Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Lundi 20 octobre 2014 | Mise en ligne à 13h31 | Commenter Commentaires (3)

Essais cliniques : quelques pas de plus vers la transparence

Je vous ai parlé quelques fois déjà de l’initiative All Trials, qui demande aux pharmaceutiques de dévoiler les résultats complets (les données brutes) de tous leurs essais cliniques. Il y a près de deux ans, le géant du médicament GlaxoSmithKline était devenu le premier gros joueur de l’industrie à appuyer cette campagne et à accepter de partager ses données avec la communauté scientifique. Eh bien, bonne nouvelle, il semble que la décision de GSK a fait boule de neige, apprend-t-on dans le dernier New England Journal of Medicine, puisque 10 compagnies pharmaceutiques se prêtent désormais au jeu, dont d’autres majors comme Bayer et Roche.

Les données ne sont pas en libre accès, mais ne sont partagées qu’avec des chercheurs, qui doivent en faire la demande en passant par ce site web. Un petit comité s’occupe d’évaluer ces demandes depuis mai 2013 et a rendu compte de ses quelque 18 mois d’activité dans le NEJM. Il en ressort que la plupart des requêtes sont acceptées et que le nombre d’essais cliniques disponibles sur le site est passé de 200 à environ 1200.

Et c’est là une excellente nouvelle, parce que cela jette un éclairage sur une sorte d’«angle mort» de la recherche médicales. Comme ce sont les entreprises qui financent les essais cliniques, elles sont en quelque sorte propriétaires des résultats et peuvent choisir elles-mêmes lesquels elles publient et lesquels elles gardent dans leurs classeurs. Le potentiel de conflits d’intérêt est bien évident, ici, puisque n’importe quelle compagnie peut être tentée de cacher les résultats les moins flatteurs pour ses médicaments/produits. Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois ici, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une pratique très répandue, du moins pas pour cacher des effets secondaires, puisque ce genre de comportement exposerait ses auteurs à des poursuites absolument monstrueuses. Mais la tentation, le potentiel est là.

Et c’est déjà arrivé, d’ailleurs. La pharmaceutique Roche a pendant longtemps gardé secrètes les données d’environ la moitié des essais cliniques qu’elle avait réalisés sur l’oseltamivir (le fameux Tamiflu), cet antiviral prescrit contre la grippe. Quand elle a fini par céder aux pressions, on s’est rendu compte que le médicament ne réduisait pas la durée des symptômes par 1 à 1,5 jour, comme on le croyait en se basant sur les études publiées, mais seulement par 17 heures. La différence n’est pas énorme, mais elle illustre bien le genre de distorsion que peut engendrer un système de recherche où les entreprises décident de ce qu’elles publient ou non.

Bref, la transparence n’est pas un luxe en recherche médicale, et le succès décrit dans le NEJM est une belle nouvelle pour commencer la semaine.

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Jeudi 16 octobre 2014 | Mise en ligne à 11h23 | Commenter Commentaires (41)

Ebola ne s’attrape pas par les airs. Mais…

La question est sur toutes les lèvres : si le virus Ebola ne se transmet que par contact direct, alors comment des infirmières portant gants et masques, en plus de suivre un protocole de désinfection, ont-elles pu contracter la maladie, comme c’est arrivé en Espagne et au Texas ? L’hypothèse qui vient spontanément à l’esprit est qu’elles s’y sont mal pris, n’ont pas bien enfilé leur équipement et/ou n’ont pas suivi à la lettre les étapes pour le retirer sécuritairement — en tout cas, c’est ce que les autorités ont laissé entendre. Mais dans un texte à la fois éclairant et inquiétant, l’épidémiologiste australienne Raina MacIntyre avance qu’on est peut-être un peu trop prompt à blâmer ces infirmières.

À peu près toutes les sources officielles racontent la même chose sur le mode de transmission d’Ebola : il faut qu’un fluide corporel infecté (sang, sueur, vomi, salive, etc.) entre en contact direct avec une muqueuse pour que le virus puisse prendre pied dans un nouvel hôte. Et cela exclut la transmission par les airs — voir notamment cette page du Center for Disease Control.

Ces autorités sanitaires ont sans doute raison, ce n’est pas moi qui vais les contredire. Mais Dre MacIntyre, elle, a ses doutes. Les modes de transmission des maladie ne sont pas toujours aussi simples qu’on le croit, écrit-elle. Les virus peuvent avoir plus d’une voie pour nous infecter, et il est bien possible qu’Ebola ait une préférence pour la transmission par contact direct avec des fluides corporels, mais qu’il soit aussi capable d’infecter quelqu’un par voie aérienne, bien que cela lui soit plus ardu, et peut-être même beaucoup plus ardu.

«Si Ebola est aussi difficile à attraper qu’on le dit, alors pourquoi tant de travailleurs de la santé (en Afrique de l’Ouest) l’ont contracté ?», demande-t-elle.

