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Archive de la catégorie ‘Biologie’

Vendredi 28 novembre 2014 | Mise en ligne à 16h12 | Commenter Commentaires (8)

Grosse semaine sur le front des néonicotinoïdes

Photo : André Pichette, La Presse.

Photo : André Pichette, La Presse.

Chers habitués, je vous laisse pour le week-end, mais pas avant de vous laisser de petites lectures de chevet, vous direz pas que j’ai jamais rien fait pour vous… La semaine qui se termine fut en effet riche d’actualité dans le débat sur les néonicotinoïdes, ces insecticides dont on enrobe les semances et qui sont fortement soupçonnés de nuire, voire de tuer les abeilles. Voici ce que vous avez manqué.

1. L’Ontario a décidé d’interdire, ou presque, l’usage de néonicotinoïdes sur son territoire. Le nouveau règlement vise une réduction de 80 %, ce qui est bien sûr énorme. La province voisine, notons-le, n’est pas la première juridiction à prendre une décision de cet ordre, l’Union européenne a fait essentiellement la même chose l’an dernier.

Mais ça, tout le monde le sait…

2. Ce qui a été moins publicisé, c’est la dernière mise à jour de Santé Canada sur ces mêmes néonicotinoïdes, publié mardi sur le site du ministère. La lecture est particulièrement intéressante, à mon avis, parce qu’elle nuance un peu le portrait.

Pas que Santé Canada nie la toxicité des «néonics» sur les abeilles. Ce serait un brin absurde, remarquez, puisque cette classe de pesticide cible le système nerveux des insectes (donc forcément celui des abeilles) et que nombre d’études étayent le sujet. Mais la question est : aux concentrations auxquelles les abeilles sont exposées par le pollen et les résidus dans l’eau qu’elles boivent, est-ce que ça leur nuit ?

Et la réponse de Santé Canada est plutôt oui : «Une évaluation approfondie de l’ARLA (l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire, ndlr) de Santé Canada a permis de conclure que les pesticides de la classe des néonicotinoïdes présents dans la poussière libérée durant la mise en terre de semences de maïs et de soja traitées avaient contribué aux cas de mortalité d’abeilles déclarés en 2012 et en 2013», lit-on sur le site.

Mais en même temps, et c’est ici que la mise à jour est éclairante, aucun cas de la sorte n’a été relevé avant 2012, même si les néonics sont utilisés depuis assez longtemps. Il semble aussi que le problème soit localisé dans le sud de l’Ontario et au Québec, et particulièrement associé à la culture du maïs et du colza. Étrangement, dans les Prairies où les néonicotinoïdes sont tout aussi utilisés que dans l’Est, les mêmes pratiques agricoles ne semblent pas tuer d’abeilles.

Ça ne veut bien sûr pas dire que l’Ontario a agi trop vite. J’ai déjà dit qu’au contraire, le cas des néonicotinoïodes m’apparaissait un bon cas pour le principe de précaution — i.e. on n’a peut-être pas de preuve, mais on a des motifs raisonnables de penser qu’il y a un problème. Mais tout cela indique quand même qu’en ramenant tout aux néonicotinoïdes et en les diabolisant comme on le fait, on simplifie peut-être un peu trop le problème…

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(Crédit photo : GREMM)

(Crédit photo : GREMM)

Dans mon billet d’hier, j’abordais (notamment) le fait qu’en mer du Nord, en Europe, le phoque gris ne se nourrit pas uniquement de poissons et de mollusques mais s’attaque aussi, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, à des cétacés (!), plus particulièrement au marsouin commun, soit l’un des plus petits. Et comme ces deux espèces vivent également dans le Golfe du Saint-Laurent, cela pose naturellement la question de savoir si «nos» phoques gris s’en prennent aussi à «nos» marsouins communs.

Ce n’est pas une question évidente, parce qu’il n’y a pas longtemps que les biologistes ont la preuve que le phoque gris est un prédateur du marsouin commun. La toute première observation directe d’un phoque tuant un marsouin a été publié dans le numéro d’octobre dernier de Marine Mammal Science, et le seul autre élément de preuve indéniable (de l’ADN de phoque dans des marques de morsure profondes sur des marsouins) indéniable vient à peine de paraître dans les Royal Society Proceedings – Biology. Et puis, comme le phoque gris fait un retour dans le mer du Nord (aux moins dans certains secteurs où la surchasse avait eu raison des derniers spécimens il y a déjà quelques siècles), et comme c’est là une mer très fréquentées et très exploitées par l’Homme, il demeure possible qu’il s’agisse d’un comportement lié à des circonstances spéciales.

Mais du petit peu qu’on en sait, il semble que «nos» phoques gris ne dédaignent pas la chair de mammifères eux non plus. La photo ci-haut, prise pas plus tard que l’an dernier par des observateurs du GREMM (Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins), montre un phoque gris en train de manger une carcasse de marsouin commun. Elle m’a été transmise par Stéphane Lair, chercheur de l’UdeM en médecine vétérinaire et responsable du programme de nécropsie des bélugas du Saint-Laurent, qui précise que «la mise à mort n’a pas été observée». Le phoque gris pourrait donc être ici un charognard, et non un prédateur, mais M. Lair prend pour acquis que des marsouins communs sont tués par des phoques dans le Saint-Laurent — bien que, nuance-t-il, ce comportement «ne semble pas aussi fréquent de ce côté-ci de l’Atlantique».

