Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Mercredi 1 février 2017 | Mise en ligne à 13h54 | Commenter Commentaires (29)

Le profil type du tueur de masse

(Photo : Olivier Jean, archives La Presse)

(Photo : Olivier Jean, archives La Presse)

Je vous ai déjà parlé d’Adam Lankford, criminologue et côté-obscurologue de l’Université de l’Alabama. Il mène des recherches bien intéressantes sur les tueries de masse (mass shootings) et le terrorisme kamikaze, qui ont montré que ces «deux» groupes n’en sont peut-être qu’un seul, finalement. Alors j’étais bien curieux de savoir ce qu’il pensait du cas d’Alexandre Bissonnette, accusé des six meurtres commis dimanche dans une mosquée de Québec.

Le détail de mon entrevue est ici. En voici, brièvement, les principaux points à retenir, je crois :

– Les médias qui ont choisi de mettre de l’avant le passé de victime d’intimidation d’Alexandre Bissonnette ont essuyé bien des critiques, ces derniers jours, de la part de gens qui voient là une tentative pour «excuser» la tuerie ou pour «normaliser» le geste et ainsi enterrer le problème de l’islamophobie à/au Québec. Or il apparaît qu’être la cible de bullying (réel ou perçu) est une caractéristique très fréquente des tueurs de masse et des kamikazes.

– Pour le reste, le présumé meurtrier répond en presque tous points au profil-type du tueur de masse : marginalisation (depuis son enfance, apparemment), radicalisation progressive (après la visite de Marine Le Pen, d’après ce qui a filtré dans les médias), événement déclencheur (possiblement le déménagement de son frère jumeau, mais il existe des versions contradictoires sur ce point, il faut le noter), et un isolement social précédent l’explosion.

– La fin de la sinistre soirée de dimanche est plus singulière, cependant. Rares, très rares sont les kamikazes (par définition) et les tireurs fous qui survivent à leurs massacres ET qui parviennent à s’enfuir. Bissonnette, lui, s’était échappé avec succès mais n’est pas allé loin : il a rapidement appelé le 911 et s’est livré à la police. «Alors je dirais que cela pourrait être des remords, mais pas nécessairement. On en apprendra plus dans les prochains jours, mais de manière générale, ces tireurs présument qu’ils seront abattus sur place ou qu’ils se suicideront. Et si ça n’arrive pas, alors ils ne savent plus trop quoi faire. Donc il (Bissonnette) peut avoir appelé la police parce qu’il ne voyait pas quoi faire d’autre, parce qu’il n’avait pas de plan», m’a dit M. Lankford.

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Mercredi 28 septembre 2016 | Mise en ligne à 13h58 | Commenter Commentaires (37)

Massacre 101 : pourquoi les humains se tuent-ils ?

(Image : photothèque Le Soleil)

(Image : photothèque Le Soleil)

L’homme est un loup pour l’homme, vous dites ? Il y a certainement pas mal de vrai dans cette expression, mais il serait sans doute plus juste de dire que «le singe est un loup pour le singe». D’après une étude qui vient de paraître dans Nature, environ 2,1 % des décès humains au cours des 50 000 dernières années furent le résultat d’une agression par un autre être humain. Ce qui est sept fois plus que la moyenne des mammifères (0,3 %), mais pas particulièrement différent des autres primates.

L’étude repose sur un effort de documentation qui est, disons le, franchement impressionnant. Pendant deux ans, les quatre auteurs, menés par José Maria Gomez, ont épluché la littérature scientifique pour documenter, quand c’était possible, les causes de mortalité chez plus de 1000 espèces de mammifères et 600 populations humaines. L’échantillon final est de 4 millions de décès.

Les sources, disons-le tout de suite, sont assez éparses, allant des études de biologie aux banques de données gouvernementales en passant par les fouilles archéologiques dans des cimetières. Il faut donc prendre cet agrégat avec une certaine circonspection mais, en même temps, plusieurs de ses résultats confirment ce que l’on savait ou soupçonnait déjà — par exemple, que les bonobos sont beaucoup moins brutaux que les autres chimpanzés, que les sociétés humaines chapeautées/policées par un État sont moins violentes que les autres sociétés, que les espèces territoriales et/ou sociales sont plus susceptibles de s’entretuer que les autres, etc. —, ce qui indique que les mesures ont quand même de la valeur. Notons aussi que les divers motifs pour tuer ses congénères (conflit pour des ressources, compétition entre mâles, infanticides, sacrifice, etc.) n’ont pas pu être ventilés, ce qui est une limitation assez importante.

