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Archive de la catégorie ‘Médecine’

Mercredi 8 juin 2016 | Mise en ligne à 11h37 | Commenter Commentaires (50)

Tordage de cuillères, ménopause et cheval de Troie

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

L’Alberta a décidément une petite toquade pour les médecines alternatives. En plus d’avoir officiellement reconnu le commerce d’huiles de serpent qu’est la naturopathie en 2012, avec beaucoup d’enthousiasme d’ailleurs, la province a également un Integrative Health Institute, rattaché à l’Université de l’Alberta. Le centre de recherche a été dénoncé, dans le passé, comme une sorte de cheval de Troie donnant une apparence de crédibilité scientifique à des fausses thérapies, et il est de nouveau dans de sales draps ces jours-ci.

La semaine dernière, un tollé a forcé l’IHI à annuler une conférence en «pédiatrie intégrative» intitulée «Tordre des cuillères : la puissance de l’esprit», présentation qui devait être donnée par une certaine Anastasia Kutt, qui se dit spécialiste du pouvoir guérisseur de l’«énergie». «Cet atelier montrera une technique de méditation guidée/transfert d’énergie qui rendra la plupart des participants capables de tordre de la coutellerie en utilisant la force de leur esprit. (…) Typiquement, plus de 75 % des participants à l’atelier parviennent à faire plier la cuillère», lisait-on dans le résumé de la présentation.

Yes sir, mon homme…

L’IHI, dont l’objectif est (officiellement) de soumettre les thérapies alternatives à la rigueur de la démarche scientifique, se targue également d’être conseillé par un panel scientifique «d’élite», mais il en a perdu un gros morceau lundi, quand le virologiste de UofA Lorne Tyrrell a démissionné. «Initialement, j’ai accepté de travailler sur ce panel parce que je pensais qu’il y aurait une évaluation critique de plusieurs formes de médecine alternative qui sont offertes au public, a indiqué Dr Tyrrell au Edmonton Journal. Malheureusement, au lieu d’une évaluation critique, l’IHI semble donner de la crédibilité à des formes de médecines alternatives avec lesquelles je suis en désaccord. J’ai démissionné (…) parce que l’IHI ne s’est pas avéré être un institut d’évaluation critique et scientifique.»

J’ai déjà dénoncé ici le fait que l’encadrement des produits de santé dits naturels par Santé Canada, même si elle ne vise vraiment qu’à s’assurer de l’innocuité des produits vendus, est souvent détournée en outil de marketing par la naturopathie, qui présentent cela comme une preuve d’efficacité. Il y a très certainement des gens compétents et bien intentionnés à l’IHI, mais leurs efforts semblent avoir été détournés de la même manière, afin de donner un vernis scientifique à des vendeurs de miracles, d’eau distillée et autres bines magiques.

L’exemple de l’IHI a d’ailleurs fait tache d’huile, malheureusement. D’autres centres de recherche du genre ont été ouverts ailleurs, dénonce le neurologue américain Steven Novella sur son blogue. Et «une fois qu’un centre de recherche sur les médecines alternatives est ouvert, il n’est pas grand-chose de plus qu’un outil de marketing», écrit-il.

Je ne suis pas certain qu’il faille être aussi tranchant. Encore une fois, il y a des gens très compétents et bien intentionnés dans ces centres de recherche, et il n’y a absolument aucun mal à se dire «Coup donc, pourquoi pas, gardons l’esprit ouvert et allons voir pour vrai si ces méthodes fonctionnent». Rien de mal à ça, bien au contraire. Mais encore faut-il le faire. «Pour vrai», j’insiste.

* * * * *

Un médecin de Québec qui est d’avis que la médecine alternative pourrait «tenir quelque chose» m’a envoyé récemment un lien vers une étude qui vient de paraître dans la (très sérieuse) revue Menopause, à propos d’un essai clinique sur l’acupuncture. Menée auprès de 209 femmes de 45 à 60 ans pendant 12 mois, l’étude a trouvé que l’acupuncture amoindrit de 36,7 % les «symptômes vasomoteurs» (les bouffées de chaleur) après six mois et que cette réduction se maintient en bonne partie (25 %) pendant quelques mois après la fin des traitements.

