Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Lundi 22 septembre 2014 | Mise en ligne à 10h56 | Commenter Commentaires (37)

Qui a peur du bacon ?

(Image : archives Le Soleil)

(Image : archives Le Soleil)

Au rayon des grands dogmes, celui-ci trône depuis si longtemps qu’il semble inattaquable, presque éternel : les gras saturés, que l’on retrouve surtout dans la viande, font augmenter les quantités de «mauvais cholestérol» dans le sang, et par conséquent accroissent les risques de problèmes cardiaques. Tout le monde le sait, pour l’avoir lu et entendu des centaines de fois, ici et là. C’est écrit noir sur blanc sur le site de Santé Canada, et bien des études semblent le confirmer. Alors forcément, quand on mesure les quantités de gras saturé que les gens ingèrent pendant des années, on doit bien voir un surplus de maladies du cœur chez ceux qui en mangent le plus, non ?

Eh bien non, justement. C’est, a priori, une conclusion illogique, invraisemblable, obligatoirement erronée, mais c’est pourtant bien celle à laquelle sont arrivées deux grandes méta-analyses récentes (l’une de cette année, l’autre de 2010), regroupant chacune des centaines de milliers de cas. Que l’on examine la chose sous l’angle des infarctus, des maladies cardiaques plus généralement, ou des maladies coronariennes, les données disent toutes la même chose : non, le gras saturé ne fait pas augmenter le risque, et il est bien possible que l’on doive éventuellement revoir certaines lignes directrices en nutrition.

Ceux que cela intéresse trouveront plus de détails dans mon papier paru hier dans Le Soleil. Essentiellement, nous sommes ici devant un cas où les connaissances se sont raffinées avec le temps, et où ce qui semblait bien appuyé par les données a fini par se révéler en bonne partie faux.

Ça arrive, c’est normal. Mais malheureusement, quand survient un cas comme celui-là, on entend souvent des gens en déduire abusivement que c’est la preuve que l’on ne sait rien, dans le fond, que les lignes directrices changent continuellement et qu’on ne peut se fier à aucune d’elles et que, par conséquent, elles ne valent rien. I beg to differ, comme disent nos voisins. Il ne faut pas perdre de vue que les recommandations des nutritionnistes et des autorités sanitaires sont fondées sur les meilleures connaissances disponibles — soit, ce n’est apparemment plus le cas pour celles sur le gras saturé, mais on peut penser que ce n’est qu’une question de temps. Et que s’il est vrai que ces «meilleures connaissances disponibles» peuvent changer (j’insiste : «peuvent», pas «vont» changer) dans l’avenir, il n’est pas déraisonnable de s’y fier.

Bien au contraire, elles sont notre pari le plus sûr, celles qui ont le plus de chance d’être encore vraies dans 20 ou 30 ans.

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Mercredi 17 septembre 2014 | Mise en ligne à 11h05 | Commenter Commentaires (9)

Vaccin contre Ebola : pas demain la veille…

On a beaucoup parlé de la mise au point prochaine d’un vaccin contre Ebola, et même de deux vaccins différents, ainsi que des résultats prometteurs d’un sérum expérimental que les pays d’Afrique de l’Ouest réclament. Tout cela est très bien, il est évident que la découverte d’un vaccin et/ou d’un traitement efficace est un progrès. Mais toute cette attention sur la recherche de pointe laisse dans l’ombre une grosse, grosse partie de l’équation : même si un vaccin était disponible dès maintenant, on serait incapable de le produire en quantité suffisante pour lutter un tant soit peu efficacement contre l’épidémie, et il faudra vraisemblablement un sacré bout de temps pour amener la production à des niveaux signifiants, lit-on dans ce papier en forme de douche froide paru sur le site de Science.

Essentiellement, y lit-on, le virus Ebola ne s’avère pas particulièrement difficile à prévenir avec un vaccin, a priori. Les résultats d’expériences sur des animaux montrent en effet qu’une réponse immunitaire assez modeste à un vaccin suffit à prémunir contre la maladie.

Le vaccin le plus avancé est celui de GlaxoSmithKline, qui a entamé une première phase d’essais cliniques sur des humains au début du mois. La pharmaceutique a promis d’en livrer 10 000 doses d’ici la fin de l’année, mais il en faudrait littéralement des centaines de milliers pour commencer à voir un effet sur l’épidémie. Et ça, a dit Ripley Ballou, qui dirige le programme Ebola chez GSK, ça «prendrait environ un an et demi, à l’échelle à laquelle on travaille présentement».

La compagnie américaine NewLink Genetics a elle aussi un vaccin qui vient d’entrer en phase 1, et une autre entreprise américaine, Profectus Bioscience, devrait avoir un vaccin prêt pour des essais humains en juin prochain. Mais la première n’a que 1500 doses disponibles en ce moment, et la seconde prévoit pour l’instant n’en produire que 5000.

Tout ce beau monde semble se heurter au même goulot : avant de se lancer dans une production à grande échelle, les compagnies privées veulent avoir l’assurance raisonnable qu’elles auront un marché — c’est-à-dire non seulement une demande, bien évidemment existante dans ce cas-ci, mais encore des clients capables de payer, ce qui est moins évident dans des pays aussi pauvres que ceux qui sont frappés par Ebola. GSK dit attendre depuis mars des nouvelles de l’Organisation mondiale de la santé à ce sujet.

Remarquez, on peut certainement comprendre l’OMS d’hésiter à commander/financer la production et l’administration à grande échelle d’un vaccin qui, ne l’oublions pas, n’a pas encore été testé convenablement sur des humains. Il y aurait là-dedans des problèmes manifestes d’éthique et des risques de santé publique qui refroidiraient n’importe quelle organisation sanitaire.

