Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Mercredi 17 août 2016 | Mise en ligne à 10h49 | Commenter Commentaires (64)

Spécialiste des fraises : un métier dangereux…

(Photo : Yan Doublet, archives Le Soleil)

(Photo : Yan Doublet, archives Le Soleil)

Kevin Folta est un nom assez connu de ceux qui suivent le débat sur les OGM. Plus connu que ce que le principal intéressé, directeur du département d’horticulture à l’Université de Floride, l’aurait voulu, manifestement. Mais il y a apparemment, et malheureusement, un prix à payer pour «défendre les OGM» (lire : rétablir les faits scientifiquement démontrés, mais tordus par certains écolos) pendant des années. Et M. Folta est littéralement devenu un paratonnerre pour le mouvement anti-OGM, une figure du mal presque égale à Monsanto, ce qui n’est pas peu dire.

Ça donne ceci : «J’ai donné une conférence à New York et, à cause des menaces reçues à mon bureau, le FBI a dû envoyer une escouade antiterroriste pour me suivre jusque là-bas, parce qu’ils jugeaient que les menaces étaient crédibles. Je reçois des colis à la maison mais je ne les ouvre jamais si je ne sais pas qui les a envoyés. [...] Mon bureau a été cambriolé il y a deux mois, ils ont fait des trucs avec mon ordinateur, on ne sait pas trop ce que c’est», a dit M. Folta lors d’une conférence qu’il a prononcé hier à l’Université Laval. Il était de passage à Québec pour un symposium sur la fraise, sa spécialité — qui aurait cru qu’une telle expertise pouvait vous forcer à mener une vie d’ex-agent double.

Rappelons que M. Folta a été particulièrement pris à partie parce que, à la suite d’une demande d’accès à l’information déposée par le groupe U.S. Right to Know (qui a réclamé et obtenu quelque 5000 pages de courriels de M. Folta), il a été dévoilé que Monsanto avait remis 25 000 $ à son université pour payer les frais de déplacements que M. Folta encourt lorsqu’il donne des conférences grand-public sur les OGM. Aucune faute scientifique ni signe probant de mauvaise conduite n’a été trouvé, mais USRTK, un groupe férocement anti-OGM, n’était pas vraiment à la recherche de preuve. À mon sens, le but recherche était de trouver des «poignées» pour mener une campagne de PR, de lancer de la boue et d’intimider tout autre scientifique qui songerait à contredire le mouvement anti-OGM.

Voici ce que le principal intéressé avait à dire de tout cela, hier…

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Jeudi 28 juillet 2016 | Mise en ligne à 15h53 | Commenter Commentaires (21)

Lecture d’été

Alexander Litvinenko. (Photo : Le Monde/archives La Presse)

Alexander Litvinenko. (Photo : Le Monde/archives La Presse)

Appelons ça… comment dire… une lecture d’été. Elle n’est pas particulièrement légère, je l’admets, même si c’est une histoire d’espionnage. Ça parle de radioactivité, de reins qui défaillent… C’est même carrément tragique puisque tout part de la mort d’un homme et de son agonie, qui a duré trois semaines. Mais j’imagine que c’est que ce qui peut ressembler le plus à une «lecture d’été» dans un blogue scientifique.

Cet homme était Alexander Litvinenko, un espion russe qui avait obtenu l’asile du Royaume Uni en 2000 et qui travailla comme consultant pour les services secrets britanniques. Il fut admis à l’hôpital le 1er novembre 2006 pour un mal au départ mystérieux, qui s’est par la suite avéré être le seul cas connu à ce jour d’empoisonnement au polonium-210. À cause du statut du patient, de la longue enquête qui a suivi son décès et de tractations diplomatiques, ses médecins traitants n’ont rien pu dire de son cas pendant des années. Mais le dossier a suivi son cours, pour le meilleur et pour le pire, et plus rien ne leur impose le silence maintenant. Ils viennent de publier le détail de ce «cas» dans la revue médicale The Lancet.