À vue de nez, c’est bien impressionnant, et le médecin en question me soulignait l’utilité clinique que le maintien de l’efficacité pourrait avoir. Et pour tout dire, il peut tenir un point, ici. Si l’on fait une distinction entre les aspects scientifiques et cliniques de la médecine — on peut bien arguer que les deux sont liés, soit, mais ce sont tout de même deux choses différentes —, je pourrais à la limite comprendre/excuser que l’on prescrive des méthodes non prouvées, mais qui sont sans danger. Même si les chances de déclencher un effet placebo sont relativement faibles, si celles de nuire sont nulles, alors pourquoi pas ? Cela pose des questions éthiques sur le consentement éclairé du patient, mais du pur point de vue de l’amélioration de l’état du patient, j’admets que ça peut se défendre.

Mais voilà, l’étude de Menopause présente de grosses faiblesses méthodologiques. Elle compare deux groupes : l’un qui a reçu jusqu’à 20 traitements d’acupuncture sur six mois, puis rien pendant 6 mois, et l’autre qui a commencé par «rien» et qui a finit par 20 traitements (au maximum). Alors en un mot comme en cent, il n’y a pas de placebo : les auteurs sont explicites sur le fait qu’ils n’ont pas comparé l’acupuncture à l’«acupuncture simulée» (i.e. les aiguilles ne pénètrent pas la peau ou sont insérées en des points qui ne sont pas sensés être reliés, en acupuncture, au mal à traiter) et que, par conséquent, «une partie ou l’ensemble des résultats» pourrait n’être rien d’autre qu’un effet placebo, le simple résultat d’avoir été pris en charge et de savoir que «quelqu’un fait quelque chose pour moi».

Or une autre étude sur la même question, très exactement la même, est parue en début d’année a justement trouvé que l’acupuncture simulée était tout aussi efficace pour réduire les bouffées de chaleur que la «vraie» acupuncture — autour de –40 % dans les deux cas. Et ce n’est pas du tout la première fois que l’on obtient ce genre de conclusions. Les résultats obtenus dans Menopause ne sont donc vraiment, vraiment pas aussi impressionnants qu’il n’y paraît à première vue.

Ce qui me ramène aux histoires de cheval de Troie… Ce travail-là a été financé par le National Center for Complementary and Integrative Medicine (NCCIM), soit l’un des 27 prestigieux instituts de recherche en santé du gouvernement américain. Le but du NCCIM est officiellement de mener des recherches rigoureuses sur les médecines alternatives . Et je ne dis pas qu’il n’y a pas de vraie bonne science qui se fait là-bas. Mais le fait est que l’absence de placebo est une lacune récurrente (et dans certains cas volontairement obstinée) de la recherche dans ce domaine, faiblesse qui a historiquement alimenté la confusion entre effets placebo et véritable efficacité. Cela a grandement contribué à donner une fausse apparence d’efficacité scientifiquement vérifiée aux médecines complémentaires.

Et si le NCCIM, tout en prétendant tester rigoureusement les médecines alternatives, finance des essais cliniques qui ne font rien d’autre que de répéter les mêmes vieilles erreurs méthodologiques et d’entretenir les mêmes vieilles confusions, qu’est-ce qu’il est, vraiment, sinon un cheval de Troie version triple-de-luxe ?

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Mardi 17 mai 2016 | Mise en ligne à 14h35 | Commenter Commentaires (27)

Glyphosate et cancer, round 74

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Une autre journée qui passe, un autre rapport sur le lien allégué entre le glyphosate et le cancer. Cette fois-ci, c’est au tour d’un groupe de travail de l’OMS et de la FAO (bras onusien sur l’agriculture) de «contredire» le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui avait classé l’herbicide comme «probablement cancérigène» l’an dernier. Et comme le CIRC relève, comme l’OMS et la FAO, de l’ONU, le rapport est interprété comme une «marche arrière».

En fait, c’est beaucoup moins confus que cela. Du moins, tant que l’on s’en tient à ce qui se passe à l’ONU — j’y reviens. Le CIRC a fait une revue de littérature scientifique l’an dernier afin d’évaluer le potentiel cancérigène du glyphosate. Mais il posait la question dans l’absolu, sans égard particulier pour les conditions réelles d’utilisation et d’exposition des populations à ce produit. En plus d’examiner des études faites sur l’homme, les chercheurs associés au CIRC ont également tenu compte d’études qui exposent des cellules au glyphosate et d’expériences sur des animaux. Au final, ils avaient jugé (mais c’est assez contesté au sein de la communauté scientifique) que le glyphosate est «probablement cancérigène».

