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Archive de la catégorie ‘Général’

Mercredi 23 novembre 2016 | Mise en ligne à 15h38 | Commenter Commentaires (34)

Sommes-nous de plus en plus moroses ?

(Photo : Martin Chamberland, archives La Presse)

(Photo : Martin Chamberland, archives La Presse)

En 1968, l’illustre psychologue américano-polonais Robert Zajonc rapportait une drôle de trouvaille au sujet de la langue anglaise, découverte qui fut validée dans pratiquement toutes les autres langues par la suite : en moyenne, nous utilisons les mots qui ont une connotation positive nettement plus souvent que les mots négatifs. Si l’on prend, par exemple, les 5000 mots les plus fréquemment employés dans n’importe quelle langue et qu’on en note la «teinte émotive» sur une échelle de 1 (très négatif) à 10 (très positif), on obtient habituellement une moyenne qui tourne autour de 6.

C’est un phénomène d’une telle universalité que certains ont émis l’hypothèse qu’il devait être inscrit biologiquement dans le cerveau d’une manière ou d’une autre — ne serait-ce que comme conséquence d’une tendance plus générale à préférer ce qui est agréable à ce qui est déplaisant. Mais étonnamment, ce «biais de positivité» semble être en train de s’effriter, au moins aux États-Unis, rapportent quatre chercheurs américains en psychologie dans le dernier numéro des PNAS.

Le quatuor mené par Robert Axelrod, de l’Université du Michigan, a analysé l’énorme corpus de livres Google, comptant le nombre de mots positifs et négatifs qui ont été utilisés dans tous les livres publiés en anglais aux États-Unis entre 1800 et 2000. Au début de la période, les mots positifs étaient environ 1,9 fois plus fréquents que les mots négatifs, mais ce ratio était tombé à 1,6 en 2000. La même tendance a été notée dans les archives du New York Times, bien que dans une moindre mesure (environ 1,65 en 1851 à 1,55 en 2015).

Il faut faire attention avant de trop en lire dans ces changements, puisque les auteurs ont remarqué une baisse généralisée de l’usage de termes émotionnellement chargés, tant du côté positif que négatif. Comme si la langue dans son ensemble (en tout cas, celle des livres) devenait plus rationnelle ou, du moins, plus neutre d’un point de vue affectif. Cependant, l’usage des termes «positifs» a reculé davantage.

D’un point de vue linguistique, c’est intéressant parce que cela permet de vérifier certaines hypothèse. Si ce biais de positivité provenait entièrement de la biologie du cerveau, on pourrait s’attendre à ce qu’il demeure à peu près stable à long terme, mais cette baisse sur 200 ans montre qu’il y a autre chose. M. Axelrod et ses collègues ont également trouvé que le ratio de positivité bougeait à court terme avec certains événements (le nombre de morts américains dans des guerres une année donnée). Ce biais de positivité n’est donc vraiment pas seulement une tendance naturelle et biologiquement inscrite chez l’humain, mais reflète également l’«humeur» du moment.

Mais quoi qu’il en soi, je me questionne un peu sur ce long glissement vers la morosité qui s’étend sur deux siècles. Il est possible que la tendance soit la même en français (voir le graphique ci-bas, tiré de Ngram aussi, toutefois notez que mon échantillon est infinitésimal, j’ai fait l’exercice vraiment «juste pour voir»), mais est-ce vraiment un pessimisme qui s’installe, ou est-ce qu’on ne mesurerait pas ici simplement des changements dans les modes littéraires ? Par exemple, si on publie proportionnellement plus d’essais qu’avant, la langue va se neutraliser (affectivement parlant), et il me semble que l’on n’écrit habituellement pas un essai sur ce qui va bien, mais plutôt sur des choses qui doivent changer — ce qui mènerait logiquement à utiliser une terminologie plus négative.

Y a-t-il un linguiste dans la salle ?

Fréquence, en % du nombre total de mots utilisés dans tous les livre paru en français entre 1800 et 2000, de quatre mots à consonance positive : amour (bleu), confiance (orange), fête (vert) et repos (rouge). Source : Ngram.

Fréquence, en % du nombre total de mots utilisés dans tous les livre paru en français entre 1800 et 2000, de quatre mots à consonance positive : amour (bleu), confiance (orange), fête (vert) et repos (rouge). Source : Ngram.

