Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Vendredi 17 avril 2015 | Mise en ligne à 10h33 | Commenter Commentaires (13)

Essais cliniques : l’OMS demande plus de transparence

La nouvelle est passée complètement inaperçue cette semaine, du moins dans la presse francophone, mais elle vaut la peine d’être soulignée : l’Organisation mondiale de la santé a pris position en faveur de la divulgation obligatoire de tous les essais cliniques, présents, passés et à venir. Elle joint ainsi sa voix, du moins en partie, à la campagne All Trials, qui milite depuis plusieurs années pour une plus grande transparence en recherche médicale.

Quand des pharmaceutiques veulent mettre sur le marché de nouveaux médicaments ou des vaccins, elles doivent en démontrer à la fois qu’ils fonctionnent et qu’ils sont sans danger. Les premiers essais se font sur des animaux, puis sur de petits groupes d’humains, puis, si tout s’est bien passé, sur plusieurs centaines de sujets humains. Or, rien ne contraint un laboratoire à rendre public ses résultats, et les revues savantes rechignent souvent à publier des résultats négatifs (des traitements qui n’ont pas fonctionné). Diverses études ont démontré que, selon le domaine, entre le tiers et les deux tiers des résultats ne sont jamais rendus publics, ce qui introduit un biais dans la littérature scientifique accessible aux soignants et aux autorités sanitaires.

Le Tamiflu est un des plus beaux exemples de ce biais — et du fait, notons-le, qu’il ne faut pas non plus en exagérer l’ampleur. Pendant des années, la communauté médicale a dû se contenter de juger de son efficacité sur la base d’environ la moitié seulement des essais cliniques qu’avait menés son fabricant, Roche, parce que l’entreprise refusait de divulguer l’autre moitié. Les données disponibles montraient que le Tamiflu raccourcissait les symptômes de la grippe d’environ 1 à 1,5 jour, mais sous la pression, Roche a fini par céder, et l’on a alors appris qu’en tenant compte de tous les essais cliniques, le médicament ne réduisait la durée des symptômes que de 17 heures en moyenne. L’effet était là, il était bien réel — et ajoutons ici que le Tamiflu est également connu pour prévenir les complications de l’influenza chez les patients les plus vulnérables —, mais il était exagéré par le fait que seuls les résultats les plus favorables avaient été publiés.

Au risque de répéter ce que j’ai déjà dit plusieurs fois ici : même si les pharmaceutiques ne sont pas le Grand Satan que l’on dépeint trop souvent, il demeure parfaitement aberrant que l’on laisse des entreprises qui sont en conflit d’intérêts jusqu’aux oreilles décider de divulguer ou non des résultats d’essais cliniques. D’autant plus que ce biais est amplifié par la difficulté de faire publier des résultats négatifs.

La position de l’OMS vient ajouter au momentum de cette cause, et l’on doit s’en réjouir. Ce n’est pas suffisant au goût de tous, et il faut rappeler que même quand elles sont obligées de diffuser leurs résultats, les labos privés ne le font pas toujours, mais cela reste un (autre) petit pas dans la bonne direction.

Lire les commentaires (13)  |  Commenter cet article






Vendredi 3 avril 2015 | Mise en ligne à 11h46 | Commenter Commentaires (17)

Un peu de poivre sur votre placenta, madame ?

C’est une bien drôle d’époque que la nôtre. La science est bien loin d’être parfaite, des tonnes de choses nous échappent encore, mais cela reste une évidence que l’on n’a jamais aussi bien (ou moins mal) compris le monde qui nous entoure et la biologie humaine que maintenant. On n’a jamais autant profité des bienfaits de toutes ces connaissances qu’aujourd’hui. Et pourtant, il n’y a probablement jamais eu autant de gens pour adhérer au raisonnement douteux voulant que si les animaux sauvage font quelque chose, ou si une pratique remonte à l’Antiquité, époque où l’on ne comprenait franchement pas grand-chose, alors ce doit être excellent pour la santé.

Un des plus beaux exemples de ce courant de pensée «naturelle» est sans doute la placentophagie, cette pratique qui consiste à manger son placenta après l’accouchement. La pratique est en pleine croissance aux États-Unis (et ici aussi, apparemment). Ses tenant(e)s soutiennent que c’est naturel, donc forcément bénéfique, puisque la plupart des autres mammifères le font — ce qui est vrai, remarquez, mais logiquement pas une raison pour le faire nous aussi. Une petite madame qui transforme des placentas en gélules disait récemment à La Presse qu’en Chine, c’est une tradition qui perdure «depuis 5000 ans», et qu’elle a «des textes chinois» anciens qui disent que c’est bon pour la nouvelle maman…

