Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Vendredi 27 février 2015 | Mise en ligne à 10h49 | Commenter Commentaires (32)

Les «vendredis légers» : ai-je un corps, ou suis-je un corps ?

Preuve que la science avance et que le Progrès avec un P majuscule nous mène d’un pas inexorable vers la Connaissance avec un grand C, nous avons maintenant de nouveaux éléments de réponse à cette vieille question qui taraude la philosophie depuis si longtemps : ai-je un corps, ou suis-je un corps ? La nouvelle date d’il y a deux jours, mais j’ai attendu qu’on soit vendredi avant de vous en parler afin de vous donner toute la fin de semaine pour méditer là-dessus.

De rien…

Tout est écrit ici, dans un article paru dans le New Scientist décrivant un projet de recherche en chirurgie qui consistera à «transplanter une tête» — opération qui a longtemps été considérée comme impossible, mais il semble que l’on soit désormais capable, ou sur le point de l’être, de «rebrancher» la moelle épinière et d’éviter le rejet de la greffe. Attention, ici, le titre de l’article peut porter à confusion. Quand on lit «La première transplantation d’une tête humaine pourrait survenir dans deux ans», on est porté à croire que l’on est un corps. Si c’est la tête qui est transplantée et le corps qui reçoît la greffe, alors c’est logiquement le corps qui est l’entité fondamentale, vous me suivez ?

Mais quand on y réfléchit un peu (avec la tête, hein, pas avec les pieds), on se dit alors que lorsque le patient (les patients ?) va se réveiller, la conscience, les souvenirs, l’identité seront ceux de la tête. L’impression du patient devrait donc être celle de quelqu’un qui se réveille avec un nouveau corps, et non d’un ancien corps qui se réveille avec une nouvelle caboche. De là, on déduit que l’on possède un corps.

Or, quand on lit le détail de l’opération, on apprend que la procédure «implique de refroidir la tête du receveur et le corps du donneur afin d’allonger la survie de leurs cellules, privées d’oxygène». Et voilà : c’est la tête qui reçoît, et le corps qui est greffé. Alors forcément, on a un corps.

Affaire classée.

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Mercredi 25 février 2015 | Mise en ligne à 11h41 | Commenter Commentaires (18)

Faire le marketing d’une… maladie ?

Captivant, fascinant, hypnotisant papier qui vient de paraître sur le site du New York Times au sujet des efforts d’une grosse compagnie pharmaceutique, Shire, pour faire le marketing non pas d’un médicament (du moins, pas directement), mais d’une maladie.

Shire se spécialise dans les médicaments contre le trouble du déficit de l’attention et de l’hyperactivité (TDAH) ; c’est d’ailleurs elle qui fabrique le fameux Adderall, de la famille des amphétamines. Elle vend également une autre pilule efficace contre le TDAH, le Vyvanse, une autre sorte d’amphétamine, depuis plusieurs années. Or il s’est avéré par la suite que le Vyvanse peut également aider à contrôler le trouble de l’hyperphagie — qui consiste à manger souvent de manière abusive, mais sans se «punir» par la suite (en se faisant vomir, en se sur-entraînant, etc), ce qui distingue le problème de la boulimie.

Shire ayant récemment obtenu l’aval des autorités américaines pour faire la promotion du Vyvanse contre le trouble de l’hyperphagie — ce qui n’est pas le cas au Canada, du moins pour l’instant —, la compagnie s’est mise à promouvoir… la maladie. L’ex-joueuse de tennis Monica Seles, qui en est atteint, a fait plusieurs apparitions médiatiques pour parler de son combat contre ce problème… et a reçu des cachets de Shire pour ce faire. L’entreprise a également mis sur pied un site web sur la maladie (qui ne parle nulle part du Vyvanse, mais conseille aux patients de «magasiner» les médecins afin d’en trouver un qui signera le diagnostic) et finance des associations de patients, qui répandent la «bonne nouvelle» sur les réseaux sociaux.

