Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Vendredi 3 février 2017 | Mise en ligne à 10h31 | Commenter Commentaires (35)

Cachez ce tueur que je ne saurais voir…

La vigile qui a eu lieu à Québec mardi. (Photo : Olivier Jean, archives La Presse)

La vigile qui a eu lieu à Québec mardi. (Photo : Olivier Jean, archives La Presse)

Doit-on cesser de nommer et de publier la photo des tueurs de masse ? En évitant de leur donner les «15 minutes de gloire» que plusieurs d’entre eux, apparemment, recherchent avidement, est-ce qu’on peut prévenir d’autres tueries ?

Le collègue Patrick Lagacé a lancé le débat cette semaine et constaté dans sa chronique, avec raison d’ailleurs, que les médias québécois étaient proches du degré zéro de réflexion sur cette question. Alors voici mes 2¢, comme on dit. J’ai tenté de voir de quelle sorte de données et d’expertises on dispose pour appuyer la thèse selon laquelle ces tueurs, ou du moins une partie appréciable d’entre eux, sont motivés par la quête de célébrité. Voici les points principaux :

– Essentiellement, on dispose surtout de «preuves circonstancielles» ou indirectes. Il semble acquis, par exemple, que la plupart des mass shooters ont des traits narcissiques prononcés, sinon un trouble de la personnalité narcissique — et auraient donc la recherche de renom ou de statut social pratiquement inscrite dans leurs gènes. On sait aussi qu’il y a, comme pour le suicide, un effet de contagion dans ces massacres : la survenue d’une tuerie accroît les chances pour qu’une autre tuerie survienne dans les 10-12 jours qui suivent. Cependant, le fait d’être narcissiques ne signifie pas forcément que c’est la recherche de gloire qui les pousse au meurtre (ces tueurs sont souvent dépressifs aussi), et les études ne permettent pas de dire si la contagion vient de ce qu’on nomme et montre les assassins ou du simple fait d’évoquer leurs actions.

– La mesure la plus directe que j’ai trouvée est ici. L’an dernier, le criminologue américain Adam Lankford (encore lui) a analysé 225 cas de tueurs de masse afin de voir combien d’entre eux ont laissé des traces (notes, vidéos, etc) explicites d’une recherche de célébrité. Il n’en a trouvé que 24, ou 11 %. A priori, ce n’est pas particulièrement convaincant, mais il faut garder à l’esprit que M. Lankford a appliqué des critères très élevés : les références au renom — les tueurs de Columbine, par exemple, qui dans une vidéo fantasment à l’idée qu’Hollywood fera un film sur leurs vies — devaient être vraiment explicites pour qu’il les compte. Tout ce qui était moins direct, comme les déductions ou les présomptions d’experts, était écarté, et c’est sans compter le fait que beaucoup de ces tueurs emportent leurs motivations dans leur tombe (les deux tiers se suicident ou sont tués en fin de course). Il est donc pratiquement certain que c’est plus que 11 %. Mais est-ce seulement 20 % ou 50 % ? Ou plus encore ? Impossible à mesurer directement.

– Fait important : quand ils soupèsent le tout, il semble que la plupart des experts qui se sont penchés sur la question sont d’avis qu’il faut taire les noms des assassins et éviter de publier leur photo.

Encore une fois, plus de détails dans mon papier paru ce matin dans Le Soleil. Personnellement, je suis tiraillé. D’un côté, je me dis que nous, les médias, pratiquons déjà ce genre de black out sur les suicides, alors pourquoi ne pas l’étendre aux tueries de masse, au moins partiellement (en cessant par exemple de publier des photos flatteuses des tueurs pour ne s’en tenir qu’aux images les présentant «vaincus», menottes aux poings). Mais d’un autre côté, peut-être par réflexe journalistique, je me dis aussi que ces images sont une forme d’information et que, contrairement à ce que j’ai lu ici et là dans ce débat, on ne les publie pas simplement par sensationnalisme. Dire qu’Alexandre Bissonnette est (était) un gars tout ce qu’il y a plus ordinaire, c’est une chose ; si le lecteurs peut le constater de ses yeux parce qu’on publie ses photos Facebook, c’est tout autre chose. Dire qu’Anders Breivik avait tellement peu de remords qu’il faisait des saluts nazis lors de son procès, c’est une chose ; le voir de ses propres yeux, avec l’expression faciale, ça parle davantage, il me semble.

Enfin, je pense qu’on a ici amplement de quoi discuter toute la fin de semaine…

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Intéressant point que celui que soulève le président de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS, qui publie la prestigieuse revue Science), Rush Holt. Je ne suis pas sûr d’être d’accord, mais cela peut certainement servir de point de départ pour une discussion.

M. Holt, un physicien qui a siégé au Congrès pendant 4 mandats, déplore que le nouveau président Donald Trump et son administration ne semblent pas du tout croire que l’expertise scientifique et technique soit d’une quelconque valeur pour guider la prise de décision. «Comment en sommes-nous arrivés là ?», s’est-il demandé ce week-end lors d’une allocution au congrès de la Société américaine de physique.

Et il place une partie du blâme sur le compte des scientifiques eux-mêmes, qui présenteraient les preuves et les connaissances d’une manière trop hiérarchique, trop condescendante, du genre «Je vais parler lentement pour que même un imbécile soit capable de comprendre».

