Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Mercredi 4 mai 2016 | Mise en ligne à 10h41 | Commenter Commentaires (54)

Le pédophile, la science et la quadrature du cercle

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Il n’existe aucune cure qui puisse guérir la pédophilie, qui est maintenant considérée comme une orientation sexuelle «comme les autres» — au sens où elle est permanente, pratiquement inchangeable —, à cette différence près qu’elle fait des victimes et est considérée dans nos sociétés, à juste titre, comme un des crimes les plus répugnants qui puisse être commis. Si l’on veut la prévenir, donc, il faut mieux comprendre ce qui se passe dans le cerveau des pédophiles afin de les aider à contrôler leurs pulsions, mais c’est un champ de recherche parsemé d’embûches — encore plus que les autres, s’entend —, comme l’illustre très bien le cas de Christoffer Rahm, chercheur en psychiatrie de l’Université Karolinska, en Suède.

Comme le rapporte cet article paru sur le site de Science, M. Rahm tente de lever des fonds par le biais d’un site de sociofinancement afin de tester un médicament, le Firmagon, à l’origine été mis au point pour le cancer de la prostate. Il s’agit d’une molécule qui se fixe sur les récepteurs d’une hormone, la gonadotropine, qu’ont certains neurones du cerveau, ce qui a pour effet ultime de réduire la production de testostérone dans les testicules. Et comme la testostérone est liée au désir sexuel, à l’impulsivité et à l’empathie (dans ce cas, la relation est inversée : moins on a de testostérone dans le sang, plus on a tendance à se soucier de la souffrance d’autrui), ce médicament pourrait agir comme une forme de castration chimique qui aiderait les pédophiles à se contrôler.

Il existe déjà des médicaments qui diminuent les concentrations de testostérone dans le sang qui sont administrés à des déviants sexuels, et l’on a quand même des indications que cela peut fonctionner, au moins pour réduire la testostérone sanguine — mais notons que si la corrélation entre la «testo» et le désir sexuel est claire, on n’est pas encore sûr que c’est un lien de cause à effet, ni dans quel sens celui-ci jouerait.

Car les études de bonne qualité sont rares, les échantillons presque toujours très petits, et pour cause, explique Science : tester un médicament pour prévenir la pédophilie implique de donner un placebo sans effet à des agresseurs potentiels, ce qui est éthiquement inacceptable. En outre, comme les chercheurs et les psychiatres doivent rapporter les actes criminels dont ils ont connaissance, il est rare que les études portent sur autre chose que des pédophiles qui ont déjà été condamnés. Or le fait qu’ils se soient tous fait prendre signifie qu’ils ont peut-être un profil différent de ceux qui parviennent durablement à échapper à la justice et de ceux qui ne sont encore jamais passé à l’acte. On peut imaginer, par exemple, qu’ils ont été démasqués parce que, ayant des niveaux de testostérone particulièrement élevés, ils sont plus impulsifs et moins prudents que les pédophiles «latents» ou ceux qui ne se font pas attraper. Dans ces circonstances, il serait bien possible que la castration chimique donne de bons résultats chez les uns mais pas chez les autres.

C’est pourquoi M. Rahm recrute ses volontaires par le biais d’une ligne téléphonique mise sur pied par le système de santé suédois, en 2012, où les déviants peuvent appeler pour se confier. Il vise une soixantaine de participants, dont aucun n’aurait jamais été condamné pour pédophilie, ce qui rend l’exercice particulièrement intéressant parce qu’il testerait (je reviens tout de suite sur ce point) alors une méthode de prévention générale, et pas uniquement une manière d’éviter la récidive. Mais il doit d’abord s’assurer d’avoir les fonds nécessaires, soit l’équivalent d’entre 60 et 70 000 $, ce qui n’est pas gagné d’avance : il se donnait au départ (le mois dernier) jusqu’au 7 mai pour rassembler la somme, mais avait aux dernières nouvelles à peine atteint 5 % de son objectif

En outre, il faut noter que M. Rahm ne mesurera pas l’efficacité du médicament par des indicateurs comme les condamnations pour crimes sexuels ou la déclaration de téléchargement de pornographie juvénile, pour des raisons éthiques. Il évaluera plutôt le désir sexuel, le contrôle de soi et l’empathie après deux semaines de traitement et pour une durée de trois mois, notamment par des techniques d’imagerie du cerveau. Ce sont là des mesures qui auront certainement une valeur — ces traits, on l’a vu plus haut, sont liés au passage à l’acte chez les agresseurs sexuels —, mais elles demeurent des indicateurs bien indirects. Pas idéal, donc, ce qui risque de restreindre la force de l’étude et de perpétuer ce cercle vicieux qui consiste (en caricaturant un peu) à être forcé de compléter des études faibles en produisant d’autres études faibles.

