Il n’est pas rare qu’un quidam affirme avoir trouvé la solution à un vieux problème mathématique sur lequel nombre de grands esprits se sont cassés les dents. Et il n’est pas rare que lesdits quidams fassent reposer leur démonstration sur de «nouvelles mathématiques» plus ou moins ésotériques qui s’avèrent, après mûr (ou parfois sommaire) examen, peu solides. C’est pourquoi il aussi très rare que les mathématiciens patentés accordent beaucoup d’importance à ce genre d’exercice. Mais cette fois-ci, c’est différent…
Le quidam en question s’appelle Shinichi Mochizuki, il est professeur de mathématiques à l’Université de Tokyo, sa réputation est remarquable et sa feuille de route, sans tache. Et d’après ce que rapportent Nature et le New Scientist, c’était un minimum pour convaincre certains des plus grands mathématiciens de la planète de consacrer plusieurs mois à décortiquer la démonstration mathématique, potentiellement révolutionnaire mais longue de 500 pages, que M. Mochizuki a déposé récemment sur son site.
Dans cette série de quatre articles, qui font un certain bruit dans l’univers des maths, le mathématicien japonais prétend avoir prouvé la «conjecture ABC» grâce à de nouveaux outils mathématiques qu’il nomme «géométrie interuniverselle» — locution qui me fait d’ailleurs regretter de ne pas avoir entendu parlé de lui à temps pour l’inclure dans mon concours de l’expression mathématique la plus poétique, mais bon, on ne refait pas le passé.
La conjecture ABC prend ses racines dans le fait, très fondamental, que tout nombre peut s’exprimer comme le produit de nombres premiers — les nombres premiers étant, on s’en souvient, ces nombres qui ne se divisent que par 1 et par eux-mêmes. Par exemple : 14 = 2 x 7, ou bien 33 = 3 x 11, ou encore 105 = 3 x 5 x 7. Cependant, dans beaucoup de cas, ces produits impliquent le carré d’un nombre premier — par exemple : 12 = (2 x 2) x 3, ou bien 50 = 2 x (5 x 5). Si l’on élimine ces carrés en ne retenant que les nombres premiers qui sont distincts entre eux, on obtient ce que les anglophones appellent le square free part d’un nombre n — noté sqp(n) —, soit le plus grand nombre pouvant être obtenu en multipliant les facteurs premiers distincts de n. Ainsi, pour reprendre les exemples de 12 et de 50, on aurait :
- 12 = 2 x 2 x 3 —> sqp(12) = 2 x 2 x 3 = 6
- 50 = 2 x 5 x 5 —> sqp(50) = 2 x 5 x 5 = 10
La conjecture ABC veut que pour tout nombres entiers a, b et c tels que a + b = c, le ratio sqp(abc)r/c est toujours plus grand que zéro et rarement plus petit que 1 lorsque r est supérieur à 1. Par exemple, si l’on suppose que a = 4, b = 32, alors c doit égaler 4 + 32 = 36 ; et pour r = 2, alors on a sqp(4, 32, 36)2/36 = (2 x 2 x 6)2/36 = 16. On voit assez facilement qu’à ce petit jeu on obtiendra, la très grande majorité du temps, des résultats supérieurs à 1, mais la conjecture ABC s’intéresse surtout aux exceptions.
Comme pour beaucoup d’autres problèmes du genre, celui-ci est relativement facile à poser, mais sa démonstration est extraordinairement difficile. Pour la conjecture ABC, il apparaît «à l’œil» plutôt évident que le ratio sqp(abc)r/c ne peut jamais égaler zéro, mais la preuve mathématique — soit un raisonnement qui éliminerait logiquement et formellement toute possibilité d’exception — nous échappe depuis la naissance de cette conjecture, il y a un quart de siècle.
Si M. Mochizuki a raison, le résultats sera non seulement très intéressant en lui-même, mais aussi pour les techniques qui sont déployées. Selon le mathématicien de Columbia Peter Woigt, une tentative de preuve a déjà été proposée il y a quelques années, mais il fut démontré qu’elle était fausse et elle s’appuyait sur des outils bien connus. Cette fois-ci, écrit-il sur son blogue, c’est une autre paire de manche : «Essentiellement, M. Mochizuki a créé monde de nouveaux objets mathématiques et affirme qu’il les comprend assez bien pour s’en servir dans sa démonstration», écrit M. Woigt.
Ce qui implique que les autres mathématiciens qui voudront vérifier sa preuve devront non seulement passer à travers ses 500 pages, mais au préalable se familiariser avec l’univers de M. Mochizuki. Et cela risque d’être fort long, mais compte tenu du passé du mathématicien japonais, plusieurs de ses collègues croient apparemment que le jeu en vaut la chandelle. Avec, à la clef, un possible tremblement de terre mathématique…