Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Jeudi 21 juillet 2016 | Mise en ligne à 16h12 | Commenter Commentaires (49)

Cerveau : cartographier l’inconnu

Je ne sais trop si c’est parce qu’on ne sait toujours presque rien sur le cerveau ou si c’est le signe qu’on en sait peut-être long, mais que le sujet est tellement complexe qu’on est condamné à l’effleurer. Toujours est-il qu’à chaque fois qu’une grosse percée est publiée sur le cerveau, j’ai toujours la même réaction, double et contradictoire : «Wow, quelle époque formidable, on progresse vite !», en même temps que «Jee, on ignore encore tout ça ?»

Et c’est en plein ce que m’a fait penser cette (par ailleurs magnifique) étude parue hier dans Nature, qui a produit la «carte» du cerveau la plus détaillée que l’on possède à ce jour. Et qui montre que l’on n’a identifié jusqu’à présent moins de la moitié des différentes «zones» du cerveau…

Comme on le sait, le cerveau est divisé entre différentes parties qui sont spécialisées dans certains types de tâche — parfois étonnamment pointus. Par exemple, le siège de l’abstraction, de la planification, etc, est situé à l’avant. Une autre zone, l’aire de Broca, gère la production du langage. Une autre encore, l’aire de Wernicke, s’occupe de comprendre ce que les autres nous disent. Deux autres petites régions voisines se chargent de reconnaître les visages humains. Et ainsi de suite.

On avait ainsi une liste de 83 aires cérébrales, mais leur «cartographie» laissait encore pas mal d’espaces dont la fonction restait à éclaircir et les seules cartes que l’on possédait avait été réalisées en n’utilisant qu’un seul paramètre pour tracer les «frontières» entre les zones. Une équipe américaine menée par les neurochercheurs Matthew Glasser et David Van Essen, de l’Université Washington, à St Louis, a donc décidé de refaire le travail, mais avec quatre paramètres au lieu d’un seul.

Grâce aux données colligées sur 210 adultes en santé dans le cadre du projet Connectome, ils ont cartographié en détail les connections entre les différentes parties du cerveau, leur contenu en myéline (une substance qui recouvre une partie des neurones et qui accélère la transmission des signaux nerveux), leur topographie et leur fonction (quelles zones exactes s’activent lors que X ou Y tâche). En «traçant des lignes» aux endroits où deux ou plus de ces paramètres changeaient soudainement, les chercheurs ont délimité un total de 180 aires différentes. Soit 97 de plus que les 83 que l’on connaissait — à la fois fascinant et décourageant.

Fait intéressant, la technique développée pour produire cette carte pourrait s’avérer très, très utile dans de nombreux projets de recherche futurs. En effet, les aires ne sont pas forcément toutes de la même taille, ni toutes très exactement aux mêmes endroits d’un individu à l’autre, ni ne sont reliées tout à fait de la même manière au reste du cerveau. Ces différences peuvent avoir des conséquences sur les talents/limitations d’une personne et sur sa santé mentale.

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Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 15h29 | Commenter Commentaires (28)

L’entraînement cérébral : un placebo ?

Il y a déjà longtemps que les programmes d’entraînement du cerveau (brain training), qui promettent d’augmenter le QI et/ou de préserver les facultés intellectuelles des aînés, suscitent de la méfiance. L’intelligence est considérée comme un trait en grande partie héritée des parents (par les gènes et par l’éducation) et, surtout, qui demeure stable à partir du moment où l’on atteint l’âge adulte. Rien qui permette d’espérer de gagner quelques points de QI ou de ralentir l’effet de l’âge, chez les plus vieux. Mais une véritable industrie de l’exercice cognitif a pourtant vu le jour, charge de jolies sommes à ses clients et s’attire ainsi régulièrement des accusations de ne pas appuyer ses prétentions sur des bases solides.

Le problème, cependant, est qu’il existe bel et bien des études qui ont produit des résultats positifs. Pas assez pour convaincre une majorité d’experts et de chercheurs, soit, mais assez pour que l’on parle d’un débat : l’intelligence est-elle vraiment constante chez l’adulte, ou est-ce qu’elle peut s’améliorer, s’entraîner comme un muscle ? Et une étude qui vient tout juste de paraître dans les Proceedings of the National Academy of Sciences jette un éclairage fort intéressant là-dessus…

