Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Lundi 30 mai 2016 | Mise en ligne à 10h53 | Commenter Commentaires (9)

De fornication et de corrélations

Ça faisait un certain temps que cette idée de reportage me trottait dans la tête. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on voit, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, une de ces nombreuses études qui suggèrent que «le bonheur est dans le sexe», que le secret des gens heureux est d’avoir plus de rapports sexuels, et même que le sexe allongerait l’espérance de vie, rien de moins. Mon impression était que ce lien «sexe –> bonheur» était a peu près toujours basé sur des corrélations et que l’on en déduisait abusivement un lien de cause à effet, mais je n’avais jamais pu le vérifier.

Je l’ai fait pour mon dossier paru ce week-end dans Le Soleil. Et c’est sans doute le texte à la conclusion la plus plate de toute ma carrière : ce sont effectivement de simple corrélations et la sexualité, si elle contribue quand même au bonheur (conjugal ou autre), n’a vraiment, mais vraiment pas la «toute-puissance» qu’on lui prête souvent.

Les corrélations, on l’a souvent vu sur ce blogue, sont des bestioles bien utiles en science, mais elles ont cette habitude énervante de «voir» de liens qui n’en sont pas vraiment. Ainsi, dans bien des sondages et enquêtes statistiques, on a bel et bien trouvé que les gens les plus heureux en couple sont en moyenne ceux qui sont les plus sexuellement actifs. Mais qu’est-ce qui cause quoi, ici ? Un couple formé de gens à la personnalité plutôt relax et portée sur les plaisirs de toutes sortes aura pratiquement à coup sûr (et sans doute par une bonne marge) plus de rapports sexuels et des scores de bonheur plus élevés qu’un couple fait de gens à la nature anxieuse et stressée, de ceux qui ramènent leurs problèmes du bureau à la maison — et jusque dans la chambre à coucher. Mais le sexe, dans ce cas de figure, n’est la «clef» de rien du tout : c’est un simple effet.

Les quelques études plus robustes qui ont exploré ce lien ont accouché de résultats pas mal plus nuancés. L’une d’elle, publiée l’année dernière, a demandé à quelques dizaines de couples de doubler la fréquence de leurs rapports sexuels pendant trois mois — ce qui n’a pas amélioré leur bonheur. Quatre études ont par ailleurs examiné des cohortes pendant plusieurs années, ce qui permet de suivre l’évolution du bonheur et de la sexualité au sein d’un  même couple — ce n’est pas parfait, mais ça permet au moins de contrôler certaines variables comme la personnalité, qui ne change pas trop avec le temps. Et du nombre, seulement deux ont trouvé un lien significatif entre le bonheur et le sexe.

Plus de détails ici

Lire les commentaires (9)  |  Commenter cet article






Mercredi 11 mai 2016 | Mise en ligne à 11h19 | Commenter Commentaires (25)

La «dose» de pauvreté…

(Image : photothèque Le Soleil)

(Image : photothèque Le Soleil)

Les corrélations, les habitués de ce blogue le savent, sont de braves petites bêtes qui font leur possible pour aider la science, mais qui ont la fâcheuse habitude de produire des «illusions» de connaissance qui, en bout de ligne, s’avèrent fausses. Alors il faut toujours vérifier et contre-vérifier les liens qu’elles tissent entre les variables, même quand ces liens apparaissent très vraisemblables.

Tenez : beaucoup d’études ont trouvé des corrélations entre la pauvreté et la santé mentale des enfants, les plus démunis ayant davantage de problèmes de comportement (hyperactivité, trouble de l’opposition, agression physique, etc.) que les enfants «non pauvres». Or la plupart reposent essentiellement sur des «instantanés», c’est-à-dire qu’à un point dans le temps, on mesure que les enfants les plus pauvres ont plus de problèmes que les autres. Mais très peu d’efforts ont été faits pour suivre les mêmes enfants dans le temps et voir si l’écart entre riches et pauvres s’accroît avec le temps.

