Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Général’

Lundi 24 novembre 2014 | Mise en ligne à 10h50 | Commenter Commentaires (31)

L’UQAR et TransCanada : le refus vu de l’intérieur

La nouvelle a rapidement fait le tour des salles de nouvelles à la fin de la semaine dernière : l’UQAR et son Institut des sciences de la mer ont décidé de refuser la proposition de TransCanada, qui offrait de financer une chaire d’étude sur l’estuaire du Saint-Laurent. Je reproduis ici le texte que m’a envoyé vendredi un des profs de l’ISMER, Daniel Bourgault (avec son accord, bien sûr), parce que je crois qu’il peut remettre certaines pendules à l’heure.

Dès que les pourparlers entre l’UQAR et TransCanada s’étaient ébruités, début novembre, les conclusions les plus folles en avaient été tirées, comme c’est malheureusement souvent le cas en cette ère branchées sur les réseaux sociaux où la rumeur domine. La compagnie était en train d’acheter la communauté scientifique. Celle-ci, que l’on soupçonne toujours plus ou moins de putasserie parce qu’il lui arrive de produire des données qui contredisent nos idées, s’apprêtait bien sûr à se laisser faire. Présomption de scandale !

Dans le contexte actuel, où l’opinion publique est très échauffée par des semaines de campagne contre le projet Énergie Est, c’était sans doute à prévoir. Et la fuite d’un document de PR de TransCanada, qui proposait notamment de financer la recherche pour projeter une image pro-science, n’a fait qu’empirer les choses.

Alors les explications du professeur Bourgault, qui a participé à la prise de décision et vu les choses de l’intérieur, sont utiles, je pense. Il en ressort qu’on s’est (encore) énervé pour pas grand-chose. Les pourparlers n’en étaient qu’aux tous premiers contacts, et TransCanada ne semblait pas, a priori, vouloir attacher des conditions inacceptables à son argent.

Ce sont davantage des questions de crédibilité et d’apparence d’intégrité qui ont poussé les chercheurs de l’ISMER à rejeter l’offre de TransCanada, car ils ont été très choqués de voir avec quelle vitesse le tribunal de l’opinion populaire les a jugés. On pourrait sans doute déplorer que de l’argent (présumément libre d’attache) pour la science ait été repoussé pour de simples questions d’apparence, c’est vrai. Mais dans l’état actuel des choses, c’est un calcul politique qui se défend tout à fait, à mon sens, car il crève les yeux que cet argent aurait, à tort ou à raison, entaché la crédibilité de la chaire de recherche et aurait aussi, selon toute vraisemblance, éclaboussé l’ISMER au complet.

Voici donc les quelques paragraphes que m’a envoyés M. Bourgault :

«Notre décision collective ne relève pas de détails des négociations avec TransCanada. En fait, il est important de savoir qu’il n’y avait eu encore que très peu de négociation comme tel. J’aimerais spécifier aussi que nos premiers échanges avec TransCanada n’indiquaient pas d’exigences particulières de leur part. À cet égard et en ces tout débuts du processus de négociations, nous n’avons rien à reprocher à TransCanada. Je pense qu’il aurait peut-être même été envisageable que TransCanada accepte toutes les conditions de transparence, d’intégrité et de liberté intellectuelle que nous demandions. Mais nous ne nous sommes jamais rendus suffisamment loin dans le processus de négociation pour le savoir. Notre décision donc, s’est prise beaucoup plus en amont et non pas sur les détails d’une négociation qui n’était encore que très embryonnaire.

S’il y a une chose qui nous a agacés dans ce dossier, ce sont les réactions de certaines personnes ou groupes à douter spontanément de notre intégrité et notre capacité à prendre nos propres décisions en tant qu’institution. Nous sommes restés plutôt silencieux face aux critiques qui nous ont été adressées ces derniers jours car ce genre de questionnement ne se répond pas avec un Tweet de 140 caractères ou un post sur Facebook. Nous sommes une vingtaine de professeurs à l’ISMER et avant de prendre des décisions nous devons d’abord prendre le temps d’y réfléchir individuellement et ensuite trouver un temps pour se rencontrer et en discuter. Prendre une 1 à 2 semaines pour réfléchir à ce genre de questions est normal. Cela explique notre silence des dernières semaines.