L’OMS et la FAO ont pour leur part organisé un «Joint Meeting on Pesticide Residues», soit un panel de 18 experts en toxicologie qui s’est réuni toute la semaine dernière. Comme son nom l’indique, le JMPR s’intéressait aux résidus de pesticides (glyphosate, malathion et diazinon) que l’on trouve sur les aliments, pas à la carcinogénicité absolue du glyphosate. Et il conclut que les études où l’on ajoute du glyphosate à la nourriture de mammifères (la voie la plus pertinente pour évaluer le risque associé à l’alimentation chez les humains) n’ont pas montré d’effet cancérigène, sauf peut-être chez la souris à de «très fortes doses», si bien qu’il est «improbable que l’exposition des humains au glyphosate via la diète pose un risque de cancer».

Bref, les deux rapports parlent de deux choses différentes : le danger potentiel et le risque réellement encouru, et l’un ne vient pas nécessairement avec l’autre. Comme l’illustre très bien un toxicologue cité par Wired, c’est comme de regarder un tigre dans sa cage, lors d’une visite au zoo : le tigre est sans aucun doute un animal dangereux pour l’homme mais, selon le contexte (avec ou sans cage), il ne posera pas forcément un risque réel. Et il peut en aller de même avec une substance qui s’avère cancérigène en labo, mais à laquelle, en pratique, les gens ne sont pas assez exposés pour que cela porte à conséquence.

Cela dit, il est vrai, comme le note Le Monde, que le passage sur l’absence d’effet cancérigène sur les mammifères, sauf peut-être les souris quand les expérimentateurs tartinent vraiment épais de Round-Up, jure avec la conclusion du CIRC voulant que l’on ait des «preuves suffisantes» de la carcinogénicité du glyphosate chez les animaux. Il semble que, comme pour l’évaluation de l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui avait contredit (pour vrai et de front) le CIRC l’automne dernier en concluant qu’il était «improbable» que le glyphosate cause le cancer, la différence viendrait en partie de ce que le comité de l’OMS et de la FAO a utilisé des données non publiées, alors que le CIRC se refuse à faire une telle chose.

Sur ce point de méthode, il faut donner entièrement raison au CIRC. L’objectif de ces rapports est de guider les pouvoirs publics. Je veux bien croire que l’EFSA et le JMPR sont des sources scientifiquement très solides, et je suis même prêt à présumer que ces fameuses données non publiées sont des travaux de bonne qualité qui trouveront éventuellement leur chemin dans la littérature savante. Mais il reste que, dans une démocratie du moins, ce genre de conseils doit impliquer la grande transparence possible, faute de quoi il sera difficile pour les autorités de s’appuyer dessus. Aucune direction de santé publique dans le monde peut regarder son public dans les yeux et lui dire : «Oui, bon, ça repose sur des données que nous n’avons pas pu examiner, mais on sait que c’est fiable quand même, parce que… ben on le sait, c’est tout.» Ce n’est pas comme si c’était compliqué, pourtant…

Sur le fond, cependant, force est de constater que, pour l’instant — avant de me lancer des tomates, relisez ces mots : pour l’instant —, le CIRC commence à être un peu isolé. La publication de sa nouvelle classification, à l’automne 2015, avait déclenché quelques froncements de sourcils au sein de la communauté scientifique. Or en plus de l’EFSA et, possiblement, du JMPR, l’Agence environnementale américaine (EPA, oui oui je sais, c’est le dernier acronyme de ce billet, promis) a publié récemment son appréciation des travaux du CIRC sur le glyphosate. Et ses conclusions sont un brin troublantes, pour dire le moins.

«L’inclusion (par le CIRC, ndlr) de résultats positifs (i.e. qui soutenaient le lien glyphosate-cancer, ndlr) malgré leurs limitations connues, l’absence de résultats positifs reproductibles et l’omission de résultats négatifs obtenus par des études solides peuvent avoir eu une influence significative sur les conclusions du CIRC», lit-on dans le document.

L’EPA souligne, entre autres points, que là où le CIRC voit une «preuve suffisante» de carcinogénicité chez les animaux, il n’y a en fait aucune relation dose-effet dans les résultats positifs rapportés, et que si le glyphosate causait bien le cancer, on aurait dû le voir dans de nombreuses autres expériences (négatives) où les doses furent plus élevées. En outre, la plupart des études sur les humains citées par le CIRC n’ont que quelques dizaines de cas de gens exposés au glyphosate. Et la seule grande cohorte (54 000 agriculteurs américains) étudiée pour documenter ce genre de question n’a pas trouvé d’excès de cancer chez les travailleurs exposés au glyphosate — encore que cette étude-là aussi avait ses limites, il faut le noter.