En d’autres termes : si la différence de comportement est présente dès la naissance, ou très tôt dans la vie de l’enfant, et ne fait que se maintenir par la suite, cela pourrait être interprété comme un signe que la pauvreté elle-même n’a pas une influence sur les enfants aussi grande et directe qu’on le croyait, qu’il y a peut-être autre chose (l’alimentation des mères pauvres pendant la grossesse, par exemple, mais on peut imaginer toutes sortes d’autres explications) qui entre en ligne de compte. Et à l’inverse, si l’on trouve que les enfants pauvres partent en moyenne du même point et que les problèmes de comportement augmentent avec le temps passé dans la pauvreté — avec la «dose» de pauvreté, si l’on préfère —, alors on aura une preuve assez convaincante que l’exposition à la pauvreté est vraiment la source (au moins partielle) du problème.

C’est un peu ce qu’a fait Julia Rachel Mazza, doctorante en santé publique à l’UdeM. Son but, notons-le, n’était pas de tester le lien pauvreté-santé mentale, mais plutôt d’identifier un moment d’intervention afin de prévenir ces problèmes de comportement, mais il me semble que l’un n’empêche pas l’autre — qu’on me corrige si je me trompe. Elle a utilisé les données la (célèbre) Enquête longitudinale du développement des enfants du Québec pour suivre 2120 enfants entre 18 mois et 8 ans, en séparant son échantillon entre pauvres et «non pauvres», selon le seuil de faible revenu de Statistique Canada. Les questionnaires sont administrés à chaque année et comprennent des questions posées aux mères sur l’hyperactivité («mon enfant ne peut rester assis», «ne reste pas concentré», «agit sans réfléchir», etc.), sur l’opposition à l’autorité («refuse d’obéir aux adultes», «ne montre pas de remord quand on le punit», etc.) et d’agression physique («attaque les autres», «tape, mord, donne des coups de pieds», etc.).

(Source : Mazza/UdeM)

(Source : Mazza/UdeM)

Et ses résultats sont très intéressants. Pour l’hyperactivité et l’opposition, ils renforcent le lien que l’on sait entre santé mentale et pauvreté. Dans les deux cas, comme le montrent les graphiques ci-haut, les enfants pauvres ne sont pas (ou marginalement) plus hyperactifs/opposants à 18 mois que les autres bambins, mais l’écart apparaît et/ou se creuse clairement par la suite. Ce n’est toutefois pas ce que l’on observe pour l’agression physique, où l’écart riche-pauvre est présent dès 18 mois et ne s’aggrave pas par la suite — la différence apparaîtrait donc avant un an et demi, voire avant la naissance.

(Source : Mazza/UdeM)

(Source : Mazza/UdeM)

«L’idée des courbes, c’est que ce sont des comportements qui sont très élevés au début de la vie et l’enfant apprend ensuite à les contrôler, mais ça diminue plus lentement chez les enfants pauvres. Donc on a des inégalités sociales qui commencent tôt, et ça peut devenir des difficultés scolaires par la suite. (…) C’est bien documenté que les enfants pauvres sont exposés à milieux plus difficile, des écoles ou des garderies qui ont moins de moyens, des quartiers plus violents. (…) Dans un famille pauvre, les parents vont souvent être plus stressés, c’est «est-ce que va y avoir à manger ce soir», «est-ce que je vais capable payer le loyer». Ça peut influencer les pratiques parentales», m’a dit Mme Mazza lors d’une entrevue au congrès de l’ACFAS, qui se tient cette semaine à l’UQAM.

Bref, il y a bien un effet cumulatif de l’exposition à la pauvreté sur la santé mentale des enfants, mais peut-être pas pour tous les problèmes de comportement que l’on croyait.

Lire les commentaires (25)  |  Commenter cet article






Mercredi 4 mai 2016 | Mise en ligne à 10h41 | Commenter Commentaires (56)

Le pédophile, la science et la quadrature du cercle

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Il n’existe aucune cure qui puisse guérir la pédophilie, qui est maintenant considérée comme une orientation sexuelle «comme les autres» — au sens où elle est permanente, pratiquement inchangeable —, à cette différence près qu’elle fait des victimes et est considérée dans nos sociétés, à juste titre, comme un des crimes les plus répugnants qui puisse être commis. Si l’on veut la prévenir, donc, il faut mieux comprendre ce qui se passe dans le cerveau des pédophiles afin de les aider à contrôler leurs pulsions, mais c’est un champ de recherche parsemé d’embûches — encore plus que les autres, s’entend —, comme l’illustre très bien le cas de Christoffer Rahm, chercheur en psychiatrie de l’Université Karolinska, en Suède.

