Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Mercredi 18 janvier 2017 | Mise en ligne à 14h50 | Commenter Commentaires (7)

Plus de plastique que de poisson dans les océans ? Vraiment ?

Une expédition visant à nettoyer le Pacifique de ses plastiques s'est mise en branle en 2015. (Photo : AP)

Une expédition visant à nettoyer le Pacifique de ses plastiques s'est mise en branle en 2015. (Photo : AP)

Dans la foulée de l’élection de Donald Trump, on a souvent entendu, ces derniers mois, que le cerveau humain accorde beaucoup plus d’importance aux trames narratives qu’aux faits et à leur véracité. «Le Donald» en a fait ses choux gras de bien des manières cet automne, mais il n’a rien inventé. En fait, à ma connaissance, il existe fort peu de sujets qui le prouvent aussi bien, depuis aussi longtemps et avec autant de régularité que les histoires de plastique dans les océans.

Je ne dis pas que ce n’est pas un problème réel — il est vrai qu’il y a pas mal de plastique dans les mers, qu’il se concentre en quelques endroits des océans et qu’on ignore l’étendue des conséquences qu’il peut avoir sur les écosystèmes. On trouve assez souvent des morceaux de plastique dans l’estomac d’animaux marins pour qu’il soit légitime de se demander si ce n’est pas une source de mortalité significative, au moins pour certaines espèces comme les tortues et certains cétacés, qui confondent les sacs avec des méduses dont ils se nourrissent.

Mais la façon dont on parle de cette question, surtout dans les médias, est absolument fascinante — encore que «morbidement» serait peut-être un adverbe plus approprié ici, vous me direz ce que vous en pensez. Ainsi est-il courant de lire qu’il y a des «îles», voire des «continents» de plastique qui s’accumulent dans les gyres subtropicales, soit des endroits où les courants océaniques font tourner l’eau en rond. Et l’on prend toujours bien soin d’accompagner ces topos de photos d’étendues d’eau totalement couvertes de plastique, alors qu’en fait, même dans les pires secteurs, la concentration des morceaux de toutes tailles tourne autour de 400 grammes par kilomètre carré flottant à la surface de l’eau. Il faut bien lire grammes et km2, ici, parce qu’il n’y a vraiment aucune île de plastique là-dedans, et encore moins un continent.

La dernière en date, dans ce créneau, remonte au début de la semaine, quand la navigatrice et écologiste anglaise Ellen MacArthur et une quarantaine de grandes entreprises ont déclaré au Forum économique mondiale de Davos qu’il y aura «plus de plastique que de poissons» dans les océans du monde en 2050 si rien ne change d’ici là. Ils reprenaient en cela les conclusions d’un rapport de la fondation de Mme MacArthur (FEM) publié il y a un an qui avait fait couler beaucoup d’encre parce que… eh bien parce que c’est une fichue de belle trame narrative. Et même s’il y a longtemps que cette projection a été sérieusement remise en question, l’encre a de nouveau coulé cette semaine parce que… well, trame narrative, chasse aux clics et ainsi de suite, je présume.

Car cette projection me semble, au mieux, hautement spéculative. Le rapport de la FEM s’appuie principalement sur cette estimation du flot de plastique qui arrive dans les océans, parue en 2015 dans Science. L’exercice a consisté à mesurer la quantité de déchets per capita dans 192 pays pour l’année 2010, puis la proportion de ces déchets qui sont incorrectement entreposés (i.e. dans des dépotoirs à ciel ouvert), puis la proportion de ces déchets qui est faite de plastique, puis à multiplier la quantité obtenue par la population de chaque pays vivant à moins de 50 km des côtes. Cela a donné une quantité de détritus en plastique qui peut «potentiellement» s’échapper jusqu’à l’océan, que ce soit à cause du vent ou par ruissellement. Ensuite, les auteurs ont essayé trois taux de «conversion» de ce potentiel en pollution réelle des océans : 15 %, 25 % et 40 % (je n’ai vu aucune justification de ces taux dans l’article), ce qui leur a donné un flot de 5 à 13 millions de tonnes de plastique qui entrerait dans les océans annuellement.

