Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Mercredi 7 décembre 2016 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (13)

Le docteur, la vie, la mort

(Image : archives La Presse)

(Image : archives La Presse)

Ils sont jeunes, ils sont (sans doute) beaux, ils sont (certainement) très brillants, ils viennent d’accéder à une des professions les plus prestigieuses de nos sociétés et sont pratiquement assurés d’un avenir financièrement très confortables jusqu’à la fin de leur vie. Bref, vu de l’extérieur, vous prenez tout ce qu’il faut pour avoir une vie bien remplie, vous prenez tous les ingrédients du bonheur, vous les multipliez par deux ou trois, et ça vous donne la recette de leur vie.

À ce petit détail près que, parmi eux, 1 sur 4 a des symptômes dépressifs et 1 sur 9 a des idées suicidaires — des proportions beaucoup plus élevées que dans la population en général. Une nouvelle étude (une méta-analyse, pour être précis) parue hier dans le Journal of the American Medical Association vient documenter la détresse psychologique des résidents en médecine, et elle va dans le même sens que tant d’autres travaux sur cette épineuse question : malgré toutes leurs qualités, tout leur succès, toute l’admiration/envie que leur position peut engendrer, les résidents en médecine sont plus souvent déprimés ou en burn-out que la population en général et montrent malheureusement un talent beaucoup plus grand à prodiguer de l’aide qu’à en demander — seulement 15 % des dépressifs consultent.

Bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’on entend cette histoire. À tout bout de champ, le suicide d’un ou une résidente fait les manchettes et les questions, plus que légitimes, je tiens à le dire, sont de nouveau soulevées : en demande-t-on trop aux résidents ? travaillent-ils dans un environnement ou un système d’évaluation trop oppressant ? sont-ils assez appuyés ?

Il est évident que leur tâche est formidablement exigeante : poser des diagnostics et prendre des décisions qui peuvent avoir des conséquences très lourdes sur des patients et leur entourage (souvent dans des circonstances émotionnellement chargées) n’est déjà pas une mince affaire, le faire sans encore avoir une grande expérience sur laquelle s’appuyer est encore pire, et le faire en étant constamment supervisé et évalué est encore plus stressant. Ce témoignage de «quelqu’un qui est passé par là» est particulièrement éloquent à cet égard.

Mais il se pourrait aussi qu’il y ait autre chose, car les problèmes ne s’arrêtent pas à la fin de l’internat. Il n’est pas clair si la dépression demeure aussi prévalente tout au long de la carrière, mais il semble assez bien démontré que le burn-out, un proche parent de la dépression, reste «de garde» pendant très longtemps et que les taux de suicide sont environ 2 à 3 plus élevés que la moyenne chez les médecins, comme l’a illustré tragiquement la nouvelle, hier, du décès du pédiatre Alain Sirard. Certaines études trouvent même des taux de suicide qui augmentent avec l’âge chez les médecins — encore que d’autres trouvent des taux à peu près constants de la vingtaine jusqu’à la retraite.

Si bien que certains suggèrent que parmi les causes de suicide chez les médecins — et on s’entend qu’il s’agit d’un phénomène complexe dont les racines partent dans plusieurs directions différentes : «culture» du surmenage, moins de soutien social que la moyenne à cause dudit surmenage, taux de «réussite» des suicides plus élevé, etc. —, il pourrait y avoir une sorte d’auto-sélection, en médecine, de gens qui sont plus prédisposés à la dépression, au burn-out et, oui, au suicide. Il est possible, en effet, que le tri impitoyable qui est imposé aux aspirants médecins (dossier scolaire, entrevues, études exigeantes, etc.) ait pour effet de sélectionner certains traits de personnalité en particulier, dont l’empathie et le perfectionnisme.

Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, bien sûr : ce sont-là, de manière générale, de belles qualités et, dans le particulier, des traits de caractère que nous sommes tous très contents de retrouver chez les gens qui nous soignent. Mais le fait est que l’empathie peut empêcher un soignant de se détacher émotionnellement d’une situation, ce qui ajoute à la fatigue, et que le perfectionnisme vient souvent avec (sinon «émane de») une estime de soi très faible — laquelle est un facteur qui joue sur la dépression et le suicide. On devrait même l’intégrer aux routines de dépistage du risque de suicide, plaident certains.

Et s’il s’avère vrai (cela semble très vraisemblable, en tout cas) que l’on demande et sélectionne chez les futurs médecins des qualités qui les rendent plus vulnérables, il devrait s’ensuivre naturellement que l’on tente de limiter autant que possible les facteurs aggravants, comme les horaires tellement chargés qu’un médecin déprimé ne voit pas quand il peut consulter lui-même, qui viennent avec leur travail, non ?