Comme le rapporte cet article paru sur le site de Science, M. Rahm tente de lever des fonds par le biais d’un site de sociofinancement afin de tester un médicament, le Firmagon, à l’origine été mis au point pour le cancer de la prostate. Il s’agit d’une molécule qui se fixe sur les récepteurs d’une hormone, la gonadotropine, qu’ont certains neurones du cerveau, ce qui a pour effet ultime de réduire la production de testostérone dans les testicules. Et comme la testostérone est liée au désir sexuel, à l’impulsivité et à l’empathie (dans ce cas, la relation est inversée : moins on a de testostérone dans le sang, plus on a tendance à se soucier de la souffrance d’autrui), ce médicament pourrait agir comme une forme de castration chimique qui aiderait les pédophiles à se contrôler.

Il existe déjà des médicaments qui diminuent les concentrations de testostérone dans le sang qui sont administrés à des déviants sexuels, et l’on a quand même des indications que cela peut fonctionner, au moins pour réduire la testostérone sanguine — mais notons que si la corrélation entre la «testo» et le désir sexuel est claire, on n’est pas encore sûr que c’est un lien de cause à effet, ni dans quel sens celui-ci jouerait.

Car les études de bonne qualité sont rares, les échantillons presque toujours très petits, et pour cause, explique Science : tester un médicament pour prévenir la pédophilie implique de donner un placebo sans effet à des agresseurs potentiels, ce qui est éthiquement inacceptable. En outre, comme les chercheurs et les psychiatres doivent rapporter les actes criminels dont ils ont connaissance, il est rare que les études portent sur autre chose que des pédophiles qui ont déjà été condamnés. Or le fait qu’ils se soient tous fait prendre signifie qu’ils ont peut-être un profil différent de ceux qui parviennent durablement à échapper à la justice et de ceux qui ne sont encore jamais passé à l’acte. On peut imaginer, par exemple, qu’ils ont été démasqués parce que, ayant des niveaux de testostérone particulièrement élevés, ils sont plus impulsifs et moins prudents que les pédophiles «latents» ou ceux qui ne se font pas attraper. Dans ces circonstances, il serait bien possible que la castration chimique donne de bons résultats chez les uns mais pas chez les autres.

C’est pourquoi M. Rahm recrute ses volontaires par le biais d’une ligne téléphonique mise sur pied par le système de santé suédois, en 2012, où les déviants peuvent appeler pour se confier. Il vise une soixantaine de participants, dont aucun n’aurait jamais été condamné pour pédophilie, ce qui rend l’exercice particulièrement intéressant parce qu’il testerait (je reviens tout de suite sur ce point) alors une méthode de prévention générale, et pas uniquement une manière d’éviter la récidive. Mais il doit d’abord s’assurer d’avoir les fonds nécessaires, soit l’équivalent d’entre 60 et 70 000 $, ce qui n’est pas gagné d’avance : il se donnait au départ (le mois dernier) jusqu’au 7 mai pour rassembler la somme, mais avait aux dernières nouvelles à peine atteint 5 % de son objectif

En outre, il faut noter que M. Rahm ne mesurera pas l’efficacité du médicament par des indicateurs comme les condamnations pour crimes sexuels ou la déclaration de téléchargement de pornographie juvénile, pour des raisons éthiques. Il évaluera plutôt le désir sexuel, le contrôle de soi et l’empathie après deux semaines de traitement et pour une durée de trois mois, notamment par des techniques d’imagerie du cerveau. Ce sont là des mesures qui auront certainement une valeur — ces traits, on l’a vu plus haut, sont liés au passage à l’acte chez les agresseurs sexuels —, mais elles demeurent des indicateurs bien indirects. Pas idéal, donc, ce qui risque de restreindre la force de l’étude et de perpétuer ce cercle vicieux qui consiste (en caricaturant un peu) à être forcé de compléter des études faibles en produisant d’autres études faibles.

Pas facile d’en sortir, malheureusement…

Lire les commentaires (56)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories



  • publicité





  • Calendrier

    mai 2016
    D L Ma Me J V S
    « avr    
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031  
  • Archives