À l’œil, ça me semble terriblement élevé : un sixième des déchets de plastique «mal enfouis» (jusqu’à 50 km à l’intérieur des terres) qui atteindrait l’océan ? Jusqu’à 40 % ? Mais les auteurs ont également utilisé des projections de populations et d’activité économique pour prédire le «flux» de plastique qui atterrira dans la mer en 2025, ce qui est essentiellement revenu à multiplier cette quantité par 20… Par 20, en 15 ans… J’y reviens tout de suite.

La FEM, elle, est partie du pire scénario (à 40 % des déchets de plastiques mal gérés qui finissent en mer) et semble avoir essentiellement prolongé la courbe jusqu’en 2050, ce qui lui a donné entre 850 et 950 millions de tonnes de plastique (curieusement, l’incertitude a diminué par rapport au papier de Science, mais passons). Comme certains estimés/projections de la biomasse des poissons tournent autour de 800 millions de tonnes, le FEM a conclu que le ratio plastique:poisson en 2050 serait de 1 pour 1.

Mais voilà, il y a un petit problème avec le flux de plastique estimé en 2015 dans Science : de l’aveu même de ses auteurs, il est «de un à trois ordres de grandeur (ndlr: 10 à 1000 fois) plus élevé que la masse totale des débris de plastiques rapportée dans les gyres et globalement.» En d’autres termes, on a déjà mesuré (plusieurs fois d’ailleurs) la quantité de plastique dans les océans du monde, en laissant traîner de grands filets derrière des bateaux pendant un temps donné et en répétant l’opération dans plusieurs centaines d’endroits. Certains arrivent à 7000-35 000 tonnes de plastique dans les océans de la planète, d’autres à 270 000 tonnes, mais ce qu’on mesure dans les mers «réelles» est toujours très en-dessous de l’estimé publié dans Science.

Pour ne rien cacher, il faut ajouter ici que les auteurs de la mesure de 270 000 tonnes s’attendaient à en trouver 14 fois plus. Leurs résultats suggèrent que les particules de plastiques se fractionnent assez rapidement, ce qui en ferait échapper aux efforts d’échantillonnage, mais ce qui pourrait bien, aussi, accélérer leur dégradation par les UV ou les bactéries. Mais quoi qu’il en soit, il me semble que tout cela signifie que le papier de Science est une base bien fragile pour prédire les quantités de plastique qu’il y aura dans les mers en 2050. Et on est très, très loin des 900 millions de tonnes de plastique dont parle la FEM.

Autre problème : on n’a pas moins de misère à compter les poissons qu’à peser le plastique dans l’océan. Il y a toute une fourchette de possibilités parmi lesquelles il est bien difficile de choisir quelle est la meilleure, mais soulignons tout de même ici (sans surprise) que les 800 millions de tonnes évoquées par la FEM sont dans le bas de cette fourchette. En outre, une étude parue en 2014 suggère qu’on pourrait avoir spectaculairement sous-estimé le nombre de poissons de haute mer qui vivent entre 200 et 1000 mètres de profondeur. Ces poissons sont le groupe de vertébrés le plus nombreux sur Terre, ce qui pourrait signifier qu’il y a 10 000 millions de tonnes de poissons dans les océans, pas seulement autour de 1000 — encore qu’en 2050, il y en aura peut-être 10 fois moins qu’aujourd’hui, allez savoir.

Bref, on a ici une manchette bien grasse, bien croustillante, et je répète qu’il est très probable que ces histoires de plastique marin soient un problème réel. Mais bon sang, est-ce qu’on pourra, un jour, en parler sans avoir recours à ces trames narratives sexy mais fausses, sans courir après les clics et sans raconter n’importe quoi ? Est-ce trop demander ?

