Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Image : photothèque La Presse.

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C’est une vénérable institution qui en prend pour son rhume dans un texte publié hier dans le Globe and Mail. Le Guide alimentaire canadien a en effet soufflé ses 70 bougies récemment, ses préceptes percolent partout dans nos vies, nos écoles, nos hôpitaux, et il s’agit d’un des documents gouvernementaux les plus téléchargés — d’ailleurs disponible en pas moins de 12 langues.

Mais rien de tout cela n’impressionne Dr Yoni Freedhoff, professeur de médecine familiale à l’Université d’Ottawa, qui le décrit comme «brisé», trop influencé par l’industrie alimentaire et à bien des égards insuffisamment appuyé par la science. Le bon docteur, remarquez, n’en est pas à son premier coup de griffe envers le Guide, lui qui lors de sa dernière révision (la version actuelle a été publiée en 2007) le décrivait comme «obésogène».

M. Freedhoff reproche bien des choses au vénérable Guide. D’abord, à la base, il dénonce son approche fondée sur les nutriments, qui consiste à évaluer la quantité minimale de chaque nutriment (protéines, calcium, sodium, vitamines, etc.) qu’une personne doit ingérer ; rappelons que c’est à partir de ces quantités qu’est calculé le nombre de portions de chaque groupe alimentaire. En elles-mêmes, ces estimations ne sont pas mauvaises, mais cela sursimplifie la nutrition en passant sous silence le fait que les maladies chroniques les plus fréquentes, comme l’obésité et les problèmes cardiovasculaires, sont habituellement causés par des patterns alimentaires, et non par des carences. M. Freedhoff ne cite aucun exemple, mais on peut penser que le célèbre régime méditerranéen, qui protège contre les maladies coronariennes, ou le fait que le potassium peut contrecarrer les effets néfastes d’un excès de sel, illustreraient bien ce qu’il a en tête.

Le médecin argue en outre que l’approche par nutriments donne de multiples poignées sur lesquelles les équipes de marketing peuvent jouer pour mousser les ventes d’aliments peu recommandables — par exemple en écrivant bien gros sur les boîtes de Froot Loops qu’elles contiennent de la vitamine D et des fibres. Sur ce point, j’ai bien peur que toute philosophie alimentaire donne des munitions aux marketeurs, dont la «créativité» est légendaire, mais le fait est que M. Freedhoff est loin d’être le seul à critiquer l’approche par nutriments.

Par ailleurs, ce dernier tique également sur l’idée de faire des produits laitiers un «groupe alimentaire». Certes, ce sont de très bonnes sources de protéines et de calcium, mais ce ne sont pas les seules, ils peuvent aisément être remplacés par autres choses et ils n’amènent rien de particulier qui justifierait (comme les fibres, entres autres choses, pour les végétaux, ou le fait que seules les viandes concentrent en une seule source tous les acides aminés dont le corps humain a besoin) qu’on en fasse un groupe alimentaire séparé.

Il faut croire, avance M. Freedhoff, que la présence d’un membre de l’industrie laitière parmi les 12 membres du comité qui a accouché du dernier Guide, a primé sur le fait que «du point de vue scientifique, je ne connais aucune preuve convaincante qui m’amènerait à croire que nous devons tous boire plusieurs verres de lait par jour». Il fait également remonter à une influence indue de l’industrie (les lobbies de l’huile végétale et des fabricants alimentaires siégeaient également sur le comité) la recommandation voulant que nous devrions tirer entre 15 et 25 % de nos calories de l’huile végétale et l’absence de recommandation incitant à éviter complètement les gras trans — alors que Santé Canada stipule qu’il n’existe aucun niveau de consommation sécuritaire pour ces gras.

«Notre Guide a gardé une phobie terrible des gras saturés (alors qu’il est assez clairs qu’ils ne sont pas les poisons que l’on croyait, ndlr) ; passe presque complètement sous silence les sucres ; ne souligne pas assez les inconvénients des viandes transformées, des aliments ultra-transformés et de trop manger ; et soutient étrangement la notion fausse voulant que les jus de fruits et les fruits sont équivalents», dénonce M. Freedhoff.

