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Archive de la catégorie ‘Médecine’

Mardi 17 mai 2016 | Mise en ligne à 14h35 | Commenter Commentaires (27)

Glyphosate et cancer, round 74

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Une autre journée qui passe, un autre rapport sur le lien allégué entre le glyphosate et le cancer. Cette fois-ci, c’est au tour d’un groupe de travail de l’OMS et de la FAO (bras onusien sur l’agriculture) de «contredire» le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui avait classé l’herbicide comme «probablement cancérigène» l’an dernier. Et comme le CIRC relève, comme l’OMS et la FAO, de l’ONU, le rapport est interprété comme une «marche arrière».

En fait, c’est beaucoup moins confus que cela. Du moins, tant que l’on s’en tient à ce qui se passe à l’ONU — j’y reviens. Le CIRC a fait une revue de littérature scientifique l’an dernier afin d’évaluer le potentiel cancérigène du glyphosate. Mais il posait la question dans l’absolu, sans égard particulier pour les conditions réelles d’utilisation et d’exposition des populations à ce produit. En plus d’examiner des études faites sur l’homme, les chercheurs associés au CIRC ont également tenu compte d’études qui exposent des cellules au glyphosate et d’expériences sur des animaux. Au final, ils avaient jugé (mais c’est assez contesté au sein de la communauté scientifique) que le glyphosate est «probablement cancérigène».

L’OMS et la FAO ont pour leur part organisé un «Joint Meeting on Pesticide Residues», soit un panel de 18 experts en toxicologie qui s’est réuni toute la semaine dernière. Comme son nom l’indique, le JMPR s’intéressait aux résidus de pesticides (glyphosate, malathion et diazinon) que l’on trouve sur les aliments, pas à la carcinogénicité absolue du glyphosate. Et il conclut que les études où l’on ajoute du glyphosate à la nourriture de mammifères (la voie la plus pertinente pour évaluer le risque associé à l’alimentation chez les humains) n’ont pas montré d’effet cancérigène, sauf peut-être chez la souris à de «très fortes doses», si bien qu’il est «improbable que l’exposition des humains au glyphosate via la diète pose un risque de cancer».

Bref, les deux rapports parlent de deux choses différentes : le danger potentiel et le risque réellement encouru, et l’un ne vient pas nécessairement avec l’autre. Comme l’illustre très bien un toxicologue cité par Wired, c’est comme de regarder un tigre dans sa cage, lors d’une visite au zoo : le tigre est sans aucun doute un animal dangereux pour l’homme mais, selon le contexte (avec ou sans cage), il ne posera pas forcément un risque réel. Et il peut en aller de même avec une substance qui s’avère cancérigène en labo, mais à laquelle, en pratique, les gens ne sont pas assez exposés pour que cela porte à conséquence.

Cela dit, il est vrai, comme le note Le Monde, que le passage sur l’absence d’effet cancérigène sur les mammifères, sauf peut-être les souris quand les expérimentateurs tartinent vraiment épais de Round-Up, jure avec la conclusion du CIRC voulant que l’on ait des «preuves suffisantes» de la carcinogénicité du glyphosate chez les animaux. Il semble que, comme pour l’évaluation de l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui avait contredit (pour vrai et de front) le CIRC l’automne dernier en concluant qu’il était «improbable» que le glyphosate cause le cancer, la différence viendrait en partie de ce que le comité de l’OMS et de la FAO a utilisé des données non publiées, alors que le CIRC se refuse à faire une telle chose.

Sur ce point de méthode, il faut donner entièrement raison au CIRC. L’objectif de ces rapports est de guider les pouvoirs publics. Je veux bien croire que l’EFSA et le JMPR sont des sources scientifiquement très solides, et je suis même prêt à présumer que ces fameuses données non publiées sont des travaux de bonne qualité qui trouveront éventuellement leur chemin dans la littérature savante. Mais il reste que, dans une démocratie du moins, ce genre de conseils doit impliquer la grande transparence possible, faute de quoi il sera difficile pour les autorités de s’appuyer dessus. Aucune direction de santé publique dans le monde peut regarder son public dans les yeux et lui dire : «Oui, bon, ça repose sur des données que nous n’avons pas pu examiner, mais on sait que c’est fiable quand même, parce que… ben on le sait, c’est tout.» Ce n’est pas comme si c’était compliqué, pourtant…

Sur le fond, cependant, force est de constater que, pour l’instant — avant de me lancer des tomates, relisez ces mots : pour l’instant —, le CIRC commence à être un peu isolé. La publication de sa nouvelle classification, à l’automne 2015, avait déclenché quelques froncements de sourcils au sein de la communauté scientifique. Or en plus de l’EFSA et, possiblement, du JMPR, l’Agence environnementale américaine (EPA, oui oui je sais, c’est le dernier acronyme de ce billet, promis) a publié récemment son appréciation des travaux du CIRC sur le glyphosate. Et ses conclusions sont un brin troublantes, pour dire le moins.

