Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Mercredi 3 septembre 2014 | Mise en ligne à 13h54 | Commenter Commentaires (35)

Qui a peur de la citronnelle ?

Elle est quand même un peu bizarre, cette décision de Santé Canada de bannir tous les chasse-moustiques à base de citronnelle d’ici la fin de l’année. J’ai beau retourner la chose dans tous les sens — et ne pas avoir plus d’atomes crochus qu’il ne le faut avec la mythologie entourant les «produits naturels» —, l’affaire a toutes les allures d’un faux problème. Enfin, vous me direz bien ce que vous en pensez…

Plante originaire d’Asie, la citronnelle est utilisée depuis longtemps pour ses qualités culinaires, mais aussi insecticides (voir ici pour une belle démonstration). Appliquée sur la peau, il semble qu’elle masque certaines de nos odeurs et nous rende plus ou moins invisibles pour les moustiques. En 2004, Santé Canada avait fait une revue de littérature scientifique au sujet d’une possible toxicité de l’huile de citronnelle, et il s’est avéré qu’une de ses composantes, le méthyl eugénol (qui compose 0,1 à 1 % de l’huile, selon le sous-type), est très probablement un cancérigène. Toutefois, lit-on sur le site de Santé Canada, «comme le Ministère n’avait détecté aucun risque pour la santé, il a décidé de ne pas retirer ces insectifuges du marché jusqu’à ce qu’une décision définitive soit prise».

À ma connaissance, rien de nouveau ne semble avoir émergé depuis 2004 — voir notamment cette fiche de 2013 du National Pesticide Information Center, qui ne trouve pas d’effet cancérigène ou autre à l’huile de citronnelle. Mais Santé Canada a quand même décrété que tous les chasse-moustique à base de citronnelle devront être retirés des tablettes avant la fin de l’année, disant que la preuve de l’innocuité du produit n’a pas été faite de manière satisfaisante.

En un sens, c’est une bonne chose. L’industrie des produits naturels a beau regimber, dire que «ben voyons, c’est naturel» et qu’elle n’a pas les moyens de financer les études de toxicologie que demande Santé Canada, il n’y a absolument aucune raison de traiter la citronnelle différemment du DEET, l’insectifuge «chimique» que l’on utilise généralement. La taille d’une entreprise n’est pas une raison pour abaisser les critères de santé publique, et le fait qu’il s’agisse d’un «produit naturel» n’est en rien un gage d’innocuité. Franchement, j’en ai soupé, d’entendre cet argument : puisqu’on y est, mentionnons que le méthyl eugénol est un produit 100 % naturel présent notamment dans la muscade, la noix de Grenoble et le basilic, et que ce que le programme américain de toxicologie a trouvé en en donnant à des rats et des souris (doses variables, 14 semaines à 2 ans) laisse peu de place à l’interprétation. Ça cause très probablement le cancer, ça semble nuire à la croissance, c’est toxique, point barre, même si c’est «naturel».

On croit comprendre en lisant cette page archivée de Santé Canada que le fédéral aurait «tiqué» sur les quantités de citronnelle impliquées. Comme cette plante a aussi des usages en cuisine, on en ingère très souvent (l’industrie alimentaire s’en sert comme aromatisant), mais alors seulement de très petites quantités (environ 0,07 mg/jour), alors qu’un petit coup d’insectifuge sur la peau va chercher autour de 5000 mg par application, soit «au moins 65 000 fois (plus)», souligne le site. Or s’il est vrai que c’est beaucoup plus, il me semble (corrigez-moi si je me trompe) franchement bizarre de comparer une quantité ingérée à une quantité étendue sur la peau. Après tout, le corps n’absorbe pas ce qui est sur la peau comme ce qui se trouve dans l’intestin et c’est, par exemple, un-peu-pas-mal pour ça que l’on dit du DEET qu’il est sans danger «si utilisé convenablement» — il est clairement poison lorsque ingéré. C’est aussi pour ça que la toxicité est à peu près toujours mesurée de trois façons différentes — inhalation, peau, ingestion.

Mais supposons malgré tout, pour le plaisir de la chose, que les 5000 mg d’une application topique de citronnelle se retrouvent dans le sang de la même façon que s’ils avaient été avalés. Mettons, on jase là… Le méthyl eugénol compte pour 0,1 à 1 % de l’huile de citronnelle, donc nos 5000 mg comprennent (mettons les choses au pire) environ 50 mg de méthyl eugénol ; et encore, la citronnelle ne compte que pour environ 5 % de ce que l’on trouve dans les vaporisateurs, ce qui fait donc descendre la quantité de méthyl eugénol à 50 mg X 0,05 = 2,5 mg. Pour une personne de taille assez légère, disons 50 kg, on a donc une dose de 2,5 mg ÷ 50 kg = 0,05 mg par kg de poids corporel. Dans l’étude américaine qui a trouvé un effet cancérigène sur des rats et des souris, les doses (administrée une fois par jour, 5 jours par semaine) allaient jusqu’à 150 mg/kg.

