Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Lundi 22 août 2016 | Mise en ligne à 11h55 | Commenter Commentaires (47)

Ajouter du lithium dans l’eau potable ?

(Photo : archives La Tribune)

(Photo : archives La Tribune)

C’est une très intéressante question que mon collègue de La Presse Mathieu Perreault soulève dans son texte paru hier (voir aussi ici et ici) : devrait-on ajouter du lithium à l’eau potable, de la même manière que l’on ajoute (ou, enfin, qu’on devrait le faire…) du fluor pour prévenir la carie ?

Dans la pharmacopée moderne, le lithium est connu comme un «stabilisateur de l’humeur» et est prescrit aux gens qui souffrent de maniaco-dépression ou de dépression sévères qui ne répondent pas aux antidépresseurs. Or, c’est aussi un élément présent dans le sol et qui se trouve naturellement dans l’eau potable de plusieurs communautés à travers le monde. On parle ici, notons-le tout de suite, de «doses» qui n’ont rien à voir avec ce que l’on prescrit médicalement : on donne aux patients de comprimés de 300 milligrammes alors que l’eau de ces villes en contient généralement entre 0,01 et 0,150 mg/l, ce qui signifie qu’il faudrait en boire des milliers de litres avant d’avoir une dose «médicale». Mais même à de si faibles concentrations, la consommation chronique peut apparemment induire des effets positifs sur la psyché, et comme ce lithium survient à des concentrations très variables d’un endroit à l’autre, cela a permis à des chercheurs d’en tester les effets.

Et «bien qu’elles ne soient pas nombreuses, ces études ont obtenu des résultats remarquablement cohérents, montrant une corrélation inverse significative entre les niveaux de lithium dans l’eau et les taux de suicide», lit-on dans cette revue de littérature scientifique toute récente, qui a recensé une dizaine d’études sur la question. En langage courant : plus une communauté a de lithium dans son eau, plus ses taux de suicide sont bas.

Le mécanisme n’est pas bien compris. Ce lithium dans l’eau pourrait prévenir le suicide en empêchant des gens de sombrer dans la dépression, mais on lui connaît aussi un effet de prévention du suicide même chez les patients dont la maladie ne répond pas bien au lithium. Et dans tous les cas, les données semblent assez claires (bien que peut-être pas encore assez pour justifier une intervention étatique) : ça marche. Et d’après des résultats obtenus par un chercheur de McGill cité par mon collègue, il y aurait aussi un potentiel pour la prévention de l’Alzheimer.

Alors, doit-on le faire, ou du moins financer des recherches en vue d’ajouter, éventuellement, du lithium dans l’eau potable ? Si l’on compare avec le fluor, il est évident que le Li ne bénéficierait pas à autant de gens — la carie est beaucoup, beaucoup plus répandue que le trouble bipolaire ou la dépression majeure «résistante» aux antidépresseurs. Mais d’un autre côté, les bienfaits seraient, d’un point de vue qualitatif, spectaculairement plus grands que ceux du fluor, puisque un seul suicide est infiniment plus grave que 100 caries. Ce qui, personnellement, me fait plutôt pencher du côté du «oui», a priori. Car dans la mesure où il n’y a pas d’effets secondaires pour la population en général à de si faibles doses (il faudra bien sûr valider ce point scientifiquement avant de prendre une décision, on s’entend là-dessus), pourquoi se priverait-on d’un tel instrument ?

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Jeudi 21 juillet 2016 | Mise en ligne à 16h12 | Commenter Commentaires (49)

Cerveau : cartographier l’inconnu

Je ne sais trop si c’est parce qu’on ne sait toujours presque rien sur le cerveau ou si c’est le signe qu’on en sait peut-être long, mais que le sujet est tellement complexe qu’on est condamné à l’effleurer. Toujours est-il qu’à chaque fois qu’une grosse percée est publiée sur le cerveau, j’ai toujours la même réaction, double et contradictoire : «Wow, quelle époque formidable, on progresse vite !», en même temps que «Jee, on ignore encore tout ça ?»

Et c’est en plein ce que m’a fait penser cette (par ailleurs magnifique) étude parue hier dans Nature, qui a produit la «carte» du cerveau la plus détaillée que l’on possède à ce jour. Et qui montre que l’on n’a identifié jusqu’à présent moins de la moitié des différentes «zones» du cerveau…

Comme on le sait, le cerveau est divisé entre différentes parties qui sont spécialisées dans certains types de tâche — parfois étonnamment pointus. Par exemple, le siège de l’abstraction, de la planification, etc, est situé à l’avant. Une autre zone, l’aire de Broca, gère la production du langage. Une autre encore, l’aire de Wernicke, s’occupe de comprendre ce que les autres nous disent. Deux autres petites régions voisines se chargent de reconnaître les visages humains. Et ainsi de suite.

On avait ainsi une liste de 83 aires cérébrales, mais leur «cartographie» laissait encore pas mal d’espaces dont la fonction restait à éclaircir et les seules cartes que l’on possédait avait été réalisées en n’utilisant qu’un seul paramètre pour tracer les «frontières» entre les zones. Une équipe américaine menée par les neurochercheurs Matthew Glasser et David Van Essen, de l’Université Washington, à St Louis, a donc décidé de refaire le travail, mais avec quatre paramètres au lieu d’un seul.

