Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 15h29 | Commenter Commentaires (28)

L’entraînement cérébral : un placebo ?

Il y a déjà longtemps que les programmes d’entraînement du cerveau (brain training), qui promettent d’augmenter le QI et/ou de préserver les facultés intellectuelles des aînés, suscitent de la méfiance. L’intelligence est considérée comme un trait en grande partie héritée des parents (par les gènes et par l’éducation) et, surtout, qui demeure stable à partir du moment où l’on atteint l’âge adulte. Rien qui permette d’espérer de gagner quelques points de QI ou de ralentir l’effet de l’âge, chez les plus vieux. Mais une véritable industrie de l’exercice cognitif a pourtant vu le jour, charge de jolies sommes à ses clients et s’attire ainsi régulièrement des accusations de ne pas appuyer ses prétentions sur des bases solides.

Le problème, cependant, est qu’il existe bel et bien des études qui ont produit des résultats positifs. Pas assez pour convaincre une majorité d’experts et de chercheurs, soit, mais assez pour que l’on parle d’un débat : l’intelligence est-elle vraiment constante chez l’adulte, ou est-ce qu’elle peut s’améliorer, s’entraîner comme un muscle ? Et une étude qui vient tout juste de paraître dans les Proceedings of the National Academy of Sciences jette un éclairage fort intéressant là-dessus…

Essentiellement, les auteurs, tous de l’Université George Mason et menés par le chercheur en psychologie P.M. Greenwood, voulaient voir s’il n’y avait pas une sorte d’effet placebo dans les résultats positifs. Une grande partie des études de «gymnastique cognitive» recrutent leurs participants en disant explicitement qu’elles veulent tester une méthode pour améliorer l’intelligence ou la mémoire, ce qui en soi peut suffire à déclencher un placebo — ou à tout le moins pour attirer une certaine catégorie de personnes, l’étude des PNAS ne fait pas clairement la distinction entre les deux. Il a déjà été démontré, expliquent les auteurs, que certaines personnes croient que l’intelligence est une chose malléable, et que cette croyance est associée à de meilleures performances scolaires et d’apprentissage. Il se conçoît aisément qu’il s’agit d’un meilleur état d’esprit pour apprendre que de croire que l’exercice ne donne rien…

Il se pouvait donc, se disaient les auteurs, que ces gens-là soient surreprésentés dans les études sur l’entraînement du cerveau et qu’ils en gonflent artificiellement les résultats. Pour en avoir le cœur net, M. Greenwood et ses collègues ont mené deux campagnes de recrutement sur leur campus, l’une disant explicitement qu’ils allaient tester une méthode de et l’autre parlant simplement de «participer à une étude» en échange de crédits. Ils ont fait passer deux tests d’intelligence avant d’imposer 1 petite heure de brain training aux participants — 25 dans chaque groupe —, puis de faire repasser deux tests d’intelligence à tout ce beau monde le lendemain.

Résultat : le groupe qui savait qu’il s’agissait de gymnastique cognitive a vu ses scores de QI s’améliorer de 5 à 10 points tandis que les autres n’ont pas mieux performé après l’entraînement. Il est «extrêmement improbable», notent les auteurs, que la hausse du QI ait quelque chose à voir avec l’entraînement mental car la durée de l’exercice, seulement 1 heure, n’était pas suffisante et que les deux groupes ont obtenu des scores semblables dans les tâches d’entraînement. Notons que M. Greenwood a également questionné les participants sur leurs croyances à propos de la malléabilité de l’intelligence et que ceux qui avaient répondu au recrutement «explicite» y croyaient nettement plus que les autres.

En bout de ligne, conclut-il avec ses collègues, «nous présentons ici des preuves fortes que le recrutement suggestif et ouvert peut provoquer un effet placebo qui affecte les résultats de l’entraînement cognitif».

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Lundi 30 mai 2016 | Mise en ligne à 10h53 | Commenter Commentaires (13)

De fornication et de corrélations

Ça faisait un certain temps que cette idée de reportage me trottait dans la tête. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on voit, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, une de ces nombreuses études qui suggèrent que «le bonheur est dans le sexe», que le secret des gens heureux est d’avoir plus de rapports sexuels, et même que le sexe allongerait l’espérance de vie, rien de moins. Mon impression était que ce lien «sexe –> bonheur» était a peu près toujours basé sur des corrélations et que l’on en déduisait abusivement un lien de cause à effet, mais je n’avais jamais pu le vérifier.

Je l’ai fait pour mon dossier paru ce week-end dans Le Soleil. Et c’est sans doute le texte à la conclusion la plus plate de toute ma carrière : ce sont effectivement de simple corrélations et la sexualité, si elle contribue quand même au bonheur (conjugal ou autre), n’a vraiment, mais vraiment pas la «toute-puissance» qu’on lui prête souvent.

Les corrélations, on l’a souvent vu sur ce blogue, sont des bestioles bien utiles en science, mais elles ont cette habitude énervante de «voir» de liens qui n’en sont pas vraiment. Ainsi, dans bien des sondages et enquêtes statistiques, on a bel et bien trouvé que les gens les plus heureux en couple sont en moyenne ceux qui sont les plus sexuellement actifs. Mais qu’est-ce qui cause quoi, ici ? Un couple formé de gens à la personnalité plutôt relax et portée sur les plaisirs de toutes sortes aura pratiquement à coup sûr (et sans doute par une bonne marge) plus de rapports sexuels et des scores de bonheur plus élevés qu’un couple fait de gens à la nature anxieuse et stressée, de ceux qui ramènent leurs problèmes du bureau à la maison — et jusque dans la chambre à coucher. Mais le sexe, dans ce cas de figure, n’est la «clef» de rien du tout : c’est un simple effet.

