Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Pendant longtemps, les schizophrènes ont été placés devant un choix pas particulièrement jo-jo : s’«abonner» à vie aux antipsychotiques avec les effets secondaires qui les accompagnent (problèmes de concentration et de mémoire, ralentissement des mouvements et de la pensée, réduction de la taille du cerveau à long terme, etc.) ; ou risquer de nouveaux épisodes de psychose, qui peuvent être littéralement effrayants. Mais deux papiers fascinants parus hier et ce matin passent en revue les derniers développements dans la recherche sur la schizophrénie et posent la question : traitera-t-on bientôt cette maladie sans médicament ?

Tous deux prennent pour prétexte la publication de cette étude dans The Lancet, dans laquelle une équipe britannique a suivi deux groupes de 37 schizophrènes pendant 18 mois, l’un recevant les soins habituels en Angleterre (suivi par du personnel médical, gestion de crise au besoin, etc.) et l’autre recevant, en plus des ces mêmes soins de base, une thérapie behaviorale-cognitive (TBC) chaque semaine pendant 9 mois. De manière générale, cette thérapie consiste à amener les patients schizophrènes à «apprivoiser» leurs symptômes plutôt qu’à les combattre, par exemple en s’entraînant à cesser de répondre aux voix fictives qu’ils entendent. Après 18 mois, deux fois plus de patients qui avaient suivi la thérapie (41%) montraient une amélioration (mesurée sur une échelle nommée PANSS, pour Positive and Negative Syndrome Scale), comparé au groupe qui n’avait reçu que les soins de base (18 %).

L’échantillon, admettent d’emblée les auteurs, est trop petit pour permettre des conclusions fermes. C’est dans l’ordre des choses, remarquez, puisqu’il s’agissait d’une étude pilote, mais statistiquement, l’effet qu’ils ont mesuré est à peu près l’équivalent de la plupart des antipsychotiques sur le marché. Et comme le soulignent Science et le New Scientist, ces résultats sont loin d’être les premiers à démontrer ou, à tout le moins, suggérer que la TBC est efficace — peut-être même plus que les antipsychotiques, au moins dans certaines circonstances. Chez les schizophrènes, les épisodes de psychose sont souvent déclenchés par le stress et/ou la déprime, et il s’adonne que les TBC sont souvent utilisées pour traiter l’anxiété et la dépression. L’«entraînement» à ne pas se laisser déranger par les voix est une autre façon dont ces thérapies peuvent fonctionner.

Proportion de patients n'ayant jamais refait de psychose. La zone en gris indique la durée des études précédentes. (Sources : JAMA et New Scientist)

Proportion de patients n'ayant jamais refait de psychose. La zone en gris indique la durée des études précédentes. (Sources : JAMA et New Scientist)

Mieux encore (ou pire, selon le point de vue), une étude néerlandaise parue l’an dernier a documenté avec des résultats étonnants l’efficacité des antipsychotiques à long terme, soit passé 2 ou 3 ans, ce qui n’avait jamais été fait avant. Au début des années 2000, 103 patients avaient été sélectionné après une première psychose ; après 6 mois de rémission, ils étaient aléatoirement assignés à un groupe qui continuait de recevoir des médicaments ou à un autre groupe, qui en était sevré progressivement ; puis tout ce beau monde fut suivi pendant 7 ans. À court terme, les patients sevrés ont fait nettement plus de «rechutes» psychotiques que les autres. Mais après deux ans, comme le montre le tableau ci-contre, la proportion de patients qui n’avaient jamais fait de rechute était à peu près identique dans les deux groupes, et devenait légèrement inférieure chez les non-médicamentés passé 4 à 5 ans.

Cependant, si tout ceci est bien encourageant pour les patients, qui aimeraient beaucoup pouvoir vivre à la fois sans psychose et sans effets secondaires, toutes ces études ne convainquent pas toute la communauté scientifique. D’abord, comme on le voit dans les deux brièvement décrites ici, parce que les échantillons sont souvent très minces. Et ensuite, parce que beaucoup sont biaisées et/ou restent à reproduire — ce qui, ne l’oublions pas, est toujours une étape très importante en science.

Dans tous les cas, cependant, il s’agit de deux articles on ne peut plus éclairants. À lire…

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Mercredi 29 janvier 2014 | Mise en ligne à 11h18 | Commenter Commentaires (17)

Vos cauchemars finissent-ils bien ?

