Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Pendant longtemps, ça avait l’air rempli de bon sens : certaines diètes, comme la fameuse diète méditerranéenne, protègent contre les risques cardiaques parce qu’elles sont riches en nutriments X et Y. On a même testé X et Y sur des rats de labo et ceux qui en manquent sont en moins bonne santé. Alors va à la pharmacie, ti-gars-tite-fille, et paye le pot de suppléments de X et Y. Les radicaux libres sont une cause de cancer, alors va à la pharmacie et paye le ti-pot de sélénium ou d’un autre anti-oxydant. Et ainsi de suite jusqu’à ce que, en bout de ligne, le tiers des hommes et la moitié des femmes consomment des suppléments alimentaires. Katching.

Pendant longtemps, ça tombait sous le sens, c’était même recommandé par des médecins, qui s’appuyaient sur les meilleures (ou moins pires) données disponibles. Jusqu’à ce que les moins pires données disponibles soient remplacées par de meilleures et que les bienfaits que l’on supputait aux suppléments alimentaires se mettent à disparaître. «La plupart des études qui soutiennent l’utilité des suppléments sont des études observationnelles, qui ont donc beaucoup de limites (ndlr : on compare par exemple des populations entières sans avoir de détail sur les individus, comme c’est le cas pour les essais cliniques, qui sont plus rigoureux), ou alors des études sur des rats, dont les conclusions ne valent pas nécessairement grand-chose pour la santé humaine», m’a dit hier le chercheur Saverio Stranges, de l’Université Western Ontario, qui participait au 6e Congrès de la Chaire internationale sur le risque métabolique. Mais depuis une quinzaine d’années, la plupart des essais cliniques de haute qualité et les méta-analyse ne trouvent aucun avantage à ces suppléments.

En 2013, M. Stranges a cosigné un éditorial dans les Annals of Internal Medicine dont le titre était on ne peut plus clair : «Assez, c’est assez : arrêtez de gaspiller de l’argent sur des suppléments de vitamines et de minéraux». L’idée, pour résumer, est que la plupart de ces micronutriments ont des avantages qui augmentent jusqu’à ce qu’un certain seuil soit atteint, après quoi il est inutile (voire nocif, dans certains cas, voir ci-bas) d’en consommer davantage. Et si l’alimentation occidentale n’est pas particulièrement riche en vitamines et minéraux, nous mangeons tellement (autre problème) que nous avons généralement assez. Alors hormis des exceptions comme les femmes enceintes et des personnes âgées qui ne digèrent plus bien (et possiblement la vitamine D, du moins dans les pays nordiques où les gens s’exposent moins au soleil), il ne sert à rien d’acheter ces capsules.

Je vous laisse lire le détail de mon entrevue avec M. Stranges. J’aimerais juste donner quelques références additionnelles pour ceux qui ne se contentent pas d’une seule source. Les voici :

- L’essai clinique SELECT devait en principe mesurer l’effet anti-cancer du sélénium et de la vitamine E, dont les propriétés antioxydantes sont bien connues, sur 35 000 hommes et pendant 12 ans. Il a été stoppé au bout de 5 ans et demi parce qu’aucun bienfait (ni sur le cancer, ni en santé cardiaque) n’a été mesuré. En fait, le principal effet fut un surplus de 17 % de cancer de la prostate qui a été constaté chez ceux qui prenaient 400 «unités internationales» de vitamine E (pas de Se) par rapport au groupe placebo.

- En 2007, M. Stranges a publié un essai clinique sur les suppléments de sélénium qui, non seulement ne préviennent pas le cancer, mais pourraient accroître le risque de diabète de type 2. SELECT a également noté un (léger) surcroît de diabète chez ceux qui prenaient du Se.

- L’an dernier, le Journal of the American Medical Association a publié un éditorial très proche de celui des Annals de 2013 : «Bienfaits négligeables, grosse consommation».

- Revue de littérature (2013) sur les suppléments de vitamines, minéraux et multivitamine dans la prévention du cancer et des maladies cardiovasculaires (MCV) : «la majorité (des essais cliniques) ne montre aucun effet pour les populations en santé». Voir aussi ici.

- Méta-analyse (2013) sur les multivitamines pour prévenir les décès (toutes causes), les MCV et le cancer : «Les données actuelles ne justifient pas la consommation régulières de multivitamines.»

- Méta-analyse (2011) sur les multivitamines et le cancer du sein : «probablement pas associé à une diminution du risque».

- Méta-analyse (2011) sur la vitamine E et les décès (toutes causes) : «semble n’avoir aucun effet».

- Revue de littérature (2013) sur les suppléments de vitamines et d’antioxydants sur les MCV : «aucune évidence pour en justifier l’usage».

- Méta-analyse (2013) sur les multivitamines et les multiminéraux pour prévenir les décès (toutes causes) : «aucun effet».

- Méta-analyse (2012) sur les suppléments d’antioxydants et la mortalité générale : «aucune preuve pour justifier l’usage» (et même possiblement une mortalité accrue dans certains cas).

