Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Médecine’

Lundi 8 février 2016 | Mise en ligne à 10h01 | Commenter Commentaires (22)

Zika : 70 ans dans l’angle mort de la médecine

Ædes ægypti, un des moustiques qui transmettent le virus Zika. (Photo : CDC, WikiCommons)

Ædes ægypti, un des moustiques qui transmettent le virus Zika. (Photo : CDC, WikiCommons)

La question me taraudait depuis un certain temps : si le virus Zika est connu de la science depuis 1947 et, surtout, s’il est endémique à l’Afrique équatoriale et l’Asie du Sud et que l’on peut supposer qu’il se transmet couramment là-bas, alors pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à l’an dernier pour que l’on finisse par se rendre compte que le microbe pouvait avoir des complications neurologiques graves ? Comment Zika a-t-il pu causer des cas de microcéphalie et de syndrome de Guillain-Barré — complication rare lors de laquelle le système immunitaire commence à s’attaquer au système nerveux, avec des conséquences pouvant aller jusqu’à la paralysie et la mort — sous le nez de la médecine pendant 70 ans ?

La première hypothèse qui m’est venue à l’esprit est cette vieille blague de diplomate cynique : «Contrairement à la Russie, dont la situation est grave, mais pas désespérée, la situation de l’Afrique, elle, est désespérée mais pas grave.» Bref, quand une maladie touche principalement l’Afrique ou une autre partie du Tiers-Monde, il est (ou était, jusqu’à l’épidémie d’Ebola) très difficile d’obtenir des fonds de recherche pour l’étudier en Occident. Et comme c’est là que le gros de la recherche médicale est réalisée, autant dire que Zika n’a presque pas été étudié depuis sa découverte.

Cette hypothèse explique sans doute une partie du problème. Mais il y avait plus, me suis-je rendu compte en creusant la question. L’angle mort dans lequel Zika se trouvait était tel qu’il fallait vraiment une «tempête parfaite» pour l’en extirper. Cela prenait une population «naïve», jamais exposée au virus, parce qu’aux endroits où le virus est endémique, une bonne partie des gens sont immunisés, ce qui réduit beaucoup les taux de transmission, et donc le nombre des complications. Cette population devait vivre dans une zone où les moustiques responsables de la transmission peuvent survivre. Et elle devait être minimalement grande, parce que le Guillain-Barré et la microcéphalie sont des complications rares du Zika, qu’ils sont aussi causés par d’autres facteurs et qu’il faut donc beaucoup d’infections au Zika pour produire un surplus de cas significatif.

Ça prenait vraiment toutes ces conditions réunies pour que l’on «allume». D’ailleurs, lors de la première épidémie scientifiquement documentée, survenue dans l’île de Yap (Micronésie) en 2007, seulement 5000 personnes ont contracté le virus (comparé à 3 à 4 millions présentement en Amérique latine), si bien que cet article du New England Journal of Medicine qui décrit l’éclosion ne fait aucune mention de complications neurologiques. Zéro, niet nada…

Plus de détails sur cette «tempête parfaite» dans mon article paru ce week-end dans Le Soleil.

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Jeudi 4 février 2016 | Mise en ligne à 11h18 | Commenter Commentaires (4)

Transparence des essais cliniques: des nouvelles du front

Mine de rien, les derniers jours ont été passablement occupés sur le front des habitudes de publication — ou plutôt, de non-publication — des essais cliniques. Très occupés, même.

C’est un thème sur lequel on est plusieurs fois revenu ici parce que, bien qu’un peu austère, il est extrêmement important. Essentiellement, le problème dénoncé par plusieurs est que les compagnies qui mènent des essais cliniques sur de nouveaux médicaments ou traitements ne sont pas obligées de dévoiler tous leurs résultats. Elles peuvent en principe mener plusieurs fois la même expérience et choisir quelles tentatives elles publieront. Bien évidemment, cela les place en situation de parfait conflit d’intérêt, puisqu’on se figure sans mal qu’une entreprise préfère que ses produits aient les résultats les plus positifs possible. Je ne crois par que cela conduise à des fraudes systématiques (des traitements inefficaces présentés comme fonctionnant bien, et ce de manière répétitive par beaucoup de joueurs de l’industrie), je l’ai déjà dit et je le répète, mais cela peut certainement donner une poignée pour exagérer des résultats.

La dernier exemple en date est celui du «remède» contre la grippe Cold-FX, de la compagnie canadienne Afexa (détenue par la québécoise Valeant). Celle-ci a-t-on vu cette semaine dans des documents juridiques, aurait gardé secrets des résultats d’essais cliniques montrant que ses pilules ne valent guère mieux qu’un placebo pour guérir les virus du rhume et de la grippe quand ils sont déjà présents. C’est un peu triste, remarquez : pour une fois qu’un «produit de santé naturel» se soumet à une batterie de vrais essais cliniques (les critères de Santé Canada sont bien moindres pour ces produits-là que pour les vrais médicaments de Big Pharma), on lui aurait souhaité de bien réussir. Mais c’est un exemple, un autre, de la nécessité d’obliger tous ceux qui font des essais cliniques à rendre leurs données publiques — d’une manière ou d’une autre, je me satisferais personnellement d’un accès réservé à des chercheurs indépendants et qualifiés.