C’est une étude qui fait avancer nos connaissances sur les rêves, et en particulier les cauchemars, mais c’est aussi une belle preuve, une de plus, que la mémoire humaine n’est pas l’esclave soumise de notre volonté. Moi qui avais toujours cru que l’impression de tomber dans le vide et le fait d’être poursuivi étaient des cauchemars très fréquents, me voilà désillusionné sur mes souvenirs et ceux de mes proches…

L’étude, menée par les chercheurs de l’UdeM Geneviève Robert et Antonio Zadra, portait sur 572 personnes à qui l’on avait demandé de tenir une sorte de «journal de bord» de leur rêves pendant 2 à 5 semaines. Cela a produit près de 10 000 descriptions de rêves et permis aux auteurs de sélectionner 431 mauvais rêves (soit des songes désagréables, mais qui ne provoquent pas le réveil) et 253 cauchemars (qui réveillent) rêvés par 331 personnes.

Notons qu’il s’agit-là d’une des deux «grandes» manières d’étudier les rêves, mais qu’elle n’avait jamais été appliquée à l’étude des cauchemars. L’autre procédé consiste à faire venir les sujets en labo et à les réveiller tout de suite après le sommeil paradoxal pour qu’ils racontent leurs rêves, mais il semble que cette méthode ne produit à peu près pas de cauchemars, m’a dit ce matin le spécialiste du sommeil et des rêves de l’Université d’Ottawa Joseph De Koninck, «comme si les rêves étaient plus contrôlés quand les gens sont en labo».

Jusqu’à maintenant, les cauchemars avaient été étudiés, le plus souvent, avec des questionnaires où l’on demandait rétrospectivement aux participants de cocher le ou les thèmes qui revenaient dans leurs cauchemars — ce qui en soi dirigeait les réponses, en plus de placer les chercheurs à la merci des caprices de la mémoire, qui n’est pas également marquée par tous les rêves.

Ainsi, ces études avaient trouvé que la chute libre composaient 21 à 73 % des cauchemars, alors que Mme Robert et M. Zadra, avec leur méthode plus solide, n’en ont trouvé que… 1,5 %. Le fait d’être poursuivi, bien qu’il soit un classique, n’est pas un thème beaucoup fréquent (11 %). Et même s’il peut sembler impossible, par définition, qu’un cauchemar se termine bien, il semble que cela soit le cas dans 22 % des cas et dans 38 % des mauvais rêves. D’autres informations dans mon papier paru ce matin dans Le Soleil.

De manière générale, a commenté M. De Koninck, qui n’était pas impliqué dans l’étude (mais qui l’a révisée pour la revue Sleep, dans laquelle elle a été publiée), cette recherche se distingue par sa méthode et la taille de son échantillon, plus solides que celles des études précédentes, et bien sûr par ses résultats qui jettent une lumière neuve sur ce que l’on croyait savoir. Mais elle est aussi très intéressante parce qu’elle valide la catégorisation de rêves normaux/mauvais rêve/cauchemar.

C’est l’équipe de M. Zadra qui a proposée, il y a une quinzaine d’années, de tracer une ligne entre les mauvais rêves qui ne provoquent pas le réveil et les cauchemars qui brisent le sommeil, dit M. De Koninck. Et la gradation que cette étude a trouvée confirme la valeur de ces catégories, qui pourront être utiles en recherche. Ainsi, les participants ont rapporté que l’intensité de leurs émotions pendant les cauchemars étaient plus forte que pendant leurs mauvais rêves ; ils ont utilisés plus de mots pour décrire leurs cauchemars (162 en moyenne) que leurs mauvais rêves (153) et leurs rêves habituels (125) ; l’agression physique était le thème le plus fréquent des cauchemars (49 % des cas), alors que c’étaient les conflits interpersonnels qui revenaient le plus souvent dans les mauvais rêves (35 %) ; et les cauchemars ont été décrits comme plus irrationnels et plus étrange que les mauvais rêves.

Bref, une étude fascinante en elle-même et qui ouvre une belle porte pour aller plus loin…

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Vendredi 17 janvier 2014 | Mise en ligne à 11h51 | Commenter Commentaires (25)

Cinéma, cinéma, dis-moi ce qu’est qu’un psychopathe…

À mesure que les connaissances progressent (et sans doute à la faveur de changements culturels), «la description clinique (…) des psychopathes fictifs au cinéma est devenu de plus en plus réaliste (…bien que) les psychopathes réalistes y demeurent une minorité», concluent les auteurs d’une fascinante analyse sur les personnages psychopathes dans les films paru récemment dans le Journal of Forensic Science.

