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Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Mardi 2 février 2016 | Mise en ligne à 15h01 | Commenter Commentaires (20)

Violence et jeux vidéos : la «meilleure» étude

(Photo : AP)

(Photo : AP)

Je sais, je sais. Deux sujets à saveur familiale en autant de jours, sur un blogue de sciences où l’on doit en principe jaser d’«affaires de grands», ça fait beaucoup. ‘Suis d’accord. Alors au cas où il faudrait clarifier les choses : non, je ne reluque la place de la mère Leduc ni ne veut voler des sujets au blogue techno. C’est juste que ce sujet-là traînait par terre depuis quelques jours, il faut croire que personne n’en voulait. Et surtout, il s’agit apparemment d’une des meilleures études jamais publiées sur le lien tant de fois allégué entre les jeux vidéos violents (ou jeux vidéo tout court) et la violence chez les jeunes. De la bonne science, quoi, du genre qui fait éclater les mythes…

La question a bien dû être l’objet de dizaines d’études mais, et c’est sans doute en partie pourquoi on en débat encore, le développement des enfants est le résultat d’une montagne de facteurs entremêlés qu’il est souvent très difficile, voire impossible de départager. On a beau mesurer des associations statistiques entre le temps passé à jouer à des jeux violents et le niveau d’agression des enfants, mais dans quel sens le lien joue-t-il ? Est-ce que l’enfant est rendu violent par ses jeux, ou n’est-ce pas plutôt parce qu’il est naturellement agressif qu’il est plus attiré par les first-person shooters ? Ou encore, peut-être que l’enfant vit dans une famille où les parents n’exercent pas leur autorité, n’imposent que peu de limite — ce qui va donner à la fois un gamin qui a un mauvais contrôle de lui-même et qui va passer plus de temps à jouer à des jeux que les autres parents interdisent à leurs rejetons ?

Les possibilités de «facteurs confondants», comme les appellent les chercheurs, sont énormes. Pas étonnant, donc, que la recherche ait accouché de résultats contradictoires, ou difficiles à interpréter. Et c’est ce qui rend cette étude anglaise de Peter Etchells et Suzanne Gage, de l’Université de Bristol, si intéressante. Les auteurs se sont servi d’une étude générale sur les enfants, la Avon Longitudinal Study of Parents and Children, qui ne visait pas au départ à étudier les effets du jeu vidéo, mais qui comprenait des questions sur l’usage de jeux vidéo à 8-9 ans, puis un suivi psychosocial à 15 ans. Et par-dessus tout, ces données permettaient de contrôler une foule de ces variables confondantes — instruction de la mère, histoire familiale de santé mentale, structure familiale, QI à 8 ans, rejet par les pairs, etc.

Au total, 1800 jeunes ont fourni assez de détails pour être inclus dans l’étude. Et les chercheurs n’ont franchement pas trouvé grand-chose qui supporte l’idée selon laquelle les jeux vidéos (violents ou en général) provoquent des troubles du comportement. En tenant compte des facteurs confondants, aucune association n’a été trouvé avec la dépression, et le lien avec le «trouble des conduites» (problèmes de comportement chez l’enfant ou l’adolescent marqué par l’agressivité, le manque d’empathie, la violation répétitive des normes et règles, etc) se sont avérés très faible, à l’extrême limite de l’insignifiance statistique.

En stats, en effet, il est toujours possible qu’une observation/association/phénomène soit dû au hasard. C’est pourquoi on fait des tests statistiques qui mesurent les chances pour que ce soit le cas — tests qui débouchent classiquement sur une «valeur p». Pour qu’un résultats soit considéré comme «statistiquement significatif», cette valeur p doit être inférieure à 0,05, ce qui signifie qu’il y a moins de 5 % de chance pour que ce qu’on observe soit le fruit du hasard. Dans le cas du trouble des conduites, Etchells et Gage ont obtenu des valeurs p de 0,05 en mesurant l’agressivité sur une échelle à 6 paliers, et 0,044 en ne retenant que les deux paliers extrêmes.

Rien n’étant parfait, cette étude-là a ses propres faiblesses, particulièrement des mesures assez grossières de l’intensité du jeu vidéo — le nombre de jeux possédés à la maison et le nombre de sortes de jeux (puzzle, 1re personne, jeux de rôle, etc.) auxquels l’enfant s’adonne. En outre, les 1800 participants sont ce qu’il restait d’une enquête qui en comptait 14 000 au départ, ce qui ouvre la porte à des biais.

Mais il reste que cette étude est décrite comme une des meilleures jamais faites sur la question, parce qu’elle est prospective et qu’elle contrôle un grand nombre de variables. En bout de ligne, on parle ici d’une association statistique entre la violence des jeux et l’agressivité des enfants qui est à la limite de ne pas exister — et la causalité peut aller dans un sens comme dans l’autre. Il est «important de noter que la plupart des enfants de notre échantillon jouaient à des jeux shoot-em-up à l’âge de 8 ans et que seulement quelques uns respectaient les critères du trouble des conduites à l’âge de 15 ans», soulignent les auteurs.

