Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Mercredi 29 octobre 2014 | Mise en ligne à 11h15 | Commenter Commentaires (24)

Ebola : et qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

La bonne nouvelle, c’est que si tout se passe bien, l’entreprise biomédicale NewLink Genetics pourrait avoir pas moins de 14 millions de doses d’un vaccin contre le virus Ebola dès avril prochain. C’est nettement plus que les quelque 230 000 doses promises par GlaxoSmithKline. Mais la mauvaise nouvelle, c’est qu’on ne veut pas imaginer à combien de morts on sera rendu au printemps prochain…

On parle beaucoup de ce fameux vaccin. Dans les médias, du moins, on le présente très souvent, au moins implicitement, comme la solution à l’épidémie actuelle qui sévit en Afrique de l’Ouest, qui a atteint 10 000 personnes, en a tué la moitié en quelques mois et dont la transmission s’accélère toujours. Et, entendons-nous, c’est une excellente chose que d’avoir des vaccins presque à portée de main, surtout si l’on peut les produire à grande échelle — ce qui n’est pas toujours évident.

Dans le cas de NewLink, a expliqué son Charles Link Jr à Science, toute la question est de savoir quelle quantité de «préparation vaccinale» sera nécessaire pour provoquer une réponse immunitaire chez les patients. S’il en faut seulement une petite quantité pour immuniser quelqu’un, alors la compagnie pourra fabriquer des millions de doses. Et en principe, cela pourrait bien être le cas puisque le vaccin en question est basé sur un virus vivant, mais affaibli ; comme ces virus affaiblis se reproduisent un peu dans l’organisme, les quantités à inoculer sont plus faibles que pour les vaccins contenant seulement des «morceaux» (complètement inactifs) de virus.

Évidemment, tout ce beau monde travaille aussi vite qu’il est humainement, scientifiquement et médicalement possible de le faire. Mais comme la transmission ne montre pas de signe d’essoufflement, bien au contraire, l’on risque de voir jusqu’à 10 000 nouveaux cas d’Ebola pas semaine dès le mois de décembre. Et comme on prévoit que les vaccins de GSK ne seront testés avant janvier ni disponibles (si les essais cliniques se passent bien) avant le printemps, cela pose la question : qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

À cet égard, un lecteur a récemment porté à mon attention cet article paru dans Nature, un texte qui date un peu (d’un point de vue médiatique, du moins), mais qui n’en apporte pas moins des éléments de réponse potentiels à cette question brûlante. Son auteur, David L. Heymann, est un médecin américain qui possède une expérience impressionnante en la matière, lui qui était sur le terrain lors de la toute première épidémie d’Ebola, en 1976, et qui a combattu plusieurs autres éclosions depuis.

Les façons d’endiguer le virus sont toujours les mêmes, écrit-il : identifier les malades le plus rapidement possible et les isoler ; retracer tous leurs contacts et prendre leur température deux fois par jours pendant trois semaines, afin d’isoler ceux qui sont infectés ; instruire la population sur les façons de se protéger. Mais voilà, si «des mesures de ce type auraient probablement bien fonctionné si elles avaient été mises en place en Guinée rurale (origine de la présente épidémie, ndlr) en mars dernier», constate Dr Heymann, elles sont insuffisantes, ou mal adaptées, au contexte actuel d’une épidémie qui a atteint des villes densément peuplées.

Alors il faut d’autre chose, en attendant le jour encore bien lointain où l’on aura un vaccin efficace et disponible en grandes quantités. Et l’un de ces moyens alternatifs, plaide Dr Heymann, serait d’injecter aux malades du plasma (soit la partie du sang qui reste quand on enlève les globules rouges et les plaquettes) de gens qui ont survécu à l’Ebola et qui sont encore «bourrés» d’anticorps. Cela n’a encore été fait que sur un très petit nombre de gens — Dr Heyman parle d’une personne en 1976, huit en 1995, et l’infirmière américaine infectée récemment —, mais leur taux de survie (9 sur 10) rend l’avenue intriguante.

