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Archive de la catégorie ‘Médecine’

Mardi 13 septembre 2016 | Mise en ligne à 13h14 | Commenter Commentaires (21)

L’«industrie» dans les labos…

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Il est toujours troublant d’apprendre qu’une industrie X est allée jouer dans les pipettes du laboratoire Y. Surtout quand cela donne des articles scientifiques publiés dans de prestigieuses revues savantes sans que ces liens ne soient divulgués. Et à plus forte raison lorsque, comme cette étude morbidement fascinante parue dans le Journal of the American Medical Association – Internal Medicine, on parle de l’industrie alimentaire (celle du sucre, dans ce cas-ci) qui aurait tordu la littérature scientifique pour continuer à nous vendre des produits néfastes pendant des décennies. Tout cela est bien inquiétant. Mais il y a un «mais» à ne pas oublier, ici… Un petit «mais»…

Dans l’article publié en ligne hier, trois chercheurs de l’Institut Philip R. Lee d’études en politiques sanitaires, menés par Cristin E. Kearns, résument le contenu de documents historiques qu’ils ont obtenus de la Sugar Research Foundation, organisation dont le nom cachait la véritable nature — il s’agit d’abord d’un lobby pour l’industrie du sucre, aux États-Unis. Ces documents sont principalement de la correspondance que la SRF a eue avec deux chercheurs en nutrition entre 1959 et 1971, et le récit qui est en tiré tourne principalement autour d’un fait pas joli-joli : au milieu des années 60, après que quelques études liant le sucre aux maladies du cœur eurent trouvé écho dans les médias, la SRF a financé ces deux chercheurs à hauteur de 6500 $ (l’équivalent de près de 50 000 $ en argent d’aujourd’hui) pour rédiger une revue de littérature scientifique au sujet des causes alimentaires de problèmes cardiaques.

Mme Kearns et ses collègues n’ont pas trouvé de preuve directe que le SRF a dicté le contenu du texte, mais la correspondance montre clairement un niveau d’échanges à propos de ce contenu qui est un peu trop intime pour être… comment dire… éthiquement confortable. Il faut garder en tête qu’en ce genre de matière, l’industrie choisit qui elle finance, et donc choisit des chercheurs qui disaient déjà (de bonne foi) ce qui fait sont affaire, mais ces échanges restent troublants. Au final, la revue de littérature a trouvé toutes sortes de raisons pour écarter des études qui montraient le sucre du doigt, elle a conclu que les coupables étaient le gras et le cholestérol, et elle fut publiée dans le prestigieux New England Journal of Medicine — sans mention du financement de la SRF.

Dans le texte, les auteurs concluent que «les comités qui rédigent les politiques publiques devraient songer à accorder moins de poids aux études financées par l’industrie alimentaire et inclure des études sur les mécanismes impliqués et sur des modèles animaux, de même que des travaux évaluant l’effet des sucres ajoutés sur de nombreux biomarqueurs des maladies du cœur et de leur développement». Ils insistent aussi sur l’importance de la transparence et d’avoir de solides politiques éditoriales sur les conflits d’intérêt. Choses avec lesquelles on ne peut qu’être entièrement d’accord. C’est une évidence, il me semble, que les lobbies alimentaires n’ont pas leur place sur, par exemple, le comité qui révise et met à jour le Guide alimentaire canadien ; c’est un comité qui doit en principe ne se soucier que de santé publique et de science, alors que ces lobbies sont là pour défendre des intérêts commerciaux. (Mais ils y ont pourtant toujours leur siège, c’est assez dérangeant.)

Mais voilà, dans leurs déclarations publiques, le trio d’auteurs franchit un pas supplémentaire. «Ils sont parvenus à faire dérailler la discussion sur le sucre pendant plusieurs décennies», a déploré le co-auteur et professeur de médecine à l’Université de Californie Stanton Glantz dans un compte-rendu du New York Times. De ce que j’en ai vu ici et là, c’est l’interprétation qui semble s’imposer dans la sphère publique.