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Lundi 16 janvier 2017 | Mise en ligne à 11h41 | Commenter Commentaires (53)

Pas de Harvard au Canada ? Pas de problème…

La façade de la Harvard School of Business. (Photo : archives La Presses/Bloomberg)

La façade de la Harvard School of Business. (Photo : archives La Presses/Bloomberg)

Le Canada compte des universités de belle qualité, dont certaines jouissent même d’une très bonne réputation, au point de réclamer le titre de «Harvard du Nord». Mais dans les faits, leur prestige sur la scène internationale n’est absolument pas du même calibre que celui de la vraie Harvard et d’autres institutions comme Cambridge, CalTech ou le MIT. Pas du tout dans la même ligue : dans les classements internationaux, nos «Harvard du Nord» (habituellement McGill ou l’Université de Toronto) peinent à percer le top 20, ou même le top 30.

La réaction la plus naturelle et intuitive est de croire que c’est un désavantage et de s’en désoler, mais l’économiste de l’Université Laval Stephen Gordon, lui, fait tout le contraire : il s’en réjouit et va même jusqu’à affirmer dans sa toujours intéressante chronique du National Post qu’en fait, «une «Harvard du Canada» est la dernière chose qu’il nous faut».

Essentiellement, explique-t-il, il y a deux manières possibles d’expliquer pourquoi l’enseignement universitaire a une valeur, pourquoi les diplômés universitaires sont en moyenne mieux payés que les autres. La première est la formation : ceux qui passent par l’université reçoivent une formation très poussée qui est prisée par les employeurs. Cela joue certainement un rôle, surtout dans des domaines techniques. Mais s’il n’y avait que ça, alors ceux qui atteignent l’université mais quittent avant de diplômer devraient en principe avoir de meilleurs revenus que ceux qui n’y mettent jamais les pieds. Or ce n’est pas le cas, ce qui mène à la seconde possibilité : le diplôme universitaire sert de «signal» aux employeurs, leur prouvant que l’individu a ce qu’il faut (intelligence, persévérance, etc) pour décrocher un bac, une maîtrise ou un doctorat.

Les universités aussi prestigieuses que Harvard dispensent certainement de très bonnes formations, mais comme on peut très bien être ingénieur, médecin, psychologue, etc sans avoir à passer par tout ce qu’il faut pour être accepter dans une université de la Ivy League (et pour un prix bien moindre), c’est surtout pour le «signal» que les gens veulent tant décrocher un diplôme de Harvard ou d’autres institutions hyper-réputées, explique M. Gordon. Pour prouver qu’ils ont ce qu’il faut pour être accepté dans une institution extrêmement élitiste et difficile d’accès.

Or d’un point de vue sociétal, ce n’est pas une manière particulièrement efficace d’envoyer des signaux — on pourrait avoir un système qui relayerait essentiellement la même information sans demander autant d’effort et de temps, ce qui limiterait le gaspillage de ressources humaines et financières. En outre, le fait que ces universités soient si prestigieuses vient presque forcément avec un contingentement très strict, ce qui implique (toujours d’un point de vue sociétal) qu’elles ne profitent pas à grand-monde et que ceux, la grande majorité, qui n’y accèdent pas sont désavantagés. C’est du moins le cas dans un système universitaire très hiérarchisé comme celui des États-Unis, où les conséquences de ne pas être admis dans les meilleurs collèges sont beaucoup plus importantes qu’ici, où décrocher son bac à McGill ou ailleurs ne fait pas une très grosse différence, du point de vue de l’employabilité et des revenus futurs.

Quand on ajoute à cela le fait que les enfants de familles très riches ont un bien meilleur accès à ces institutions que les autres — ces universités d’«élite» offrent généralement des accès spéciaux aux enfants de leurs diplômés —, on se rend compte, plaide M. Gordon, que l’éducation supérieure est un bien piètre outil de mobilité social dans un système comme celui des États-Unis. Et que peut-être bien, oui, qu’avoir une vraie «Harvard du Nord» est la dernière chose dont on a besoin.

À cela, cependant, d’aucuns lui répondront sans doute que cela ne tient pas compte des bienfaits amenés par des percées scientifiques plus nombreuses et plus significatives qui viennent avec les universités les plus prestigieuses. Alors… à votre avis ?