Alors voilà. Si vous êtes un adulte raisonnablement en santé et que vous en achetez encore après avoir lu tout ça, eh bien je ne sais plus quoi vous dire. Parlez-en à un conseiller financier, peut-être qu’en vous prenant par ce bout-là…

Lire les commentaires (12)  |  Commenter cet article






(Photo : archives La Presse/Reuters

(Photo : archives La Presse/Reuters)

«C’est le jour de la marmotte.»

Chercheur à l’Institut de cardiologie et de pneumologie de Québec, Jean-Pierre Després a passé sa carrière à dire, à démontrer et à répéter que l’indice de masse corporelle (IMC) n’est pas un bon indicateur de santé cardiovasculaire, ou du moins qu’il doit absolument être complété par des mesures de tour de taille. Et quand je l’ai interviewé pour ma prochaine chronique dans Québec Science (non mais regardez-moi ça, vous, la belle plogue subtile suivie d’une parenthèse subreptice pour marteler le message, si c’est pas du placement de produit de calibre olympique, ça, je me demande bien ce que c’est), il venait de publier en ligne un éditorial dans le dernier numéro des Annals of Internal Medicine où il argue que l’«IMC est dans une crise d’identité».

Cet indice, comme on le sait, est essentiellement le rapport du poids sur la surface corporelle — littéralement : la masse en kg que l’on divise par la taille (en mètres) au carré. Le fameux «poids santé» est un IMC situé entre 18 et 25. On considère qu’un indice de 25 à 30 marque de l’embonpoint, et que des résultats supérieurs à 30 marquent de l’obésité. Beaucoup d’études ont établi une association claire entre l’obésité et les problèmes cardiovasculaires et la mortalité toutes causes confondues (voir ici et ici, entre bien d’autres). Cependant, les excès de risque ne sont pas toujours observés pour l’embonpoint, et certaines études pourtant très vastes n’en détectent pas pour l’obésité dite de «grade 1» (IMC entre 30 et 35).

Et puis, reprochent beaucoup de chercheurs comme M. Després, si l’IMC est une mesure utile parce qu’elle est très facile à prendre en clinique, cela reste un indicateur terriblement grossier. Trop grossier, d’ailleurs, qu’il n’est pas d’une grande aide dans bien des cas : comme le plaidait cette semaine un autre spécialiste de l’obésité, le Dr Arya Sharma, de l’Université de l’Alberta, lors du Sommet canadien de l’obésité, l’IMC à lui seul classe des gens dans une catégorie «à risque» alors qu’ils sont en parfaite santé. Et à l’inverse, cet indice, quand on l’utilise seul, «manque» des gens qui sont à risque malgré un poids en apparence normal.

Le principal reproche que l’on fait à l’IMC est qu’il ne fait pas la différence entre les différents types de masse. Une personne inactive qui s’alimente de plus en plus mal peut ainsi passe de 24 à, disons, 26 et l’IMC va «sonner l’alarme» : or la même personne qui se prendrait en main et entamerait un programme d’exercice comprenant de la musculation pourrait perdre des graisses, mais prendre assez de muscle pour pour se rendre à 26 et l’indice n’y verrait que du feu.

Et c’est sans compter, comme me le disait le collègue de M. Després Benoît Arsenault pour cette même chronique dans Québec Sciences (whoa… encore de la super pub !) que toutes les graisses ne se valent pas. Le gras dit sous-cutané que l’on stocke sagement dans nos adipocytes (des cellules qui servent justement à conserver nos réserves) n’est, comme on dit, «pas si pire». Ce n’est pas idéal, ce n’est pas sain d’accumuler trop de réserves, il faut le préciser, mais cette graisse-là n’est pas la plus inquiétante. La plus dommageable, c’est la graisse dite ectopique, qui se loge autour des organes. De plus en plus d’études l’associent fortement à toute une série de facteurs de risque cardiovasculaires — et elles montrent que ce type de gras, s’il est plus fréquent chez les obèses, peut se trouver chez des gens dont le poids est «normal».

D’où l’intérêt, plaide M. Després, de compléter l’IMC en prenant le tour de taille (autre mesure facile à prendre et qui ne coûte rien). D’où l’intérêt, aussi, de faire de l’exercice, puisque celui-ci fait fondre la graisse ectopique «comme neige au Soleil», dit M. Arsenault. Mais c’est une autre histoire…

Lire les commentaires (18)  |  Commenter cet article






Lundi 3 avril 2017 | Mise en ligne à 12h03 | Commenter Commentaires (5)

Cancer du sein : anatomie d’une incertitude

(Photo : archives La Presse/AP)

(Photo : archives La Presse/AP)

Ça faisait longtemps que la question m’intriguait : comment se fait-il que tant d’études sur les bienfaits du dépistage à grande échelle du cancer du sein se contredisent ? Comment les unes peuvent-elles conclure à une réduction de 25 % et plus de la mortalité alors que d’autres (moins nombreuses, mais quand même) n’y voient aucun effet ?