Capture d’écran 2016-09-28 à 13.54.40Le portrait d’ensemble n’en est pas moins fascinant. La conclusion générale, en ce qui concerne les bipèdes parlants, est : oui, l’espèce humaine a un penchant plus fort pour le «meurtre», dans la mesure où ce terme convient bien ici, que les autres mammifères, mais nous ne sommes pas les champions dans cette catégorie. En fait, comme le montre le petit tableau ci-contre, nous ne sommes même pas de lointains deuxièmes — les gagnants sont clairement dans une autre ligue que nous.

Il apparaît aussi que le Moyen Âge (12 % des décès causés par des agressions entre humains) fut la période la plus violente de l’Histoire.

Plus de détails dans mon article sur le site du Soleil et dans ce compte-rendu de Science.

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Lundi 22 août 2016 | Mise en ligne à 11h55 | Commenter Commentaires (47)

Ajouter du lithium dans l’eau potable ?

(Photo : archives La Tribune)

(Photo : archives La Tribune)

C’est une très intéressante question que mon collègue de La Presse Mathieu Perreault soulève dans son texte paru hier (voir aussi ici et ici) : devrait-on ajouter du lithium à l’eau potable, de la même manière que l’on ajoute (ou, enfin, qu’on devrait le faire…) du fluor pour prévenir la carie ?

Dans la pharmacopée moderne, le lithium est connu comme un «stabilisateur de l’humeur» et est prescrit aux gens qui souffrent de maniaco-dépression ou de dépression sévères qui ne répondent pas aux antidépresseurs. Or, c’est aussi un élément présent dans le sol et qui se trouve naturellement dans l’eau potable de plusieurs communautés à travers le monde. On parle ici, notons-le tout de suite, de «doses» qui n’ont rien à voir avec ce que l’on prescrit médicalement : on donne aux patients de comprimés de 300 milligrammes alors que l’eau de ces villes en contient généralement entre 0,01 et 0,150 mg/l, ce qui signifie qu’il faudrait en boire des milliers de litres avant d’avoir une dose «médicale». Mais même à de si faibles concentrations, la consommation chronique peut apparemment induire des effets positifs sur la psyché, et comme ce lithium survient à des concentrations très variables d’un endroit à l’autre, cela a permis à des chercheurs d’en tester les effets.

Et «bien qu’elles ne soient pas nombreuses, ces études ont obtenu des résultats remarquablement cohérents, montrant une corrélation inverse significative entre les niveaux de lithium dans l’eau et les taux de suicide», lit-on dans cette revue de littérature scientifique toute récente, qui a recensé une dizaine d’études sur la question. En langage courant : plus une communauté a de lithium dans son eau, plus ses taux de suicide sont bas.

Le mécanisme n’est pas bien compris. Ce lithium dans l’eau pourrait prévenir le suicide en empêchant des gens de sombrer dans la dépression, mais on lui connaît aussi un effet de prévention du suicide même chez les patients dont la maladie ne répond pas bien au lithium. Et dans tous les cas, les données semblent assez claires (bien que peut-être pas encore assez pour justifier une intervention étatique) : ça marche. Et d’après des résultats obtenus par un chercheur de McGill cité par mon collègue, il y aurait aussi un potentiel pour la prévention de l’Alzheimer.

Alors, doit-on le faire, ou du moins financer des recherches en vue d’ajouter, éventuellement, du lithium dans l’eau potable ? Si l’on compare avec le fluor, il est évident que le Li ne bénéficierait pas à autant de gens — la carie est beaucoup, beaucoup plus répandue que le trouble bipolaire ou la dépression majeure «résistante» aux antidépresseurs. Mais d’un autre côté, les bienfaits seraient, d’un point de vue qualitatif, spectaculairement plus grands que ceux du fluor, puisque un seul suicide est infiniment plus grave que 100 caries. Ce qui, personnellement, me fait plutôt pencher du côté du «oui», a priori. Car dans la mesure où il n’y a pas d’effets secondaires pour la population en général à de si faibles doses (il faudra bien sûr valider ce point scientifiquement avant de prendre une décision, on s’entend là-dessus), pourquoi se priverait-on d’un tel instrument ?

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