Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Jeudi 12 mars 2015 | Mise en ligne à 11h53 | Commenter Commentaires (106)

Vaut-il la peine de tester la sorcellerie ?

Vaut-il la peine de financer des essais cliniques sur l’homéopathie ou d’autres croyances s’apparentant plus ou moins à de la sorcellerie ? Le propre de la science n’est-il pas de tout tester, tout vérifier, quitte à se rendre jusqu’aux derniers tréfonds de l’invraisemblance ? Ou n’est-ce pas là un gaspillage de ressources (rares et précieuses en recherche) ? Après tout, vaut-il vraiment la peine de mesurer le taux de succès des prédictions de Jo-Jo Savard ?

On en a peu entendu parler ici, sans doute à cause de la «barrière linguistique», mais ce débat on ne peut plus pertinent fait rage depuis une couple de semaines dans le reste de l’Amérique où, dans la foulée d’une controverse à l’Université de Toronto, plusieurs chercheurs/médecins/pharmaciens ont dénoncé les sommes investies dans les essais cliniques sur l’homéopathie. Tout a commencé le mois dernier, quand l’institution de la Ville-Reine a annoncé qu’elle organisait une conférence en «santé des populations» qui… ne donnait la parole qu’à des naturopathes/homéopathes et autres partisans des «médecines alternatives». On apprit peu de temps après que la doyenne de la faculté de pharmacie de UofT, Heather Boon, participait à un essai clinique visant à mesurer l’effet allégué d’un traitement homéopathique sur des enfants atteints du trouble du déficit de l’attention et de l’hyperactivité.

Et ce n’était que les derniers items d’une liste assez longue, dont le pharmacien Scott Gavura (le «pharmachien» du Canada anglais), lui-même diplômé de UofT, se désole ici.

Cette semaine, sur l’excellent blogue Science-Base Medicine, le chirurgien-oncologue de l’Université Wayne (Michigan) David Gorski — l’un des critiques les plus opiniâtres des pseudosciences que je connaisse, le gars est littéralement infatigable — en rajoutait une couche. Le texte est long, en bonne partie parce que Dr Gorski y règle quelques comptes, alors je vous le résume (même si je vous en recommande quand même la lecture, tant pour la démonstration que pour les touches d’humour grinçant dont il est émaillé). Essentiellement, il y reprend un point qu’il défendait l’automne dernier dans un éditorial publié dans Trends in Molecular Medicine, c’est-à-dire : avant d’engouffrer de précieuses subventions de recherche dans un essai clinique (par définition très coûteux), il faut à tout le moins avoir des motifs raisonnables de croire que le traitement peut fonctionner. Il peut s’agir d’un mécanisme d’action que nos connaissances de la biologie humaine nous font supputer, d’observations plus anecdotiques, mais crédibles, d’un effet bénéfique, ou d’autres «bonnes raisons».

Or dans le cas de l’homéopathie, argue le professeur, on ne dispose de rien de la sorte. Au contraire, on a eu cette semaine la énième démonstration de son inefficacité, quand une analyse de plus de 200 études a conclu que l’homéopathie n’était «efficace pour aucune condition médicale». (Encore que j’amènerais ici, en toute malice, la nuance suivante : pour l’hypoglycémie, je suis sûr que les pilules de sucre peuvent être très efficaces.) Et puis, les prétentions de l’homéopathie entrent en contradiction avec des lois de la physique élémentaires et maintes fois démontrées. Le simple fait que les degrés de dilution totalement obscènes que les homéopathes prétendent atteindre sont inatteignables sans multiplier l’Univers observable (oui-oui : au grand complet) par des facteurs monstrueux — par exemple : 10320 — montre à quoi on a affaire : de la sorcellerie.

Pour cette raison, conclut Dr Gorski, faire des essais cliniques sur l’homéopathie, ou sur tout autre prétendu traitement qui ne ferait pas un minimum de sens, revient à un gaspillage de ressources.

Évidemment, le virulent blogueur s’est attiré les foudres de la communauté des médecines alternatives et même de certains de ses collègues, qui lui ont répondu que les conditions qu’il pose encarcaneraient la, l’empêcherait de sortir des sentiers battus. Ceux-ci ont peut-être un peu caricaturé sa pensée, mais le fait est que Dr Gorski y prête flanc (il n’est pas clair s’il plaide pour des conditions pour exclure des projets de recherche ou des conditions minimales que tous les essais devraient respecter) et qu’ils tiennent un point, je pense.