Dans le dernier DSM, important manuel de psychiatrie, la psychopathie est pour ainsi dire jumelée au trouble de la personnalité antisociale. De manière générale, ce problème mental est marqué par une tendance persistante à enfreindre les règles morales et/ou légales, une absence d’empathie, une impulsivité plus ou moins grande, une estime de soi démesurée et/ou une propension à profiter d’autrui. Bref, en plein le genre de personnes que vous voulez que vos enfants fréquentent… Il existe plusieurs sous-types reflétant les habilités sociales du psychopathe, l’origine génétique ou environnementale de sa maladie et son historique de violence, notamment. Soulignons que l’équation que l’on fait souvent «psychopathe = tueur en série» est complètement fausse — mais il est évident qu’un manque total d’égard pour autrui et une incapacité à ressentir le moindre remord est un «prérequis» pour qui se destine à tuer beaucoup de gens.

Les auteurs, deux chercheurs en psychiatrie de l’Université libre de Bruxelles, ont vue et revu (avec 10 autres psychiatres) 400 films afin de tirer un portrait psychologique de leurs vilains. Ils en ont excluent 274 qui étaient trop caricaturaux, étaient invincibles (oui oui, Jason Voorhees et Michael Myers, c’est de vous qu’on parle), avaient des pouvoirs surnaturels (dans le coin, Max Eisenhardt) ou n’étaient tout simplement pas des humains (vampires, fantômes, etc).

Parmi les 126 restants, les chercheurs Samuel Leistedt et Paul Linkowski ont trouvé quelques personnages très réalistes — en particulier Anton Chigurh, le tueur à gage de No Country for Old Men, ressemble beaucoup au tueur à gage réel Richard Kuklinski (qui a commis de très nombreux meurtre pour la mafia, mais aussi parce qu’il y prenait plaisir) par son absence d’émotion, son implacable détermination et sa cruauté. Voir ce compte-rendu pour une courte liste des personnages les plus et les moins réalistes.

Mais personnellement, c’est l’évolution historique de ce type de personnage qui m’a le plus intéressé, parce qu’il en dit un bout sur notre façon de voir la maladie mentale. Jusqu’aux années 50, ont-ils trouvé, les psychopathes étaient dépeints comme des gens chaotiques (ce qui n’est pas complètement faux), commettant des actes de violence de manière aléatoire (ce qui est déjà une caricature) et caractérisés par divers manies, comme des tics faciaux ou de grands rires sadico-nerveux — ce qui n’a rien à voir avec la réalité.

Le cas d’Ed Gein semble cependant avoir chamboulé cette image. Ed Gein fut un tueur en série très célèbre pour avoir tué quelques personnes, mais aussi pour avoir déterré des corps afin de se faire un «costume de femme» — ceux qui y voit une parenté avec le personnage de Buffalo Bill dans Silence of the Lamb n’ont pas la berlue. Il était né d’un père alcoolique et absent et d’une mère à la fois dévote et dominatrice, une figure qui revient d’ailleurs souvent dans les films d’horreur. Gein était nettement plus psychotique (déconnecté de la réalité) que psychopathe, comme plusieurs autres personnages de film d’ailleurs (ceux de Psycho et de Taxi Driver), notent les auteurs. Mais il semble avoir marqué l’imaginaire collectif puisque le cinéma commença alors à montrer d’autres sortes de psychopathe, soit essentiellement des désaxés qui tuent pour des motifs sexuels et des espèces de road graders qui tuent à peu près tout ce qu’ils rencontrent.

Ce dernier type semble avoir inauguré un genre de psychopathe qui a connu une longue carrière par la suite, c’est-à-dire le psychopathe surhumain — que ce soit parce qu’il est indestructible, comme dans les séries Friday the 13th, Halloween et A Nightmare on Elm Street, parce qu’il est doté d’une intelligence supérieure (comme Hannibal Lecter et plusieurs vilains dans les James Bond) et/ou parce qu’il occupe une position très prestigieuse dans l’échelle sociale (comme Gordon Gecko dans Wall Street). Or, notent Leistedt et Linkowski, les vrais psychopathes sont rarement brillants et leurs vies, encore plus rarement marquées par le succès. En fait, leur combinaison d’infraction aux règles et d’impulsivité (laquelle implique que beaucoup de leurs infractions sont commises sans préparation) les mènent plus souvent en prison qu’à la tête d’empires financiers. Il existe bien sûr des cas de psychopathes à succès, mais ils sont beaucoup plus rares que dans les films.

À partir des années 2000, notent cependant les auteurs, «on a commencé à voir des variations «non maniaques» mais réalistes de psychopathes, provenant des mêmes sources et des mêmes genres, mais avec des degrés de succès variables et généralement peu. (…) Les variations sur le thème du «psychopathe d’élite» sont devenues moins maniérées et plus moroses». Les cas vraiment très réalistes demeurent une minorité, mais ils sont beaucoup plus fréquents qu’avant, probablement parce que nous comprenons mieux la psychopathie aujourd’hui, s’encouragent les auteurs.

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