Mais ce ne furent pas là les révélations les plus troublantes de la semaine. Dans un texte publié sur le site de Nature, une équipe de biostatisticiens et chercheurs en nutrition raconte ses tentatives de faire corriger 25 erreurs de statistique qu’elle croyait avoir remarqué dans des articles scientifiques déjà publiés, et qu’elle voulait vérifier. Résultat : dans certains cas, tout s’est déroulé dans la plus grande transparence, mais dans d’autres, les biostatisticiens n’ont pas eu accès aux données brutes des auteurs «sous enquête» et n’ont pas toujours eu une collaboration exemplaires de la direction des revues savantes concernées.

Les délais sont longs, il en coûte parfois 2000 $ pour publier une lettre dans une revue afin de dénoncer une erreur dans un article déjà paru (!), et les données ne sont pas toujours accessibles. Bref, la science parvient généralement par s’autocorriger, mais cela prend du temps et il y a encore pas mal de travail à faire pour accélérer le processus.

Même genre de constat, encore dans Nature, du côté du chercheur en médecine Ben Goldacre, qui milite depuis des années pour plus de transparence dans les essais cliniques — sa campagne AllTrials, est d’ailleurs sans doute la plus importante du genre. M. Goldacre s’est penché sur la question de savoir si les mesures rapportées dans la littérature scientifiques par les labos sont les mêmes que celles qui se trouvaient, au départ, dans les devis d’expérience. La réponse, a-t-il trouvé, est trop souvent «non», et c’est un problème parce que cela suggère que certains labos font du cherry-picking dans leurs propres données.

Il y a plusieurs façons différentes de, par exemple, mesurer la «santé cardio-vasculaire». Et dans une expérience, les différents indicateurs enregistrés ne concordent pas toujours parfaitement. Si on teste une pilule pour les cardiaques, la molécule peut donner de meilleurs résultats sur, mettons, le rythme cardique et la pression sanguine que, re-mettons, les taux d’angine et l’arythmie. Pour s’assurer que les labos, en plus de trier les essais cliniques qu’ils soumettent pour publication, ne rosissent pas le portrait en changeant d’indicateurs en cours de route, les revues médicales devraient vérifier que les mesures rapportées dans les articles sont bien celles qui se trouvaient dans les plans d’expérience initiaux. Mais elles ne le font pas et, pire encore dénonce M. Goldacre, ne semblent pas toutes trouver cela très dérangeant quand on leur signale…

Encore une fois, je ne crois pas que cela mène à des fraudes systématiques. Éventuellement, les expériences des uns sont répétées par les autres et, lorsque des résultats se contredisent, cela finit par se savoir. Mais les mots-clef, ici, sont «éventuellement» et «finit par». En faisant entrer des vérifications comme celles proposées par M. Goldacre et les biostatisticiens dans la routine des revues savantes, on pourrait grandement huiler la machine autocorrectrice de la science et accélérer les choses. Tout le monde, en bout de ligne, en sortirait gagnant.

Il est indéfendable, il me semble — et un brin inquiétant, franchement —, que certaines de ces publications rechignent à emboîter le pas.

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Lundi 1 février 2016 | Mise en ligne à 10h26 | Commenter Commentaires (23)

Sommeil en gouttes…

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Faites le test : écrivez sur votre mur Facebook que vous cherchez des parents qui ont déjà donné des somnifères à leurs enfants pour qu’ils vous racontent leur expérience. Je l’ai fait moi-même la semaine dernière, un peu involontairement. Je cherchais un parent qui l’avait déjà fait afin d’avoir un cas vécu pour ce dossier paru en fin de semaine dans Le Soleil. Et il semble que je n’avais pas été assez clair sur le fait que c’était pour le boulot — beaucoup ont pensé que je voulais en donner à mes enfants.

En quelques heures, une bonne demi-douzaine de mes amis parents (je ne suis pas particulièrement populaire, disons-le) m’ont conseillé la mélatonine, un «produit naturel», ou d’autres médicaments. Certains en avaient donné de façon ponctuelle à leurs enfants, d’autres semblaient en faire un usage plus chronique.

Ces gens-là, je les connais tous au moins un peu, sont des parents responsables et bien intentionnés. Et il y a des circonstances où cette pratique est justifiée, il faut le souligner. Mais donner des somnifères à un enfant, fût-ce un «produit de santé naturel», n’est pas un geste anodin. En fait, c’est plutôt déconseillé, mais malgré cela l’habitude se répand — faites le test dans votre entourage, je vous dis, ou allez lire ces deux études —, au point d’inquiéter certains spécialistes. Un enfant sur quatre est concerné à des degrés divers, et autour des trois quarts des médecins de famille et des pédiatres en prescrivent (encore que cette proportion repose sur un échantillon assez mince).

Comme me le disait Charles Morin, chercheur l’Université Laval et un grand nom de la recherche sur les troubles du sommeil, il semble y avoir une sorte de banalisation de l’usage des somnifères chez les enfants. Or s’il existe des essais cliniques montrant que la mélatonine est un produit sécuritaire, ils sont peu nombreux et ne concernent que l’usage à court terme. Leurs effets sur le cerveau en développement s’ils sont consommés pendant longtemps sont encore inconnus. Peut-être qu’il n’y en a pas, mais on l’ignore encore.

Et il n’y a, à l’heure actuelle, aucune ligne directrice qui encadre l’usage de somnifère chez les enfants.

Je le répète, il y a des situations où ça se défend très bien. Certains enfants sont naturellement anxieux et traversent des périodes stressantes, d’autres ont des problèmes de santé (le TDAH, par exemple) qui causent de l’insomnie, etc. Mais on manque de données, ici. Plus de détails ici

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