En fait, il semble que ce soit marginal même en Chine, où seulement 10 % des femmes repartiraient avec leur placenta — et encore, on ne sait pas si c’est plus ou moins qu’avant. À vrai dire, des études ont montré que la placentophagie n’est pratiquée dans à peu près aucune culture humaine, ou alors très exceptionnellement. On ne sait pas trop pourquoi les animaux le font, ni pourquoi Homo sapiens préfère s’en passer (voir à cet égard ce texte très intéressant) — encore que mes goûts d’Occidental moderne me suggèrent que c’est simplement parce que c’est répugnant, mais bon…

Ce qui est clair, c’est que l’on n’a aucune preuve permettant de croire que la pratique est bénéfique, lit-on dans cette entrevue avec une professeur d’obstétrique publiée hier sur le site du Scientific American. Il est même possible que des risques y soient associés car le placenta filtre les toxines et peut contenir des bactéries, mais ça aussi, on l’ignore, parce que très, très peu de recherche s’est faite sur la question. A priori, dit-elle, si la placentophagie a des bienfaits, il faut manger la «chose» crue, car la cuisson risque fort de détruire les protéines et hormones qui, peut-être, aident la mère en post-partum. Mais c’est aussi cru que les risques, s’ils existent eux aussi, seraient les plus élevés…

Enfin, c’est assurément un filon que la science devra creuser au plus tôt, car la pratique gagne des adeptes, mais le fait que tant de gens refusent d’attendre les preuves scientifiques et se lancent dans l’aventure sur la seule foi de textes anciens et/ou du comportement d’animaux sauvages est symptomatique d’une époque qui ne sait manifestement plus trop à quel saint se vouer. Symptomatique, et un brin ironique aussi, puisque les adeptes du «c’est naturel, donc c’est bon» sont souvent les mêmes qui accusent Big Pharma et Big Ag de nous prendre pour des cobayes. Go figure

Enfin, pour un bon tour d’horizon des études citées par les sites qui font la promotion de la placentophagie, on se reportera à l’excellent blogue Science Based Medicine. Une seule de ces études concerne directement la question des bienfaits qu’il y aurait à manger son placenta, et encore il s’agit d’un vieil article des années 50 considéré comme pas très rigoureux. Le reste des études citées à l’appui de la plancentophagie concerne des tests faits sur des animaux, ou alors ne présente pas de données pertinentes, ou encore… ne concerne même pas cette pratique.

Lire les commentaires (17)  |  Commenter cet article






Jeudi 12 mars 2015 | Mise en ligne à 11h53 | Commenter Commentaires (106)

Vaut-il la peine de tester la sorcellerie ?

Vaut-il la peine de financer des essais cliniques sur l’homéopathie ou d’autres croyances s’apparentant plus ou moins à de la sorcellerie ? Le propre de la science n’est-il pas de tout tester, tout vérifier, quitte à se rendre jusqu’aux derniers tréfonds de l’invraisemblance ? Ou n’est-ce pas là un gaspillage de ressources (rares et précieuses en recherche) ? Après tout, vaut-il vraiment la peine de mesurer le taux de succès des prédictions de Jo-Jo Savard ?

On en a peu entendu parler ici, sans doute à cause de la «barrière linguistique», mais ce débat on ne peut plus pertinent fait rage depuis une couple de semaines dans le reste de l’Amérique où, dans la foulée d’une controverse à l’Université de Toronto, plusieurs chercheurs/médecins/pharmaciens ont dénoncé les sommes investies dans les essais cliniques sur l’homéopathie. Tout a commencé le mois dernier, quand l’institution de la Ville-Reine a annoncé qu’elle organisait une conférence en «santé des populations» qui… ne donnait la parole qu’à des naturopathes/homéopathes et autres partisans des «médecines alternatives». On apprit peu de temps après que la doyenne de la faculté de pharmacie de UofT, Heather Boon, participait à un essai clinique visant à mesurer l’effet allégué d’un traitement homéopathique sur des enfants atteints du trouble du déficit de l’attention et de l’hyperactivité.

Et ce n’était que les derniers items d’une liste assez longue, dont le pharmacien Scott Gavura (le «pharmachien» du Canada anglais), lui-même diplômé de UofT, se désole ici.