Et c’est ici que je décroche. L’article qui vient de paraître dans JAMA-IM a beau établir clairement que l’industrie du sucre était secrètement derrière cette revue de littérature, et je veux bien croire qu’elle a ensuite continué à financer les chercheurs dont le discours servait ses intérêts commerciaux, cela ne démontre en rien que ce sont ces agissements (condamnables, je le répète) qui ont fait basculer la communauté scientifique du côté de la «théorie du gras».

Il y avait un authentique débat scientifique, à l’époque, entre deux écoles de pensées — l’une imputant l’augmentation des problèmes cardiaques en Occident au sucre, et l’autre au gras/cholestérol. À ma connaissance, ce n’est pratiquement jamais la revue de littérature de 1967 que l’histoire de la discipline retient comme point tournant dans cette polémique, mais plutôt la célèbre «étude des sept pays», dans laquelle le nutritionniste Ancel Keys comparaît l’alimentation et les maladies du cœur dans 7 pays et concluait que les gras saturés étaient en cause. C’est elle qui, dans tous les récits qui sont faits de ce débat, semble avoir emporté la conviction d’une majorité de scientifiques et dont on garde la mémoire de nos jours — même s’il s’est avéré que ces sept pays n’étaient pas forcément représentatifs du reste.

Certes, me rappellera-t-on, ce même Ancel Keys a lui-même reçu l’appui financier de l’industrie du sucre pour ses recherches. Mais c’est arrivé après qu’il eut formulé sa théorie et obtenu des résultats qui l’appuyaient — dès la fin des années 40. Fait intéressant, d’ailleurs, ses travaux initiaux furent sévèrement critiqués par… l’industrie du lait et de la viande. Keys lui-même l’avait reproché à son principal «rival», le chercheur britannique John Yudkin, figure de proue de la «théorie du sucre» et auteur du réquisitoire anti-sucre de 1972 Pure, White and Deadly :«Malheureusement, écrivait Keys, les opinions de Yudkin résonnent avec certains intérêt commerciaux avec pour résultat que sa propagande discréditée est constamment retransmise au grand public dans bien des pays.»

Comme quoi, et c’est un thème récurrent sur ce blogue, quand on parle de l’«influence de l’industrie agroalimentaire» (ou pharmaceutique, ou autre), on oublie souvent qu’un industrie est composée de plusieurs secteurs et entreprises différents, dont les intérêts commerciaux sont souvent concurrents. Si tout est une question de lobby, pourquoi celui de la viande et du lait, qui ne disposait pourtant pas de minces moyens, n’a pas prévalu, ou ne serait-ce que fait contre-poids à celui du sucre ?

Bref, j’ai la désagréable impression que l’on est en train, ici, de commettre un péché qui était puni de plusieurs coups de fouets lors de mes études en histoire : réinterpréter le passé de manière rétrospective, avec les connaissances d’aujourd’hui. On sait de nos jours que le gras n’est pas si mauvais et que le sucre l’est davantage qu’on l’a longtemps cru. Si l’on part de là et que l’on ajoute des preuves de traficotage entre les fabricants de sucres et certains scientifiques, il devient bien sûr tentant d’attribuer à une machination le fait que l’on se soit en bonne partie trompé pendant si longtemps. Mais c’est oublier que les données disponibles à l’époque n’étaient pas si claires.

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Mercredi 7 septembre 2016 | Mise en ligne à 10h40 | Commenter Commentaires (19)

Se réconcilier avec le sucre (mais pas trop)

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Un livre très éclairant vient d’arriver en librairie : La vérité sur le sucre, des chercheurs de l’Université Laval André Marette et Geneviève Pilon. Spécialiste du diabète, et donc du sucre, M. Marette en avait assez de voir les médias raconter n’importe quoi et son contraire au sujet du sucre — et pas besoin de spécifier qu’on en fait, du millage sur le sucre, dans les médias. Alors il a écrit un livre grand-public pour démêler tout cela et corriger certaines fausses croyances, mais aussi pour montrer les zones d’ombre que la science n’a pas encore éclairées.