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(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Tous les pêcheurs du monde le savent : pour trouver les poissons, puis les inciter à mordre, il faut «penser comme eux». En tout cas, c’est ce que j’ai toujours entendu dire les sources qui parlent d’autorité. Personnellement, j’ignore ce que cela signifie exactement parce que cela me donne mal à la tête aussitôt que j’essaie et que, par la force des choses, j’ai appris à me contenter de pêches médiocres. Mais si on ne pense pas comme un poisson, apparemment, notre cervelle de placentaire est incapable de choisir les bons endroits et les bons leurres. Aussi simple que ça.

Or justement, suggère une étude qui vient de paraître dans les Proceedings of the Royal Society – Biological Sciences, la psyché des poissons n’est peut-être pas aussi simple que ça, après tout. (Cela expliquerait mes migraines, d’ailleurs.) Ses auteurs ont en effet trouvé des signes qui démontrent, à leurs yeux, que les poissons sont capables de «fièvres émotionnelles». Ces fièvres ont été solidement documentées chez les mammifères, les oiseaux et les reptiles : quand, par exemple, on place un individu dans une situation qu’il n’a jamais rencontrée, la nouveauté induit un stress qui fait s’élever la température corporelle de 1 ou 2 °C. De là, on déduit que ces animaux ont une forme de conscience, ce qui implique qu’ils sont capables de souffrance — c’est-à-dire qu’un stimulus négatif ne provoque pas chez eux que de simples réflexes d’évitement, mais qu’ils ont conscience que quelque chose leur fait du mal. Un peu comme nous, quoi.

Cependant, on n’a jamais trouvé de signe très convaincant que les poissons ressentent la douleur d’une manière qui s’approcherait de cela. Certes, les auteurs de l’étude dont il est question ici, menés par le biologiste de l’Université Stirling (UK) Simon Mackenzie, écrivent qu’à leur sens, ces signes sont nombreux, mais il est facile de trouver des revues de littérature — celle-ci, par exemple — qui concluent que les preuves sont faibles, que la faisabilité neurologique est au mieux incertaine et que de toute manière, les poissons n’en tireraient pas nécessairement un avantage évolutif.

Nous sommes ici devant un authentique débat scientifique. Une brève visite sur cette page Wiki consacrée à cette polémique illustre bien, d’ailleurs, les difficultés auxquelles se butent constamment les chercheurs dans le domaine. Puisque l’on ne peut pas se mettre dans la peau les écailles d’un poisson, on en est réduit à interpréter son comportement. Quand on injecte de l’acide acétique (présumé douloureux) dans la lèvre de poissons de laboratoire et que l’on compare leur réaction à d’autres poissons à qui l’on n’a injecté qu’une solution saline (sans effet), certaines espèces vont nager d’un côté à l’autre, d’autres vont augmenter leur rythme de respiration, d’autres espèces encore vont cesser d’éviter certaines situations risquées, etc. Ce sont tous là des signes évidents que le poisson réagit à un stimulus négatif, mais de là à dire que cela permet de départager ce qui tient du réflexe de ce qui relève d’une éventuelle conscience… Well

Bref, tout cela pour dire qu’en travaillant à comprendre l’affaire, j’ai commencé sans m’en rendre compte à essayer de penser comme un poisson. J’en ai, du coup, attrapé un mal de bloc du tonnerre et tâcherai donc de finir ce billet au plus batinse.

Dans leur étude, donc, M. Mackenzie et son équipe ont placé 6 groupes de 12 poissons zèbres dans des réservoirs comportant plusieurs chambres communicantes, dont la température faisait un gradient de 18 à 35 °C. Les poissons zèbres sont des animaux à sang froid (incapables de moduler leur température corporelle par eux-mêmes) habitués à des eaux de 28 °C, les chambres les plus chaudes servaient donc à mesurer une certaine fièvre. Certains des poissons étaient délicatement capturés et maintenus dans de petits filets pendant 15 minutes, puis relâchés délicatement.

Résultat : pendant les 4 heures suivant leur libération, les poissons capturés, et donc stressés, ont passé près de 80 % de leur temps dans les compartiments à plus de 28 °C, contre environ 55 % pour les groupes contrôle. Cela a accru leur température corporelle de 2 à 4 °C, ce que les auteurs interprètent comme une authentique «fièvre émotionnelle».

À l’œil, il m’étonnerait beaucoup que cette étude vienne clore le débat. Le fait que la fièvre ait été induite par la température de l’eau ambiante sera assurément, ou alors qu’on me corrige si je me trompe, montré du doigt comme une forme de «triche». En outre, je n’ai vu nulle part dans l’article de passage qui abordait la possibilité (y a-t-il un biologiste dans la salle ?) que le maintien 15 minutes dans un filet, à cause des efforts que les poissons ont dû faire pour s’en dégager, ait pu augmenter leur température corporelle, ce qui les aurait ensuite amené à rechercher des eaux plus chaudes.

