Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Jeudi 21 août 2014 | Mise en ligne à 11h40 | Commenter Commentaires (45)

Le chien, un loup «domestiqué» ou «dégénéré» ?

L'ancêtre du chien a-t-il été choisi par nos ancêtres pour sa capacité à coopérer ou pour sa docilité ? (Photo : Presse canadienne)

L'ancêtre du chien a-t-il été choisi par nos ancêtres à cause de sa bonne capacité à coopérer ou pour une docilité un peu bébête ? (Photo : Presse canadienne)

Est-ce que c’est juste moi, dites ? Vraiment, il y a de ces fois où plus je lis de recherche sur les chiens, leur comportement et leur évolution, plus j’ai l’impression qu’ils ne sont pas des «loups domestiqués», mais plutôt des «loups dégénérés». À moins que l’un n’aille pas sans l’autre ?

Après les études montrant qu’à taille égale, le cerveau des chiens est plus petit que celui des loups, et que ceux-ci sont même meilleurs que les chiens pour décoder les signaux des humains (à entraînement égal), la dernière «claque» sur le museau du meilleur ami de l’homme vient de deux études rendues publiques lors du dernier congrès de la Société de comportement animal, et résumées sur le site de Science.

Dans un premier cas, quatre meutes de chiens et autant de meutes de loups (2 à 6 animaux par meute) vivant en laboratoire. Les spécimens ont tous été élevés quelque temps par des humains à partir de l’âge de 10 jours avant d’être présentés au reste de la meute, afin de tous les habituer également à la présence humaine. Les chercheurs Friederike Range et Zsofia Viranyi, de l’Université de médecine vétérinaire de Vienne, ont ensuite isolé des duos de chaque espèce, appariant toujours un dominant et un dominé, puis leur ont donné un bol (et un seul) de nourriture.

Résultat : alors qu’on pense souvent que nos ancêtres ont sélectionné les individus qui collaboraient le mieux, ce sont les loups qui se sont avérés les plus coopératifs. Chez eux, le dominé a toujours eu accès à la nourriture, même si son «boss» se montraient un brin agressif à l’occasion. Aucun des chiens dominants n’a cependant accepté de partager son écuelle — et ils n’ont pas vraiment eu besoin de le faire, puisque les chiens dominés n’ont jamais même essayé de se nourrir.

Dans une autre expérience, M. Range et Mme Viranyi ont constaté que les loups parvenaient mieux que les chiens à trouver de la nourriture en suivant le regard d’un leurs congénères. «Ils sont très coopératifs, et quand il y a un désaccord ou qu’ils doivent prendre une décision de groupe, ils communiquent beaucoup», a dit M. Range lors du congrès. Par comparaison, les meutes de chien s’avèrent plus hiérarchiques que coopératives, la moindre transgression de l’autorité pouvant amener un dominant à réagir agressivement.

Voilà qui contraste pas mal avec l’image traditionnelle que l’on a des deux espèces — soit un chien altruiste qui coopère, et un loup dominateur qui n’hésite pas à violenter ses semblables pour avoir sa bouchée de cerf…

Dans la même veine, une autre chercheuse présente au congrès, Monique Udell, de l’Université d’État de l’Oregon, a présenté le résultat d’une expérience comparant elle aussi des chiens et des loups élevés en captivité. Dix spécimens de chaque espèce se trouvaient isolés dans une pièce où se trouvait une canne hermétiquement fermée de saucisses. Mme Udell et son équipe observait alors pendant deux minutes, afin de voir la capacité de chacun à résoudre seul un problème.

Passé ces 120 secondes, huit des 10 loups avaient ouvert la boîte, contre aucun des chiens. La plupart de ces derniers n’avaient d’ailleurs même pas essayé. Mme Udell a ensuite répété l’exercice avec les chiens, mais en leur donnant l’ordre d’ouvrir la boîte — et alors tous ont réussi.