Personnellement, ce n’est pas l’expérience que j’ai avec les scientifiques, et je passe pourtant mes semaines à me faire expliquer toutes sortes de choses. Si certains me semblent parfois hésiter à entrer dans les détails techniques, ce qui peut s’interpréter comme une forme de condescendance (mais aussi comme une simple crainte d’être mal cité), la plupart sont juste bien contents que leurs recherches et/ou leur discipline se retrouve dans les médias. Mais bon, peut-être que les savants n’ont pas, de manière générale, la même attitude avec les journalistes qu’avec des politiciens — qui sont peut-être soupçonnés a priori de se soucier davantage de leur popularité que des données.

Quoi qu’il en soit, M. Holt tient sans doute un point quand il poursuit : «Parce que les gens ne pensent pas être capables d’évaluer la validité de nos conclusions, celles-ci deviennent simplement l’opinion de quelqu’un. Et on entend alors «Mon scientifique dit ceci ou cela», ou même «Mon interlocuteur sur Facebook pense ceci ou cela». Et les gens ne se sentent pas à même de juger parce qu’ils se sont fait dire qu’ils ne sont pas des scientifiques. Alors la question est : comment restaurer cette confiance en eux, en leur capacité de réfléchir d’eux-mêmes aux évidences ?»

Il est vrai que les résultats d’études sont beaucoup, beaucoup plus convaincants quand on les comprend minimalement que lorsque l’on se fait dire essentiellement : la science a statué, c’est tout. Comprendre, par exemple, le fonctionnement général des vaccins, aller voir les études d’efficacité et les suivis sur d’éventuels effets secondaires, cela prend du temps, mais ça immunise (poudoum-tich) drôlement mieux contre la rhétorique anti-vaccin que «Les médecins disent que c’est bien».

Mais d’un autre côté, cette croyance que n’importe qui peut avoir raison n’est-elle pas à la source, au moins en partie, de la dépréciation plus ou moins généralisée de l’expertise dans nos sociétés ?

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Jeudi 26 janvier 2017 | Mise en ligne à 10h42 | Commenter Commentaires (33)

Cannabis : pour faire le point

(Photo : archives Reuters/La Presse)

(Photo : archives Reuters/La Presse)

«Depuis quelques années, le dossier de la marijuana a évolué rapidement à mesure que de plus en plus d’États ont légalisé le cannabis pour des traitements médicaux ou l’usage récréationnel. (…Mais) l’absence d’une source qui agrègerait les connaissances scientifiques à propos des effets du cannabis sur la santé a créé un certain flottement sur la question de savoir si cette substance a des effets bénéfiques ou délétères sur la santé, et lesquels.»

C’est ce «trou» que Marie McCormick, de l’école de santé publique de Harvard, a tenté de boucher dans un rapport d’experts qu’elle a dirigé pour l’Académie nationale des Sciences des États-Unis. Publié à la mi-janvier, le document n’a pas fait grand-bruit dans les médias mais il vaut vraiment le détour. Alors que plusieurs États américains ont légalisé la mari et que le Canada semble vouloir le faire (la mari «thérapeutique» est déjà permise ici, rappelons-le), quiconque veut voir clair dans ce dossier aurait grand intérêt à consulter au moins le résumé du début. La littérature scientifique s’est énormément bonifiée sur le sujet ces dernières années — à tel point que les auteurs du rapport ont dû se concentrer uniquement sur les revues de littérature et les études particulièrement marquantes parues depuis 2011. Bien des parties, plus ou moins intéressées, peuvent y piger ce qui fait leur affaire et ignorer le reste, mais c’est le portrait d’ensemble qui compte, et c’est ce que donne le rapport.

Essentiellement, dans l’état actuel des connaissances, on ne dispose de preuves «convaincantes» ou «substantielles» (plusieurs essais cliniques et/ou études de bonne qualité allant dans le même sens, avec aucune ou très peu de bonnes études pour les contredire) pour des effets thérapeutiques du cannabis que pour deux usages : diminuer la douleur chronique et réduire certains symptômes de la sclérose en plaques. Ou enfin, trois usages thérapeutiques avérés, si l’on compte un effet anti-vomitif chez les patients qui souffrent de nausées provoquées par la chimiothérapie.

Le niveau de preuve est «modéré» (plusieurs études assez bonnes ou passables, avec peu de résultats crédibles pour les contredire) pour contrer à court terme les problèmes de sommeil de gens aux prises avec toutes sortes de maladies. Et le niveau de preuve est «limité» (seulement des études passables ou pas mal de résultats contradictoires) ou pire pour tous les autres usages thérapeutiques — sans compter que quelques effets secondaires (problèmes respiratoires, déclenchement de psychoses, etc) ont été assez bien prouvés.

Rien de tout cela n’est une raison de ne pas légaliser la mari, remarquez. Après tout, s’il fallait vraiment pouvoir se servir d’une substance comme d’un médicament pour en permettre la vente, il faudrait logiquement interdire l’alcool, ce qui aurait le plus mauvais effet sur l’humeur de votre blogueur favori. Comme pour la «boisson», j’imagine que la consommation récréative modérée de cannabis peut se faire sans danger.

Mais cela indique qu’il est grand-temps d’arrêter de tourner autour du pot (poudoum-tich) et d’encadrer tout cela comme il se doit, afin que des commerçants cessent de s’improviser guérisseurs.

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