Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Lundi 26 mai 2014 | Mise en ligne à 16h55 | Commenter Commentaires (39)

Papa = maman

Il y a à peine une trentaine d’années, pratiquement personne ne parlait d’«homoparentalité». Ni au Québec, ni ailleurs. Il y avait bien, ici et là, des cas d’homosexuels refoulés qui sortaient du placard après avoir fondé une famille, mais l’idée d’un couple stable d’hommes ou de femmes qui adopterait un enfant — sans parler de procréer — était un tabou absolu. Et pour tout dire, à voir les réactions diverses qu’a provoquées le cas de Joël Legendre récemment, il faut croire qu’il y a encore pas mal de préjugés qui s’ignorent dans la Belle Province, mais passons.

Du point de vue de la science, ce grand chambardement dans nos normes sociales offre une formidable occasion d’«expérience sociale», pour reprendre l’expression de la neurochercheuse Ruth Feldman, de l’Université Bar-Ilan, en Israël. Et son équipe en a pleinement profité dans une étude parue cet après-midi dans les Proceedings of the National Academy of Science.

Mme Feldman et consorts ont recruté un échantillons de 89 parents — une vingtaine de mères hétérosexuelles occupant le rôle de «pôle parental principal» (soit le parent le plus impliqué), autant de pères hétérosexuels (pôle parental secondaire, la conjointe occupant le primaire), et une quarantaine de pères homosexuels tenant le rôle de parent principal —, puis leur ont fait subir une batterie de tests. Ils ont par exemple analysé la concentration d’oxytocine (un neurotransmetteur très impliqué dans l’attachement émotionnel) dans leur salive, ont scanné leur activité cérébrale en leur montrant un vidéo d’eux-mêmes avec leurs enfants (ou d’un étranger qui interagissait avec leurs enfants), ont mesuré leur «synchronicité» (le fait d’agir avec son enfant d’une manière appropriée aux circonstances et à son stade de développement) et ainsi de suite.

Conclusion : il se passe essentiellement la même chose dans le cerveau des pères et des mères. Les deux mêmes systèmes cérébraux sont impliqués principalement, soit des régions profondes du cerveau (autour de l’amygdale) responsables des émotions, et des régions plus superficielles chargées de l’empathie et d’analyser les informations de nature sociale. Les parents des deux sexes ont montré de l’activité dans ces deux mêmes régions. Chez les mères, cependant, l’activité était plus intense dans les zones liées aux émotions, alors que chez les pères, c’étaient les neurones sociaux qui travaillaient le plus fort. Mme Feldman et ses collègues l’interprètent comme un signe que la maternité mobilise des structures plus anciennes dans le cerveau — les mêmes structures sont d’ailleurs actives chez les mères d’autres espèces de mammifères —, alors que la paternité emprunterait d’autres chemin neuronaux plus récents.

Est-ce que l’espèce humaine a évolué pour faire une place au père (possiblement parce que nos enfants demandent un énorme investissement parental), ou est-ce que cette paternité est le reflet de la plasticité générale du cerveau humain ? Difficile à dire, mais les chercheurs ont également mesuré le degré de connexion reliant l’amygdale (une partie du «cerveau émotionnel», rappelons-le) des papas avec une région nommée sillon temporal supérieur, qui fait partie du «cerveau social». Et il s’est avéré que plus un père passe de temps avec ses enfants, plus ces deux parties du cerveau sont solidement connectées, «ce qui suggère que (…) l’évolution a créé d’autres voies d’adaptation à la parentalité pour les pères humains, et que ces chemins alternatifs s’ouvrent avec la pratique, les ajustements et les soins au jour-le-jour», écrivent les auteurs.

Revenons-en à notre homoparentalité de départ… Dans l’étude de Feldman et al., les papas homosexuels ont montré le même niveau de synchronicité avec leurs enfants que les mères hétéros. Et, s’étonnent les auteurs, quand ils se voyaient eux-mêmes interagir avec leurs enfants, ce sont à la fois les parties émotionnelles et sociales de leurs cerveaux qui s’activaient fortement — et plutôt l’une que l’autre, comme pour les parents straight.