Pas facile d’en sortir, malheureusement…

Lire les commentaires (54)  |  Commenter cet article






(Source : capture d'écran Twitter, @RT)

(Source : capture d'écran Twitter, @RT)

À chaque fois, c’est la même chose. Un attentat survient. Des gens prennent des photos de la scène. Une ou quelques images montrent des passants qui contournent les blessés apparemment sans s’en soucier, et qui poursuivent leur route comme si de rien n’était. Puis les réseaux sociaux condamnent illico l’horrible saligaud pour son manque flagrant d’empathie — et débordent plus ou moins loin, selon le cas, sur l’apathie généralisée qui pourrirait nos sociétés sans âme.

La dernière en date est cette photo de l’aéroport de Bruxelles, où l’on voit celui qui est désormais connu sous le nom d’«homme à la mallette» passer à côté d’un blessé ensanglanté qu’il semble ignorer complètement. En fait, sa posture suggère qu’il parle au téléphone. Du coup, l’Internet a pris feu, et l’homme en question est chanceux de ne pas avoir été identifié — on lui aurait probablement fait avaler sa mallette si l’on avait su qui il est.

Mettons un instant de côté le fait que l’on ignore presque tout du bonhomme et de ce qu’il disait — «allo chérie, rassure les enfants, papa va bien» n’est pas tout à fait la même chose que «hé, la secrétaire, dis à M. Chose que je vais arriver en retard à la réunion de marketing, y a des losers qui s’accrochent à mes pieds et ça me retarde» —  sur son portable. Oublions aussi le fait que les réseaux sociaux rendent leurs verdicts sur un mode unique — i.e. fuck les faits, quelle est la première émotion qui me vient à l’esprit ?

Il reste que l’homme à la mallette peut très bien être en train de passer à côté de son prochain en ignorant sa souffrance. C’est même très possible : c’est arrivé pendant les attentats de Paris. C’est arrivé dans des cas de meurtre célèbres. C’est arrivé dans des cas de viol. C’est arrivé à bien des gens prenant conscience d’abus dont leurs proches (ou d’autres gens autour d’eux) sont victimes. Et ainsi de suite.

Bref, ça arrive tellement tout le temps que le  phénomène a son appellation contrôlée en psychologie : l’«apathie du témoin», ou «l’effet témoin». Essentiellement, la psycho sociale dit que le cerveau humain n’est pas souvent confronté à des situations extrêmes.  Et que par conséquent, sa façon de réagir n’est pas toujours appropriée et varie selon des facteurs divers.

Il semble que plus les témoins d’une scène sont nombreux, moins ils sont portés à intervenir (bien que certains s’objectent à cette règle). Dans une expérience classique des années 60, des chercheurs ont montré que lors d’une conversation par interphone avec un acteur qui simulait une crise d’épilepsie, 85 % des gens intervenaient s’ils se croyaient seuls à savoir que leur interlocuteur avait besoin d’aide, mais cette proportion tombait à 62 % s’ils pensaient qu’une autre personne était au courant, et à 31 % si on leur avait fait croire que quatre autres personnes participaient à la discussion.

Les psychologues appellent cela la diffusion de la responsabilité : «Cet effet-là se résume en bonne partie à : pourquoi ce serait moi plutôt qu’une autre personne qui interviendrait ? m’a expliqué ce matin Jean-Philippe Cochrane, psychologue-clinicien de Québec qui traite des gens qui ont vécu des traumatismes. Généralement, ça va être plus fort si plus de témoins sont présents, parce que la responsabilité devient diluée et que le risque d’être jugé est plus grand. Si je fais une erreur, en effet, le risque est d’autant plus grand que beaucoup de gens me regardent.»

Fait étonnant, il semble que le fait qu’une situation soit dangereuse, que le ou les agresseurs soient toujours présents et que les coûts appréhendés de l’intervention soient physiques atténue l’effet-témoin, c’est-à-dire que cela encourage l’action (!) en rendant la situation plus claire, plus facile à lire pour les premiers témoins qui arrivent sur place. C’est un aspect important parce que l’appréciation (erronée, par des gens pas habitués aux situations de vie ou de mort) des circonstances est un facteur clef dans l’effet témoin.

Notons aussi qu’il y a des aspects pas mal moins chevaleresques à tout cela, notamment le fait que l’on est plus enclin à aider ceux que l’on juge «comme nous» — ce qui a été mesuré dans cette étude en mettant des chandails de différentes équipes sportives à des acteurs qui simulaient la détresse…

Mais quoi qu’il en soit, ce que tout ceci signifie, c’est qu’à moins de faire un métier (ambulancier, policier, etc.) qui nous habitue aux situations de crise, nous ne pouvons pas faire grand-chose d’autre que d’espérer que nous réagirons de la bonne manière.