Remarquez, rien de tout cela n’est nécessairement condamnable. L’appui financier d’une entreprise privée, s’il doit être dévoilé et s’il vient mettre un astérisque au bout des témoignages, n’implique pas nécessairement de mauvaise foi — même si c’est souvent ce que l’on soupçonne d’emblée. Il n’est pas déraisonnable de présumer que Mme Seles et les groupes de patients veulent sincèrement aider d’autres gens atteints du syndrome, et que la compagnie a simplement cherché (et trouvé) des célébrités/experts/groupes d’entraide qui tenaient déjà un discours qui faisait son affaire. Un peu comme Ciment Lafarge avait trouvé des alliés objectifs chez les groupes environnementaux opposés à la construction d’une nouvelle cimenterie en Gaspésie.

Mais cela reste inquiétant aux yeux de scientifiques cités par le NYT, notamment parce que Shire a déjà déployé le même genre de tactique pour mousser le TDAH par le passé — et que le nombre de diagnostics (et de prescriptions abusives) a explosé depuis. Sur ce point, je ne suis pas sûr du tout qu’il faille y voir entièrement, ni même principalement une manigance de BigPharma. Disons qu’on vit dans une société où les parents (en moyenne, s’entend) n’encadrent pas autant les enfants qu’avant et, en même temps, ont plus de mal à endurer le bruit et le désordre qui viennent avec la marmaille. Le terreau était pas mal fertile, mettons.

Mais Shire a déjà enfreint les règles de publicités pour ses médicaments dans le passé (ça lui a d’ailleurs coûté 56 millions $ l’automne dernier), et que le Vyvanse est connu pour créer une addiction. Quand on sait cela, on est content de voir les ficelles que l’article du Times met en lumière…

Et le plus malheureux, en tout ceci, est peut-être que pour ce genre de problèmes, la thérapie est souvent plus efficace que la médication, mais qu’elle n’a pas (du tout) les mêmes moyens de se faire valoir.

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Mardi 24 février 2015 | Mise en ligne à 11h30 | Commenter Commentaires (42)

Tournage de la scène «Fluoration de l’eau», prise 2793…

Aahhh… Le débat sur la fluoration de l’eau… On s’en ennuyait, hein ? Tel un zombie qui s’est fait passer sur le corps environ 54 fois par un train d’évidences scientifiques, il s’obstine à se relever après chaque laminage, la dernière en date étant la gracieuseté d’un trio de chercheurs anglais qui, dans une étude publiée dans le Journal of Epidemiology and Community Health, vient de faire un lien entre la concentration de fluorure dans l’eau potable et l’hypothyroïdie. Mon collègue de La Presse Charles Côté fait un bref compte-rendu des résultats ici. Et l’étude complète est disponible ici. Voyons voir…

L’hypothyroïdie, comme son nom l’indique, est une maladie marquée par une glande thyroïde plus ou moins «paresseuse». Elle provoque une série de symptômes, dont des battements cardiaques lents et faibles, une hypersensibilité au froid, de la fatigue et du goitre (une glande thyroïde de taille anormalement forte), notamment.

Pour voir s’il y avait un lien entre la prévalence d’hypothyroïdie et la fluoration de l’eau, trois chercheurs de l’Université Kent ont examiné les registres de près de 8000 cabinets de médecins de famille du Royaume-Uni (pour l’année 2013), qu’ils ont couplés à des données sur les concentrations de fluorure dans l’eau (pour 2012) afin d’établir si les cliniques situées dans les villes qui ajoutent du fluorure dans leur eau potable (environ 10 % de la population britannique) rapportent davantage d’hypothyroïdie que les autres. Ils ont ensuite répété l’exercice pour comparer uniquement la région des West Midlands (avec fluorure) et celle de Manchester, qu’ils considèrent comme plus comparables — mais sans expliquer pourquoi.

Et leurs résultats montrent plus de cas d’hypothyroïdie dans les secteurs fluorurés qu’ailleurs. L’écart est même du simple au double entre les West Midlands et la région de Manchester.