Le polonium-210 est une substance radioactive qui émet des «particules alphas», c’est-à-dire qu’en se décomposant, les noyaux de polonium éjectent des paquets formés de deux protons et deux neutrons (des noyaux d’hélium, quoi). En général, on considère que les rayons alpha sont assez peu dangereux parce qu’ils ne traversent pas la matière, et sont donc incapables de franchir la peau. Mais quand ils sont à l’intérieur du corps, ils sont les pires de tous les types de rayonnement radioactif — et le polonium-210 est un des pires émetteurs de particules alpha. Un microgramme suffit amplement à tuer un adulte (et même plus qu’un, d’ailleurs).

Dans un premier temps, les symptômes qu’a présentés A. Litvinenko furent «impossibles à distinguer de ceux d’une foule de toxine chimique». Les premiers jours, l’ex-espion souffrait de douleurs abdominales, de vomissements et de diarrhée — ainsi que de la déshydratation qui vient avec. Le premier diagnostic qu’il reçut fut d’ailleurs : gastroentérite. Une infection au C. difficile fut également envisagée après une semaine, puisqu’il en avait dans ses selles.

C’est alors que le patient a révélé son identité et qu’il soupçonnait avoir été empoisonné parce que le jour où il est tombé malade, il avait rencontré d’anciens agents du KGB. Il a demandé à ses médecins si un empoisonnement au C. difficile était une possibilité.

Après 10 jours de «maladie», cependant, ses niveaux de cellules immunitaires dans le sang s’étaient complètement écroulés. Au jour 15, il montrait également des signes que ses reins et son foie ne fonctionnaient plus — par exemple, il avait des concentrations très élevées d’urée dans le sang, substance qui est normalement filtrées quand les reins sont fonctionnels. Comme ce sont là des symptômes typiques des fortes expositions à la radioactivité, les médecins ont passé un compteurs Geiger le long de son corps, mais n’ont détecté aucune trace de radioactivité anormale. Ce qui s’explique très bien a fortiori, évidemment : si les rayons alphas ne traversent pas la matière, alors toute la radioactivité restait à l’intérieur !

Imaginez le puzzle médical : pas de trace de radioactivité. Pas ou plus d’infection, puisqu’il se faisait administrer pas mal d’antibiotiques (il était, dans les faits, complètement immunosupprimé). Et les produits chimiques qui causent ce genre de symptômes ne pouvaient tout simplement pas lui avoir été administrés en doses suffisantes sans qu’il s’en rende compte.

Ce n’est qu’au jour 22 qu’on a finalement décelé des traces de radiotoxicité dans des frottis sanguins et que la signature spectrale du polonium-210 a été trouvée, dans un échantillon d’urine. Malheureusement, c’est aussi le jour où le corps de Litvinenko a commencé lâché pour de bon. Il est décédé le lendemain.

P.S. Vous aurez compris au titre de ce billet, perspicaces lecteurs, que c’est maintenant ce moment de l’année où je dois faire semblant d’avoir beaucoup de peine de vous quitter pendant deux semaines. Alors voici : ça me fend le cœur d’aller me reposer et recharger des batteries qui sont totalement à plat. Pour que la coupure ne soit pas trop brusque, je vais continuer à modérer les commentaires ici jusqu’à dimanche. Et après… ça ira à la mi-août ! Bonne vacances à tous !

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Mercredi 27 juillet 2016 | Mise en ligne à 12h01 | Commenter Commentaires (30)

Les massacres sont-ils contagieux ?