Et de s’abstenir de lancer la pierre trop vite à ceux qui ne le font pas…

Lire les commentaires (26)  |  Commenter cet article






Mardi 2 février 2016 | Mise en ligne à 15h01 | Commenter Commentaires (20)

Violence et jeux vidéos : la «meilleure» étude

(Photo : AP)

(Photo : AP)

Je sais, je sais. Deux sujets à saveur familiale en autant de jours, sur un blogue de sciences où l’on doit en principe jaser d’«affaires de grands», ça fait beaucoup. ‘Suis d’accord. Alors au cas où il faudrait clarifier les choses : non, je ne reluque la place de la mère Leduc ni ne veut voler des sujets au blogue techno. C’est juste que ce sujet-là traînait par terre depuis quelques jours, il faut croire que personne n’en voulait. Et surtout, il s’agit apparemment d’une des meilleures études jamais publiées sur le lien tant de fois allégué entre les jeux vidéos violents (ou jeux vidéo tout court) et la violence chez les jeunes. De la bonne science, quoi, du genre qui fait éclater les mythes…

La question a bien dû être l’objet de dizaines d’études mais, et c’est sans doute en partie pourquoi on en débat encore, le développement des enfants est le résultat d’une montagne de facteurs entremêlés qu’il est souvent très difficile, voire impossible de départager. On a beau mesurer des associations statistiques entre le temps passé à jouer à des jeux violents et le niveau d’agression des enfants, mais dans quel sens le lien joue-t-il ? Est-ce que l’enfant est rendu violent par ses jeux, ou n’est-ce pas plutôt parce qu’il est naturellement agressif qu’il est plus attiré par les first-person shooters ? Ou encore, peut-être que l’enfant vit dans une famille où les parents n’exercent pas leur autorité, n’imposent que peu de limite — ce qui va donner à la fois un gamin qui a un mauvais contrôle de lui-même et qui va passer plus de temps à jouer à des jeux que les autres parents interdisent à leurs rejetons ?

Les possibilités de «facteurs confondants», comme les appellent les chercheurs, sont énormes. Pas étonnant, donc, que la recherche ait accouché de résultats contradictoires, ou difficiles à interpréter. Et c’est ce qui rend cette étude anglaise de Peter Etchells et Suzanne Gage, de l’Université de Bristol, si intéressante. Les auteurs se sont servi d’une étude générale sur les enfants, la Avon Longitudinal Study of Parents and Children, qui ne visait pas au départ à étudier les effets du jeu vidéo, mais qui comprenait des questions sur l’usage de jeux vidéo à 8-9 ans, puis un suivi psychosocial à 15 ans. Et par-dessus tout, ces données permettaient de contrôler une foule de ces variables confondantes — instruction de la mère, histoire familiale de santé mentale, structure familiale, QI à 8 ans, rejet par les pairs, etc.

Au total, 1800 jeunes ont fourni assez de détails pour être inclus dans l’étude. Et les chercheurs n’ont franchement pas trouvé grand-chose qui supporte l’idée selon laquelle les jeux vidéos (violents ou en général) provoquent des troubles du comportement. En tenant compte des facteurs confondants, aucune association n’a été trouvé avec la dépression, et le lien avec le «trouble des conduites» (problèmes de comportement chez l’enfant ou l’adolescent marqué par l’agressivité, le manque d’empathie, la violation répétitive des normes et règles, etc) se sont avérés très faible, à l’extrême limite de l’insignifiance statistique.

En stats, en effet, il est toujours possible qu’une observation/association/phénomène soit dû au hasard. C’est pourquoi on fait des tests statistiques qui mesurent les chances pour que ce soit le cas — tests qui débouchent classiquement sur une «valeur p». Pour qu’un résultats soit considéré comme «statistiquement significatif», cette valeur p doit être inférieure à 0,05, ce qui signifie qu’il y a moins de 5 % de chance pour que ce qu’on observe soit le fruit du hasard. Dans le cas du trouble des conduites, Etchells et Gage ont obtenu des valeurs p de 0,05 en mesurant l’agressivité sur une échelle à 6 paliers, et 0,044 en ne retenant que les deux paliers extrêmes.

Rien n’étant parfait, cette étude-là a ses propres faiblesses, particulièrement des mesures assez grossières de l’intensité du jeu vidéo — le nombre de jeux possédés à la maison et le nombre de sortes de jeux (puzzle, 1re personne, jeux de rôle, etc.) auxquels l’enfant s’adonne. En outre, les 1800 participants sont ce qu’il restait d’une enquête qui en comptait 14 000 au départ, ce qui ouvre la porte à des biais.

Mais il reste que cette étude est décrite comme une des meilleures jamais faites sur la question, parce qu’elle est prospective et qu’elle contrôle un grand nombre de variables. En bout de ligne, on parle ici d’une association statistique entre la violence des jeux et l’agressivité des enfants qui est à la limite de ne pas exister — et la causalité peut aller dans un sens comme dans l’autre. Il est «important de noter que la plupart des enfants de notre échantillon jouaient à des jeux shoot-em-up à l’âge de 8 ans et que seulement quelques uns respectaient les critères du trouble des conduites à l’âge de 15 ans», soulignent les auteurs.

Lire les commentaires (20)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    mai 2016
    D L Ma Me J V S
    « avr    
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031  
  • Archives