«L’inclusion (par le CIRC, ndlr) de résultats positifs (i.e. qui soutenaient le lien glyphosate-cancer, ndlr) malgré leurs limitations connues, l’absence de résultats positifs reproductibles et l’omission de résultats négatifs obtenus par des études solides peuvent avoir eu une influence significative sur les conclusions du CIRC», lit-on dans le document.

L’EPA souligne, entre autres points, que là où le CIRC voit une «preuve suffisante» de carcinogénicité chez les animaux, il n’y a en fait aucune relation dose-effet dans les résultats positifs rapportés, et que si le glyphosate causait bien le cancer, on aurait dû le voir dans de nombreuses autres expériences (négatives) où les doses furent plus élevées. En outre, la plupart des études sur les humains citées par le CIRC n’ont que quelques dizaines de cas de gens exposés au glyphosate. Et la seule grande cohorte (54 000 agriculteurs américains) étudiée pour documenter ce genre de question n’a pas trouvé d’excès de cancer chez les travailleurs exposés au glyphosate — encore que cette étude-là aussi avait ses limites, il faut le noter.

Bref, on ne donnera certainement pas tort tout de suite au CIRC. C’est une organisation trop crédible, trop sérieuse pour cela. Si ses chercheurs concluent que le glyphosate est cancérigène, on doit présumer qu’ils ont des motifs raisonnables de le faire — même s’il s’agit d’un risque de la catégorie «tigre en cage», disons. Mais il commence à y avoir trop d’autres organisations sérieuses qui remettent ses résultats en question pour ne pas avoir, à tout le moins, un bon petit doute.

L’avenir dira de quel côté pencheront les réévaluations plus poussées qu’ont entamées récemment l’EPA et Santé Canada sur le glyphosate.

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Lundi 2 mai 2016 | Mise en ligne à 16h26 | Commenter Commentaires (47)

Interdire la naturopathie aux moins de 18 ans ?

La semaine dernière, les parents du petit Ezekiel Stephan ont été reconnus coupables de n’avoir pas fourni à leur fils les choses et soins essentiels à sa vie. Le bambin de 19 mois est décédé cet hiver d’une méningite après que ses parents, par ailleurs aimants et attentionnés, de ce que l’on en sait, eurent tenté de le soigner avec des remèdes «naturels».

La maladie a duré deux semaines au cours desquelles les parents n’ont jamais amené leur enfant très souffrant voir un médecin — sauf à la toute fin, mais il était trop tard. Ils avaient plutôt consulté une naturopathe, qui a posé le mauvais diagnostic et/ou cru à tort qu’elle avait les compétences et les remèdes pour guérir le petit.

J’ignore, bien franchement, s’il est vraiment approprié de condamner des parents qui ont déjà subi le pire des châtiments imaginables. Même si ce sont leurs mauvaises décisions qui sont en cause. Mais bon, pour l’avenir, pour éviter que cela se reproduise, je profite de l’occasion pour vous recommander la lecture de ce billet de blogue de Britt Marie Hermes et de cette entrevue qu’elle a accordée à la CBC.

Britt Marie Hermes est un cas particulièrement intéressant, parce qu’elle est elle-même une ancienne naturopathe qui, après avoir suivi une «formation» de naturopathe et pratiqué pendant quelques années, a fini par se rendre compte que ses prescriptions d’homéopathie et de remèdes de grand-mère ne soignaient pas grand-chose. Et au bout d’un cheminement que l’on devine pénible et humiliant, elle a fini par abandonner complètement la naturopathie pour retourner aux études — en recherche biomédicale.

Bref, elle a vu cette discipline de l’intérieur, a constaté que ses traitements n’avaient aucun fondement scientifique — hormis certaines herbes traditionnellement utilisées dans telle ou telle culture, sans doute, mais les naturopathes offrent aussi beaucoup de thérapies pas mal plus… flyées, pour rester poli — et est bien placée pour en parler.

Sa première recommandation, dans la foulée du décès d’Ezekiel Stephan, est d’interdire aux naturopathes de prendre des patients de moins de 18 ans, parce que la formation en «naturopathie pédiatrique» est très déficiente.

«La formation [en naturopathie pédiatrique] que j’ai suivie consistait à voir des patients environ 25 heures par semaine, et la plupart de mes patients étaient des enfants, mais pas tous, a témoigné Mme Hermes à CBC. Pour qu’un naturopathe puisse dire qu’il a fait sa résidence en pédiatrie, environ 65 % des cas qu’il prend en charge doivent être des enfants de moins de 18 ans. Mais c’est une formation qui est trop générique, pas assez spécifique. Pour un vrai médecin, la formation implique est encadrée par des hôpitaux et des universités pour s’assurer que les médecins voient des enfants qui ont des problèmes de santé bien précis, alors que ma formation pédiatrique consistait simplement à voir n’importe quel enfant qui entrait dans mon bureau.»

Et tant pis si cela n’implique pas d’enfant atteint d’une sévère méningite, comme le petit Ezekiel. Pour tout dire, ce genre de formation «au petit bonheur le patient» amène rarement à voir des cas graves, dit Mme Hermes, parce que les gens qui consultent des naturopathes sont généralement atteints de maux bénins — les «inquiets sains», comme elle les appelle.