Essentiellement, les auteurs, tous de l’Université George Mason et menés par le chercheur en psychologie P.M. Greenwood, voulaient voir s’il n’y avait pas une sorte d’effet placebo dans les résultats positifs. Une grande partie des études de «gymnastique cognitive» recrutent leurs participants en disant explicitement qu’elles veulent tester une méthode pour améliorer l’intelligence ou la mémoire, ce qui en soi peut suffire à déclencher un placebo — ou à tout le moins pour attirer une certaine catégorie de personnes, l’étude des PNAS ne fait pas clairement la distinction entre les deux. Il a déjà été démontré, expliquent les auteurs, que certaines personnes croient que l’intelligence est une chose malléable, et que cette croyance est associée à de meilleures performances scolaires et d’apprentissage. Il se conçoît aisément qu’il s’agit d’un meilleur état d’esprit pour apprendre que de croire que l’exercice ne donne rien…

Il se pouvait donc, se disaient les auteurs, que ces gens-là soient surreprésentés dans les études sur l’entraînement du cerveau et qu’ils en gonflent artificiellement les résultats. Pour en avoir le cœur net, M. Greenwood et ses collègues ont mené deux campagnes de recrutement sur leur campus, l’une disant explicitement qu’ils allaient tester une méthode de et l’autre parlant simplement de «participer à une étude» en échange de crédits. Ils ont fait passer deux tests d’intelligence avant d’imposer 1 petite heure de brain training aux participants — 25 dans chaque groupe —, puis de faire repasser deux tests d’intelligence à tout ce beau monde le lendemain.

Résultat : le groupe qui savait qu’il s’agissait de gymnastique cognitive a vu ses scores de QI s’améliorer de 5 à 10 points tandis que les autres n’ont pas mieux performé après l’entraînement. Il est «extrêmement improbable», notent les auteurs, que la hausse du QI ait quelque chose à voir avec l’entraînement mental car la durée de l’exercice, seulement 1 heure, n’était pas suffisante et que les deux groupes ont obtenu des scores semblables dans les tâches d’entraînement. Notons que M. Greenwood a également questionné les participants sur leurs croyances à propos de la malléabilité de l’intelligence et que ceux qui avaient répondu au recrutement «explicite» y croyaient nettement plus que les autres.

En bout de ligne, conclut-il avec ses collègues, «nous présentons ici des preuves fortes que le recrutement suggestif et ouvert peut provoquer un effet placebo qui affecte les résultats de l’entraînement cognitif».

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Lundi 30 mai 2016 | Mise en ligne à 10h53 | Commenter Commentaires (13)

De fornication et de corrélations

Ça faisait un certain temps que cette idée de reportage me trottait dans la tête. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on voit, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, une de ces nombreuses études qui suggèrent que «le bonheur est dans le sexe», que le secret des gens heureux est d’avoir plus de rapports sexuels, et même que le sexe allongerait l’espérance de vie, rien de moins. Mon impression était que ce lien «sexe –> bonheur» était a peu près toujours basé sur des corrélations et que l’on en déduisait abusivement un lien de cause à effet, mais je n’avais jamais pu le vérifier.

Je l’ai fait pour mon dossier paru ce week-end dans Le Soleil. Et c’est sans doute le texte à la conclusion la plus plate de toute ma carrière : ce sont effectivement de simple corrélations et la sexualité, si elle contribue quand même au bonheur (conjugal ou autre), n’a vraiment, mais vraiment pas la «toute-puissance» qu’on lui prête souvent.

Les corrélations, on l’a souvent vu sur ce blogue, sont des bestioles bien utiles en science, mais elles ont cette habitude énervante de «voir» de liens qui n’en sont pas vraiment. Ainsi, dans bien des sondages et enquêtes statistiques, on a bel et bien trouvé que les gens les plus heureux en couple sont en moyenne ceux qui sont les plus sexuellement actifs. Mais qu’est-ce qui cause quoi, ici ? Un couple formé de gens à la personnalité plutôt relax et portée sur les plaisirs de toutes sortes aura pratiquement à coup sûr (et sans doute par une bonne marge) plus de rapports sexuels et des scores de bonheur plus élevés qu’un couple fait de gens à la nature anxieuse et stressée, de ceux qui ramènent leurs problèmes du bureau à la maison — et jusque dans la chambre à coucher. Mais le sexe, dans ce cas de figure, n’est la «clef» de rien du tout : c’est un simple effet.

Les quelques études plus robustes qui ont exploré ce lien ont accouché de résultats pas mal plus nuancés. L’une d’elle, publiée l’année dernière, a demandé à quelques dizaines de couples de doubler la fréquence de leurs rapports sexuels pendant trois mois — ce qui n’a pas amélioré leur bonheur. Quatre études ont par ailleurs examiné des cohortes pendant plusieurs années, ce qui permet de suivre l’évolution du bonheur et de la sexualité au sein d’un  même couple — ce n’est pas parfait, mais ça permet au moins de contrôler certaines variables comme la personnalité, qui ne change pas trop avec le temps. Et du nombre, seulement deux ont trouvé un lien significatif entre le bonheur et le sexe.

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