Je pense que notre décision aurait été la même sans les sorties récentes à propos du plan de communication de TransCanada. Il faut bien comprendre que nous n’avons pas réagi spontanément aujourd’hui et n’avons pas tenu de réunion d’urgence. La réunion que avons tenue hier était déjà prévue depuis deux semaines à l’agenda, bien avant les évènements récents.

Je pense que je peux me permettre de parler au nom de tous les profs en disant que nous sommes tous d’accord que cette région de l’estuaire est très importante à étudier. D’ailleurs, certains d’entre nous étudions déjà cette région et nous souhaitons y consacrer plus d’efforts de recherche dans les prochaines années. Personnellement, je préfère procéder de la façon habituelle pour faire ma recherche en cherchant des fonds en provenance plutôt des organismes subventionnaires gouvernementaux (ex: le CRSNG ou le FRQNT).

Sur une note bien personnelle, je peux dire que je n’étais pas confortable avec l’idée de négocier un contrat de recherche scientifique par l’entremise d’avocats (ceci n’est que mon point de vue et non pas nécessairement celui de tous les profs). Pour moi, la recherche pour des enjeux de société aussi important n’est pas vraiment négociable. Par contre, je n’ai rien de fondamentalement contre les collaborations entre l’industrie, pétrolière ou autre, et les universitaires, mais pour d’autres questions. Par exemple, si j’étais approché par le plateforme Hibernia pour étudier, disons,  l’impact des vagues sur la structure pour éventuellement en améliorer sa sécurité je le ferais sans doute avec plaisir. Dans le cas du Saint-Laurent, je n’étais pas confortable pour une telle collaboration.

Chacun donc avait ses raisons, parfois différentes, pour recommander de ne pas procéder avec la chaire de TransCanada. J’ai énuméré au paragraphe précédent certaines de mes raisons. Les discussions n’ont pas été ni toute noires, ni toutes blanches. Nous avons oscillé et considéré toutes les possibilités. Personnellement, je n’ai pas été outré de l’approche de TransCanada. Il s’agissait d’une approche légitime de la part d’une industrie. La question méritait vraiment de s’y attarder et nous avons maintenant pris une décision collégiale et démocratique.»

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Lundi 17 novembre 2014 | Mise en ligne à 10h53 | Commenter Commentaires (14)

Vous avez dit «uranium» ?

Le dernier droit du BAPE générique sur la «filière uranifère» s’est entamé la semaine dernière, avec la présentation de mémoires dans des communautés du nord du Québec, mais c’est à partir d’aujourd’hui que l’on en entendra le plus parler. Ces audiences, qui sont en grande partie un «show» médiatique, se tiennent aujourd’hui à Montréal, se déplaceront à Sept-Îles cette semaine, puis à Québec la semaine prochaine.

On le sait, les milieux environnementaux sont farouchement opposés à l’ouverture de mines d’uranium, comme à tout ce qui touche de près ou de loin au nucléaire. Ces mines, disent-ils, mèneraient à des désastres écologiques et feraient peser de lourds dangers sur les populations avoisinantes. Mais de l’autre côté de la clôture, l’industrie et la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN, le chien de garde fédéral qui supervise le nucléaire, des mines jusqu’aux centrales électriques), assurent qu’il n’en est rien, et montrent une foule de données pour le prouver.

Alors j’ai décidé de fouiller le dossier afin d’essayer d’y voir plus clair. Qui a raison ? L’exploitation de l’uranium est-elle à ce point dangereuse ?

Il est évident que l’uranium lui-même est radioactif et, à ce titre, nocif pour la santé. Certains de ses produits de filiation — ce que l’uranium devient lorsque son noyau se décompose. avec le temps —, comme le radium-222, le radon et le polonium-210, sont d’ailleurs particulièrement préoccupants. Il n’est donc pas étonnant que les écolos aient trouvé des études pour appuyer leurs dires, études qui associent les mines d’uranium à divers cancers, surtout chez les mineurs, mais aussi chez les gens vivant à proximité, ainsi qu’à d’autres problèmes de santé.