Pire encore, peut-être : alors que la science de la nutrition évolue rapidement, le Guide, lui, n’est pas mis à jour régulièrement. Les États-Unis révisent leurs recommandations tous les cinq ans. Il y a déjà huit ans que le guide canadien a été révisé, sa dernière mouture est venue remplacer, en 2007, une version qui datait de 15 ans…

ERRATUM (30 avril, 14h30) : Dans une version antérieure de ce texte, j’avais écris que «seule les viandes concentrent en une seule source toutes les protéines dont le corps humains a besoin». Or au lieu de «protéines», il aurait été plus juste de parler des «acides aminés» (les «maillons» dont les protéines sont faites.

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Vendredi 17 avril 2015 | Mise en ligne à 10h33 | Commenter Commentaires (13)

Essais cliniques : l’OMS demande plus de transparence

La nouvelle est passée complètement inaperçue cette semaine, du moins dans la presse francophone, mais elle vaut la peine d’être soulignée : l’Organisation mondiale de la santé a pris position en faveur de la divulgation obligatoire de tous les essais cliniques, présents, passés et à venir. Elle joint ainsi sa voix, du moins en partie, à la campagne All Trials, qui milite depuis plusieurs années pour une plus grande transparence en recherche médicale.

Quand des pharmaceutiques veulent mettre sur le marché de nouveaux médicaments ou des vaccins, elles doivent en démontrer à la fois qu’ils fonctionnent et qu’ils sont sans danger. Les premiers essais se font sur des animaux, puis sur de petits groupes d’humains, puis, si tout s’est bien passé, sur plusieurs centaines de sujets humains. Or, rien ne contraint un laboratoire à rendre public ses résultats, et les revues savantes rechignent souvent à publier des résultats négatifs (des traitements qui n’ont pas fonctionné). Diverses études ont démontré que, selon le domaine, entre le tiers et les deux tiers des résultats ne sont jamais rendus publics, ce qui introduit un biais dans la littérature scientifique accessible aux soignants et aux autorités sanitaires.

Le Tamiflu est un des plus beaux exemples de ce biais — et du fait, notons-le, qu’il ne faut pas non plus en exagérer l’ampleur. Pendant des années, la communauté médicale a dû se contenter de juger de son efficacité sur la base d’environ la moitié seulement des essais cliniques qu’avait menés son fabricant, Roche, parce que l’entreprise refusait de divulguer l’autre moitié. Les données disponibles montraient que le Tamiflu raccourcissait les symptômes de la grippe d’environ 1 à 1,5 jour, mais sous la pression, Roche a fini par céder, et l’on a alors appris qu’en tenant compte de tous les essais cliniques, le médicament ne réduisait la durée des symptômes que de 17 heures en moyenne. L’effet était là, il était bien réel — et ajoutons ici que le Tamiflu est également connu pour prévenir les complications de l’influenza chez les patients les plus vulnérables —, mais il était exagéré par le fait que seuls les résultats les plus favorables avaient été publiés.

Au risque de répéter ce que j’ai déjà dit plusieurs fois ici : même si les pharmaceutiques ne sont pas le Grand Satan que l’on dépeint trop souvent, il demeure parfaitement aberrant que l’on laisse des entreprises qui sont en conflit d’intérêts jusqu’aux oreilles décider de divulguer ou non des résultats d’essais cliniques. D’autant plus que ce biais est amplifié par la difficulté de faire publier des résultats négatifs.

La position de l’OMS vient ajouter au momentum de cette cause, et l’on doit s’en réjouir. Ce n’est pas suffisant au goût de tous, et il faut rappeler que même quand elles sont obligées de diffuser leurs résultats, les labos privés ne le font pas toujours, mais cela reste un (autre) petit pas dans la bonne direction.