Quelques expériences sur des animaux en cage suggèrent qu’une transmission par voie aérienne est possible — voir à cet égard cet éditorial que Dre MacIntyre a écrit dans le dernier numéro de la revue savante International Journal of Nursing Studies. Et puis, une des très rares études (sinon la seule) à avoir documenter quels fluides corporels sont porteurs du virus a montré que la salive est infectée dans les deux tiers des cas, encore que cela varie pas mal selon la méthode de détection, notons-le. On aurait donc, en principe, une base pour que le virus voyage dans des gouttelettes de salive — je me fais l’avocat du diable, ici…

Il reste entièrement possible que des mesures d’hygiène inadéquates expliquent la transmission du virus aux infirmières texane et espagnole, écrit Dre MacIntyre, mais avant de les blâmer, il faudra éclaircir le ou les modes de transmission de la maladie, qui pourraient inclure les aérosols.

AJOUT (11h40) : Un autre texte intéressant sur le même thème, mais qui prend la question à l’inverse : pourquoi le patient du Texas qui a infecté son infirmière n’a-t-il donné la maladie à personne d’autre à part elle ? La question se pose, puisque il s’est passé plusieurs jours avant que l’on ne place l’homme en quarantaine et qu’il aurait même vomi sur un trottoir. Ce texte amène deux points, je crois : a) on n’en connaît pas encore très long sur la transmission d’Ebola ; et b) même si le virus a une possibilité théorique de voyager par la voie des airs, il ne semble pas particulièrement contagieux.

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Mercredi 8 octobre 2014 | Mise en ligne à 11h50 | Commenter Commentaires (64)

Une «thérapie» au péroxyde par intraveineuse (ouch)…

Il y a de ces lectures qui, même pour un public adulte et vacciné, sont un brin pénibles mais néanmoins nécessaires. La correspondance entre naturopathes sur un forum qu’a déterrée le prof de chirurgie David Gorski fait partie du lot. Sa conclusion, à propos de ces guérisseurs qui ont malheureusement la confiance de milliers de gens, se résume par : «manipulateurs, mal formés et dangereux pour la santé publique», ce qui indique que le chemin qui y mène est forcément malaisé…

Ainsi, bien que la nature et l’étendue des «services» offerts par les naturopathes ne me surprennent plus depuis un certain temps, j’ignorais qu’ils (certains d’entre eux, du moins, mais ils semblent nombreux) prétendaient guérir divers maux en injectant du peroxyde d’hydrogène dans les veines de leurs patients. Oui-oui, z’avez bien lu : le peroxyde dont on se sert pour désinfecter les plaies, qui fait une petite mousse rigolote (et pleurer les enfants) quand on l’applique, ce liquide-là, il se trouve des naturopathes qui l’injectent à des gens malades — et apparemment à des concentrations allant jusqu’à 35 %, soit nettement plus que les 3 % que l’on trouve dans les produits désinfectants. J’ignorais aussi qu’on pouvait se prétendre naturopathe et faire quelque chose d’aussi peu naturel, mais bon, je ne suis que journaliste alors, qu’est-ce que je connais, hein ?

Ce n’est pas une petite affaire. D’un point de vue chimique, le peroxyde d’hydrogène est essentiellement une molécule d’eau (H2O) que l’on «force» à faire un lien avec un atome d’oxygène supplémentaire (d’où sa formule H2O2). Or si l’eau est elle-même une molécule stable, ce n’est pas le cas du peroxyde, qui a tendance à donner son oxygène en trop et donc à réagir avec (lire : oxyder) ce qui l’entoure. C’est d’ailleurs de cette manière que le peroxyde tue les microbes et, tant qu’il s’agit de désinfecter la peau, une petite blessure ou des instruments médicaux, cela fonctionne très bien. Mais à l’intérieur du corps humain, c’est une autre histoire : il s’agit d’un produit corrosif qui peut endommager les cellules, les tissus. Injecté dans le sang, le H2O2 peut détruire des cellules sanguines, affaiblir les vaisseaux proches du site d’injection, produire des bulles dans le sang et provoquer des réactions allergiques dangereuses (voir ici et ici).

Oh et, j’oubliais, l’injection de peroxyde d’hydrogène dans le sang n’a aucun usage connu ou prouvé en médecine. Zéro…

Mais ce qui frappe le plus dans ces échanges entre naturopathes n’est même pas le fait qu’ils administrent des traitements qui ne comportent que des risques et aucun bénéfice connus. Faut le faire, quand même : ce serait déjà très frappant comme ça, mais le pire est ailleurs.

Le pire, c’est cette naturopathe ontarienne qui demande sur un forum Yahoo consacré à sa discipline :

«Je cherche l’avis de gens qui ont obtenu des résultats avec la thérapie au peroxyde d’hydrogène par intraveineuse. J’ai une patiente qui est ultrasensible et qui y songe, mais qui est hésitante parce qu’elle réagit très sévèrement même au plus petit traitement de drainage homéopathique.»

Qu’est-ce qu’on fait quand on a entre les mains la santé de quelqu’un qui présente des sensibilités et qu’on ne sait pas quoi faire ? Bingo : on va sur un forum web. Sur un forum, bon sang, un forum, vous savez, ces endroits où n’importe qui peut raconter n’importe quoi, ces places publiques virtuelles où tant de gens aiment poser en experts et donner des avis sur tout ? Et après, on injecte un produit corrosif à la patiente sensible…

Est-ce que je suis le seul à ressentir un petit vertige, ici ?

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