* * * * *

Par ailleurs, il est généralement d’usage pour un blogueur de célébrer certains passages, comme le 1000e billet, le 20 000e commentaire, etc. Or il y a longtemps que j’ai déclaré la guerre aux «chiffres ronds», ces nombres totalement insignifiants. C’est donc le cap des 27 182 commentaires que je tiens à souligner ici. Voilà un seuil (e = 2,7182…) qui a du sens !

C’est fran6b qui, en commentant sur la longévité des chiens domestiques, nous a permis de franchir ce cap vendredi après-midi. Je le salue bien bas et lui annonce que son prix sera, à sa convenance, un nombre imaginaire de dollars réels ou un nombre infini de dollars imaginaires.

Qui sera l’heureux gagnant du prix pour le 31 416e commentaire ?

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Mercredi 11 janvier 2017 | Mise en ligne à 14h44 | Commenter Commentaires (45)

Le curcuma : épice miracle ou «trou noir» pour la recherche ?

(Photo : Patrick Sansfaçon, archives La Presse)

(Photo : Patrick Sansfaçon, archives La Presse)

Dans la foulée d’une étude très, très intéressante parue ce matin à propos du curcuma, épice à laquelle on prête une liste de vertus aussi longue qu’improuvée, j’ai fait un petit test pour vous. J’ai simplement tapé «curcuma santé» dans Google, soit la première suggestion qui apparaît dans le moteur de recherche dès que l’on entre les lettres «curcu» (en tout cas sur mon ordi). Voici un extrait des résultats qui apparaissent sur la première page :

Capture d’écran 2017-01-11 à 11.29.02Anti-inflammatoire, anti-oxydant, anti-cancer, en plus d’être, ô comme c’est important, «naturel», c’est clairement un de ces «aliments-miracle». Un autre… Encore…

Mais ce n’est pas du tout ce qu’a trouvé l’étude parue ce matin dans le Journal of Medicinal Chemistry sous la direction du chercheur Michael Walters, de l’Université du Minnesota. C’est un texte extrêmement éclairant, dont voici les points qui m’ont semblé les plus pertinents.

– Parmi les innombrables études qui ont été publiées sur le curcuma ou le principe actif  («un des» principes actifs, en tout cas) qu’on lui suppute, la curcumine — 15 000 articles disponibles ! —, beaucoup ont une méthodologie fort douteuse. M. Walters et ses collègues ont isolé les plus solides, soit un peu plus de 120 essais cliniques en bonne et due forme. Or, ont-ils trouvé, «aucun essai clinique randomisé mené en double aveugle et contrôlé pour l’effet placebo n’a trouvé d’effet» au curcuma, que ce soit pour guérir ou pour prévenir des maladies — et Dieu sait qu’il a été testé sur une foule d’entre elles. Zéro sur 120. Au baseball, ça revient à être retiré sur trois prises 40 fois de suite, ce qui vous vaut normalement d’être relégué (plusieurs fois) à des ligues inférieures, mais ce ne fut pas le cas du curcuma, loin de là — j’y reviens tout de suite.

– Cet article-là est particulièrement éclairant parce qu’il explique pourquoi la curcumine a pu être confondue avec une «molécule prometteuse». C’est qu’elle fait partie de ce que les biochimistes appellent poétiquement les PAINs, pour pan assay interference compounds ou «composé qui interfèrent avec les essais» et qui produisent des faux positifs. Il s’agit de molécules qui, bien souvent, vont interagir de manières diverses et non spécifiques avec plusieurs parties des cellules et ainsi imiter un effet potentiellement thérapeutique ou protecteur alors qu’elles n’en ont, en fait, aucun. Dans le cas du curcuma, plusieurs sources possibles de confusion existent : il interagit avec la membrane des cellules, ce qui peut faire croire qu’il s’accroche à des protéines de la membrane ou qu’il la traverse, mais ce n’est pas le cas ; les curcuminoïdes, ou du moins certains d’entre eux, ont une fluorescence naturelle (et comme beaucoup de tests de biochimie reposent sur la fluorescence, bonjour les erreurs d’interprétation) ; ce que l’on appelle «curcuma» est en fait un mélange de bien des composés ; etc.