C’est un débat qui dure depuis longtemps en science et c’est ce que j’ai essayé de comprendre dans ce dossier paru ce matin dans Le Soleil. Et c’est… comment dire… pas évident.

Dans ce genre de controverses, le choix des indicateurs statistiques est souvent la source des écarts entre les études. Mais ça ne semble pas être le cas ici. Parmi les études qui évaluent les programmes nationaux de dépistage en mesurant la mortalité due au cancer du sein, il y en a qui trouvent un recul des décès et d’autres qui n’en «voient» aucun. D’autres prennent la taille des tumeurs comme indicateurs, mais là aussi les résultats tombent des deux côtés de la clôture.

L’endroit d’où viennent les données ne semblent pas être en cause. Au Danemark, par exemple, où un programme de dépistage systématique n’a été implanté partout en même temps (ce qui fait une sorte d’«expérience naturelle»), deux études ont trouvé une réduction de la mortalité, mais une autre conclut que ce programme n’a rien changé.

Le type d’étude n’est pas non plus garant d’une clarté absolue. Les «expériences naturelles» comme celle du Danemark, qui profitent de différences dans les niveaux de dépistage entre plusieurs régions pour en mesurer l’effet, ont été répétées en plusieurs autres endroits, et plusieurs ont donné des résultats encourageants, mais pas toutes. Une majorité des essais cliniques et des méta-analyses (la «fusion» de plusieurs études afin de grossir l’échantillon), généralement considérés comme les preuves les plus solides en science médicale, concluent à une baisse de la mortalité (voir ici, ici et ici, entre autres), mais il existe aussi des essais cliniques n’ont pas trouvé de bénéfices à la mammographie de masse, de même que certaines méta-analyses.

Bref, une chatte y perdrait son latin, comme disent certains entraîneurs de hockey…

Il semble que les efforts de recherche à ce sujet doivent composer avec de nombreux «facteurs confondants» qui ne sont pas toujours faciles à démêler (mais le sont-ils jamais ?). Par exemple, m’a expliqué le biostatisticien de McGill James Hanley, une tumeur peut prendre de nombreuses années avant de tuer une patiente, si bien qu’il faut être patient avant de voir tous les effets du dépistage s’exprimer. Cela peut expliquer pourquoi certaines des études négatives n’ont rien vu.

Il faut donc faire des suivis sur suffisamment de femmes et à long terme, ce qui n’est pas facile. Mais sur le long terme, justement, le traitement et la gestion des cas de cancer s’améliore. On découvre de nouvelles manières de combattre le cancer, plus efficaces, ce qui peut gonfler artificiellement la réduction de mortalité qui suit l’implantation d’un programme de dépistage. D’où l’intérêt de tirer profit des «expériences naturelles» comme celle du Danemark.

Un autre facteur qui peut masquer les bienfaits du dépistage est le fait que les programmes nationaux ne sont, bien évidemment, pas obligatoires. Ce ne sont donc pas toutes les femmes qui y ont droit qui passe leur mammographie annuelle ou aux deux ans (au Québec). Et de la même manière, il y a toujours une certaine proportion de femmes qui passent une mammographie dans les endroits qui n’ont pas de programme gouvernemental. Au Québec, par exemple, le taux de participation au Programme québécois de détection du cancer du sein est d’environ 65 % ; aux États-Unis, où il n’y a pas de programme universel à proprement parler (il y en a un, mais ciblé pour les femmes défavorisées, et c’est une question d’assurances privées pour les autres), ce taux est de 67 %. Cela indique que les «expériences naturelles» ne sont pas toujours une manière idéale de mesurer l’efficacité du dépistage de masse puisque, dans certains pays, le taux de dépistage des régions couvertes peut ne pas se démarquer suffisamment du reste du pays pour faire une différence (statistiquement significative) dans la mortalité.

En outre, du moins aux yeux de certains détracteurs de ces programmes, le simple fait de dépister systématiquement peut conduire à surestimer la mortalité due au cancer du sein. Un médecin qui ignore que sa patiente décédée avait une tumeur trouvera une autre cause au trépas, mais il pourrait être tenté de l’attribuer au cancer si un programme en a trouvé une.

Enfin, comme on ignore comment une tumeur va évoluer quand on la détecte et qu’il y a des limites éthiques aux études qu’on peut faire, il est très difficile de mesurer le surdiagnostic, ce qui n’aide pas à peser le pour et le contre, disons.

Bref, si dans l’ensemble la littérature scientifique semble pencher assez clairement du côté du dépistage (les lignes directrices de pratiquement tous les pays la recommandent annuellement ou aux deux ans, ce n’est pas sans raison), ce débat-là n’est pas fini…

Lire les commentaires (5)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories



  • publicité





  • Calendrier

    mai 2017
    D L Ma Me J V S
    « avr    
     123456
    78910111213
    14151617181920
    21222324252627
    28293031  
  • Archives