Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Psychologie et neurosciences’

La lecture de textes et d’études sur ce qui se passe dans la tête d’un assassin avant qu’il passe à l’acte est un exercice à la fois très éclairant et prodigieusement frustrant. On y trouve généralement toutes sortes de données, de faits, de caractéristiques communes à la plupart des tueurs qui aident à donner un sens à l’horreur. Et en même temps, quand on y pense un brin, on réalise que ces mêmes caractéristiques sont partagées par tant de gens qu’elles n’en expliquent peut-être pas si long que cela, finalement…

Le cas tragique d’Andreas Lubitz, ce pilote allemand qui a délibérément précipité son appareil et ses 149 passagers sur un flanc de montagne, il y a deux semaines, en est une parfaite illustration. Peu de temps après ce qui était manifestement un suicide doublé d’un meurtre de masse, le combat contre la dépression de Lubitz a rapidement fait le tour des médias de la planète. Pour des raisons qu’on ignore encore, le jeune homme de 27 ans avait traversé une dépression majeure en 2009, pour laquelle il avait dû s’absenter du travail pendant plusieurs mois, et a fait des recherche en ligne sur des façons de se suicider dans les semaines qui ont précédé la tragédie.

Voilà qui est assez typique chez les tueurs de masse qui se suicident en tentant d’emmener d’autres gens avec eux, lit-on dans cet article paru hier dans le New York Times, qui s’inscrit en plein dans la «tradition» éclairante-frustrante des textes sur la psyché des tueurs. Une proportion très élevée des assassins suicidaires souffrent de dépression sévère mais, lit-on en substance dans l’article, nombre de gens passent par là, et se rendent même jusqu’à mettre fin à leurs jours, sans pour autant tenter ni même sentir le besoin de détruire d’autres vies.

Ah, mais beaucoup, beaucoup de tueurs de masse montrent des signes manifestes de narcissisme, poursuit l’article — le narcissisme est, grosso modo, le fait d’avoir une idée démesurée de sa propre importance, de ses qualités, qui vient souvent avec une tendance à la manipulation et/ou un manque plus ou moins prononcé d’égard pour autrui. Et c’est la pure vérité, remarquez bien : bien des études ont trouvé que les tueurs de masse ont des traits narcissiques (et d’autres troubles de la personnalité) beaucoup plus prononcés que la moyenne. Il est d’ailleurs très facile (et sans doute bien avisé, jusqu’à un certain point) de relier les points, ici : le mélange de dépression et d’absence d’empathie n’est de tout évidence pas du tout recommandable.

Mais… Mais c’est encore la même chose. On compte environ 1 % de narcissiques dans nos sociétés, soit des milliers de fois plus (heureusement) qu’il n’y a de tueurs de masse, ou même de tueurs tout court parmi nous. Et puis, le mélange avec la dépression n’est pas vraiment rare — les narcissiques qui n’atteignent pas un degré de réussite conforme à l’idée grandiose qu’ils se font d’eux-mêmes ne le prennent pas particulièrement bien, ce qui en mène pas mal à la dépression et au suicide. Environ 4 % des dépressifs diagnostiqués sont narcissiques — et encore, la proportion pourrait être sous-estimée parce que les narcissiques consultent très peu, ce sont les autres qui ont des problèmes, jamais eux, ‘comprenez ?

Idem pour le fait que beaucoup des tueurs de masse vivent d’intenses frustrations, dont l’origine peut être réelle ou imaginaire ou exagérée : combien de gens en ressentent sans pour autant commettre l’irréparable ? Bref, je ne veux pas amoindrir l’importance des recherches qui ont été faites là-dessus ces dernières années, car il me semble évident qu’elles aident à y voir plus clair. Mais j’ai aussi l’impression qu’on n’est pas sorti du bois, si l’on me prête l’expression, qu’on en est encore à appliquer un outil relativement grossier (les statistiques) à un problème très fin (des comportements individuels)…

Qu’en pensez-vous ? Est-ce que je me trompe ?

