Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Jeudi 23 octobre 2014 | Mise en ligne à 12h07 | Commenter Commentaires (37)

Terroriste ou malade mental ?

À peu près tout le monde, j’imagine, s’est posé cette question hier en apprenant qu’une fusillade avait eu lieu au Parlement fédéral (surtout quand, dans la confusion qui régnait sur les réseaux sociaux, il n’était pas clair si l’on avait affaire à un, deux ou même trois tueurs) : a-t-on affaire à un/des terroristes ou à un malade mental ?

Dans notre psyché collective, il s’agit-là de deux catégories complètements séparées. Le «tueur de masse» est un individu mentalement instable qui, pour une raison ou pour une autre, perd les pédales, prend une arme à feu et se met à tirer sur autrui — soit au hasard, soit en ciblant un groupe à propos duquel le tueur entretient une paranoïa, mais dans tous les cas, on a l’image d’un geste totalement irrationnel et déconnecté de la réalité. Le terroriste, par opposition, agirait de manière froide, planifiée, cartésienne, il tuerait instrumentalement dans le but de frapper l’imaginaire et ainsi faire avancer une cause politique/religieuse.

On ne sait pas grand-chose (encore) à propos de Michael Zehaf-Bibeau, à part essentiellement qu’il a eu des problèmes de consommation et qu’il s’est ensuite converti à l’islam, devenant même un pratiquant radical. Ce qui peut le faire entrer dans une catégorie comme dans l’autre.

Et c’est bien là où je veux en venir : est-on nécessairement un terroriste ou un malade mental ? L’un empêche-t-il l’autre, ou vient avec l’autre ? Je n’ai pas trouvé une abondante littérature scientifique là-dessus, presque rien en fait, à part ceci, une étude publiée en 2012 et qui se dit la première à comparer le profil de mass shooters avec celui de terroristes suicidaires (un compte-rendu commenté est disponible ici sur le site du magazine Time).

L’auteur, Adam Lankford, de l’Université de l’Alabama, y examine 81 cas de terroristes suicidaires et de tueurs de masse ayant sévi aux États-Unis entre 1990 et 2010. Et il conclut que «les différences entre les deux groupes se sont avérées largement superficielles. Avant leurs attaques, ils ont été confrontés aux mêmes genres de problèmes personnels, incluant une marginalisation, des problèmes familiaux, au travail ou à l’école, et à des événements qui ont précipité la crise».

Soulignons de nouveau, s’il est besoin de le faire, que l’étude portait sur des terroristes dont les attentats impliquaient un suicide, ce qui fait a priori intervenir des types de gens très différents de ceux qui commettent leurs attentats à distance. Notons aussi que les problèmes de santé mentale peuvent être à la fois la cause et la conséquence des problèmes personnels qui précédé les attaques.

Cela n’excuse absolument en rien les attaques, c’est bien évident, mais cela montre assez clairement que l’opposition terrorisme/maladie mentale que l’on est porté à faire — et je m’inclus là-dedans, j’avoue avoir eu ce réflexe hier — ne tient pas toujours la route. Ceux qui commettent des attentats suicides proviennent souvent du même pool que les tueurs de masse, soit des gens très en colère, très aigris et se sentant «mis à l’écart» après une série d’échecs. Les deux vont souvent de pair (ce qui ne signifie nullement que leurs auteurs ne sont pas responsables de leurs actes, mais c’est une autre question).

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Mercredi 3 septembre 2014 | Mise en ligne à 13h54 | Commenter Commentaires (35)

Qui a peur de la citronnelle ?

Elle est quand même un peu bizarre, cette décision de Santé Canada de bannir tous les chasse-moustiques à base de citronnelle d’ici la fin de l’année. J’ai beau retourner la chose dans tous les sens — et ne pas avoir plus d’atomes crochus qu’il ne le faut avec la mythologie entourant les «produits naturels» —, l’affaire a toutes les allures d’un faux problème. Enfin, vous me direz bien ce que vous en pensez…

Plante originaire d’Asie, la citronnelle est utilisée depuis longtemps pour ses qualités culinaires, mais aussi insecticides (voir ici pour une belle démonstration). Appliquée sur la peau, il semble qu’elle masque certaines de nos odeurs et nous rende plus ou moins invisibles pour les moustiques. En 2004, Santé Canada avait fait une revue de littérature scientifique au sujet d’une possible toxicité de l’huile de citronnelle, et il s’est avéré qu’une de ses composantes, le méthyl eugénol (qui compose 0,1 à 1 % de l’huile, selon le sous-type), est très probablement un cancérigène. Toutefois, lit-on sur le site de Santé Canada, «comme le Ministère n’avait détecté aucun risque pour la santé, il a décidé de ne pas retirer ces insectifuges du marché jusqu’à ce qu’une décision définitive soit prise».