Et puis, dit l’épidémiologiste, contrairement aux vaccins, la «matière première» est déjà abondante sur place : ce ne sont pas les convalescents qui manquent…

Cependant, admet-il, des tests en laboratoire ont déjà montré que le transfert de plasma ne fait pas diminuer la concentration de virus dans le sang, ce qui soulève des doutes sérieux sur l’efficacité de ce «traitement». Et il y a toujours des risques (de transmission d’autres maladies) associés à de transfusion, surtout, j’imagine, dans des hôpitaux qui n’ont pas les moyens de se payer beaucoup plus que les moyens du bord.

Mais bon, pour l’instant, on n’a rien de mieux et, comme le signale Dr Heymann, il n’y a que lors des épidémies que l’on peut faire des essais cliniques de cet acabit. Alors, qu’en dits-vous ?

P.S. Je profite de ce billet sur Ebola pour vous recommander fortement la lecture de ce papier paru dans le New York Times, qui fait un bon survol de ce qu’est un virus. Ceux qui sont déjà au courant et/ou blasés par ces histoires de «machins» pas vraiment vivants, mais pas vraiment inertes non plus, peuvent se rendre directement aux derniers paragraphes, qui expliquent pourquoi Ebola est si foudroyant : c’est parce que le virus a trouvé le moyen de bloquer les «interférons». Ceux-ci sont des molécules faisant partie de notre première ligne de défense immunitaire ; lorsqu’un virus se présente, ces interférons (grosso modo) empêchent les cellules de produire des protéines. Or comme les virus ne sont pas capables de se reproduire eux-mêmes, ils ont justement besoin que les cellules infectées fabriquent des protéines virales pour que l’infection se poursuive. Un bel exemple montrant à quel point le système immunitaire est une machinerie complexe et diablement bien fait — et à quel point certains virus le sont encore plus…

AJOUT (14h10) : Peu de temps après la publication de ce billet, la nouvelle d’une diminution du nombre de nouveau cas au Liberia, pays le plus touché, est tombée. L’urgence est *peut-être* un peu moins grande que je ne le croyais ce matin, mais je ne sais pas si Dr Heymann trouverait cela suffisant pour abandonner l’idée des transfusions de plasma…

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C’est n’est pas un petit mur qu’une équipe française de chirurgie du cerveau vient de faire tomber. Parlons plutôt d’un rempart : pour la première fois, on a trouvé une manière d’ouvrir temporairement et sur demande la barrière hémato-encéphalique chez l’humain, ce qui laisse entrevoir des traitements plus efficaces pour plusieurs maladies, dont le cancer du cerveau.

La barrière hémato-encéphalique (BHE) est une enveloppe de cellules spéciales et en rangs extrêmement serrés qui entoure le cerveau et le sépare de la circulation sanguine. Elle ne laisse passer que certaines substances essentielles pour les neurones (eau, oxygène, nutriments) et rejette à peu près tout le reste — mais il y a bien sûr des exceptions, de petites molécules comme l’alcool, par exemple, pouvant se frayer un chemin à travers les mailles de la BHE. De manière générale, cette barrière est absolument vitale, car le cerveau est un organe très fragile qui ne supporterait pas beaucoup des choses qui circulent plus ou moins régulièrement dans le sang, comme des toxines et des microbes.

Le hic, cependant, est que la BHE ne fait pas la différence entre une menace et un médicament, bloquant tout indistinctement. Chez les patients atteints d’un cancer du cerveau, les tumeurs peuvent ouvrir de petites brèches dans cette barrière, ce qui laisse passer un peu des drogues utilisées en chimiothérapie, mais cela reste beaucoup moins que ce qui est nécessaire pour lutter optimalement contre le mal.

Mais une équipe menée par le chirurgien Alexandre Carpentier, de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, et Michael Canney, de la start-up médicale CarThera, à Paris, a trouver le «sésame» qui permet d’ouvrir une porte dans la BHE — le tout sur demande, s’il-vous-plaît. Comme l’explique ce compte-rendu du New Scientist, l’idée consiste à implanter dans le cerveau, fixé sur le crâne, un petit appareil d’environ 1 cm émettant (sur commande) des ultrasons, puis à injecter des microbulles dans le sang du patient. Lorsque l’appareil est allumé, ce qui est fait pendant 2 minutes, les ultrasons (de faible intensité) font vibrer les microbulles, ce qui leur permet de s’insérer entre les cellules de la barrière hémato-encéphalique.