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Jeudi 23 octobre 2014 | Mise en ligne à 12h07 | Commenter Commentaires (66)

Terroriste ou malade mental ?

À peu près tout le monde, j’imagine, s’est posé cette question hier en apprenant qu’une fusillade avait eu lieu au Parlement fédéral (surtout quand, dans la confusion qui régnait sur les réseaux sociaux, il n’était pas clair si l’on avait affaire à un, deux ou même trois tueurs) : a-t-on affaire à un/des terroristes ou à un malade mental ?

Dans notre psyché collective, il s’agit-là de deux catégories complètements séparées. Le «tueur de masse» est un individu mentalement instable qui, pour une raison ou pour une autre, perd les pédales, prend une arme à feu et se met à tirer sur autrui — soit au hasard, soit en ciblant un groupe à propos duquel le tueur entretient une paranoïa, mais dans tous les cas, on a l’image d’un geste totalement irrationnel et déconnecté de la réalité. Le terroriste, par opposition, agirait de manière froide, planifiée, cartésienne, il tuerait instrumentalement dans le but de frapper l’imaginaire et ainsi faire avancer une cause politique/religieuse.

On ne sait pas grand-chose (encore) à propos de Michael Zehaf-Bibeau, à part essentiellement qu’il a eu des problèmes de consommation et qu’il s’est ensuite converti à l’islam, devenant même un pratiquant radical. Ce qui peut le faire entrer dans une catégorie comme dans l’autre.

Et c’est bien là où je veux en venir : est-on nécessairement un terroriste ou un malade mental ? L’un empêche-t-il l’autre, ou vient avec l’autre ? Je n’ai pas trouvé une abondante littérature scientifique là-dessus, presque rien en fait, à part ceci, une étude publiée en 2012 et qui se dit la première à comparer le profil de mass shooters avec celui de terroristes suicidaires (un compte-rendu commenté est disponible ici sur le site du magazine Time).

L’auteur, Adam Lankford, de l’Université de l’Alabama, y examine 81 cas de terroristes suicidaires et de tueurs de masse ayant sévi aux États-Unis entre 1990 et 2010. Et il conclut que «les différences entre les deux groupes se sont avérées largement superficielles. Avant leurs attaques, ils ont été confrontés aux mêmes genres de problèmes personnels, incluant une marginalisation, des problèmes familiaux, au travail ou à l’école, et à des événements qui ont précipité la crise».

Soulignons de nouveau, s’il est besoin de le faire, que l’étude portait sur des terroristes dont les attentats impliquaient un suicide, ce qui fait a priori intervenir des types de gens très différents de ceux qui commettent leurs attentats à distance. Notons aussi que les problèmes de santé mentale peuvent être à la fois la cause et la conséquence des problèmes personnels qui précédé les attaques.

Cela n’excuse absolument en rien les attaques, c’est bien évident, mais cela montre assez clairement que l’opposition terrorisme/maladie mentale que l’on est porté à faire — et je m’inclus là-dedans, j’avoue avoir eu ce réflexe hier — ne tient pas toujours la route. Ceux qui commettent des attentats suicides proviennent souvent du même pool que les tueurs de masse, soit des gens très en colère, très aigris et se sentant «mis à l’écart» après une série d’échecs. Les deux vont souvent de pair (ce qui ne signifie nullement que leurs auteurs ne sont pas responsables de leurs actes, mais c’est une autre question).

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)Photo : AP)

(Photo : AP)

Les dauphins, c’est bien connu, sont des animaux si intelligents, aux comportements si complexes et si humains, qu’il est impossible de ne pas les trouver complètement «cutes». À moins que… À moins que ce ne soit l’inverse : ils sont si «cutes», si populaires dans la culture occidentale, que nous persistons à leur trouver toutes sortes de qualités extraordinaires même s’ils ne seraient que des animaux bien moyens. C’est l’hypothèse qu’a formulée récemment le neurochercheur Paul Manger, de l’Université Witwatersrand, en Afrique du Sud, dans un article qui a déclenché toute une polémique.