Mais il est aussi vrai, comme le mentionnent les auteurs, que l’effet a duré longtemps — entre 4 et 8 heures — après la capture. Si leur interprétation s’avérait la bonne, cela aurait des répercussions considérables dans plusieurs domaines. Les fermes qui élèvent des poissons pourraient devoir réviser leurs méthodes pour diminuer leurs souffrances, les pêcheurs qui utilisent des poissons vivants comme appât aussi, et même la pratique de la remise à l’eau, réputée sans impact pour les poissons (tant qu’elle est faite comme il faut), pourrait être remise en question.

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Vendredi 6 novembre 2015 | Mise en ligne à 10h31 | Commenter Commentaires (19)

Plus religieux, donc moins généreux ?

C’est une étude à la fois extrêmement intéressante et… un peu bizarre, en particulier dans ses conclusions, il me semble. Enfin, elle est disponible en entier ici, vous me direz bien ce que vous en pensez.

Il existe une idée assez répandue selon laquelle les gens religieuxont un sens moral supérieur à celui des athées/agnostiques, et sont par conséquent plus altruistes, plus généreux. On peut trouver un certain nombre d’études qui tendent à la confirmer, notamment en montrant que les gens plus dévots donnent davantage aux œuvres de charité. Mais d’autres suggèrent que le lien n’est pas si clair, que ce soit à cause de la méthodologie utilisée ou parce que cette générosité passe par des sentiments moins charitables, comme la réputation, ou parce que les athées se montrent aussi altruistes que les pieux dans certaines études.

Cherchant de nouvelles données pour éclairer cette question, une équipe menée par la neurochercheure de l’Université de Chicago Jean Decety a soumis à deux tests d’altruisme 1170 enfants de 5 à 12 ans provenant de 6 pays différents, soit le Canada, les États-Unis, la Chine, la Jordanie, la Turquie et l’Afrique du Sud. Du nombre, 510 provenaient de familles musulmanes, 280 de milieux chrétiens et 323 élevés par des athées/agnostiques.

Les gamins se sont d’abord vu présenter 30 autocollants et avaient le droit d’en garder 10 de leur choix — c’est-à-dire un beau petit pactole pour eux, n’importe quel parent vous le confirmera. Cependant, l’adulte qui menait l’expérience leur disait aussi qu’il n’avait pas le temps de passer dans les autres classes de l’école et qu’il leur laissait donc une enveloppe où les enfants pouvaient donner une partie de leur «trésor», afin que leurs camarades en aient aussi. Ceux qui provenaient de familles «sans Dieu» ont partagé en moyenne 4,1 autocollants, contre à peine plus de 3 chez les petits Chrétiens et Musulmans.

Dans l’autre expérience, les enfants visionnaient une vidéo montrant 5 scènes où un gamin faisant volontairement du mal à quelqu’un d’autre, en le frappant ou en le bousculant, et 5 vidéos où les torts étaient involontaires. Ils devaient ensuite dire, sur une échelle de 1 à 7, à quel point ce qu’ils avaient vu était «méchant» et quel degré de punition le petit coupable méritait. Les petits athées se sont montrés moins scandalisés, donnant un score de méchanceté moyen de 5,1, contre environ 5,4 pour les petits Chrétiens et 5,7 pour les petits Musulmans. De même, les enfants religieux — et plus encore les musulmans, sans que l’on sache trop pourquoi — ont jugé que cela méritait une punition plus sévère que leurs camarades athées.

Or les auteurs interprètent les données de la deuxième expérience dans le même sens que la première, c’est-à-dire comme le signe que les enfants religieux sont moins «moraux», moins «prosociaux» que les autres puisqu’ils jugement plus durement 10 situations qui sont dans leur ensemble relativement équivoques. Et c’est ici que je ne suis plus sûr de suivre. Je ne conteste pas l’idée qu’une famille pratiquante puisse constituer un environnement en moyenne plus rigide qu’un milieu non-religieux, ce qui peut se traduire par un sens du bien et du mal et un sens du «à moi, à toi» plus aigü. Mais l’article ne présente que des grandes moyennes pour les scores de méchanceté et de châtiment, sans préciser si les enfants religieux ont jugé plus durement les actes involontaires (ce qui serait effectivement moins moral) ou si leurs scores plus élevés venaient surtout du fait qu’ils étaient plus choqués que les athées par les gestes délibérés — ce qui ne serait pas immoral, mais pourrait au contraire être interprété comme la marque d’empathie supérieure.

Dans ce dernier cas, le fait qu’ils réclament un châtiment plus dur que les enfants d’athées et d’agnostiques ne signifierait alors plus grand-chose…

Bref, à vue de nez, et corrigez-moi si je me trompe, il me semble que ces résultats ne contredisent pas tant que ça l’hypothèse de la «religion prosociale», mais qu’ils vont plutôt dans le même sens que le reste de la littérature — c’est-à-dire : «c’est pas clair».

PRÉCISION (13h45) : Une version antérieure de ce texte laissait entendre que l’étude ne mesurait que l’altruisme (il s’agissait plutôt le caractère moral, prosocial) des enfants et que ceux-ci s’étaient fait présenter que 5 situations où un jeune cause du tort volontairement à autrui (alors qu’il y avait 5 autres situations où les torts étaient involontaires). Mes excuses.

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