Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Lundi 31 août 2015 | Mise en ligne à 14h04 | Commenter Commentaires (11)

Intimidation

Ça joue dur sur le front des OGM. Dur et, surtout, ça joue sale. L’hiver dernier, le militant écologiste Gary Ruskin a fait une demande d’accès à l’information visant plusieurs années de correspondance de chercheurs qui avaient pris position publiquement en faveur des OGM, et des compagnies associées à «Big Ag» — Monsanto, Syngenta, BASF, etc. Et le groupe de M. Ruskin, fondé l’an dernier sous le nom orwellien «US Right to Know», a étendu ce mois-ci ses demandes à pas moins de 40 autres chercheurs américains.

For the record : à mes yeux, ce genre de manège est de la même nature que de demander des courriels de climatologues afin d’en tirer des citations qui, si l’on prend bien soin de les sortir de leur contexte, feront mal paraître les chercheurs. C’est de l’intimidation pure et simple. Si le but avait été de documenter les liens entre la communauté scientifique et l’industrie — une question tout-à-fait légitime —, un échantillon aléatoire aurait fait l’affaire. Mais le hasard n’a rien à voir là-dedans. Les demandes visent surtout des chercheurs qui se sont déjà prononcés publiquement, ce qui envoie un message très clair : si vous dites des choses qui ne font pas notre affaire, vous risquez d’y passer vous aussi et de devoir nous fournir des milliers de pages de documents qui, après avoir passé dans une belle machine de marketing politique, serviront de base à une campagne de salissage.

La tactique n’est pas plus honorable maintenant qu’au temps des Climategates. Mais certaines des réponses qu’elle a engendrées sont particulièrement intéressantes. J’ai notamment en tête la série de billets qu’Andrew Kniss, spécialiste des herbicides de l’Université du Wyoming, a fait paraître la semaine dernière (jusqu’à aujourd’hui, pour le dernier).

M. Kniss, qui est passablement actif sur Twitter et qui tient le blogue (toujours intéressant) Weed Control Freak, admet avoir très sérieusement songé à arrêter de prendre la parole publiquement — il s’est souvent montré très critique des positions défendues par divers groupes écolos par le passé et craint de devenir une «cible». Preuve que, malheureusement, ces manœuvres d’intimidation peuvent fonctionner. Mais il a plutôt décidé (pour l’instant, du moins) de faire l’inverse.

Dans un second billet, il a détaillé d’où proviennent les fonds qui lui permettent de mener son programme de recherche — environ deux tiers d’argent public et un tiers de l’industrie — et expliqué qu’il est pratiquement inévitable que des entreprises financent certains travaux scientifiques. Par exemple, écrit M. Kniss, même si les pesticides font l’objet d’une batterie de tests avant d’être mis en marché, il demeure que leur utilisation dans le «vrai monde» peut donner des résultats différents. La chimie des sols varie d’un endroit à l’autre, le produit peut interagir avec les engrais ou les autres pesticides épandus et produire des effets combinés inattendus, etc., si bien que des fermiers du centre des États-Unis demandent souvent à M. Kniss de tester les nouveaux produits. Ces tests sont souvent payés par le fabricant dudit produit — et il n’y a pas vraiment de raison de financer ce genre de travaux avec de l’argent public, souligne l’agronome.

Mais est-ce que ces sommes ne viennent pas biaiser son jugement en faveur de l’industrie ? Le troisième et dernier texte de la série, publié ce matin, s’intitule «Je suis biaisé, mais vous l’êtes aussi : réflexions sur le financement et son influence en science», et s’avère particulièrement intéressant. M. Kniss admet que beaucoup de ses billets de blogue prennent le contrepied de ce que beaucoup d’environnementalistes racontent, sans doute parce qu’il réagit souvent à ce qu’il voit dans les médias, que les écolos y occupent beaucoup de place et qu’il leur arrive, notamment quand ils parlent d’OGM, de contredire des consensus scientifiques.

Dans ses travaux de recherche aussi, M. Kniss dit obtenir souvent des résultats favorables à l’industrie, ou du moins à la compagnie qui financent l’expérience. Mais, et c’est sans doute le point le plus important, il est arrivé plusieurs fois que les données défavorisent l’entreprise qui fournit les fonds. Et le chercheur dit n’avoir jamais eu de problème pour publier des résultats négatifs. Il cite plusieurs exemples — c’est en bonne partie pour cela que le billet est si intéressant —, notamment une étude à laquelle il avait participé en début de carrière qui montrait très clairement la possibilité qu’une résistance au glyphosate apparaisse quand on en épand trop. Le glyphosate est un herbicide auquel plusieurs semences de l’entreprise Monsanto ont été génétiquement modifiées pour pouvoir résister. Cette étude ne faisait donc pas l’affaire du géant de l’agriculture, mais M. Kniss souligne qu’elle a été publiée quand même et que la compagnie ne l’a pas «boudé» pour autant par la suite.

Bref, si les biais sont impossibles à neutraliser parfaitement, il ne faudrait pas non plus en exagérer les effets…

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La rivière Saint-Charles, avant les travaux de renaturalisation de ses berges. (Photo : archives Le Soleil)

La rivière Saint-Charles, avant les travaux de renaturalisation de ses berges. (Photo : archives Le Soleil)

On a longtemps ri (et pleuré en même temps) de l’orgie de béton dans laquelle la rivière Saint-Charles coulait jadis, dans la basse-ville de Québec, mais à la lumière d’une étude qui vient de faire l’inventaire de toutes les parties bétonnées des côtes aux États-Unis, il semble que c’était de la petite bière diluée jusqu’à des concentrations homéopathiques. Si on m’avait demandé de deviner la proportion des près de 160 000 km de côte américaine qui sont bétonnés, j’aurais dit quelque chose comme «autour de 0,5 %, gros max». Or c’est 14 %, et si la tendance se maintient, l’Oncle Sam pourrait avoir durci le tiers de ses bords de mer d’ici 2100.