Lire les commentaires (13)  |  Commenter cet article






(Image : archives La Presse)

(Image : archives La Presse)

Les habitués de ce blogue savent toute l’admiration que je voue à l’homéopathie. Non, vraiment : distiller de l’eau pour y diluer des ingrédients loufoques jusqu’à des degrés complètement absurdes, prétexter ensuite que l’eau a une «mémoire» et se souvient toute-seule-comme-une-grande desdits ingrédients loufoques même s’il n’en reste plus la moindre trace, puis la verser sur des pilules de sucre (qui doit lui aussi avoir une «mémoire», faut-il croire) et vendre le tout à quiconque est assez crédule pour payer, tout en faisant toujours tout pour éviter que l’efficacité de ses produits soit évaluée comme du monde, c’est… comment dire… c’est tout un plan d’affaires, messieurs-dames, tout un plan d’affaires.

Et quand ce genre de plan parvient à traverser les siècles, qui plus est les siècles les plus scientifiques de l’histoire humaine, eh bien chapeau bas ! Voilà une démonstration fort belle, bien qu’involontaire, du fait que l’«ère de la post-vérité» a peut-être commencé plus tôt qu’on le croyait.

Bref, tout cela pour dire qu’aussitôt que j’ai vu le Pharmachien, alias Olivier Bernard, à Tout le monde en parle (en différé, je l’avoue), j’ai été pris d’une violente envie d’en ajouter une couche de plus. Sans doute mon côté sadique qui se réveille. Et comme le segment sur l’homéopathie me semblait manquer un peu d’exemples concrets, sans doute coupés au montage, permettez-moi de vous dire quelques mots sur l’«oscillococcinum», prétendu casse-grippe qui est un des plus grands vendeurs (sinon le plus grand) de la pharmacopée homéopathique.

Il s’agit d’extraits de cœur et de foie de canard dilués à «200C», lit-on sur les boîtes du produit. Dans le système de notation homéopathique, cela signifie que l’ingrédient a été dilué 200 fois au centième : pour une partie de canard, on trouve donc 100200 parties d’eau (ou si l’on préfère : 10400, soit un «1» suivi de 400 zéros). Maintenant, dans son entrevue, M. Bernard a parlé d’«une goutte d’eau dans tous les océans du monde» pour illustrer le degré de dilution des produits homéopathiques. De manière générale, l’image est bien choisie, et je crois qu’elle est même raisonnablement exacte pour beaucoup de ces machins. Mais en ce qui concerne le populaire oscillococcinum, messieurs-dames, c’est tout un euphémisme.

Même si on ne prenait qu’un seul atome de canard et qu’on le mélangeait à tous les océans du monde, on n’arriverait pas à 10-400, et on n’en serait même pas proche. En fait, on estime qu’il y a autour de 1080 atomes dans tout l’Univers observable. Oui oui, z’avez bien lu : on prend toutes les étoiles, toutes les planètes et tous les autres objets contenus dans l’Univers, on compte chacun de leurs atomes, et on arrive à environ 1080. La «dilution» de l’oscillococcinum revient donc essentiellement à multiplier l’Univers par 10320 (rien que ça) et y ajouter un seul atome de canard. Ensuite, il paraît qu’il est important de bien brasser, les homéopathes appellent ça «énergiser» le mélange.

Il est évident, bien sûr, que ledit «mélange» vendu en pharmacie est (hormis un coup de chance extraordinaire du fabricant) totalement exempt de la moindre trace de canard. Mais c’est loin d’être le pire, dans toute cette histoire. Ce serait même largement surestimer les bases scientifiques et factuelles de l’homéopathie que de le penser, je vous jure…

«Oscillococci» est le nom qu’un médecin et homéopathe français du début du XXe siècle, Joseph Roy, a donné à une bactérie qu’il a découverte chez des patients atteints de la tristement célèbre grippe espagnole, à la fin de la Première Guerre mondiale. La bestiole, a décrit Roy, semblait se tortiller ou «osciller», d’où son nom. Comme la base théorique de l’homéopathie veut que l’on puisse traiter les symptômes d’une maladie en faisant ingérer au patient des quantités infimes de toxines qui provoquent les mêmes symptômes (ce qui est, en soi, totalement abracadabrant, mais passons), Joseph Roy y a vu un filon intéressant pour la grippe. Et comme ce même Joseph Roy est également parvenu à isoler cet oscillococci dans des tissus de canards, on comprend aisément l’origine de ce soi-disant casse-grippe.

Mais voilà, il y a un petit problème, ici. Non, ce n’est pas le «mode d’action» sans queue ni tête que prétend avoir l’homéopathie. Non, ce n’est pas non plus le fait qu’il ne reste plus de canard dans la préparation. Non… C’est plutôt qu’à part Joseph Roy, personne d’autre n’a jamais observé d’oscillococci. Per. Son. Ne. Jamais. Malgré les microscopes ultrapuissants dont on dispose de nos jours et des armées de microbiologistes qui décrivent chaque années des centaines de nouvelles souches bactériennes, personne n’a jamais vu cette fameuse bactérie.