En outre, les curcumonoïdes montrent souvent une activité biologique dans les éprouvettes, quand on les met directement en contact avec des cellules — ce qui est un motif raisonnable d’entretenir un certain espoir, disons-le —, mais passer à travers le système digestif tout en conservant ses propriétés est une autre paire de manche. Or le curcuma est très peu absorbé par l’intestin et c’est une molécule trop instable pour avoir des effets sur l’organisme de toute manière : le petit peu qui passe dans le sang, quand il y en a, a une demi-vie de… 5 minutes ! Donc non seulement y a-t-il souvent si peu que curcuminoïdes qui se fraient un chemin jusqu’au sang qu’ils sont indétectables, mais à toutes les 5 minutes, la moitié de ce petit peu là est transformé en d’autre chose. Pas étonnant, donc, qu’on peine à trouver le moindre effet au curcuma (quand on mène ses expériences comme du monde, s’entend).

– Ce qui est plus étonnant, cependant, l’absence de résultats concrets ne fait nullement fléchir la somme d’études consacrées au curcuma. Bien au contraire, montrent M. Walters et ses collègues, le nombre d’articles sur cette épice a littéralement explosé au cours des 15 à 20 dernières années, passant d’un peu plus d’une centaine en 2000 à plus de 1400 en 2014 ! «La recherche sur la curcumine pourrait bien être entrée dans l’orbite du trou noir des produits de santé naturels, où les efforts de recherche surpassent rapidement leur utilité, ce qui est souvent le cas avec [ce genre de molécule]», écrivent les auteurs, qui comparent aussi la curcumine à un prototype de fusée qui exploserait continuellement avant d’avoir atteint l’espace mais qu’on continuerait inlassablement de tester. En fait, estiment-ils, l’ampleur de ces recherches produits tant d’articles et «dans un tel éventail de publications savantes que cela limite notre capacité à les évaluer tous, à la fois pour des questions de temps et d’abonnements». Un trou noir, disent-il…

Pas moins de 150 millions $ en fonds de recherche fédéraux ont été consacrés à étudier le curcuma depuis 1995. Aux États-Unis seulement. Ça prend combien d’essais cliniques négatifs avant d’abandonner ? 200 ? 500 ?

* * * * *

Il y a malheureusement fort à parier que l’on continuera pendant encore très, très longtemps à financer des recherches sur le curcuma, même si ses composés ont toutes les caractéristiques des mauvais candidats-médicaments (instables, non-spécifiques, etc.). Car une des caractéristiques les plus constantes des médecines alternatives et des produits naturels est que les «connaissances» sur lesquelles leurs défenseurs s’appuient n’évoluent jamais. Ja. Mais.

En science, le savoir se construit et change constamment — et parfois se corrige quand une erreur a été faite. Le cas des méfaits du gras, en nutrition, en est un bon exemple : on a longtemps cru que les gras, surtout saturés, étaient mauvais pour la santé et à la source de bien des maux modernes, comme l’obésité. Jusqu’à ce que les preuves du contraire finissent par apparaître et s’accumuler. Et la communauté scientifique s’est laissée convaincre par les données probantes.

Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le milieu de la «santé naturelle». Dans ces cercles, à peu près tout ce qui est «naturel» et/ou qui a déjà été utilisé dans un passé lointain est présumé efficace ; le reste du travail consiste à attendre qu’un ou des articles en apparence scientifique semblent «confirmer» la croyance, peu importe leurs faiblesses méthodologiques souvent béantes. Et qu’importe, aussi, si cela implique d’ignorer la grande majorité des articles (plus solides) savants consacrés à une molécule.