Cette semaine, sur l’excellent blogue Science-Base Medicine, le chirurgien-oncologue de l’Université Wayne (Michigan) David Gorski — l’un des critiques les plus opiniâtres des pseudosciences que je connaisse, le gars est littéralement infatigable — en rajoutait une couche. Le texte est long, en bonne partie parce que Dr Gorski y règle quelques comptes, alors je vous le résume (même si je vous en recommande quand même la lecture, tant pour la démonstration que pour les touches d’humour grinçant dont il est émaillé). Essentiellement, il y reprend un point qu’il défendait l’automne dernier dans un éditorial publié dans Trends in Molecular Medicine, c’est-à-dire : avant d’engouffrer de précieuses subventions de recherche dans un essai clinique (par définition très coûteux), il faut à tout le moins avoir des motifs raisonnables de croire que le traitement peut fonctionner. Il peut s’agir d’un mécanisme d’action que nos connaissances de la biologie humaine nous font supputer, d’observations plus anecdotiques, mais crédibles, d’un effet bénéfique, ou d’autres «bonnes raisons».

Or dans le cas de l’homéopathie, argue le professeur, on ne dispose de rien de la sorte. Au contraire, on a eu cette semaine la énième démonstration de son inefficacité, quand une analyse de plus de 200 études a conclu que l’homéopathie n’était «efficace pour aucune condition médicale». (Encore que j’amènerais ici, en toute malice, la nuance suivante : pour l’hypoglycémie, je suis sûr que les pilules de sucre peuvent être très efficaces.) Et puis, les prétentions de l’homéopathie entrent en contradiction avec des lois de la physique élémentaires et maintes fois démontrées. Le simple fait que les degrés de dilution totalement obscènes que les homéopathes prétendent atteindre sont inatteignables sans multiplier l’Univers observable (oui-oui : au grand complet) par des facteurs monstrueux — par exemple : 10320 — montre à quoi on a affaire : de la sorcellerie.

Pour cette raison, conclut Dr Gorski, faire des essais cliniques sur l’homéopathie, ou sur tout autre prétendu traitement qui ne ferait pas un minimum de sens, revient à un gaspillage de ressources.

Évidemment, le virulent blogueur s’est attiré les foudres de la communauté des médecines alternatives et même de certains de ses collègues, qui lui ont répondu que les conditions qu’il pose encarcaneraient la, l’empêcherait de sortir des sentiers battus. Ceux-ci ont peut-être un peu caricaturé sa pensée, mais le fait est que Dr Gorski y prête flanc (il n’est pas clair s’il plaide pour des conditions pour exclure des projets de recherche ou des conditions minimales que tous les essais devraient respecter) et qu’ils tiennent un point, je pense.

Dans l’absolu, Dr Gorski a pleinement raison : c’est et ce fut toujours du gaspillage que de tester l’homéopathie. On ne peut pas tester n’importe quoi, à l’aveuglette. Mais en pratique, qui pouvait vraiment prétendre que c’était inefficace avant d’avoir testé l’hypothèse pour vrai ? Et puis, sachant qu’une part appréciable de la population achetait ces pilules de sucre, pouvait-on vraiment ne pas les essayer en labo ?

La réponse me semble évidente : bien sûr qu’il fallait faire des essais cliniques sur l’homéopathie. C’était, dans le meilleur des cas, une «sacrée long shot», comme on dit, mais bon, il est normal qu’une partie de nos efforts de recherche soient dirigés par des mouvements sociologiques comme celui-là, ne serait-ce que pour les invalider, que pour en avoir le cœur net.

Cela étant dit, je pense tout de même que l’on devrait cesser de consacrer de l’argent à mesurer l’inexistence des effets de l’homéopathie. Mais pas parce que cela contredit des lois de la physiques — enfin, pas seulement à cause de cela —, puisqu’il arrive parfois que des hypothèses a priori loufoques s’avèrent plus straight qu’on le pensait. C’est rare, mais cela arrive.

Non, s’il faut cesser les essais cliniques sur l’homéopathie, c’est surtout parce qu’on a déjà abondamment testé cette «discipline» et que les résultats sont déjà on ne peut plus clairs. Comme le résume si bien le chimiste de McGill Joe Schwarcz, «pourquoi encore un autre» essai qui ne dira rien de plus que ce que des centaines d’études ont déjà très bien documenté ? S’il ne faut pas avoir peur de sortir des sentiers battus, il vient aussi un moment où il faut accepter les données comme elles sont. Et s’il n’y a rien de mal à ce que des projets de recherche soient aiguillés par des préoccupations populaires, je crois également, comme M. Schwarcz, qu’il peut y avoir un effet pervers à multiplier les essais cliniques, qui peuvent donner une apparence de crédibilité à l’homéopathie. De la même façon qu’en multipliant les études sur la soi-disant nocivité des ondes radio, malgré des décennies de recherche démontrant leur innocuité, on peut créer un doute dans l’esprit des gens.

À force de fouetter un cheval mort, les passants peuvent finir par se demander s’il n’est pas encore vivant.

Lire les commentaires (106)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    octobre 2010
    D L Ma Me J V S
    « sept   nov »
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    24252627282930
    31  
  • Archives

  • publicité