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Mercredi 26 novembre 2014 | Mise en ligne à 11h56 | Commenter Commentaires (18)

La goutte qui fait changer le vase de couleur…

Les écosystèmes sont, prêtez-moi l’expression fleurie, des patentes franchement fascinantes. Enlevez ou ajoutez-y un maillon, et il peut très bien se passer presque rien. Faites la même chose avec le maillon d’à côté, et vous venez de retourner l’édifice sur la tête. C’est pour cette raison que la réintroduction d’espèces disparues dans une région, malgré l’idée bucolique que l’on s’en fait — où des animaux tout juste relâchés courent gaiment dans l’écosystème malade que leur présence vient guérir — est souvent un peu trop idyllique. Deux cas récents viennent l’illustrer de belle façon.

Hier, on pouvait lire sur le site de la revue Science un article en forme de roman policier, relatant l’histoire de dizaines de marsouins communs qui se sont échoués, éventrés, sur des plages du Danemark pendant des années sans que l’on sache pourquoi. La question taraudait les milieux de la conservation, parce que ce marsouin est protégé au Danemark. Elle était d’autant plus lancinante que les principaux prédateurs du marsouin que sont le requin blanc et l’épaulard sont rares dans les eaux danoises, et que la forme des blessures les disculpait clairement de toute manière.

En l’absence des big boys, c’est le phoque gris qui est le «patron», qui est le plus gros prédateur marin du coin. Or chacun sait que le phoque gris se nourrit de poisson, pas de mammifères marins. Et puis, ledit phoque jouit lui aussi d’un statut de protection au Danemark : il en était disparu dès le Moyen Âge à cause de la surchasse, et n’y est retourné que dans les années 80. On a même fait l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’un canular d’un rare mauvais goût, jusqu’à ce que la multiplication des carcasses, dans les années 2000, élimine cette avenue : il y en avait tout simplement trop pour qu’une seule personne soit derrière le carnage.

Eh bien il s’est avéré qu’à l’examen, une grande partie des carcasses portaient des blessures caractéristiques d’une attaque de phoque gris — quatre lignes parallèles, passages des canines dans la chair. Des chercheurs ont également trouvé de l’ADN de phoque gris dans le fond de blessures plus profondes, où la chair s’était refermée tout de suite après la morsure, empêchant ainsi l’eau salée d’emporter la salive (et l’ADN) du prédateur. Et puis, à bien y penser, il n’est pas si difficile d’imaginer un phoque gris, dont les gros mâles peuvent atteindre 300 kilogrammes, avoir facilement le dessus sur un jeune marsouin qui en pèse cinq ou six fois moins.

Ce qui place le Danemark dans la situation inconfortable où il pourrait devoir choisir entre deux espèces protégées…

Le même genre de scénario se produit présentement sur la côte ouest de l’Amérique du Nord, à plusieurs endroits où la loutre de mer a été réintroduite — ou encore est revenue d’elle même, car les protections légales dont elle jouit ont permis à sa population de croître considérablement au cours des dernières décennies.

Dans bien des cas, le retour de la loutre a eu un effet spectaculaire et imprévu : des forêts de kelp (des algues pouvant atteindre 80 mètres de haut) sont soudainement apparues dans des secteurs où l’on n’en trouvait guère, chamboulant complètement les écosystèmes présents. L’explication en est assez simple. On croit que ces forêt ont pu exister à ces endroits dans le passé, mais que la disparition des loutres de mer (la surchasse, encore) avait permis aux populations d’oursins, qui broutent les kelps, d’atteindre des niveaux tels qu’elles ont fini par raser les forêts d’algues. Les oursins figurant parmi les proies favorites des loutres de mer, celles-ci, un fois revenue, leur ont fait essentiellement le même coup qu’ils avaient fait aux algues — et c’est pourquoi celles-ci ont de nouveau pu croître à foison.

Rien de tout cela, remarquez, ne signifie que l’on doive s’abstenir de réintroduire des espèces disparues — les forêts de kelp sont d’ailleurs des écosystèmes plus diversifiés et plus productifs que ceux qu’ils ont remplacés. Mais cela montre que, si l’on décide de le faire, il faut accepter de provoquer des bouleversements potentiellement majeurs, parce que l’on a affaire à des systèmes très complexes, où un changement en apparence minuscule peut faire boule de neige.

À votre avis, qu’est-ce qui se passerait si, par exemple, l’on introduisait (comme certains veulent le faire) une variante du châtaignier d’Amérique capable de résister à une maladie fongique (importée d’Asie) qui a presque entièrement éradiqué l’espèce au XXe siècle ? On jase, là, et il ne se passera peut-être rien de particulier, mais ce châtaignier a déjà été l’espèce dominante dans une part appréciable des forêts de l’est du continent…

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