À ma connaissance, rien de nouveau ne semble avoir émergé depuis 2004 — voir notamment cette fiche de 2013 du National Pesticide Information Center, qui ne trouve pas d’effet cancérigène ou autre à l’huile de citronnelle. Mais Santé Canada a quand même décrété que tous les chasse-moustique à base de citronnelle devront être retirés des tablettes avant la fin de l’année, disant que la preuve de l’innocuité du produit n’a pas été faite de manière satisfaisante.

En un sens, c’est une bonne chose. L’industrie des produits naturels a beau regimber, dire que «ben voyons, c’est naturel» et qu’elle n’a pas les moyens de financer les études de toxicologie que demande Santé Canada, il n’y a absolument aucune raison de traiter la citronnelle différemment du DEET, l’insectifuge «chimique» que l’on utilise généralement. La taille d’une entreprise n’est pas une raison pour abaisser les critères de santé publique, et le fait qu’il s’agisse d’un «produit naturel» n’est en rien un gage d’innocuité. Franchement, j’en ai soupé, d’entendre cet argument : puisqu’on y est, mentionnons que le méthyl eugénol est un produit 100 % naturel présent notamment dans la muscade, la noix de Grenoble et le basilic, et que ce que le programme américain de toxicologie a trouvé en en donnant à des rats et des souris (doses variables, 14 semaines à 2 ans) laisse peu de place à l’interprétation. Ça cause très probablement le cancer, ça semble nuire à la croissance, c’est toxique, point barre, même si c’est «naturel».

On croit comprendre en lisant cette page archivée de Santé Canada que le fédéral aurait «tiqué» sur les quantités de citronnelle impliquées. Comme cette plante a aussi des usages en cuisine, on en ingère très souvent (l’industrie alimentaire s’en sert comme aromatisant), mais alors seulement de très petites quantités (environ 0,07 mg/jour), alors qu’un petit coup d’insectifuge sur la peau va chercher autour de 5000 mg par application, soit «au moins 65 000 fois (plus)», souligne le site. Or s’il est vrai que c’est beaucoup plus, il me semble (corrigez-moi si je me trompe) franchement bizarre de comparer une quantité ingérée à une quantité étendue sur la peau. Après tout, le corps n’absorbe pas ce qui est sur la peau comme ce qui se trouve dans l’intestin et c’est, par exemple, un-peu-pas-mal pour ça que l’on dit du DEET qu’il est sans danger «si utilisé convenablement» — il est clairement poison lorsque ingéré. C’est aussi pour ça que la toxicité est à peu près toujours mesurée de trois façons différentes — inhalation, peau, ingestion.

Mais supposons malgré tout, pour le plaisir de la chose, que les 5000 mg d’une application topique de citronnelle se retrouvent dans le sang de la même façon que s’ils avaient été avalés. Mettons, on jase là… Le méthyl eugénol compte pour 0,1 à 1 % de l’huile de citronnelle, donc nos 5000 mg comprennent (mettons les choses au pire) environ 50 mg de méthyl eugénol ; et encore, la citronnelle ne compte que pour environ 5 % de ce que l’on trouve dans les vaporisateurs, ce qui fait donc descendre la quantité de méthyl eugénol à 50 mg X 0,05 = 2,5 mg. Pour une personne de taille assez légère, disons 50 kg, on a donc une dose de 2,5 mg ÷ 50 kg = 0,05 mg par kg de poids corporel. Dans l’étude américaine qui a trouvé un effet cancérigène sur des rats et des souris, les doses (administrée une fois par jour, 5 jours par semaine) allaient jusqu’à 150 mg/kg.

Voilà qui nous donne un «petit» facteur 3000, et je répète qu’on présume ici (même si c’est totalement délirant) que l’huile de citronnelle appliquée sur la peau passe dans le sang comme si on la buvait…

Bref, je comprends mal la base de cette décision — ce qui n’a rien d’étonnant, remarquez, puisque si Sam Kacew, un des toxicologues qui a rédigé la revue de 2004 pour Santé Canada, dit lui-même «n’y rien comprendre», alors ça ne doit pas être à la portée d’un journaliste. Vraiment pas…

Enfin, blagues à part, il me semble qu’on a ici un cas où le principe de précaution est mal appliqué. Que l’on demande à tous également, des plus purs croisés du naturel jusqu’aux méchants Sarrazins du chimique, de faire une preuve raisonnable de l’innocuité de leurs produits, j’en suis. Mais comme, dans le cas qui nous intéresse ici, il ne s’agit pas d’un nouveau produit qui vient d’être mis au point, mais d’une substance déjà largement utilisée depuis assez longtemps un peu partout dans le monde, il me semble que le simple fait que «le Ministère n’avait détecté aucun risque pour la santé» en dépit de cette usage répandu parlait de lui-même, non ?