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Vendredi 3 avril 2015 | Mise en ligne à 11h46 | Commenter Commentaires (17)

Un peu de poivre sur votre placenta, madame ?

C’est une bien drôle d’époque que la nôtre. La science est bien loin d’être parfaite, des tonnes de choses nous échappent encore, mais cela reste une évidence que l’on n’a jamais aussi bien (ou moins mal) compris le monde qui nous entoure et la biologie humaine que maintenant. On n’a jamais autant profité des bienfaits de toutes ces connaissances qu’aujourd’hui. Et pourtant, il n’y a probablement jamais eu autant de gens pour adhérer au raisonnement douteux voulant que si les animaux sauvage font quelque chose, ou si une pratique remonte à l’Antiquité, époque où l’on ne comprenait franchement pas grand-chose, alors ce doit être excellent pour la santé.

Un des plus beaux exemples de ce courant de pensée «naturelle» est sans doute la placentophagie, cette pratique qui consiste à manger son placenta après l’accouchement. La pratique est en pleine croissance aux États-Unis (et ici aussi, apparemment). Ses tenant(e)s soutiennent que c’est naturel, donc forcément bénéfique, puisque la plupart des autres mammifères le font — ce qui est vrai, remarquez, mais logiquement pas une raison pour le faire nous aussi. Une petite madame qui transforme des placentas en gélules disait récemment à La Presse qu’en Chine, c’est une tradition qui perdure «depuis 5000 ans», et qu’elle a «des textes chinois» anciens qui disent que c’est bon pour la nouvelle maman…

En fait, il semble que ce soit marginal même en Chine, où seulement 10 % des femmes repartiraient avec leur placenta — et encore, on ne sait pas si c’est plus ou moins qu’avant. À vrai dire, des études ont montré que la placentophagie n’est pratiquée dans à peu près aucune culture humaine, ou alors très exceptionnellement. On ne sait pas trop pourquoi les animaux le font, ni pourquoi Homo sapiens préfère s’en passer (voir à cet égard ce texte très intéressant) — encore que mes goûts d’Occidental moderne me suggèrent que c’est simplement parce que c’est répugnant, mais bon…

Ce qui est clair, c’est que l’on n’a aucune preuve permettant de croire que la pratique est bénéfique, lit-on dans cette entrevue avec une professeur d’obstétrique publiée hier sur le site du Scientific American. Il est même possible que des risques y soient associés car le placenta filtre les toxines et peut contenir des bactéries, mais ça aussi, on l’ignore, parce que très, très peu de recherche s’est faite sur la question. A priori, dit-elle, si la placentophagie a des bienfaits, il faut manger la «chose» crue, car la cuisson risque fort de détruire les protéines et hormones qui, peut-être, aident la mère en post-partum. Mais c’est aussi cru que les risques, s’ils existent eux aussi, seraient les plus élevés…

Enfin, c’est assurément un filon que la science devra creuser au plus tôt, car la pratique gagne des adeptes, mais le fait que tant de gens refusent d’attendre les preuves scientifiques et se lancent dans l’aventure sur la seule foi de textes anciens et/ou du comportement d’animaux sauvages est symptomatique d’une époque qui ne sait manifestement plus trop à quel saint se vouer. Symptomatique, et un brin ironique aussi, puisque les adeptes du «c’est naturel, donc c’est bon» sont souvent les mêmes qui accusent Big Pharma et Big Ag de nous prendre pour des cobayes. Go figure

Enfin, pour un bon tour d’horizon des études citées par les sites qui font la promotion de la placentophagie, on se reportera à l’excellent blogue Science Based Medicine. Une seule de ces études concerne directement la question des bienfaits qu’il y aurait à manger son placenta, et encore il s’agit d’un vieil article des années 50 considéré comme pas très rigoureux. Le reste des études citées à l’appui de la plancentophagie concerne des tests faits sur des animaux, ou alors ne présente pas de données pertinentes, ou encore… ne concerne même pas cette pratique.

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