Bref, on ne donnera certainement pas tort tout de suite au CIRC. C’est une organisation trop crédible, trop sérieuse pour cela. Si ses chercheurs concluent que le glyphosate est cancérigène, on doit présumer qu’ils ont des motifs raisonnables de le faire — même s’il s’agit d’un risque de la catégorie «tigre en cage», disons. Mais il commence à y avoir trop d’autres organisations sérieuses qui remettent ses résultats en question pour ne pas avoir, à tout le moins, un bon petit doute.

L’avenir dira de quel côté pencheront les réévaluations plus poussées qu’ont entamées récemment l’EPA et Santé Canada sur le glyphosate.

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Lundi 2 mai 2016 | Mise en ligne à 16h26 | Commenter Commentaires (47)

Interdire la naturopathie aux moins de 18 ans ?

La semaine dernière, les parents du petit Ezekiel Stephan ont été reconnus coupables de n’avoir pas fourni à leur fils les choses et soins essentiels à sa vie. Le bambin de 19 mois est décédé cet hiver d’une méningite après que ses parents, par ailleurs aimants et attentionnés, de ce que l’on en sait, eurent tenté de le soigner avec des remèdes «naturels».

La maladie a duré deux semaines au cours desquelles les parents n’ont jamais amené leur enfant très souffrant voir un médecin — sauf à la toute fin, mais il était trop tard. Ils avaient plutôt consulté une naturopathe, qui a posé le mauvais diagnostic et/ou cru à tort qu’elle avait les compétences et les remèdes pour guérir le petit.

J’ignore, bien franchement, s’il est vraiment approprié de condamner des parents qui ont déjà subi le pire des châtiments imaginables. Même si ce sont leurs mauvaises décisions qui sont en cause. Mais bon, pour l’avenir, pour éviter que cela se reproduise, je profite de l’occasion pour vous recommander la lecture de ce billet de blogue de Britt Marie Hermes et de cette entrevue qu’elle a accordée à la CBC.

Britt Marie Hermes est un cas particulièrement intéressant, parce qu’elle est elle-même une ancienne naturopathe qui, après avoir suivi une «formation» de naturopathe et pratiqué pendant quelques années, a fini par se rendre compte que ses prescriptions d’homéopathie et de remèdes de grand-mère ne soignaient pas grand-chose. Et au bout d’un cheminement que l’on devine pénible et humiliant, elle a fini par abandonner complètement la naturopathie pour retourner aux études — en recherche biomédicale.

Bref, elle a vu cette discipline de l’intérieur, a constaté que ses traitements n’avaient aucun fondement scientifique — hormis certaines herbes traditionnellement utilisées dans telle ou telle culture, sans doute, mais les naturopathes offrent aussi beaucoup de thérapies pas mal plus… flyées, pour rester poli — et est bien placée pour en parler.

Sa première recommandation, dans la foulée du décès d’Ezekiel Stephan, est d’interdire aux naturopathes de prendre des patients de moins de 18 ans, parce que la formation en «naturopathie pédiatrique» est très déficiente.

«La formation [en naturopathie pédiatrique] que j’ai suivie consistait à voir des patients environ 25 heures par semaine, et la plupart de mes patients étaient des enfants, mais pas tous, a témoigné Mme Hermes à CBC. Pour qu’un naturopathe puisse dire qu’il a fait sa résidence en pédiatrie, environ 65 % des cas qu’il prend en charge doivent être des enfants de moins de 18 ans. Mais c’est une formation qui est trop générique, pas assez spécifique. Pour un vrai médecin, la formation implique est encadrée par des hôpitaux et des universités pour s’assurer que les médecins voient des enfants qui ont des problèmes de santé bien précis, alors que ma formation pédiatrique consistait simplement à voir n’importe quel enfant qui entrait dans mon bureau.»

Et tant pis si cela n’implique pas d’enfant atteint d’une sévère méningite, comme le petit Ezekiel. Pour tout dire, ce genre de formation «au petit bonheur le patient» amène rarement à voir des cas graves, dit Mme Hermes, parce que les gens qui consultent des naturopathes sont généralement atteints de maux bénins — les «inquiets sains», comme elle les appelle.

En outre, raconte-t-elle, la formation de base des naturopathes ne comprend aucun cas réel, uniquement des cas imaginaires pour lesquels les étudiants apprennent/s’endoctrinent à prescrire divers produits «naturels».

Pas jo-jo…

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