Tenez, lisez par exemple cette réplique que le spécialiste des produits naturels Jean-Yves Dionne — un pharmacien qui dit être «sorti du cadre de cette profession parce que je m’intéresse à la santé» (!), go figure… — a écrit en réaction au passage d’Olivier Bernard, alias le Pharmachien, à Tout le monde en parle, un peu avant les Fêtes. M. Dionne prétend y démonter les affirmations de M. Bernard «avec de la vraie science». Mais quand on creuse un peu, c’est plus un découpage de la littérature scientifique et des faits que de la «vraie science» que l’on voit. En voici quelques exemples.

– Sur les artichauts, M. Dionne invoque une revue de littérature Cochrane pour dire que «que les extraits d’artichaut ont pour effet de réduire le cholestérol» et sur deux articles isolés pour dire que l’artichaut protègerait le foie et aiderait à éliminer les métaux lourds. Vérification faite, la revue de Cochrane parle d’un «potentiel» de réduire le cholestérol mais aussi de preuves «pas convaincantes». À tel point, d’ailleurs, que cette revue de littérature a été retirée de la Cochrane Database of Systematic Reviews (ce qui signifie que cette revue de litté ne sera plus mise à jour) parce qu’elle n’est plus considérée comme une priorité par le groupe d’experts sur les maladies cardiaques. La revue de littérature de WebMD parle quant à elle d’effets au mieux «modestes» sur le cholestérol et de preuves insuffisantes pour le reste.

– Sur les échinacées, M. Dionne invoque sur une étude isolée et sur une méta-analyse publiée en 2007 dans The Lancet pour dire que cet extrait de plante prévient la grippe et le rhume, en plus de pouvoir les guérir. Mais il se garde bien de dire que la méta-analyse a été rapidement contestée et que plusieurs autres exercices du genre ont conclu que les effets de l’échinacé n’ont pas été démontrés et qu’ils sont, au mieux, faibles. Curieusement, M. Dionne ne semble pas juger pertinent de citer la Collaboration Cochrane sur ce point… Le NCCIH, pourvoyeur de fonds de recherche sur les médecines alternatives aux États-Unis, conclut lui aussi que les effets de l’échinacé n’ont pas été prouvés et que, s’ils existent vraiment, ils sont modestes.

– Faut-il en rajouter une couche sur le curcuma ? M. Dionne invoque deux études isolées pour démontrer que «les preuves de ses effets santé sont nombreuses. En fait, les deux études portent uniquement sur les effets anti-inflammatoires allégués du curcuma — mais le NCCIH trouvent justement que les études sur cet effet possible ne sont pas de bonne qualité. Sur les autres vertus des curcuminoïdes, l’Institut ne parle de rien d’autre que d’études préliminaires. Même son de cloche du côté de WebMD : preuves insuffisantes dans la plupart des cas.

Mais franchement, pourquoi s’en soucier ? Quand on a 15 000 études parmi lesquelles choisir, on en trouvera toujours une, ou deux, ou trois qui disent ce qui fait notre affaire. Cela vaut pour les «apothicaires», et j’imagine que cela vaut aussi pour la recherche, dans certains cas.

Je n’ai rien contre le fait que l’on étudie des extraits de plante, bien au contraire. De nombreux médicaments très efficaces en sont dérivés. Mais toute cette histoire me donne la désagréable impression, et vous me direz ce que vous en pensez, que le curcuma est plus un effet de mode : on sait (ou devrait savoir) très bien qu’il y a peu de chance pour que cela débouche sur quelque chose, mais on continue de financer des études parce que c’est en vogue, de la même manière qu’on finance inlassablement des études sur les ondes radio, même si on sait très bien qu’on ne trouvera rien : parce que c’est un sujet «chaud». Et à partir d’un certain seuil, il pourrait y avoir une sorte de boucle de rétroaction, c’est-à-dire essentiellement qu’on fait de la recherche là-dessus parce qu’on en parle, et on en parle parce qu’on fait de la recherche là-dessus.

Un «trou noir», disent-ils…

Précision (12 janvier) : une version antérieure de ce texte laissait entendre que Jean-Yves Dionne n’est plus pharmacien. Or il nous dit qu’il est toujours membre de l’Ordre des pharmaciens.

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