certaines autres de leurs caractéristiques peu avenantes. Ils seraient ainsi biologiquement moins bien outillés que la moyenne pour maîtriser leurs pulsions et leurs envies, prendre des décisions morales, se mettre dans la peau d’autrui, etc. Plusieurs études utilisant des techniques d’imagerie médicale sont parvenues au même genre de conclusion.

Ces différences proviennent en partie des gènes, puisque plusieurs traits de personnalité sont assez fortement héréditaires. Elles proviennent aussi en partie du milieu : une proportion très grande de psychopathes, c’est démontré, ont subi des sévices atroces pendant leur enfance.

Ce ne sont pas des règles absolues, remarquez, puisque bien des gens qui sont battus et/ou abusés pendant leur enfance ne virent pas mal — ils peuvent devenir terriblement anxieux, dépressifs, malheureux, suicidaires, mais pas psychopathes — et, à l’inverse, on connaît des cas de psychopathes patentés issus de familles aisées et aimantes — Eric Harris, un des deux auteurs du massacre de Columbine, est souvent cité en exemple. En outre, on connaît aussi des gens tout à fait «normaux» dont le cerveau, une fois imagé par un scan, montre beaucoup de caractéristiques propres à la psychopathie, sans que cela les ait conduit à mal se comporter.

Mais de manière générale, les différences physiologiques entre les cerveaux de psychopathes et de non-psychopathes sont bien réelles, et significatives, plaident les tenants de la «thèse biologique». Alors d’un certain point de vue, on se retrouve donc devant une sorte de dilemme. D’une part, nos systèmes de justice considèrent que quiconque est capable de distinguer le bien du mal doit répondre de ses actes — et, je le répète, je crois qu’il s’agit d’un excellent critère, même s’il n’est pas exempt de zones grises. Mais d’autre part, si l’on a des criminels qui sont tout à fait bien équipés pour faire la différence, mais biologiquement mal outillés pour se comporter en conséquence, est-ce que la justice doit être la même pour eux ? Est-ce qu’ils ne se trouvent pas, au moins un peu, dans une situation comparable à celle de quelqu’un qui verrait une personne en détresse accrochée au haut d’une falaise, mais qui ne serait pas assez fort pour l’aider ?

Attention, ne me tirez pas de tomates tout de suite. A priori, intuitivement, je suis plutôt partisan du statu quo (i.e. la simple connaissance du bien et du mal suffit) et ne suis pas en train de demander que l’on libère des psychopathes. Certains sont carrément des monstres et doivent être traités comme tels — ce qui, je crois, est déjà ce qui se fait dans une grande majorité de cas, mais c’est un autre débat.

Seulement, en lisant le livre de M. Haycock et les comptes-rendus de celui de M. Raine, j’ai été forcé d’admettre qu’ils peuvent tenir un point valable. Nos connaissances actuelles ne sont peut-être pas suffisantes pour monter ce genre de défense devant un tribunal, mais avec la recherche qui avance, on se dit que cela devrait inévitablement finir par arriver.

Alors si c’était vous, ce juge-là, qu’est-ce que vous feriez ?

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