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Lundi 25 août 2014 | Mise en ligne à 10h43 | Commenter Commentaires (28)

Casse-tête nickelé

J’ai un petit casse-tête pour vous. Après tout, c’est lundi matin, vous avez eu toute la fin de semaine pour vous reposer et votre travail n’est pas supposé vous avoir déjà épuisé, n’est-ce pas ? Enfin, si vous êtes déjà fatigué, vous devriez consulter — ou vous coucher plus tôt mais, ça, c’est vous qui le savez.

Alors voilà. Comme on l’a déjà dit ici, il y a un problème de pollution à la poussière de nickel dans le quartier Limoilou, au centre-ville de Québec, suffisant pour accroître les risques de problèmes allergiques comme de l’urticaire et l’asthme, et possiblement les risques de cancer (mais alors, à très long terme). Cela fait une quinzaine d’années que les concentrations de ce métal dans l’air y sont trop élevées, à environ 50 nanogrammes par mètre cube alors que la norme québécoise est de 14 ng/m3 sur une période de 24 heures — c’est de 20 ng/m3 sur un an en Ontario et aux États-Unis. Une enquête de l’Environnement a montré du doigt le Port de Québec, et plus particulièrement l’entreprise Arrimage du Saint-Laurent (ASL), qui transborde de grandes quantités de minerai de nickel.

Celle-ci n’a jamais admis sa responsabilité, mais a tout de même fait installer un réseau de détecteurs de poussière et de près de 20 canons à eau afin de rabattre la poussière. Ce système est en opération depuis juillet 2013.

graphNiMais voilà, d’après des données du ministère de l’Environnement que j’ai obtenues récemment, des «pics» de pollution au nickel surviennent encore dans Limoilou. Deux sont très évidents dans la période couverte par ces nouveaux chiffres (mars à décembre 2013), le 14 août et le 20 décembre, à 125 et 256 ng/m3 — soit après que les canons à eau furent entrés en fonction. Dans l’ensemble, la situation s’améliore (on n’est plus qu’à 15 ng/m3 en moyenne), mais les deux pics suggèrent qu’il n’y a pas que du nickel résiduel dans le quartier, mais qu’une source de pollution est toujours active.

Alors, logiquement, de deux choses l’une. Ou bien le système d’Arrimage ne fonctionne pas. Ou bien l’entreprise n’était pas la seule source de pollution. Chez ASL, on jure que les canons à eau font leur travail et on souligne que, les journées des deux pics de pollution et dans les 48 heures précédentes, aucun bateau de nickel n’était à quai. Il existe un autre terminal où de grandes quantités de minerai de nickel sont manipulées dans le Port de Québec, propriété du géant minier Glencore. Celui-ci admet avoir déchargé des bateaux à Québec les 14 août et 20 décembre 2013, mais rappelle que ses opérations se font entièrement en milieu fermé, contrairement à Arrimage qui transborde (ou transbordait) à ciel ouvert — ce qui avait jusqu’à présent innocenté Glencore (anciennement Xstrata) d’office.

La militante limouloise Véronique Lalande, qui mène la charge dans ce dossier depuis ses débuts, fait quant à elle valoir que la présence ou non d’un vraquier de nickel dans le Port de Québec n’a pas une grande influence sur la qualité de l’air dans son quartier. Il y aurait, dit-elle, une pollution «générale» dans le port qui serait due à de mauvaises pratiques. La poussière qui en résulte serait soulevée périodiquement par les vents et se déposerait dans Limoilou lorsque ces derniers soufflent dans la «bonne» direction.

Le hic, cependant, c’est que les données sur les vents colligées par Environnement Canada dans ce secteur n’appuient pas de façon très claire cette hypothèse. Le 20 décembre, certes, de forts vents (30 à 45 km/h en moyenne) ont soufflé du port vers Limoilou et auraient pu y amener de la poussière. Mais le 14 août, les vents n’ont soufflé en direction de Limoilou qu’entre minuit et 6 h, se retournant complètement au petit matin pour souffler vers l’ouest toute la journée. Et si c’était bien une sorte de pollution générale dans le port qui était en cause, on se demande pourquoi on n’observerait pas davantage de «pics» de nickel puisque, ces deux journées-là, les vents n’avaient rien d’exceptionnels.

Bref, je ne veux pas disculper Arrimage du Saint-Laurent, contre qui la preuve montée par l’Environnement était franchement convaincante. Mais bon, il y avait peut-être autre chose, aussi. Mais quoi ? À votre avis, quel sens doit-on donner à ce petit casse-tête ?

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