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Mercredi 16 novembre 2016 | Mise en ligne à 14h27 | Commenter Commentaires (42)

Climat : Trump peut-il vraiment tout faire dérailler ?

(Photo : Bernard Breault/archives La Presse)

(Photo : Bernard Breault/archives La Presse)

On avait l’impression que le débat sur l’existence et l’origine humaine du réchauffement climatique était clos. D’un point scientifique, bien sûr, la question était réglée depuis longtemps, mais même dans la sphère publique et politique, me semble-t-il, on n’entendait pratiquement plus d’arguments climatosceptiques, hormis quelques exceptions pour confirmer la règle. Ces dénialistes existent toujours, re-bien sûr, mais la plupart des grands médias avaient fini par comprendre que les sacro-saintes notions d’équilibre et d’impartialité doivent prendre le bord, au nom de l’information, quand une des parties impliquées s’obstine à répandre des faussetés maintes fois démontées.

Si bien que dans les grandes rencontres internationales et dans les commentaires qui les entourent toujours, même les acteurs les plus réfractaires aux politiques de réduction des GES, comme le gouvernement Harper, préféraient invoquer la croissance économique pour justifier leur inaction plutôt que de remettre ouvertement en question les bases scientifiques de l’affaire.

Évidemment, avec l’élection d’un président américain qui pense que «le concept de réchauffement planétaire est une invention des Chinois pour rendre le secteur manufacturier américain non-compétitif» et qui a choisi un climatosceptique notoire pour mener sa transition à l’Agence environnementale des États-Unis, cela risque de changer pour la peine.

Mais on peut se demander jusqu’à quel point le président désigné pourra vraiment ramener la planète, ou ne serait-ce que son propre pays, en arrière. Je ne veux pas paraître plus optimiste que je ne le suis vraiment ; je joue un peu à l’avocat du diable, parce qu’on s’entend que du point de vue de la nécessaire lutte aux changements climatiques, l’arrivée de Donald Trump à la tête de la première économie mondiale ne peut pas être une bonne nouvelle. Un processus politique international comme celui qui doit nous mener à la décarbonisation de nos économies reste toujours un peu fragile, toujours plus ou moins à la merci des free riders, et l’élection de M. Trump a certainement le potentiel de ralentir une marche qui accuse déjà un certain retard. Mais jusqu’à quel point peut-il faire tout dérailler ?

Je pense que la question se pose. Pour fin de discussion, je vous énumère ici quelques points qui risquent fort de limiter la marge de manœuvre du «Donald» en matière de climat. Je ne dis pas qu’il échouera, mais disons qu’il n’a pas encore gagné. Ça se discute…

– Les pressions pour que les États-Unis gardent le cap ont déjà commencé, venant bien sûr de gouvernements étrangers, mais aussi de grandes entreprises : quelque 350 multinationales, pour la plupart américaines (DuPont, Hewlett Parckard, General Mills, Unilever, etc), ont cosigné une déclaration ce matin, en marge des pourparlers climatiques de Marrakech, enjoignant les États-Unis à poursuivre leurs efforts de décarbonisation. «Échouer à décarboniser l’économie mettra la prospérité américaine en danger. Mais poser les bons gestes dès maintenant va créer de l’emploi et améliorer la compétitivité américaine», font valoir les signataires. Contrairement aux voix de gouvernements étrangers, les politiciens américains ne pourront pas écarter celles-là comme l’opinion de «French socialists»…

–La réduction des GES a déjà une certaine erre d’aller à l’échelle mondiale. Cette année marque la troisième consécutive où la croissance des émissions de GES a décroché de la croissance économique : seulement 0,7 % de plus en 2014 (2,3 % de croissance du PIB mondial), 0 % en 2015 (+3 % PIB) et 0,2 % cette année (+2,4 % PIB). Auparavant, toute poussée de croissance économique s’accompagnait forcément d’une augmentation à peu près équivalente des GES.

– Même le secteur pétrolier, ou du moins certains de ses poids lourds, s’attend désormais à ce que la demande pour le pétrole culmine bientôt. Au début du mois, on apprenait que le géant Shell prévoit que la demande atteindra un sommet d’ici «5 à 15 ans», ce qui fait dire à certains analystes que, contrairement à il y a seulement 2-3 ans, l’industrie pétrolière ne croit plus que le monde «achètera son huile jusqu’à la dernière goutte», mais qu’elle doit «se concentrer sur ses réserves les plus compétitives».