Les quelques études plus robustes qui ont exploré ce lien ont accouché de résultats pas mal plus nuancés. L’une d’elle, publiée l’année dernière, a demandé à quelques dizaines de couples de doubler la fréquence de leurs rapports sexuels pendant trois mois — ce qui n’a pas amélioré leur bonheur. Quatre études ont par ailleurs examiné des cohortes pendant plusieurs années, ce qui permet de suivre l’évolution du bonheur et de la sexualité au sein d’un  même couple — ce n’est pas parfait, mais ça permet au moins de contrôler certaines variables comme la personnalité, qui ne change pas trop avec le temps. Et du nombre, seulement deux ont trouvé un lien significatif entre le bonheur et le sexe.

Plus de détails ici

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Mercredi 11 mai 2016 | Mise en ligne à 11h19 | Commenter Commentaires (25)

La «dose» de pauvreté…

(Image : photothèque Le Soleil)

(Image : photothèque Le Soleil)

Les corrélations, les habitués de ce blogue le savent, sont de braves petites bêtes qui font leur possible pour aider la science, mais qui ont la fâcheuse habitude de produire des «illusions» de connaissance qui, en bout de ligne, s’avèrent fausses. Alors il faut toujours vérifier et contre-vérifier les liens qu’elles tissent entre les variables, même quand ces liens apparaissent très vraisemblables.

Tenez : beaucoup d’études ont trouvé des corrélations entre la pauvreté et la santé mentale des enfants, les plus démunis ayant davantage de problèmes de comportement (hyperactivité, trouble de l’opposition, agression physique, etc.) que les enfants «non pauvres». Or la plupart reposent essentiellement sur des «instantanés», c’est-à-dire qu’à un point dans le temps, on mesure que les enfants les plus pauvres ont plus de problèmes que les autres. Mais très peu d’efforts ont été faits pour suivre les mêmes enfants dans le temps et voir si l’écart entre riches et pauvres s’accroît avec le temps.

En d’autres termes : si la différence de comportement est présente dès la naissance, ou très tôt dans la vie de l’enfant, et ne fait que se maintenir par la suite, cela pourrait être interprété comme un signe que la pauvreté elle-même n’a pas une influence sur les enfants aussi grande et directe qu’on le croyait, qu’il y a peut-être autre chose (l’alimentation des mères pauvres pendant la grossesse, par exemple, mais on peut imaginer toutes sortes d’autres explications) qui entre en ligne de compte. Et à l’inverse, si l’on trouve que les enfants pauvres partent en moyenne du même point et que les problèmes de comportement augmentent avec le temps passé dans la pauvreté — avec la «dose» de pauvreté, si l’on préfère —, alors on aura une preuve assez convaincante que l’exposition à la pauvreté est vraiment la source (au moins partielle) du problème.

C’est un peu ce qu’a fait Julia Rachel Mazza, doctorante en santé publique à l’UdeM. Son but, notons-le, n’était pas de tester le lien pauvreté-santé mentale, mais plutôt d’identifier un moment d’intervention afin de prévenir ces problèmes de comportement, mais il me semble que l’un n’empêche pas l’autre — qu’on me corrige si je me trompe. Elle a utilisé les données la (célèbre) Enquête longitudinale du développement des enfants du Québec pour suivre 2120 enfants entre 18 mois et 8 ans, en séparant son échantillon entre pauvres et «non pauvres», selon le seuil de faible revenu de Statistique Canada. Les questionnaires sont administrés à chaque année et comprennent des questions posées aux mères sur l’hyperactivité («mon enfant ne peut rester assis», «ne reste pas concentré», «agit sans réfléchir», etc.), sur l’opposition à l’autorité («refuse d’obéir aux adultes», «ne montre pas de remord quand on le punit», etc.) et d’agression physique («attaque les autres», «tape, mord, donne des coups de pieds», etc.).

(Source : Mazza/UdeM)

(Source : Mazza/UdeM)

Et ses résultats sont très intéressants. Pour l’hyperactivité et l’opposition, ils renforcent le lien que l’on sait entre santé mentale et pauvreté. Dans les deux cas, comme le montrent les graphiques ci-haut, les enfants pauvres ne sont pas (ou marginalement) plus hyperactifs/opposants à 18 mois que les autres bambins, mais l’écart apparaît et/ou se creuse clairement par la suite. Ce n’est toutefois pas ce que l’on observe pour l’agression physique, où l’écart riche-pauvre est présent dès 18 mois et ne s’aggrave pas par la suite — la différence apparaîtrait donc avant un an et demi, voire avant la naissance.

(Source : Mazza/UdeM)

(Source : Mazza/UdeM)

«L’idée des courbes, c’est que ce sont des comportements qui sont très élevés au début de la vie et l’enfant apprend ensuite à les contrôler, mais ça diminue plus lentement chez les enfants pauvres. Donc on a des inégalités sociales qui commencent tôt, et ça peut devenir des difficultés scolaires par la suite. (…) C’est bien documenté que les enfants pauvres sont exposés à milieux plus difficile, des écoles ou des garderies qui ont moins de moyens, des quartiers plus violents. (…) Dans un famille pauvre, les parents vont souvent être plus stressés, c’est «est-ce que va y avoir à manger ce soir», «est-ce que je vais capable payer le loyer». Ça peut influencer les pratiques parentales», m’a dit Mme Mazza lors d’une entrevue au congrès de l’ACFAS, qui se tient cette semaine à l’UQAM.

Bref, il y a bien un effet cumulatif de l’exposition à la pauvreté sur la santé mentale des enfants, mais peut-être pas pour tous les problèmes de comportement que l’on croyait.

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