Bref, ces deux études suggèrent que nos ancêtres n’ont pas sélectionné les loups les plus coopératifs, mais simplement les plus serviles et les plus dépendants. Remarquez, ça n’empêche pas le chien d’être, le plus souvent, une bête fort sympathique, mais disons que si j’en étais un, j’aurais sans doute l’égo un peu meurtri…

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Lundi 26 mai 2014 | Mise en ligne à 16h55 | Commenter Commentaires (39)

Papa = maman

Il y a à peine une trentaine d’années, pratiquement personne ne parlait d’«homoparentalité». Ni au Québec, ni ailleurs. Il y avait bien, ici et là, des cas d’homosexuels refoulés qui sortaient du placard après avoir fondé une famille, mais l’idée d’un couple stable d’hommes ou de femmes qui adopterait un enfant — sans parler de procréer — était un tabou absolu. Et pour tout dire, à voir les réactions diverses qu’a provoquées le cas de Joël Legendre récemment, il faut croire qu’il y a encore pas mal de préjugés qui s’ignorent dans la Belle Province, mais passons.

Du point de vue de la science, ce grand chambardement dans nos normes sociales offre une formidable occasion d’«expérience sociale», pour reprendre l’expression de la neurochercheuse Ruth Feldman, de l’Université Bar-Ilan, en Israël. Et son équipe en a pleinement profité dans une étude parue cet après-midi dans les Proceedings of the National Academy of Science.

Mme Feldman et consorts ont recruté un échantillons de 89 parents — une vingtaine de mères hétérosexuelles occupant le rôle de «pôle parental principal» (soit le parent le plus impliqué), autant de pères hétérosexuels (pôle parental secondaire, la conjointe occupant le primaire), et une quarantaine de pères homosexuels tenant le rôle de parent principal —, puis leur ont fait subir une batterie de tests. Ils ont par exemple analysé la concentration d’oxytocine (un neurotransmetteur très impliqué dans l’attachement émotionnel) dans leur salive, ont scanné leur activité cérébrale en leur montrant un vidéo d’eux-mêmes avec leurs enfants (ou d’un étranger qui interagissait avec leurs enfants), ont mesuré leur «synchronicité» (le fait d’agir avec son enfant d’une manière appropriée aux circonstances et à son stade de développement) et ainsi de suite.

Conclusion : il se passe essentiellement la même chose dans le cerveau des pères et des mères. Les deux mêmes systèmes cérébraux sont impliqués principalement, soit des régions profondes du cerveau (autour de l’amygdale) responsables des émotions, et des régions plus superficielles chargées de l’empathie et d’analyser les informations de nature sociale. Les parents des deux sexes ont montré de l’activité dans ces deux mêmes régions. Chez les mères, cependant, l’activité était plus intense dans les zones liées aux émotions, alors que chez les pères, c’étaient les neurones sociaux qui travaillaient le plus fort. Mme Feldman et ses collègues l’interprètent comme un signe que la maternité mobilise des structures plus anciennes dans le cerveau — les mêmes structures sont d’ailleurs actives chez les mères d’autres espèces de mammifères —, alors que la paternité emprunterait d’autres chemin neuronaux plus récents.

Est-ce que l’espèce humaine a évolué pour faire une place au père (possiblement parce que nos enfants demandent un énorme investissement parental), ou est-ce que cette paternité est le reflet de la plasticité générale du cerveau humain ? Difficile à dire, mais les chercheurs ont également mesuré le degré de connexion reliant l’amygdale (une partie du «cerveau émotionnel», rappelons-le) des papas avec une région nommée sillon temporal supérieur, qui fait partie du «cerveau social». Et il s’est avéré que plus un père passe de temps avec ses enfants, plus ces deux parties du cerveau sont solidement connectées, «ce qui suggère que (…) l’évolution a créé d’autres voies d’adaptation à la parentalité pour les pères humains, et que ces chemins alternatifs s’ouvrent avec la pratique, les ajustements et les soins au jour-le-jour», écrivent les auteurs.