Le texte «profanateur» en question a été «perpétré» dans la revue Neuroscience l’an dernier, et le New Scientist a publié hier un excellent compte-rendu du débat. Essentiellement, M. Manger reproche aux spécialistes des dauphins d’avoir, selon le cas, surinterprété leurs données et d’avoir, sciemment ou non, ignoré le fait que d’autres espèces animales dont capables des comportements «extraordinaires» qu’ils observaient chez le dauphin. Ainsi, le fait que le dauphin soit capable de comprendre quand on lui montre quelque chose du doigt a parfois été montré comme un signe de son intelligence, mais le chien fait la même chose. De la même manière, si l’on part du principe (faux) que les animaux sont à peu près tous incapables de communication, alors la faculté du dauphin à apprendre un langage articulé peut paraître impressionnante, mais quand on y regarde de plus près, on voit que l’apprentissage est toujours pénible et que cette faculté a également été observée chez le chimpanzé, le lion de mer et le perroquet.

On a aussi fait grand cas de la capacité qu’aurait le dauphin à reconnaître son image dans un miroir. L’idée découle de cette étude de 2001, où deux dauphins ont été marqués (ou non), puis placés dans un bassin où se trouvait un miroir, que l’on a recouvert et même enlevés pour contrôler cette variable. Les auteurs de cette expérience ont rapporté que les animaux ont passé plus de temps devant le miroir quand ils portaient une marque, signe qu’ils «s’examinaient». Or cette conclusion a été assez critiquée par la suite, notamment dans ce texte que le chercheur allemand Onur Güntürkün a rédigé en réaction (et en bonne partie en appui) à la position de M. Manger. M. Güntürkün fait en effet remarquer que les données de l’expérience suggèrent que les dauphins avaient tendance à se tenir proche de l’endroit où se trouvait le miroir même quand celui-ci était recouvert…

En outre, la faculté de reconnaître sa réflexion a aussi été observée chez les grands singes, l’éléphant d’Asie et la pie.

Et puis, si certains dauphins sont connus pour prendre des éponges dans leur bouche afin de fouiller le fond de l’eau et qu’il s’agit bien d’un cas d’utilisation d’un outil, c’en est un bien médiocre — les chimpanzés, et même certains corvidés font mieux.

«Le cerveau des cétacés est devenu relativement grand il y a environ 32 millions d’années (…) et est depuis demeuré stable, en proportion de la taille corporelle. (…Et puisque d’autres espèces ont des capacités semblables), le fait de posséder des facultés cognitives sophistiquées semble n’avoir joué aucun rôle dans l’évolution d’un grand cerveau chez les cétacés», conclut M. Manger.

Bref, comme le résume lapidairement la journaliste du New Scientist, la dauphin serait un animal bien moyen mais qui est excellent pour le PR…

Beaucoup des spécialistes écorchés par le Sud-Africain, on s’en doute, ne sont pas du tout d’accord avec lui. Comme il peut très bien y avoir là-dedans un brin d’idéologie, je vous invite à lire le texte de M. Güntürkün, où l’on trouve assez de nuances pour éliminer a priori la possibilité d’un biais important. M. Güntürkün concède plusieurs points très importants à son collègue Manger, mais quand vient le temps de répondre à sa question initiale — soit le titre de son article, «Is Dolphin Cognition Special ?» —, il tranche en plein milieu du débat. D’une part, il est vrai qu’aucune des capacités cognitives du dauphin n’est unique ; on les trouve toutes, et parfois même en mieux, chez d’autres espèces. Mais d’autre part, souligne-t-il, le dauphin, sans être le meilleur dans quoi que ce soit, performe bien dans toutes les sphères de la cognition. Et à titre de «généraliste», il est authentiquement remarquable dans le monde animal.

La vérité est peut-être bien là…

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