– Malgré toutes ses fanfaronnades au sujet du charbon, dont il veut raviver la production aux États-Unis, il y a fort à parier que Donald Trump aura beaucoup, beaucoup de mal à y parvenir. Les discours de campagne électorale qui blâmaient la lutte aux changements climatiques pour la perte d’emplois payants dans les mines de charbon ont connu un vif succès populaire dans des états comme la Virginie occidentale, où les misères du «King coal» ont fait très mal, mais ils n’en sont pas moins faux. Si l’Oncle Sam est parvenu à réduire un peu ses émissions de GES ces dernières années, c’est à cause de la crise économique de 2008 et parce que le charbon a été remplacé par le gaz naturel, parce que le boom des gaz de schiste en a complètement déprimé les prix. Si Donald Trump s’entête à défaire ces progrès relatifs (le gaz naturel reste un combustible fossile, même s’il est moins polluant que le charbon), il lui faudra déshabiller Paul pour habiller Jacques. Et comme le centre de la Pennsylvanie, d’où sort beaucoup de gaz de schistes, l’a fortement appuyé…

– Enfin, on l’a vu lors des années Harper au Canada : ce n’est pas parce qu’un gouvernement fédéral met beaucoup d’énergie à ne rien faire que les autres paliers de gouvernance seront aussi activement immobiles. Le Québec a lancé un marché du carbone avec la Californie pendant ces années-là, et l’Ontario a décidé de s’y joindre. De la même manière, d’autres états américains pourraient décider d’agir de leur propre chef si Washington se traîne les pieds.

Alors, à votre avis ? Trump est-il vraiment capable de provoquer la catastrophe climatique qu’il a allègrement promise ces derniers mois, ou est-ce qu’il a les mains trop liées et/ou le bras pas assez long pour faire autre chose que de ralentir un train déjà bien en marche ?

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Mardi 8 novembre 2016 | Mise en ligne à 16h55 | Commenter Commentaires (12)

Petite fournée d’études, version électorale

Une murale dans Harlem, quartier historiquement afro-américain de New York. (Photo : Sylvie St-Jacques/archives La Presse)

Une murale dans Harlem, quartier historiquement afro-américain de New York. (Photo : Sylvie St-Jacques/archives La Presse)

C’est drôle comme le hasard peut bien faire les choses, quand il s’y met. Alors que s’achève l’élection présidentielle américaine la plus tendue, d’un point de vue racial (ce qui n’est pas peu dire aux États-Unis), des dernières décennies, deux études viennent tout juste de paraître à propos des inégalités blancs-noirs chez l’Oncle Sam. Je vous les résume rapidement.

La première est parue hier dans la Proceedings of the National Academy of Sciences sous la plume de deux sociologues de l’Université de Pennsylvanie, Glenn Firebaugh et Francesco Acciai. Les deux auteurs se sont intéressés au rythme auquel les quartiers noirs des États-Unis sont sortis (en partie) de la pauvreté et de la ségrégation entre 1980 et 2010, et ont trouvé que la ségrégation a la couenne étonnamment dure…

Les outils statistiques utilisés — coefficient de Gini et courbe de Lorentz — peuvent paraître un peu fancy pour les non-sociologues et les non-économistes, mais ils ne sont pas difficiles à comprendre. Imaginons un graphique sur lequel on classerait sur l’axe des x toute une population en ordre croissant de richesse, du plus pauvre jusqu’au plus nanti, et que l’on mesurerait leur richesse cumulative sur l’axe des y. Si tous ces gens avaient exactement le même revenu — sur un groupe de 100 personnes, par exemple, chacun posséderait 1 % de la richesse globale —, cela donnerait une ligne bien droite qui couperait le graph en diagonale (voir les exemples ci-bas).

Mais dans la «vraie vie», ce n’est évidemment jamais ce qui se passe : il y a des gens très pauvres, d’autres qui le sont moins, il y a une classe moyenne, des gens aisés et des très riches. Si bien que ce n’est jamais une droite que l’on voit sur ces graphiques, mais bien une courbe qui commence par monter très lentement (c’est la «richesse» cumulative des gens les plus pauvres), puis monte de plus en plus rapidement lorsque l’on arrive dans les classes moyennes, puis finit presque à la verticale (dans les groupes les plus inégalitaires, du moins) en fin de course, lorsque les richissimes sont pris en compte. Cette courbe, c’est la «courbe de Lorentz».