En outre, raconte-t-elle, la formation de base des naturopathes ne comprend aucun cas réel, uniquement des cas imaginaires pour lesquels les étudiants apprennent/s’endoctrinent à prescrire divers produits «naturels».

Pas jo-jo…

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Image : archives La Presse/photos.com

Image : archives La Presse/photos.com

Ne vous en faites pas, ce titre est une boutade. Il est bien évident que l’ivrognerie ne fera jamais partie de quelque kit santé que ce soit, puisque la consommation excessive d’alcool est liée à toutes sortes de problèmes — cardiaques, cancers, goutte, etc. Mais disons tout de même que ce n’est-là qu’une moitié de boutade, parce que l’autre moitié repose quand même sur une étude très sérieuse parue hier dans Science. Rien de moins…

La revue savante a consacré une sorte de «numéro spécial» au microbiote intestinal, c’est-à-dire les bactéries et autres microbes qui peuplent notre intestin, aidant à la digestion et jouant un rôle dans une foule de processus dont les liens avec l’intestin vont de l’évidence même (colon irritable) à un peu moins évident (diabète) jusqu’à sérieux-là-pas-rapport (dépression), en passant par un immense paquets d’autres liens avec le bien-être et la maladie que l’on commence à peine à explorer. Le numéro spécial comprend des revues de littérature et deux grosses, grosses études qui ont tiré profit des nouvelles techniques de séquençage génétique «de masse» pour 1) caractériser la flore intestinale «normale» à l’échelle d’une population et 2) identifier/valider les facteurs qui jouent sur la diversité de ce microbiote, le tout avec des échantillons particulièrement grands (4000 et 1100 personnes, respectivement).

Et parmi ces facteurs, il semble que le vin rouge, le café et le thé favorisent une plus grande diversité de la flore intestinal — diversité qui est associée à toutes sortes de bénéfices pour la santé. On trouvera plus de détails là-dessus dans mon papier paru ce matin dans Le Soleil. Bien honnêtement, mon plan initial était de partir de cette histoire de vin rouge pour ensuite «élargir», mais j’ai manqué d’espace. Et je n’ai même pas le droit moral de m’en plaindre, puisque c’est là un travers évident du métier que j’ai choisi.

Mais bon, étant un peu mauvais perdant sur les bords, je profiterai tout de même de votre blogue favori pour déposer quelques citations des deux chercheurs que j’ai interviewés pour commenter ces études — André Marette, de l’UL, et Manuela Santos, de l’UdeM, qui n’ont pas participé aux travaux —, afin de compléter le tout…

– Mme Santos, sur les habitudes de consommation de vin : «Les études de base sont belge et hollandais, donc ça vient de pays qui ont surtout des traditions de bière. Alors on peut penser qu’ils ont des consommations de vin modérées. Je n’ai aucune idée ce que ça va donner quand on va faire le même exercice dans pays méditerranéens comme l’Espagne et le Portugal, où la consommation de vin rouge est beaucoup plus importante.»

– M. Marette, sur le travail de caractérisation du microbiote normal : «En fait, ce que je trouve le plus important dans ce travail-là ,c’est qu’on est allé qualifier le microbiote normal. C’est important parce qu’on ne sait pas trop ce que ça veut dire, «normal» pour le microbiote intestinal. On étudiait plus souvent le microbiote de personnes malades ou qui ont d’autres problèmes. Alors ça va nous faire une bonne base de comparaison, ce qui est très important.»

– M. Marette, sur le fait qu’on en est toujours aux premiers pas de ce champ d’étude : «Il faut quand même réaliser que malgré ces belles grandes études, même avec tous les facteurs pris en compte dans l’étude sur les écarts interindividuels comme la maladie, la diète et les médicaments (207 facteurs au total, ndlr), on n’explique encore que 20 %  de la variation dans notre microbiote. On place tous les facteurs connus ensemble, et il reste 80 % de la variation qui n’est pas expliquée. (…) On n’a pas encore saisi l’importance de certains facteurs clef dans l’équation, et la fameuse chromogranine-A (une protéine qui est un «précurseur» de plusieurs autres protéines, ndlr), l’étude montre que c’est une protéine qui a un impact très clair sur notre microbiote, elle reflète les activités du microbiote. Et avant de lire cette article-là, je n’avais jamais entendu parlé de chromogranine-a (M. Marette fait pourtant des recherches depuis longtemps sur le microbiote, ndlr), alors ça montre à quel point on a des surprises, parce que on voit maintenant que c’est un facteur hyper-clef qui régule les bactéries, et on n’en avait jamais entendu parler. Et c’est un parmi tant d’autres qu’il reste à découvrir. On est encore dans l’embryologie des connaissances sur le microbiote.»

– Mme Santos, sur le mode de naissance : «Une chose qui m’a vraiment surprise, c’est qu’ils n’ont pas vu de corrélation avec comment les bébés sont nés. On s’attendait à ce qu’ils en voient parce que d’autres études en on trouvé (les bébés nés par césarienne ont une flore intestinale moins diversifiée, ndlr).»

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