C’est presque à croire qu’elle croît uniquement dans le poil de yéti, la salive de la truite à fourrure ou la flore intestinale des reptiles du Loch Ness…

Il faut quand même le faire, hein ? Pour des raisons qui ne tiennent pas debout, on dilue jusqu’au néant une bactérie qui n’a de toute manière jamais existé. Je pense que je n’en reviendrai jamais, de celle-là…

Lire les commentaires (104)  |  Commenter cet article






Vendredi 28 octobre 2016 | Mise en ligne à 16h05 | Commenter Commentaires (8)

Le «patient zéro» : exonéré ou ré-ré-ré-ré-exonéré ?

Gaétan Dugas (Photo : AP)

Gaétan Dugas (Photo : AP)

Très bon billet que la chercheuse américaine en épidémiologie Tara C. Smith, de l’Université Kent, a publié hier et qui résume ma pensée sur l’«exonération» du fameux patient zéro, qui a été prononcée cette semaine dans pratiquement tous les médias du monde. L’histoire, dénonce-t-elle, a été universellement présentée comme si le «tribunal» de la science venait tout juste de rendre sa décision alors qu’en fait, le jury a fini son travail, a eu le temps de prendre une bière en sortant du palais de justice et il y a longtemps que ses verres sont vides !

L’histoire de Gaétan Dugas est terriblement triste. Né à Québec en 1953, il a fait carrière comme hôte de l’air dans les avions d’Air Canada. Et un livre paru en 1987 sur l’épidémie de SIDA qui effrayait et marquait les esprits l’a, à la suite d’un épouvantable malentendu, désigné comme le «patient zéro», celui qui a amené et disséminé le VIH aux États-Unis. Lourd fardeau à porter, surtout quand il n’est pas le vôtre. Il a succombé à la maladie en 1984.

Homosexuel, Dugas vivait une sexualité complètement débridé (entre 200 et 250 partenaires différents par année) et avait certainement contribué à répandre l’épidémie au tournant des années 80. Une enquête de la santé publique américaine au sujet de l’infection en Californie avait trouvé qu’il était au centre d’un groupe de cas là-bas, et l’avait désigné sous le nom de patient O, avec un «O» pour Out of California. Le journaliste Randy Shilts, dans ses recherches pour le livre de 1987 And The Band Played On sur le SIDA, avait apparemment confondu la désignation avec «patient zéro» et cru qu’il s’agissait de la source de l’épidémie en territoire américain. L’éditeur avait ensuite décidé de centrer sa campagne de promotion sur Dugas — au grand dam de Shilts, d’ailleurs, qui voulait surtout dénoncer l’inaction de l’administration Reagan au début de la crise.

L’étude que Nature a publiée cette semaine a cet élément de nouveauté que parmi les échantillons sanguins analysés figuraient du sang de Gaétan Dugas. C’était inédit et comme le VIH, comme tous les virus, mute à un rythme connu, cela permettait de trouver sa place dans l’«arbre» des transmissions. Résultat : pour son époque, il était à peu près au milieu de la chaîne des infections. Ni au début, ni à la fin.

C’est bien intéressant et cela nous donne une première preuve «directe» que ce n’est pas Dugas qui a amené le VIH aux États-Unis mais, comme le signale Mme Smith, cela ne fait que re-re-re-re-confirmer ce que tout le monde savait déjà, dans la communauté scientifique — qui n’a jamais vraiment adhéré à la thèse du patient zéro de toute manière.

Dans son livre The Origins of AIDS, paru en 2011, le chercheur de l’Université de Sherbrooke Jacques Pépin fait remonter la source probable de l’épidémie américaine à Haïti, qui était une destination prisée pour le tourisme sexuel gai aux États-Unis dans les années 60. Je crois aussi me rappeler qu’il disculpe Gaétan Dugas, mais je ne parviens malheureusement pas à retrouver ma copie (ce qui m’attriste beaucoup car c’est un ouvrage absolument magnifique) pour le confirmer. Dans tous les cas, M. Pépin énumère une série d’arguments et de résultats scientifiques à l’appui de son hypothsèse. Ainsi, ce papier publié  aussi tôt que 2007 établissait, grâce à la généalogie du virus, que le VIH était selon toute vraisemblance entré aux États-Unis par les Caraïbes autour de 1969. Dugas n’aurait donc eu qu’environ 16 ans à ce moment et ne serait devenu sexuellement actif qu’en 1972.

Bref, même si on n’avait pas de preuve directe de l’innocence de Dugas avant cette semaine, il était déjà établi que c’était pratiquement une impossibilité physique qu’il ait été le patient zéro.

Lire les commentaires (8)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    décembre 2016
    D L Ma Me J V S
    « nov    
     123
    45678910
    11121314151617
    18192021222324
    25262728293031
  • Archives