Voilà qui nous donne un «petit» facteur 3000, et je répète qu’on présume ici (même si c’est totalement délirant) que l’huile de citronnelle appliquée sur la peau passe dans le sang comme si on la buvait…

Bref, je comprends mal la base de cette décision — ce qui n’a rien d’étonnant, remarquez, puisque si Sam Kacew, un des toxicologues qui a rédigé la revue de 2004 pour Santé Canada, dit lui-même «n’y rien comprendre», alors ça ne doit pas être à la portée d’un journaliste. Vraiment pas…

Enfin, blagues à part, il me semble qu’on a ici un cas où le principe de précaution est mal appliqué. Que l’on demande à tous également, des plus purs croisés du naturel jusqu’aux méchants Sarrazins du chimique, de faire une preuve raisonnable de l’innocuité de leurs produits, j’en suis. Mais comme, dans le cas qui nous intéresse ici, il ne s’agit pas d’un nouveau produit qui vient d’être mis au point, mais d’une substance déjà largement utilisée depuis assez longtemps un peu partout dans le monde, il me semble que le simple fait que «le Ministère n’avait détecté aucun risque pour la santé» en dépit de cette usage répandu parlait de lui-même, non ?

Lire les commentaires (35)  |  Commenter cet article






Lundi 25 août 2014 | Mise en ligne à 10h43 | Commenter Commentaires (28)

Casse-tête nickelé

J’ai un petit casse-tête pour vous. Après tout, c’est lundi matin, vous avez eu toute la fin de semaine pour vous reposer et votre travail n’est pas supposé vous avoir déjà épuisé, n’est-ce pas ? Enfin, si vous êtes déjà fatigué, vous devriez consulter — ou vous coucher plus tôt mais, ça, c’est vous qui le savez.

Alors voilà. Comme on l’a déjà dit ici, il y a un problème de pollution à la poussière de nickel dans le quartier Limoilou, au centre-ville de Québec, suffisant pour accroître les risques de problèmes allergiques comme de l’urticaire et l’asthme, et possiblement les risques de cancer (mais alors, à très long terme). Cela fait une quinzaine d’années que les concentrations de ce métal dans l’air y sont trop élevées, à environ 50 nanogrammes par mètre cube alors que la norme québécoise est de 14 ng/m3 sur une période de 24 heures — c’est de 20 ng/m3 sur un an en Ontario et aux États-Unis. Une enquête de l’Environnement a montré du doigt le Port de Québec, et plus particulièrement l’entreprise Arrimage du Saint-Laurent (ASL), qui transborde de grandes quantités de minerai de nickel.

Celle-ci n’a jamais admis sa responsabilité, mais a tout de même fait installer un réseau de détecteurs de poussière et de près de 20 canons à eau afin de rabattre la poussière. Ce système est en opération depuis juillet 2013.

graphNiMais voilà, d’après des données du ministère de l’Environnement que j’ai obtenues récemment, des «pics» de pollution au nickel surviennent encore dans Limoilou. Deux sont très évidents dans la période couverte par ces nouveaux chiffres (mars à décembre 2013), le 14 août et le 20 décembre, à 125 et 256 ng/m3 — soit après que les canons à eau furent entrés en fonction. Dans l’ensemble, la situation s’améliore (on n’est plus qu’à 15 ng/m3 en moyenne), mais les deux pics suggèrent qu’il n’y a pas que du nickel résiduel dans le quartier, mais qu’une source de pollution est toujours active.

Alors, logiquement, de deux choses l’une. Ou bien le système d’Arrimage ne fonctionne pas. Ou bien l’entreprise n’était pas la seule source de pollution. Chez ASL, on jure que les canons à eau font leur travail et on souligne que, les journées des deux pics de pollution et dans les 48 heures précédentes, aucun bateau de nickel n’était à quai. Il existe un autre terminal où de grandes quantités de minerai de nickel sont manipulées dans le Port de Québec, propriété du géant minier Glencore. Celui-ci admet avoir déchargé des bateaux à Québec les 14 août et 20 décembre 2013, mais rappelle que ses opérations se font entièrement en milieu fermé, contrairement à Arrimage qui transborde (ou transbordait) à ciel ouvert — ce qui avait jusqu’à présent innocenté Glencore (anciennement Xstrata) d’office.

La militante limouloise Véronique Lalande, qui mène la charge dans ce dossier depuis ses débuts, fait quant à elle valoir que la présence ou non d’un vraquier de nickel dans le Port de Québec n’a pas une grande influence sur la qualité de l’air dans son quartier. Il y aurait, dit-elle, une pollution «générale» dans le port qui serait due à de mauvaises pratiques. La poussière qui en résulte serait soulevée périodiquement par les vents et se déposerait dans Limoilou lorsque ces derniers soufflent dans la «bonne» direction.

Le hic, cependant, c’est que les données sur les vents colligées par Environnement Canada dans ce secteur n’appuient pas de façon très claire cette hypothèse. Le 20 décembre, certes, de forts vents (30 à 45 km/h en moyenne) ont soufflé du port vers Limoilou et auraient pu y amener de la poussière. Mais le 14 août, les vents n’ont soufflé en direction de Limoilou qu’entre minuit et 6 h, se retournant complètement au petit matin pour souffler vers l’ouest toute la journée. Et si c’était bien une sorte de pollution générale dans le port qui était en cause, on se demande pourquoi on n’observerait pas davantage de «pics» de nickel puisque, ces deux journées-là, les vents n’avaient rien d’exceptionnels.