Chez les quatre patients atteints d’une forme particulièrement agressive de cancer du cerveau sur lesquels la technique a été testée cet été, cela a ouvert une porte, littéralement, de 10 par 4 mm dans la BHE, brèche qui s’est maintenue pendant environ 6 heures — soit assez longtemps pour subir une ronde de chimio. Les chercheurs leur ont aussi injecté un produit marqueur, visible par imagerie médicale, afin de s’assurer que la barrière devenait bel et bien perméable, ce qui est bien le cas.

Il faudra maintenant voir si cette brèche permet bel et bien aux médicaments de passer dans le cerveau (il est possible que les médocs se comportent différemment du produit traceur) et si la technique aide vraiment les patients, ce qui prendra encore plusieurs mois. Mais des essais sur des animaux ont donné des résultats encourageants récemment, et cela reste dans tous les cas une percée médicale fascinante.

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Lundi 20 octobre 2014 | Mise en ligne à 13h31 | Commenter Commentaires (3)

Essais cliniques : quelques pas de plus vers la transparence

Je vous ai parlé quelques fois déjà de l’initiative All Trials, qui demande aux pharmaceutiques de dévoiler les résultats complets (les données brutes) de tous leurs essais cliniques. Il y a près de deux ans, le géant du médicament GlaxoSmithKline était devenu le premier gros joueur de l’industrie à appuyer cette campagne et à accepter de partager ses données avec la communauté scientifique. Eh bien, bonne nouvelle, il semble que la décision de GSK a fait boule de neige, apprend-t-on dans le dernier New England Journal of Medicine, puisque 10 compagnies pharmaceutiques se prêtent désormais au jeu, dont d’autres majors comme Bayer et Roche.

Les données ne sont pas en libre accès, mais ne sont partagées qu’avec des chercheurs, qui doivent en faire la demande en passant par ce site web. Un petit comité s’occupe d’évaluer ces demandes depuis mai 2013 et a rendu compte de ses quelque 18 mois d’activité dans le NEJM. Il en ressort que la plupart des requêtes sont acceptées et que le nombre d’essais cliniques disponibles sur le site est passé de 200 à environ 1200.

Et c’est là une excellente nouvelle, parce que cela jette un éclairage sur une sorte d’«angle mort» de la recherche médicales. Comme ce sont les entreprises qui financent les essais cliniques, elles sont en quelque sorte propriétaires des résultats et peuvent choisir elles-mêmes lesquels elles publient et lesquels elles gardent dans leurs classeurs. Le potentiel de conflits d’intérêt est bien évident, ici, puisque n’importe quelle compagnie peut être tentée de cacher les résultats les moins flatteurs pour ses médicaments/produits. Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois ici, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une pratique très répandue, du moins pas pour cacher des effets secondaires, puisque ce genre de comportement exposerait ses auteurs à des poursuites absolument monstrueuses. Mais la tentation, le potentiel est là.

Et c’est déjà arrivé, d’ailleurs. La pharmaceutique Roche a pendant longtemps gardé secrètes les données d’environ la moitié des essais cliniques qu’elle avait réalisés sur l’oseltamivir (le fameux Tamiflu), cet antiviral prescrit contre la grippe. Quand elle a fini par céder aux pressions, on s’est rendu compte que le médicament ne réduisait pas la durée des symptômes par 1 à 1,5 jour, comme on le croyait en se basant sur les études publiées, mais seulement par 17 heures. La différence n’est pas énorme, mais elle illustre bien le genre de distorsion que peut engendrer un système de recherche où les entreprises décident de ce qu’elles publient ou non.

Bref, la transparence n’est pas un luxe en recherche médicale, et le succès décrit dans le NEJM est une belle nouvelle pour commencer la semaine.

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