Des études récentes, soulignent Mme Feldman et son équipe, ont montré que, dans les régions concernées par leur étude, le cerveau des homosexuels ne fonctionnait pas différemment de celui des hétéros. Ce n’est donc pas cela qui peut expliquer le fait que les «homopapas» soient aussi en phase avec leurs enfants que les «hétéromamans». Les chercheurs attribuent ce fait simplement à la pratique puisque, rappelons-le, les pères homosexuels de l’échantillon étaient des pôles parentaux primaires, alors que les papas hétéros étaient des pôles parentaux secondaires.

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Vendredi 16 mai 2014 | Mise en ligne à 10h30 | Commenter Commentaires (21)

Électrochocs : le double stigmate

La maladie mentale, c’est malheureux mais bien connu, s’accompagne d’un stigmate que la maladie physique n’a pas du tout. Quand quelqu’un a le cancer, son entourage se resserre, l’appuie, l’encourage. Quand quelqu’un a un diagnostic de schizophrénie, de trouble bipolaire ou d’une autre maladie mentale, on regarde ailleurs. Je le vois d’ailleurs dans les questions de lecteurs que je reçois pour ma chronique, questions qui ont deux angles morts : les maths, qui font peur à tout le monde et dont on croit (à tort) qu’elles sont trop abstraites pour concerne le monde réel ; et la santé mentale, à cause du tabou qui la frappe.

J’ignore pourquoi on traite les deux types de maux si différemment. Peut-être parce que Homo sapiens est un animal social et que la maladie mentale peut impliquer des comportements plus difficiles à déchiffrer ou imprévisibles. Peut-être que l’on considère culturellement qu’on «a» un corps, par opposition à «être» un corps, et qu’une maladie qui affecte cette «possession» est moins compromettante, moins «impliquante» que les maux de l’âme. Allez savoir. Toujours est-il que des gens m’envoient sans complexe des questions sur leur herpès et sur leurs flatulences (sans blague), mais en près de 8 ans à écrire cette chronique, j’ai reçu un grand total d’une seule question sur la santé mentale. Une. Sur plusieurs centaines.

Or il est des gens qui doivent non seulement composer avec les préjugés sur la maladie mentale, mais encore d’autres préjugés sur le traitement même dont ils ont besoin — l’«électroconvulsivothérapie» (ECT), plus communément connue sous le nom d’«électrochocs». L’image qu’on en a, c’est celle de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, c’est celle d’Alice Roby, celle de patients qui en sortent complètement lobotomisés. Mais ce traitement a énormément changé depuis ses premiers essais, dans les années 30. Les ondes électriques utilisées à l’époque étaient dites «sinusoïdales», déchargées en continu et beaucoup plus intenses que celles d’aujourd’hui, entrecoupées de micropauses (on parle de millisecondes, ici). Et les effets secondaires, bien qu’il en reste (notamment des pertes de mémoire), sont beaucoup moindres.

Dans tous les cas, il s’agit d’un traitement de dernier recours pour des patients dont les maux — souvent des dépressions profondes, trouble bipolaire et quelques autres — résistent à la pharmacopée conventionnelles. Ceux qui reçoivent des ECT restent très souvent, dans l’ensemble, tout à fait fonctionnels. Mais comme on l’a vu hier lors de présentations au congrès de l’ACFAS, l’opprobre sur les «électrochocs» est telle que beaucoup peinent à réintégrer la société — et plusieurs refusent même carrément le traitement, même si rien d’autre ne fonctionne et qu’ils sont désespérés.