Il s’agit-là, disons-le, d’authentiques travaux scientifiques publiés dans des revues savantes respectées. À vue de nez, donc, les écolos semblent avoir raison : il y a bel et bien des dangers à miner l’uranium.

Cependant, quand on y regarde de plus près, on se rend compte que ces études ont pratiquement toutes un point commun : ou bien elles documentent des situations qui remontent jusqu’aux années 50 et 60, voire 40 dans certains cas ; ou alors elles portent sur des mines exploitées dans des pays du tiers monde ou de l’ex-Union soviétique. Mais dans tous les cas, on parle ici de contextes où les normes environnementales et sanitaires, de même que les pratiques minières et industrielles, étaient très différentes de celles qui prévalent ici aujourd’hui. Alors pour répondre à la question qui nous intéresse, soit «Si l’on ouvrait une mine d’uranium dans le Québec de 2014, quelles en seraient les conséquences ?», ces études ne sont pas aussi pertinentes qu’il n’y paraît.

Un meilleur point de comparaison serait donc le nord de la Saskatchewan, où se trouvent présentement toutes les mines d’uranium actives au Canada. Même pays, même époque, même organisme de surveillance… Et là-bas, des échantillons sont pris régulièrement dans l’air et dans l’eau, afin de voir s’il s’échappe des polluants. C’est donc, je pense, à cet endroit qu’il faut regarder pour savoir si une mine d’uranium exploitée au Québec serait polluante. Or, d’après les rapports de la CCSN et les présentations que la Commission a faites devant le BAPE cet automne (lors d’audiences préliminaires), il semble que les concentrations d’isotopes radioactifs autour des mines saskatchewannaises se confondent avec le bruit de fond naturel.

La CCSN admet, notons-le, que certaines de ces installations-là ont eu des problèmes de fuites d’uranium et de sélénium il y a quelques années, mais des correctifs ont été demandé à l’industrie et les échantillons les plus récents montrent qu’ils fonctionnent. En outre, l’exposition des travailleurs du nucléaire à la radioactivité est constamment mesurée au Canada, et elle reste à des niveaux faibles. Or on peut présumer qu’en général, les mineurs sont nettement plus exposés que la population des environs.

Bref, si l’uranium est une matière dangereuse, et si les pratiques d’il y a 50 ans causaient clairement des problèmes de santé — surtout aux mineurs, puisque les mines du temps n’étaient pas bien ventilées, ce qui les exposait à un sous-produit de l’uranium, le radon, qui est un gaz radioactif —, il n’est pas évident que cela soit toujours le cas.

Cela ne signifie pas, remarquez, qu’il ne reste plus de points d’interrogation. Comme me le disait Marc Fafard, du groupe Sept-Îles sans uranium, les concentrations trop élevées d’uranium et de sélénium qui ont été rejetées en Saskatchewan dans un passé assez récent ont beau avoir été corrigées, cela montre tout de même qu’il y a un côté «expérience à ciel ouvert» dans l’exploitation de l’uranium. On pourrait sans doute lui répondre que ces épisodes prouvent au contraire que le système de surveillance fonctionne, que c’est de toute façon un passage obligé puisqu’on ne peut pas recréer une mine dans un labo et que, de toute manière, les conditions précises de l’exploitation (la composition précise de la roche, notamment) varient d’un endroit à l’autre et qu’il y aura toujours un travail d’ajustement à faire, sont point demeure tout de même en bonne partie valide, il me semble.

Et puis, me disait la toxicologue de l’Université de la Saskatchewan Patricia Thomas, ce qu’il adviendra à long terme des déchets miniers reste à voir. De plus, même si les rejets des mines recèlent très, très peu d’isotopes radioactifs à l’heure actuelle, il demeure possible, dit-elle, que des polluants s’accumulent petit à petit dans l’écosystème et qu’ils finissent par devenir un problème dans l’avenir.