Revenons-en à notre homoparentalité de départ… Dans l’étude de Feldman et al., les papas homosexuels ont montré le même niveau de synchronicité avec leurs enfants que les mères hétéros. Et, s’étonnent les auteurs, quand ils se voyaient eux-mêmes interagir avec leurs enfants, ce sont à la fois les parties émotionnelles et sociales de leurs cerveaux qui s’activaient fortement — et plutôt l’une que l’autre, comme pour les parents straight.

Des études récentes, soulignent Mme Feldman et son équipe, ont montré que, dans les régions concernées par leur étude, le cerveau des homosexuels ne fonctionnait pas différemment de celui des hétéros. Ce n’est donc pas cela qui peut expliquer le fait que les «homopapas» soient aussi en phase avec leurs enfants que les «hétéromamans». Les chercheurs attribuent ce fait simplement à la pratique puisque, rappelons-le, les pères homosexuels de l’échantillon étaient des pôles parentaux primaires, alors que les papas hétéros étaient des pôles parentaux secondaires.

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Vendredi 16 mai 2014 | Mise en ligne à 10h30 | Commenter Commentaires (21)

Électrochocs : le double stigmate

La maladie mentale, c’est malheureux mais bien connu, s’accompagne d’un stigmate que la maladie physique n’a pas du tout. Quand quelqu’un a le cancer, son entourage se resserre, l’appuie, l’encourage. Quand quelqu’un a un diagnostic de schizophrénie, de trouble bipolaire ou d’une autre maladie mentale, on regarde ailleurs. Je le vois d’ailleurs dans les questions de lecteurs que je reçois pour ma chronique, questions qui ont deux angles morts : les maths, qui font peur à tout le monde et dont on croit (à tort) qu’elles sont trop abstraites pour concerne le monde réel ; et la santé mentale, à cause du tabou qui la frappe.

J’ignore pourquoi on traite les deux types de maux si différemment. Peut-être parce que Homo sapiens est un animal social et que la maladie mentale peut impliquer des comportements plus difficiles à déchiffrer ou imprévisibles. Peut-être que l’on considère culturellement qu’on «a» un corps, par opposition à «être» un corps, et qu’une maladie qui affecte cette «possession» est moins compromettante, moins «impliquante» que les maux de l’âme. Allez savoir. Toujours est-il que des gens m’envoient sans complexe des questions sur leur herpès et sur leurs flatulences (sans blague), mais en près de 8 ans à écrire cette chronique, j’ai reçu un grand total d’une seule question sur la santé mentale. Une. Sur plusieurs centaines.

Or il est des gens qui doivent non seulement composer avec les préjugés sur la maladie mentale, mais encore d’autres préjugés sur le traitement même dont ils ont besoin — l’«électroconvulsivothérapie» (ECT), plus communément connue sous le nom d’«électrochocs». L’image qu’on en a, c’est celle de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, c’est celle d’Alice Roby, celle de patients qui en sortent complètement lobotomisés. Mais ce traitement a énormément changé depuis ses premiers essais, dans les années 30. Les ondes électriques utilisées à l’époque étaient dites «sinusoïdales», déchargées en continu et beaucoup plus intenses que celles d’aujourd’hui, entrecoupées de micropauses (on parle de millisecondes, ici). Et les effets secondaires, bien qu’il en reste (notamment des pertes de mémoire), sont beaucoup moindres.

Dans tous les cas, il s’agit d’un traitement de dernier recours pour des patients dont les maux — souvent des dépressions profondes, trouble bipolaire et quelques autres — résistent à la pharmacopée conventionnelles. Ceux qui reçoivent des ECT restent très souvent, dans l’ensemble, tout à fait fonctionnels. Mais comme on l’a vu hier lors de présentations au congrès de l’ACFAS, l’opprobre sur les «électrochocs» est telle que beaucoup peinent à réintégrer la société — et plusieurs refusent même carrément le traitement, même si rien d’autre ne fonctionne et qu’ils sont désespérés.

Mon papier paru ce matin dans Le Soleil

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