Grâce aux données colligées sur 210 adultes en santé dans le cadre du projet Connectome, ils ont cartographié en détail les connections entre les différentes parties du cerveau, leur contenu en myéline (une substance qui recouvre une partie des neurones et qui accélère la transmission des signaux nerveux), leur topographie et leur fonction (quelles zones exactes s’activent lors que X ou Y tâche). En «traçant des lignes» aux endroits où deux ou plus de ces paramètres changeaient soudainement, les chercheurs ont délimité un total de 180 aires différentes. Soit 97 de plus que les 83 que l’on connaissait — à la fois fascinant et décourageant.

Fait intéressant, la technique développée pour produire cette carte pourrait s’avérer très, très utile dans de nombreux projets de recherche futurs. En effet, les aires ne sont pas forcément toutes de la même taille, ni toutes très exactement aux mêmes endroits d’un individu à l’autre, ni ne sont reliées tout à fait de la même manière au reste du cerveau. Ces différences peuvent avoir des conséquences sur les talents/limitations d’une personne et sur sa santé mentale.

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Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 15h29 | Commenter Commentaires (28)

L’entraînement cérébral : un placebo ?

Il y a déjà longtemps que les programmes d’entraînement du cerveau (brain training), qui promettent d’augmenter le QI et/ou de préserver les facultés intellectuelles des aînés, suscitent de la méfiance. L’intelligence est considérée comme un trait en grande partie héritée des parents (par les gènes et par l’éducation) et, surtout, qui demeure stable à partir du moment où l’on atteint l’âge adulte. Rien qui permette d’espérer de gagner quelques points de QI ou de ralentir l’effet de l’âge, chez les plus vieux. Mais une véritable industrie de l’exercice cognitif a pourtant vu le jour, charge de jolies sommes à ses clients et s’attire ainsi régulièrement des accusations de ne pas appuyer ses prétentions sur des bases solides.

Le problème, cependant, est qu’il existe bel et bien des études qui ont produit des résultats positifs. Pas assez pour convaincre une majorité d’experts et de chercheurs, soit, mais assez pour que l’on parle d’un débat : l’intelligence est-elle vraiment constante chez l’adulte, ou est-ce qu’elle peut s’améliorer, s’entraîner comme un muscle ? Et une étude qui vient tout juste de paraître dans les Proceedings of the National Academy of Sciences jette un éclairage fort intéressant là-dessus…

Essentiellement, les auteurs, tous de l’Université George Mason et menés par le chercheur en psychologie P.M. Greenwood, voulaient voir s’il n’y avait pas une sorte d’effet placebo dans les résultats positifs. Une grande partie des études de «gymnastique cognitive» recrutent leurs participants en disant explicitement qu’elles veulent tester une méthode pour améliorer l’intelligence ou la mémoire, ce qui en soi peut suffire à déclencher un placebo — ou à tout le moins pour attirer une certaine catégorie de personnes, l’étude des PNAS ne fait pas clairement la distinction entre les deux. Il a déjà été démontré, expliquent les auteurs, que certaines personnes croient que l’intelligence est une chose malléable, et que cette croyance est associée à de meilleures performances scolaires et d’apprentissage. Il se conçoît aisément qu’il s’agit d’un meilleur état d’esprit pour apprendre que de croire que l’exercice ne donne rien…

Il se pouvait donc, se disaient les auteurs, que ces gens-là soient surreprésentés dans les études sur l’entraînement du cerveau et qu’ils en gonflent artificiellement les résultats. Pour en avoir le cœur net, M. Greenwood et ses collègues ont mené deux campagnes de recrutement sur leur campus, l’une disant explicitement qu’ils allaient tester une méthode de et l’autre parlant simplement de «participer à une étude» en échange de crédits. Ils ont fait passer deux tests d’intelligence avant d’imposer 1 petite heure de brain training aux participants — 25 dans chaque groupe —, puis de faire repasser deux tests d’intelligence à tout ce beau monde le lendemain.

Résultat : le groupe qui savait qu’il s’agissait de gymnastique cognitive a vu ses scores de QI s’améliorer de 5 à 10 points tandis que les autres n’ont pas mieux performé après l’entraînement. Il est «extrêmement improbable», notent les auteurs, que la hausse du QI ait quelque chose à voir avec l’entraînement mental car la durée de l’exercice, seulement 1 heure, n’était pas suffisante et que les deux groupes ont obtenu des scores semblables dans les tâches d’entraînement. Notons que M. Greenwood a également questionné les participants sur leurs croyances à propos de la malléabilité de l’intelligence et que ceux qui avaient répondu au recrutement «explicite» y croyaient nettement plus que les autres.

En bout de ligne, conclut-il avec ses collègues, «nous présentons ici des preuves fortes que le recrutement suggestif et ouvert peut provoquer un effet placebo qui affecte les résultats de l’entraînement cognitif».

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