Dans l’absolu, Dr Gorski a pleinement raison : c’est et ce fut toujours du gaspillage que de tester l’homéopathie. On ne peut pas tester n’importe quoi, à l’aveuglette. Mais en pratique, qui pouvait vraiment prétendre que c’était inefficace avant d’avoir testé l’hypothèse pour vrai ? Et puis, sachant qu’une part appréciable de la population achetait ces pilules de sucre, pouvait-on vraiment ne pas les essayer en labo ?

La réponse me semble évidente : bien sûr qu’il fallait faire des essais cliniques sur l’homéopathie. C’était, dans le meilleur des cas, une «sacrée long shot», comme on dit, mais bon, il est normal qu’une partie de nos efforts de recherche soient dirigés par des mouvements sociologiques comme celui-là, ne serait-ce que pour les invalider, que pour en avoir le cœur net.

Cela étant dit, je pense tout de même que l’on devrait cesser de consacrer de l’argent à mesurer l’inexistence des effets de l’homéopathie. Mais pas parce que cela contredit des lois de la physiques — enfin, pas seulement à cause de cela —, puisqu’il arrive parfois que des hypothèses a priori loufoques s’avèrent plus straight qu’on le pensait. C’est rare, mais cela arrive.

Non, s’il faut cesser les essais cliniques sur l’homéopathie, c’est surtout parce qu’on a déjà abondamment testé cette «discipline» et que les résultats sont déjà on ne peut plus clairs. Comme le résume si bien le chimiste de McGill Joe Schwarcz, «pourquoi encore un autre» essai qui ne dira rien de plus que ce que des centaines d’études ont déjà très bien documenté ? S’il ne faut pas avoir peur de sortir des sentiers battus, il vient aussi un moment où il faut accepter les données comme elles sont. Et s’il n’y a rien de mal à ce que des projets de recherche soient aiguillés par des préoccupations populaires, je crois également, comme M. Schwarcz, qu’il peut y avoir un effet pervers à multiplier les essais cliniques, qui peuvent donner une apparence de crédibilité à l’homéopathie. De la même façon qu’en multipliant les études sur la soi-disant nocivité des ondes radio, malgré des décennies de recherche démontrant leur innocuité, on peut créer un doute dans l’esprit des gens.

À force de fouetter un cheval mort, les passants peuvent finir par se demander s’il n’est pas encore vivant.

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Lundi 2 mars 2015 | Mise en ligne à 15h07 | Commenter Commentaires (6)

Origine du VIH : les gorilles s’en mêlent…

On entend parfois dire que l’épidémie de VIH qui sévit depuis des décennies partout dans le monde remonterait à une seule infection, un seul passage du virus du chimpanzé à l’homme. Or sans être vraiment fausse, cette explication voile la fascinante complexité de l’histoire du VIH, à laquelle une étude parue cet après-midi sur le site des Proceedings of the National Academy of Sciences vient d’ajouter une nouvelle couche : le chimpanzé a aussi refilé le virus au gorille, qui nous l’a à son tour transmis — et ce ne serait qu’une question de chance si cette souche «gorillenne» n’a pas connu autant de succès que celle qui a rendu malades ou tué des dizaines de millions de gens.

Le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) appartient à une famille de virus très répandue chez les primates, touchant une quarantaine d’espèces de l’Afrique sub-saharienne. Comme les virus sont des entités extrêmement spécialisées, la plupart ne peuvent infecter qu’une seule espèce, mais il existe des cas où la maladie parvient à sauter d’une espèce à une autre et à s’adapter à son nouvel hôte. C’est le cas, bien sûr, du VIH, que l’on sépare en deux grande branches, poétiquement désignées VIH-1 et VIH-2. Le VIH-1 est de loin la principale, est apparue en Afrique centrale, provient essentiellement du chimpanzé (vraisemblablement un chasseur qui l’aurait choppé en dépeçant un singe) et se divise à son tour en quatre souches : le groupe M, très virulent et responsable d’une écrasante majorité des cas humains ; le groupe «O», qui a atteint environ 100 000 personnes ; et les groupes N et P, qui sont extrêmement rares (seulement 20 et 2 cas documentés, respectivement). Ces quatre souches remontent toutes à des sauts chimpanzé-Homme indépendants les uns des autres.