Ce sont certainement là des points qu’il faudra garder à l’esprit quand viendra le temps de décider quoi faire avec l’actuel moratoire sur l’uranium, mais disons que dans l’ensemble, le tableau est loin d’être aussi noir que celui que peignent militants et médias.

Plus de détails dans mon texte paru ce week-end dans Le Soleil.

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La cour d’appel italienne a remis un peu de bon sens dans cette affaire juridico-burlesque qui avait vu six sismologues et un fonctionnaire italiens être condamnés à six ans de prison pour avoir, selon la poursuite, mal averti la population qu’un tremblement de terre majeur était imminent dans la région de L’Aquila. Le tribunal a innocenté les six savants et a réduit la peine du fonctionnaire à deux ans, pour des raisons qui ne sont cependant pas claires, puisque les juges italiens peuvent attendre trois mois avant de publier les motifs de leurs décisions — parlez-moi d’une règle étrange…

Au début de l’année 2009, une série de séismes faibles, mais rapprochés, avaient semé l’émoi autour de L’Aquila, dans la région des Abbruzes, en plein milieu du pays. Un panel d’experts avait été chargé d’examiner tout cela et de déterminer si le risque de secousse majeure était élevé. Leur réunion fut suivie d’une conférence de presse au cours de laquelle les autorités régionales ont rassuré la population en disant qu’une séries de séismes mineurs n’accroissait pas ce danger. Avant la réunion, le fonctionnaire Bernardo de Bernardinis, celui dont la peine a été réduite à deux ans, avait accordé une entrevue à une télé italienne, déclarant que «les scientifiques me disent qu’il n’y a pas de danger, puisque les tensions se relâchent en continu» — ce que les plupart des sismologues considèrent scientifiquement faux.

Le 6 avril, une secousse d’amplitude 6,3 a fait s’écrouler plusieurs bâtiments de L’Aquila, tuant 309 personnes. Tous les membres du panel d’experts ont alors été accusés d’homicide sous prétexte que leurs propos rassurants — enfin, ceux des autorités, que l’on présumait être inspirés de l’avis des experts — avaient convaincu une trentaine de personnes, toutes mortes lors du cataclysme, de rester chez elles au lieu de quitter la ville. Au bout de 13 mois de procès, ils avaient été condamnés à ds peines de 6 ans de prison.

Tout ceci, vu de l’extérieur du moins, a toujours senti à plein nez la recherche désespérée de têtes-de-turc vers lesquelles diriger la vindicte populaire, ressentiment qui est toujours vif, d’ailleurs, puisque l’exonération des sismologues a été accueillie par les huées d’une petite foule massée devant le palais de justice. Si la plupart des experts jugent fausse l’idée selon laquelle les secousses mineures et successives n’augmentent pas le risque de séisme majeur, on peut raisonnablement supposer que ce n’est pas ce que  les 6 scientifiques ont dit aux autorités. Et que, par conséquent, ce sont ces dernières qui ont choisi de tenir des propos rassurants lors du point de presse. Le fait que le fonctionnaire de Bernardinis ait déclaré qu’il n’y avait pas de danger avant de participer à la réunion d’experts suggère également que les autorités voulaient calmer le jeu, et semblaient avoir décidé de le faire avant d’entendre ce que les six savants avaient à dire.

De manière plus générale, cette condamnation avait été unanimement dénoncée à l’échelle planétaire parce qu’elle créait un dangereux précédant. Une expertise n’est en effet utile que si son auteur se sent libre de donner son opinion sans trop d’arrière-pensée. Or si un sismologue peut faire de la prison pour ce genre de motif, il y a tout lieu de croire qu’il refusera de se prononcer, ou alors qu’il ne donnera pas son avis librement, qu’il se souciera d’abord et avant tout d’éviter de faire de la prison et se montrera, par conséquent, exagérément alarmiste. À long terme, ce genre de situation peut multiplier les fausses alertes à un point où plus personne ne prête foi aux avis d’experts, ce qui les rend inutiles.

La décision de la cour d’appel italienne vient donc, à mon sens, remettre un eu de sérieux dans cette tragicomédie.

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