Son message, dans l’ensemble, est celui-ci : non, rien dans la littérature scientifique ne permet vraiment de croire que le sucre est un «poison», qu’il a une toxicité intrinsèque. C’est l’abus qui est nocif, dit-il, le fait que le corps humain a évolué pour faire des réserves d’énergie (j’ai par ailleurs écrit ceci sur cette question il n’y a pas longtemps…), pas pour être exposé à l’abondance de glucides dans laquelle Homo modernus baigne constamment. Et il est aussi trop simple de par «du» sucre comme s’il n’en existait qu’un type unique. Le terme glucides recouvre autant le fructose (le sucre qu’on trouve dans les fruits) que le glucose (lequel forme, 50-50 avec le fructose, le sucre blanc) ou encore les fibres et les amidons résistants à la digestion (qui ne nous donnent pas d’énergie mais qui nourrisse notre flore intestinale).

L’entrevue que j’ai faite avec lui a été publiée ce matin dans Le Soleil, pour ceux qui voudraient plus de détails. Je ne répèterai pas ici ce qui s’y trouve, mais je veux juste souligner un point qui m’apparaît important et trop souvent passé sous silence : il ressort de tout ceci (entre autres sources) que l’étiquetage de nos aliments est profondément déficient.

Un exemple fameux qui est donné dans le bouquin est celui d’une tranche de pain qui, selon les informations que M. Marette a vues sur l’emballage, contiendrait 22 grammes de glucides (donc des sucres de divers types), dont 1 g de fibre, 1 g de glucose et puis… Et puis c’est tout. Pas d’autres détails sur l’étiquette. Pas moyen de savoir de quels glucides sont faits 20 des 22 g de sucres qu’il y a dans la tranche de pain. De la même façon, il est impossible de savoir quelle quantité de sucres ajoutés — celui dont découlent les abus de sucre, selon M. Marette — contient une pot de confiture, quelle quantité de glucides contenaient les fruits et quelle quantité l’industrie a mis par-dessus. Lui-même spécialiste des sucres, le chercheur a tenté de déterminer combien de sucres ajoutés il consomme par jour et il n’a jamais été capable. Parce que l’information ne se trouve nulle part sur les emballages.

Pensez-y un petit instant : à une époque où les autorités publiques tentent de sensibiliser la population aux méfaits de l’excès de sucre, celle-ci n’a tout simplement pas les outils qu’il faut pour déterminer combien de sucres ajoutés elle ingère. Ce qui est bien dommage parce que, selon les estimés que l’on a à propos de ces sucres ajoutés, si on les soustrayait de l’alimentation de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, alors leur consommation moyenne de sucres totaux passerait à des niveaux fort acceptable.

Songez aussi à ceci : s’il y a des glucides comme les fibres et certains amidons non digestibles, cela signifie que leur apport calorique est pratiquement nul. Mais les calories d’un aliment sont calculées, essentiellement, en faisant brûler la chose sous un contenant d’eau, dont on mesure l’échauffement — et de là on déduit le contenu énergétique de l’aliment. Le hic, c’est que les fibres et les amidons non-digestibles brûlent comme le reste et sont donc comptés dans les calories même si, dans les faits, cette énergie-là n’est pas disponible pour le corps humain.

Bref, on a peut-être besoin d’une bonne réforme de ce que l’industrie alimentaire doit indiquer sur ses emballages…

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Mardi 6 septembre 2016 | Mise en ligne à 12h20 | Commenter Commentaires (19)

Qui a peur du vaccin contre le VPH ?

(phot : archives La Presse)

(photo : archives La Presse)

Le virus du papillome humain (VPH) est une petite bête bien intéressante. Extrêmement commun — les trois quarts des gens l’attrapent à un moment ou un autre de leur vie —, on l’a longtemps cru somme toute très bénin, même si les verrues qu’il cause sont, bien évidemment, assez embêtantes. Mais au début des années 80, on a découvert un lien causal entre certaines souches de VPH et le cancer du col de l’utérus. Ce qui a éventuellement mené à la mise au point d’un vaccin et de campagnes de vaccination ciblant les jeunes filles — c’est le cas au Québec depuis 2008.