Ces 14 % représentent 23 000 km de côte recouverte de béton, d’après les estimés de l’équipe de l’Université de Caroline du Nord qui a fait l’estimation. Dans la grande majorité des cas, bien sûr, c’est pour lutter contre l’érosion — ce qui peut être un motif tout à fait raisonnable de cimenter des bouts de littoral, remarquez —, mais 23 000 bornes… Ces côtes, il faut le dire, sont beaucoup plus habitées que les nôtres, mais tout de même : ‘blows my mind, comme ils disent au sud de la frontière.

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Mercredi 5 août 2015 | Mise en ligne à 11h03 | Commenter Commentaires (20)

Google peut-il faire basculer une élection ?

Il faut croire que les éditeurs des Proceedings of the National Academy of Sciences étaient prêt pour les élections… Hier, en effet, la revue savante américaine a publié sans embargo et libre d’accès une étude sur l’effet que peuvent avoir les moteurs de recherche comme Google sur l’issue d’un scrutin. Et, franchement, les résultats sont un brin inquiétants…

Sachant d’une part que les médias peuvent influencer les préférences des électeurs, deux chercheurs de l’American Institute for Behavioral Research and Technology, Robert Epstein et Ronald E. Robertson, ont voulu savoir s’il était possible de jouer sur les perceptions qu’ont les gens des politiciens simplement en biaisant les résultats d’un moteur de recherche — ce que tous les moteurs de recherche internet offrent de faire à quiconque veut les payer. Pour le savoir, ils ont d’abord fait une expérience sur 102 participants de Californie, qui consistait à leur faire lire une biographie des deux aspirants premier ministre aux élections australiennes de 2010, puis à les laisser faire une recherche web à leur sujet — sur un moteur qui avait été conçu spécialement pour l’étude et qui permettait de manipuler les résultats de recherche web. Les pages référées, notons-le, étaient réelles. Un groupe a été exposé à des résultats biaisés en faveur d’un des deux (la 1re page du moteur de recherche proposait des sites très favorable, la seconde modérément favorable, la 3e était neutre, la quatrième était légèrement en faveur de son adversaire, et la 5e très en faveur), un second groupe obtenait des résultats biaisés en faveur de l’autre candidat, et un troisième groupe avait des résultats neutres.

Différentes mesures de perception des candidats (confiance, amabilité, etc.) ont été prises avant et après ces manipulations, mais l’essentiel est bien sûr leur effet sur les intentions de vote — effet qui a atteint 36 à 63 % en labo !

MM. Epstein et Robertson ont ensuite répété l’expérience, mais à plus grande échelle — 2100 sujets — avec un panel web et ont obtenu des résultats très comparable : le nombre de gens disant vouloir voter pour l’un ou l’autre des candidats basculait de 37 % après l’exposition aux résultats du «moteur de recherche». Et une troisième expérience a été menée lors d’un scrutin tenu en Inde, en 2014, et a livré des résultats très semblables.

Ce n’est pas particulièrement étonnant, remarquez. Bien des études ont montré que les internautes font beaucoup plus confiance aux sites web qui apparaissent en premier dans leurs résultats de recherche. Après tout, si des entreprises payent de jolies sommes aux Googles de ce monde pour que leurs sites apparaissent en premier, il n’est pas difficile de déduire que c’est parce que cela a une incidence réelle sur le choix des consommateurs. Et comme ces derniers sont les mêmes personnes que celles qui votent…

Mais les auteurs voient dans cette forme de «publicité» une influence nouveau genre «qui est potentiellement beaucoup plus grande que celle des médias traditionnels, écrivent-ils. Ces derniers se disputent l’attention des électeurs dans un marché ouvert, mais les rangs des résultats de recherche sont contrôlés par une seule compagnie dans la plupart des pays. Alors si, avec ou sans l’intervention de la compagnie ou de ses employés, l’algorithme de recherche favorisait un candidat en particulier, ses concurrents n’auraient aucun moyen de compenser pour ce biais. Ce serait comme si Fox News était le seul réseau de télé au pays. Cela fait des rangs de recherche web un type d’influence sociale entièrement nouveau, qui se pratique à un échelle encore jamais vue».

Je ne suis pas sûr de partager complètement le pessimisme de MM. Epstein et Robertson. D’abord parce que les moteurs de recherche, s’ils (il ?) sont très importants, ne sont pas la seule source d’information disponible : ils viennent s’ajouter aux médias traditionnels, et dirigent même souvent les internautes même vers ceux-ci. Et ensuite, les résultats publiés dans les PNAS montrent que les électeurs qui connaissaient peu les candidats sont plus influençables que les autres. Or les sujets de l’étude étaient américains et devaient se faire une tête sur des candidats à une élection australienne ; bien peu d’entre eux devaient être familiers avec ces politiciens.

À vue de nez, et vous me direz bien ce que vous en pensez, ces résultats me semblent donc être une sorte de «maximum théorique» de l’influence des moteurs de recherche sur les élections. Mais cela reste un maximum théorique bigrement élevé — suffisamment pour que les autorités publiques s’y attardent, si ce n’est déjà fait.

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