Les tueries, qu'elles surviennent dans les écoles ou ailleurs, ont tendance à se regrouper dans le temps, comme si les massacres en inspiraient d'autres. (Photo : Reuters/archives La Presse)

Les tueries, qu'elles surviennent dans les écoles ou ailleurs, ont tendance à se regrouper dans le temps, comme si les massacres en inspiraient d'autres. (Photo : Reuters/archives La Presse)

Fascinant (bien que morbide) article que celui qui vient de paraître dans le New York Times, sur la question de savoir si les tueries comme celles d’Orlando, de Munich, de Nice et de tant et tant et trop d’autres endroits cet été sont «contagieuses». Serait-on dans une sorte de cercle vicieux où un premier massacre aurait inspiré une couple de crackpots violents, dont les délires meurtriers auraient déclenché un sombre petit quelque chose dans la tête d’autres individus qui balançaient déjà entre le suicide et le meurtre — et ainsi de suite jusqu’à ce que le «réservoir» de désaxés soit (momentanément) épuisé ?

Le tueur de Munich semblait obsédé par les tueries et avait fait diverses recherches à leur sujet, notamment celle perpétrée par Anders Breivik en Norvège, en 2011. Le tueur de Nice, poursuit le NYT, a fait des recherches sur des massacres antérieurs, notamment celui d’Orlando — encore que dans son cas, on est manifestement dans une zone grise entre le terrorisme et le tueur fou. Celui d’Orlando s’était apparemment inspiré de la tuerie de San Bernardino. De la même façon, d’ailleurs, que les jeunes qui font des massacres dans les écoles s’inspirent souvent de tueries semblables.

Le Times renvoie à deux études très intéressantes qui ont documenté la question de façon systématique. Toutes deux ont conclu que ces tueries ne sont pas réparties aléatoirement dans le temps, mais ont tendance à survenir en séries. Le graphique suivant, qui montre la distribution de 132 «rampage shootings» perpétrés en Allemagne dans les années 90 selon le nombre de jours depuis la tuerie précédente, est à cet égard très éloquent :

graphBlogue

Source: Schmitdke et al.

Les massacres sont donc, le plus souvent, commis dans les 10 jours suivant un autre massacre. Ce n’est d’ailleurs pas particulièrement étonnant, quand on y pense. Les suicides sont connus pour arriver en «grappes», en épidémies. C’est la raison pour laquelle les médias ont fini par arrêter d’écrire des articles sur ces décès. Et comme il y a clairement un côté autodestructeur dans les rampages, on peut certainement penser qu’ils sont eux aussi sujets à l’imitation.

Certes, comme on ne manquera pas de me le faire remarquer, plusieurs des meurtriers des dernières semaines sont officiellement des «terroristes», ils avaient prêté allégeance à l’État islamique et avaient préparé leur coup de longue date. Ce qui est la pure vérité.

Mais la différence entre un terroriste suicidaire et un tueur de masse n’est pas aussi claire qu’on le croit. Ce sont là deux catégories qui ont des ressemblances assez troublantes — proportions semblables de problèmes personnels, d’isolement social, présence d’un élément déclencheur comme une rupture amoureuse ou un congédiement, etc. En outre, me disait il y a deux ans le criminologue américain Adam Lankford, la manière dont ces terroristes procèdent est si irrationnelle — pourquoi se tuer alors qu’un colis piégé ferait parfaitement l’affaire ? — qu’elle peut très bien faire basculer une partie des terroristes dans la catégorie des tueurs fous.

Et puis, si les tueurs fous ne donnent pas tous un sens politique à leur geste, plusieurs le font : Marc Lépine disait combattre le féminisme, Anders Breivik a visé un regroupement de jeunes gauchistes, Dylan Roof était animé par la haine des noirs et voulait déclencher une «guerre des races», etc. Alors les allégeances prêtées à l’État islamique, souvent à la dernière minute et sans contacts préalables, ou presque, peuvent dans bien des cas être interprétées de cette manière. Comme l’a dit Brian Jenkins, spécialiste du terrorisme à la RAND Corporation, au NYT : «L’idéologie de l’EI peut résonner avec leur colère et leur faire entrevoir de la gloire et de la reconnaissance. L’idéologie devient un véhicule pour leur mécontentement individuel.»

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