Vendons tout de suite le punch : ces résultats contredisent le reste de la littérature scientifique sur les effets (ou plutôt, l’absence d’effets) du fluorure sur la thyroïde. En 2011, le Comité de l’UE sur la santé et les risques environnementaux concluait ceci (p. 18 sur 59) à ce sujet : «A systematic evaluation of the human studies does not suggest a potential thyroid effect at realistic exposures to fluoride. The absence of thyroid effects in rodents after long-term fluoride administration and the much higher sensitivity of rodents to changes in thyroid related endocrinology as compared with humans do not support a role for fluoride induced thyroid perturbations in humans.»

En clair (et en français) : les études humaines n’ont trouvé aucun signe suggérant que le fluorure cause des problèmes de la thyroïde. Même les études à long terme sur des rats, qui sont pourtant plus sujets à ces problèmes, n’ont pas trouvé de lien. Affaire classée, bref.

Alors, pourquoi faudrait-il croire la dernière étude ? Bien franchement, il n’y a pas vraiment de raison de le faire, mais si on cherche un peu, on peut quand même lui trouver certaines forces. D’abord, ses trois auteurs sont d’authentiques chercheurs travaillant au Centre d’étude sur les services de santé de l’Université Kent. Des gens a priori très sérieux, quoi. Et l’étude a été publiée dans une revue scientifique à la réputation solide — le JE&CH est une publication rattachée au British Medical Journal. Bien sûr, ce n’est pas là une «force» extraordinaire. Ce n’est même rien de plus qu’un strict minimum, mais… mais on parle ici du débat sur la fluoration de l’eau, dans lequel les études citées par les «antis» proviennent très souvent d’obscures revues de complaisance. Alors ne chipotons pas trop, OK ?

Maintenant, poursuivons un peu notre «critique des sources» et demandons-nous qui sont ces trois auteurs. L’une d’elle, Sarah Spencer, est une géographe dont c’est apparemment la première publication savante. Un autre, David Lowery, en compte une quinzaine, mais il s’agit d’un psychologue dont le champ d’expertise est très clairement… la démence. Et le premier signataire, Stephen Peckham, est quant à lui un analyste de politiques publiques en santé. Aussi connu comme un des leaders des milieux anti-fluor britanniques. Qui fut chairman du groupe Hampshire Against Fluoridation. Et qui n’en est évidemment pas à sa première étude dont les conclusions sont défavorables au fluorure, mais ses précédentes n’ont apparemment pas toutes été publiées dans des revues respectables.

Rien de tout cela n’est une faute grave en soi, remarquez. Mais disons que du point de vue de la crédibilité et de la pertinence des expertises, ça commence à être assez cute, hein ?

Un mot, rapidement, sur la méthodologie : à vue de nez, c’est un peu bordélique. La section «methods» du papier annonce que deux mesures d’exposition au fluorure ont été utilisées, soit les taux de fluorure moyens et les maximums enregistrés. Or on ne trouve pas la moindre trace des moyennes dans la section «résultats», qui ne fait état que des maxima — et comme les raisons de cette absence ne sont expliquées nulle part dans le texte, cela devrait normalement provoquer le relèvement d’un sourcil circonspect chez le lecteur attentif moyen.

Et puis, il faut aussi noter que l’hypothyroïdie peut être causée par une assez longue liste de facteurs, dont Peckham et al. ne tiennent pas ou très peu compte dans leur étude.

Pas étonnant, donc, que certains des (vrais) experts qui l’ont lue ont fait remarquer aux auteurs qu’«il existait des méthodes épidémiologiques pas mal plus rigoureuses pour tester leur hypothèse».

Notons enfin de manière générale que Santé Canada, l’INSPQ et l’OMS, notamment, ont examiné la littérature scientifique sur la fluoruration de l’eau et la jugent sans danger et efficace pour prévenir la carie. Le Collège des médecins, l’Ordre des dentistes et l’Ordre des pharmaciens du Québec, de même que leurs équivalents dans plusieurs pays, ont adopté la même position.

Alors qui croire, hein, je vous le demande : un consensus scientifique appuyé par des décennies de recherche, ou trois auteurs marginaux et hors de leurs champs d’expertise ?

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