Depuis 10 ans, cependant, on a également réalisé que ces souches de VPH — les VPH-16 et VPH-18, principalement — causaient d’autres cancers, notamment à la bouche et la gorge, et que ceux-ci touchent davantage les hommes que les femmes. Pour l’heure, on n’a encore que des hypothèses, la piste du sexe oral étant la principale : comme ce virus-là se transmet mieux au contact de muqueuses qu’au contact de la peau, et comme le sexe oral sur une femme expose la bouche à plus de muqueuse que le sexe oral sur un homme, ceci pourrait expliquer cela. Peut-être…

Mais quelle qu’en soit la raison, le VPH s’avère un microbe beaucoup moins «sexiste» que ce qu’on croyait, si bien que la vaccination sera étendue aux garçons (en 4e année, en même temps que les vaccins contre les hépatites A et B) dès cette année au Québec. J’en parle dans ce dossier paru en fin de semaine dans Le Soleil.

Cela dit, on m’a reproché depuis de ne pas avoir parlé de la «controverse» entourant la sécurité de ces vaccins qui a éclaté dans divers médias québécois l’automne dernier. Le «débat» avait début par une lettre ouverte de trois chercheuses de Montréal publiée dans Le Devoir, qui appelaient à un «moratoire urgent» sur ces vaccins (voir aussi cette réplique et cette contre-réplique). L’histoire avait ensuite rapidement fait le tour d’à peu près tous les autres principaux médias du Québec. Aurais-je dû en traiter ? Ai-je, par omission, caché des risques importants pour la santé des enfants qui recevront le vaccin et ainsi empêché leurs parents de prendre une décision éclairée ?

Non. Juste non. Pas du tout. Même pas proche. Vous me direz bien ce que vous en pensez, mais faire écho à une position aussi minoritaire et mal fondée que celle-là reviendrait à donner la parole à un climatonégationniste dans un article sur le réchauffement planétaire. Cela ne sert en rien l’information publique, bien au contraire.

Essentiellement les auteures de la lettre ouverte du Devoir (pas toutes des expertes sur ces questions, notons-le) reprochaient quatre choses à la vaccination anti-VPH : de ne pas informer parents et enfants d’effets secondaires graves ; de reposer sur des études financées par les pharmaceutiques ; de faire un faux lien entre le cancer du col et le VPH ; de ne pas avoir prouvé que le vaccin réduit les risques de cancer du col.

Le lien cancer-VPH a valu le prix Nobel de médecine à son auteur Harald zur Hausen. S’il s’agissait d’une association encore nébuleuse et contestée avec ne serait-ce que 2¢ de sérieux, le Nobel ne lui aurait jamais été remis. Et le même consensus scientifique prévaut au sujet de l’efficacité du vaccin à prévenir le cancer.

Comme n’importe quel autre vaccin, celui-là peut causer des effets secondaires, mais ceux-ci — dans les rares cas où ils surviennent — sont dans leur immense majorité extrêmement bénins. Toutes les saintes-$*&?? de revues de littérature scientifique sur cette question arrivent à la même conclusion : ce vaccin-là est, dans l’ensemble, très sécuritaire.

Certes, une partie des données vient des mêmes pharmaceutiques qui fabriquent et vendent ces vaccins. Il y a là un conflit d’intérêt apparent qui peut, en principe, justifier une méfiance à l’égard de ces études. Mais il est un peu enfantin de s’en tenir à ça. Devant une telle situation, au lieu de balayer des études du revers de la main — ce qui revient à présumer qu’elles sont plus ou moins malhonnêtes —, il faut plutôt aller voir ce que disent les études publiques. Et dans ce cas-ci, elles confirment l’innocuité du vaccin — voir notamment celle-ci et celle-ci, qui reposent sur des données publiques.

Bref, comme le disait si bien la revue Nature l’an dernier : un jour, il faudra bien finir par accepter que ce vaccin-là est sécuritaire. N’en déplaise à d’aucuns, ce n’est pas un signe d’«omerta» qui jugulerait toute critique d’un vaccin. C’est une simple question d’accepter les faits et les données probantes comme ils sont.

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