Bref, je ne veux pas disculper Arrimage du Saint-Laurent, contre qui la preuve montée par l’Environnement était franchement convaincante. Mais bon, il y avait peut-être autre chose, aussi. Mais quoi ? À votre avis, quel sens doit-on donner à ce petit casse-tête ?

Lire les commentaires (28)  |  Commenter cet article






Vendredi 27 juin 2014 | Mise en ligne à 11h48 | Commenter Commentaires (23)

Faut-il réformer les Nobel ?

Devrait-on élargir les critères d’octroi des prix Nobel, afin de les décerner à plus de trois savants par année et de pouvoir les donner à des organismes (comme c’est déjà le cas pour le Nobel de la paix) ? Le magazine Cosmos croit que oui et, si son plaidoyer ne m’apparaît pas particulièrement convaincant, force est d’admettre que la question qu’il pose mérite qu’on s’y attarde.

Essentiellement, le texte fait valoir que la façon dont on réalise la recherche a énormément changé depuis que les premiers Nobel ont été décerné, il y a 114 ans. Au début du XXe siècle, lit-on, «la science était une entreprise de gentleman menée par de brillants individus qui travaillaient principalement en solitaire. Mais le fait que seulement trois personnes puissent se partager un Nobel une année donnée (ce qui est le maximum inscrit dans les règlements de la Fondation Nobel, ndlr) ne correspond pas à la manière de conduire la recherche de nos jours, alors que pour toute percée majeure publiée dans Nature, il faut à peu près la moitié de la première page pour énumérer les noms de tous les auteurs».

C’est sans doute un brin exagéré, mais il est vrai que chaque percée scientifique implique maintenant des équipes beaucoup plus vastes qu’il y a un siècle. Et le dernier Nobel de physique illustre très bien les injustices que les règlements de cette prestigieuse distinction peuvent créer. Le 2013 de physique, rappelons-le, a été décerné conjointement au Britannique Peter Higgs et au Belge François Englert, qui en 1964 ont prédit (indépendamment l’un de l’autre) l’existence du boson de Higgs, cette particule centrale dans le mécanisme qui donne une masse à la matière. C’est la découverte du Higgs par le Large Hadron Collider (et donc la preuve directe de son existence, preuve qui nous échappait jusque-là) qui a incité le comité à donner le Nobel à MM. Higgs et Englert.

Le fait qu’il y ait eu seulement deux lauréats l’an dernier au lieu du maximum de trois est généralement interprété comme une reconnaissance implicite de la contribution du physicien américain Robert Brout, qui avait co-écrit avec M. Englert son article de 1964 sur le boson de Higgs, mais qui est décédé en 2011 — or le Nobel ne peut être décerné qu’à un chercheur en vie, ce qui l’a disqualifié.

Mais de toute manière, dénonce Cosmos, même si l’on avait inclus ce Brout, l’on aurait quand même laissé de côté d’autres physiciens dont la contribution a été tout aussi déterminante pour notre compréhension du mécanisme de Higgs. Trois d’entre eux sont cités — Gerald Guralnik, Carl Hagen and Tom Kibble. Tous trois ont écrit des articles importants sur le Higgs en 1964, et Kibble en a publié un autre en 1967 que Peter Higgs lui-même qualifie de «fondamental» (influencial). En outre, comme l’expliquait ici The Economist l’an dernier, l’article de M. Guralnik allait nettement plus loin que celui de M. Englert qui, sans rien vouloir lui enlever, ne prédisait pas explicitement l’existence d’un nouveau boson mais qui a fait paraître son article avant les autres.

Bref, la règle des trois lauréats engendre des injustices flagrantes depuis longtemps, et cela ne s’améliorera pas puisque à l’ère du Big Science, il faut souvent des machines énormes comme le LHC et des équipes à l’avenant pour faire des découvertes majeures. La seule idée que l’on détermine à l’avance un nombre de «méritants» est en soi une recette à controverse.

Mais s’il me semble souhaitable d’assouplir cette règle, j’hésiterais à étendre le nombre annuel de nobélisés bien au-delà de trois. D’abord parce qu’il faudra toujours tracer une ligne quelque part, ce qui impliquera toujours des injustices et des frustrations. D’ailleurs, plus la liste des lauréats sera grande, et plus la démarcation entre les heureux élus risque d’être faible, puisque l’on peut présumer qu’en général, la différence entre la 3e et la 4e contribution est plus marquée qu’entre, disons, la 10e et la 11e.

Et ensuite parce que si l’on multiplie les nobélisés à coup de 15, 20 ou 50 par année, on risque fort de diluer d’autant le prestige de ce prix, et l’on ne sera pas plus avancé.

Qu’en dites-vous ?

Lire les commentaires (23)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories



  • publicité





  • Calendrier

    avril 2012
    D L Ma Me J V S
    « mar   mai »
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    2930  
  • Archives

  • publicité