Mais ce que cela signifie, c’est qu’il faudra  encore attendre plusieurs semaines, voire une couple de mois, avant d’avoir un vaccin dûment homologué, et qu’il faudra ensuite vraisemblablement attendre encore plus longtemps avant de le produire à des niveaux, disons, «non insignifiants». Pendant ce temps, le nombre de personnes infectées double tous les 35 jours — voire moins, puisqu’on est passé de 1975 cas à la mi-août à 3685 au 31 août — et le virus montre des signes de mutation qui pourraient (soulignons quand même le conditionnel, ici) l’amener à se transmettre plus facilement d’un humain à l’autre.

Jusqu’à maintenant, il semble que cela ne soit pas arrivé encore — les mutations surviennent aléatoirement et, dans le majorité des cas, produisent des mutants dysfonctionnels. Mais chaque mutation est comme un billet de loterie pour le virus, et plus l’épidémie durera, plus Ebola aura de chance de «trouver» une mutation ou une combinaison de mutations gagnante qui accroîtra sa transmission humain-humain.

Le temps presse, donc. En l’absence de vaccin, il demeure toujours possible d’endiguer ce genre d’épidémie, pour peu que l’on puisse détecter les malades assez tôt et les garder/soigner dans des endroits assez isolés. Cela a bien fonctionner lors d’éclosions précédentes. L’Afrique de l’Ouest, cependant, n’a même pas les moyens qu’il faut pour cela. Ses installations sont débordées, et les pays touchés manquent même de choses aussi élémentaires que de désinfectants.

Et cela, l’OMS et les ONG sur place le crient depuis déjà longtemps

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Mardi 9 septembre 2014 | Mise en ligne à 10h00 | Commenter Commentaires (6)

Les mathématiques d’Ebola

Quel est le taux de létalité du virus Ebola qui sévit en Afrique de l’Ouest depuis des mois ? Est-ce 39 %, comme en Sierra Leone ? Ou plutôt 64 %, comme en Guinée ? Et puis, bon sang, si ces deux pays sont aux prises avec une seule et même souche de la maladie (et c’est bien le cas), comment se fait-il qu’on y meurt à des rythmes aussi différents ?

La réponse à ces questions est brillamment expliquée dans ce papier qui vient de paraître sur le site de Science — et c’est essentiellement qu’il n’y a pas vraiment de bonne réponse ou, du moins, pas de parfaite. La manière la plus simple de procéder, et sans doute la plus intuitive, consiste à diviser le nombre de morts par le nombre total de cas répertoriés. C’est ce que l’Organisation mondiale de la santé fait ; en date de la dernière mise à jour de l’OMS, cela donne 1841 décès ÷ 3685 personnes infectées = 49,96 % de mortalité.

Mais voilà, cette méthode peut, selon le cas, surestimer ou sous-estimer pas mal le taux de décès. Dans le cas récent de la grippe porcine, par exemple, on se souvient que les premières statistiques de mortalité, provenant du Mexique, se sont avérées fortement exagérées du fait qu’elles ne tenaient compte que des malades qui se rendaient à l’hôpital, ignorant par le fait même les cas les plus bénins. Pour Ebola, cependant, il semble que ce soit l’inverse : cette formule sous-estime la létalité parce que le nombre total de patients inclut ceux qui n’ont été infectés que tout récemment et qui vont mourir. Comme ce n’est pas encore arrivé, on les compte dans le total au même titre que les survivants, mais cela revient essentiellement à présumer qu’ils vont tous survivre, ce qui est bien sûr faux. Cet effet statistique est particulièrement grand quand, comme maintenant, une épidémie se répand rapidement ; le nombre de «nouveaux patients pas encore décédés» est alors proportionnellement plus grand.

Une façon de contourner ce problème est de s’en tenir aux cas «fermés», c’est-à-dire ne compter que les décès et les patients qui ont été infectés mais qui ont «officiellement» survécu — l’hôpital leur a donné congé. En calculant de cette manière, Ebola n’a pas plus un taux de mortalité de 39 % en Sierra Leone, mais bien de 61  % (426 décès pour 268 rémissions).

Mais voilà, cette méthode-là aussi a ses défauts, qui sont essentiellement l’inverse de ce que nous venons de voir. Puisque les survivants séjournent en moyenne plus longtemps à l’hôpital que ceux qui succombent, cette formule risque de surestimer la mortalité. Sans doute pas par des marges aussi grandes, mais quand même.

Alors une autre manière de s’y prendre est d’observer un groupe de patients infectés à peu près en même temps, puis d’attendre assez longtemps pour qu’ils aient tous guéri ou succombé. Ainsi, une étude très récente parue dans Science où le génome du virus a été séquencé donne une occasion de calculer le taux de létalité d’Ebola de cette façon. Les virus étudiés ont été prélevés sur 77 patients qui ont tous été admis dans des hôpitaux de Sierra Leone entre la fin de mai et la mi-juin. Du nombre, seulement 23 ont survécu, ce qui donne une issue fatale dans 70 % des cas.

Mais cela reste un échantillon relativement petit, et même cette manière de procéder peut échapper des malades, et donc être biaisée. Si les cas sont trop bénins, comme on l’a vu avec la grippe A(H1N1), alors la mortalité est surestimée ; mais si la maladie est vraiment foudroyante, alors des gens peuvent en mourir avant de se rendre à l’hôpital (ce qui peut certainement arriver dans des coins reculés d’Afrique), et ne sont pas comptabilisés.

P.S. J’en profite pour vous signaler que le magazine Science a rendu toutes ses publications sur Ebola libres d’accès sur une page spéciale, dans le but d’aider la recherche. La mine d’informations qu’on y trouve, vraiment, vaut le détour.

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