Le VIH-2, quant à lui, est apparu en Afrique de l’Ouest et y reste largement confiné, car il est nettement moins virulent et beaucoup plus difficile à transmettre que le VIH-1. Son réservoir naturel n’est pas le chimpanzé, mais le cercopithèque, et on lui connaît 8 souches différentes — ce qui, mine de rien, nous donne pas moins de 12 transmissions de singes à humains documentées, sans compter un nombre X de cas qui seraient passés sous les radars depuis 100 ou 150 ans.

Le portrait était donc déjà un-peu-pas-mal plus élaboré que ce qu’il n’y paraît. Et il semble qu’il faille désormais y ajouter le gorille, d’après une équipe internationale qui a analysé environ 3000 échantillons d’excréments de gorilles sauvages sur une très grande partie de l’aire de distribution de l’espèce. La présence d’anticorps contre le virus de l’immunodéficience simiesque (VIS) et de fragments de virus n’a été détectée que dans le sud du Cameroun, mais les analyses génétiques n’en furent pas moins riches d’enseignements.

D’abord, elles confirment une chose dont on se doutait déjà : ce sont des contacts avec des chimpanzés qui ont infecté les gorilles, il y a une centaine d’années. C’est quand même assez étonnant, parce que les deux espèces ne cohabitent qu’en très peu d’endroits et que, même lorsqu’elles partagent un même habitat, elles n’interagissent que très peu. Mais bon, en ce genre de matière, il suffit d’une seule fois…

Ensuite, leurs résultats suggèrent fortement que c’est du gorille, et non directement du chimpanzé, que les groupes O et P auraient fait le saut vers l’humain. Dans le cas du P, sa faible diversité génétique indique un saut très récent — et, comme on l’a dit, cette souche est rarissime. Mais la souche O est la seconde la plus répandue parmi les branches de VIH-1, elle s’est bien adaptée aux hôtes humains et est tout aussi transmissible que la souche M.

«Le fait que les virus du groupe O n’aient pas essaimé plus largement dans la population humaine n’est vraisemblablement pas dû à une mésadaptation au corps humain, mais pourrait simplement refléter une absence d’opportunité épidémiologique lors des premiers stades de la pandémie», concluent les auteurs. Bref, le groupe O n’était juste pas au bon endroit, au bon moment

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Vendredi 27 février 2015 | Mise en ligne à 10h49 | Commenter Commentaires (44)

Les «vendredis légers» : ai-je un corps, ou suis-je un corps ?

Preuve que la science avance et que le Progrès avec un P majuscule nous mène d’un pas inexorable vers la Connaissance avec un grand C, nous avons maintenant de nouveaux éléments de réponse à cette vieille question qui taraude la philosophie depuis si longtemps : ai-je un corps, ou suis-je un corps ? La nouvelle date d’il y a deux jours, mais j’ai attendu qu’on soit vendredi avant de vous en parler afin de vous donner toute la fin de semaine pour méditer là-dessus.

De rien…

Tout est écrit ici, dans un article paru dans le New Scientist décrivant un projet de recherche en chirurgie qui consistera à «transplanter une tête» — opération qui a longtemps été considérée comme impossible, mais il semble que l’on soit désormais capable, ou sur le point de l’être, de «rebrancher» la moelle épinière et d’éviter le rejet de la greffe. Attention, ici, le titre de l’article peut porter à confusion. Quand on lit «La première transplantation d’une tête humaine pourrait survenir dans deux ans», on est porté à croire que l’on est un corps. Si c’est la tête qui est transplantée et le corps qui reçoît la greffe, alors c’est logiquement le corps qui est l’entité fondamentale, vous me suivez ?

Mais quand on y réfléchit un peu (avec la tête, hein, pas avec les pieds), on se dit alors que lorsque le patient (les patients ?) va se réveiller, la conscience, les souvenirs, l’identité seront ceux de la tête. L’impression du patient devrait donc être celle de quelqu’un qui se réveille avec un nouveau corps, et non d’un ancien corps qui se réveille avec une nouvelle caboche. De là, on déduit que l’on possède un corps.

Or, quand on lit le détail de l’opération, on apprend que la procédure «implique de refroidir la tête du receveur et le corps du donneur afin d’allonger la survie de leurs cellules, privées d’oxygène». Et voilà : c’est la tête qui reçoît, et le corps qui est greffé. Alors forcément, on a un corps.

Affaire classée.

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