Mon papier paru ce matin dans Le Soleil

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Pendant longtemps, les schizophrènes ont été placés devant un choix pas particulièrement jo-jo : s’«abonner» à vie aux antipsychotiques avec les effets secondaires qui les accompagnent (problèmes de concentration et de mémoire, ralentissement des mouvements et de la pensée, réduction de la taille du cerveau à long terme, etc.) ; ou risquer de nouveaux épisodes de psychose, qui peuvent être littéralement effrayants. Mais deux papiers fascinants parus hier et ce matin passent en revue les derniers développements dans la recherche sur la schizophrénie et posent la question : traitera-t-on bientôt cette maladie sans médicament ?

Tous deux prennent pour prétexte la publication de cette étude dans The Lancet, dans laquelle une équipe britannique a suivi deux groupes de 37 schizophrènes pendant 18 mois, l’un recevant les soins habituels en Angleterre (suivi par du personnel médical, gestion de crise au besoin, etc.) et l’autre recevant, en plus des ces mêmes soins de base, une thérapie behaviorale-cognitive (TBC) chaque semaine pendant 9 mois. De manière générale, cette thérapie consiste à amener les patients schizophrènes à «apprivoiser» leurs symptômes plutôt qu’à les combattre, par exemple en s’entraînant à cesser de répondre aux voix fictives qu’ils entendent. Après 18 mois, deux fois plus de patients qui avaient suivi la thérapie (41%) montraient une amélioration (mesurée sur une échelle nommée PANSS, pour Positive and Negative Syndrome Scale), comparé au groupe qui n’avait reçu que les soins de base (18 %).

L’échantillon, admettent d’emblée les auteurs, est trop petit pour permettre des conclusions fermes. C’est dans l’ordre des choses, remarquez, puisqu’il s’agissait d’une étude pilote, mais statistiquement, l’effet qu’ils ont mesuré est à peu près l’équivalent de la plupart des antipsychotiques sur le marché. Et comme le soulignent Science et le New Scientist, ces résultats sont loin d’être les premiers à démontrer ou, à tout le moins, suggérer que la TBC est efficace — peut-être même plus que les antipsychotiques, au moins dans certaines circonstances. Chez les schizophrènes, les épisodes de psychose sont souvent déclenchés par le stress et/ou la déprime, et il s’adonne que les TBC sont souvent utilisées pour traiter l’anxiété et la dépression. L’«entraînement» à ne pas se laisser déranger par les voix est une autre façon dont ces thérapies peuvent fonctionner.

Proportion de patients n'ayant jamais refait de psychose. La zone en gris indique la durée des études précédentes. (Sources : JAMA et New Scientist)

Proportion de patients n'ayant jamais refait de psychose. La zone en gris indique la durée des études précédentes. (Sources : JAMA et New Scientist)

Mieux encore (ou pire, selon le point de vue), une étude néerlandaise parue l’an dernier a documenté avec des résultats étonnants l’efficacité des antipsychotiques à long terme, soit passé 2 ou 3 ans, ce qui n’avait jamais été fait avant. Au début des années 2000, 103 patients avaient été sélectionné après une première psychose ; après 6 mois de rémission, ils étaient aléatoirement assignés à un groupe qui continuait de recevoir des médicaments ou à un autre groupe, qui en était sevré progressivement ; puis tout ce beau monde fut suivi pendant 7 ans. À court terme, les patients sevrés ont fait nettement plus de «rechutes» psychotiques que les autres. Mais après deux ans, comme le montre le tableau ci-contre, la proportion de patients qui n’avaient jamais fait de rechute était à peu près identique dans les deux groupes, et devenait légèrement inférieure chez les non-médicamentés passé 4 à 5 ans.

Cependant, si tout ceci est bien encourageant pour les patients, qui aimeraient beaucoup pouvoir vivre à la fois sans psychose et sans effets secondaires, toutes ces études ne convainquent pas toute la communauté scientifique. D’abord, comme on le voit dans les deux brièvement décrites ici, parce que les échantillons sont souvent très minces. Et ensuite, parce que beaucoup sont biaisées et/ou restent à reproduire — ce qui, ne l’oublions pas, est toujours une étape très importante en science.

Dans tous les cas, cependant, il s’agit de deux articles on ne peut plus éclairants. À lire…

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