(Graphique : PNAS/Firebaug/Acciai)

(Graphique : PNAS/Firebaug/Acciai)

Maintenant, Firebaugh et Acciai n’ont pas mesuré directement les inégalités dans la richesse des Afro-Américains, mais ont plutôt examiné la richesse (ou en fait, la pauvreté) des quartiers dans lesquels ils vivent — l’intérêt étant que vivre dans un quartier plus pauvre, avec de moins bonnes écoles, moins d’emplois, etc. est une cause importante d’inégalité des chances. Au lieu de classer les Afro-Américains sur le graphique selon leurs revenus, ils ont plutôt classés les quartiers (plus de 57 000, dans l’étude) selon leur taux de pauvreté et leur proportion d’habitants noirs. Cela donne la courbe de Lorentz ci-contre (pour 1980), et un «coefficient de Gini» (le ratio de la surface en bleu sur l’aire du triangle) de 0,65.

(Canada : courbe de Lorentz et coefficient de Gini, 1990 et 2009)

(Canada : courbe de Lorentz et coefficient de Gini, 1990 et 2009)

Pour vous donner une idée de ce que cela représente, je joins ici la courbe de Lorentz et le Gini pour le Canada, tirés de ce document de l’Université de Régina. Il faut faire attention en comparant ces deux graphs, bien sûr, parce qu’ils ne mesurent pas tout à fait la même chose (revenu familial total vs pauvreté des quartiers), mais l’idée est de comprendre ceci : un Gini de 0,65, c’est É-NOR-ME. Hormis quelques pays du Tiers-Monde (le tableau dans cette page montre des «indices Gini», soit le coefficient multiplié par 100) aucun endroit sur Terre ne s’approche d’un tel niveau d’inégalité. Mais cela montre pourtant bien dans quel genre de quartiers les Afro-Américains vivaient en 1980, et quel genre d’inégalité des chances pouvait en découler.

Bonne nouvelle, ont trouvé Firebagh et Acciai, cette source d’inégalité s’est considérablement réduite entre 1980 et 2010, reculant de près de 0,27. Manifestement, l’amélioration de la scolarité et les multiples politiques mises en œuvre depuis les années 60-70 pour favoriser l’accès des minorités à l’emploi (et ainsi compenser pour un racisme persistant) ont donné des résultats.

La deuxième étude dont je voulais vous parler, très brièvement, raconte d’ailleurs un peu la même histoire. Publiée dans le Journal of the American Medical Association, elle démontre que l’espérance de vie à la naissance des noirs américains a cru de 0,44 année de vie par année entre 1995 et 2014, soit un rythme beaucoup plus rapide que celui des blancs (0,17). Des écarts importants demeurent toutefois — 75,6 ans d’espérance de vie pour les noirs, 79 ans pour les blancs.

Mais voilà, et c’est ce qui donne une tournure intéressante à l’étude de Firebaugh et Acciai, ceux-ci n’ont pas trouvé que la déségrégation des quartiers a suivi le même rythme. Ils ont fait avec la proportion d’habitants noirs et d’autres groupes raciaux dans chaque quartier essentiellement le même type d’exercice que pour les inégalités, soit un coefficient de Gini en 1980 et un autre en 2010. Et ils ont trouvé une réduction totale de la ségrégation raciale deux fois moindre que pour les inégalités (–0,13 environ).

J’imagine, et on me corrigera si je me trompe, qu’on ne doit pas s’en étonner. Au-delà des revenus et de la pauvreté des quartiers, l’idée de race — cette idée que le «sang», les gènes font votre identité — est encore très présente aux États-Unis, malgré tous les progrès du dernier demi-siècle. Aussi désolant que cela puisse être, c’est une chose pour des blancs d’appuyer des mesures pour sortir les noirs de la pauvreté, c’en est une autre de vivre côte-à-côte avec «eux autres, là». J’imagine aussi qu’il y a une identité afro-américaine qui peut jouer et faire hésiter certains à aller s’installer avec «eux autres, là, qui ne nous ont jamais aimé beaucoup».

C’est en train de changer. Tant mieux, il faut que cela continue. Mais cette étude montre que les lignes de fracture raciales sont encore profondes aux États-Unis. Ce n’était sans doute qu’une question de temps avant qu’un politicien comme Donald Trump finisse par souffler sur ces braises…

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