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Archive de la catégorie ‘Biologie’

Vendredi 17 juin 2016 | Mise en ligne à 11h02 | Commenter Commentaires (17)

Les «caribous»

(Photo : archives Le Soleil / Joëlle Taillon)

(Photo : archives Le Soleil / Joëlle Taillon)

Dans le folklore politique québécois, le terme caribous est parfois utilisé pour désigner les souverainistes purs et durs, ceux qui tiennent à réaliser l’indépendance et/ou tenir un référendum coûte que coûte, peu importe les chances de gagner, les conséquences, etc. C’était à l’origine très péjoratif, puisque l’expression tire son origine de la noyade de près de 10 000 caribous dans la rivière Caniapiscau, en 1984 — l’image est donc celle d’un troupeau qui avance toujours dans la même direction, même si c’est suicidaire —, mais l’usage a manifestement changé depuis.

Le biologiste Gaëtan Hayeur revient sur cet épisode dans un essai, La noyade de 9604 caribous, qui vient d’être publié chez Mots en toile et dont parle le magazine L’Actualité dans ce compte-rendu — fascinant, d’ailleurs, on en aurait pris plus long. Tout indique (et indiquait, même à l’époque) que la noyade massive a eu des causes naturelles, explique le biologiste. Ces cervidés ont beau être d’excellents nageurs, les traversées de grands cours d’eau froide sont toujours risquées, et il y a toujours un certain nombre d’individus plus faibles. En septembre 1984, il semble que plusieurs facteurs naturels se soient alignés : des pluies exceptionnelles sont tombées sur le Grand Nord, rendant certains passages dangereux encore plus périlleux, et un groupe particulièrement nombreux s’est adonné à vouloir traverser un secteur très risqué. Ce qui devait arriver s’est donc produit.

Mais les médias, avec qui M. Hayeur règle quelques compte dans son livre, ne voulaient apparemment pas entendre cette version — mettre la faute sur Hydro-Québec, qui avait ouvert un évacuateur de crue à cause des pluies diluviennes, faisait une meilleure histoire. Et je retiens, en particulier, cette citation de l’article de L’Actualité : «Le paradoxe extraordinaire, c’est que parmi tous les gens qui donnaient leur opinion aux médias, on refusait de croire ceux qui avaient passé une partie de leur vie à étudier ces caribous ! Tout le monde voulait entendre que la noyade avait été causée par l’ouverture de l’évacuateur de crues d’Hydro-Québec.»

Bref, c’est sans doute plus les journalistes que les souverainistes que M. Hayeur appellerait caribou

Et il n’a pas tort. Dans bien des cas, les médias font du bon travail. Mais dans certains dossiers, il leur arrive effectivement de se comporter comme des caribous : si une façon de lire les faits (ou une partie des faits) rend une histoire très croustillante, la majorité des journalistes vont l’adopter sans trop la questionner. C’est un thème que j’ai déjà abordé plusieurs fois. À méditer.

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Lundi 6 juin 2016 | Mise en ligne à 16h20 | Commenter Commentaires (5)

Bouge de là, le chasseur

On a longtemps débattu de la question de savoir si l’agriculture s’était répandue en Europe parce que les populations locales de chasseurs-cueilleurs s’y étaient converties ou parce que des fermiers venus d’ailleurs les avaient plus ou moins «tassés». Or une étude parue cet après-midi dans les Proceedings of the National Academy of Sciences vient porter ce qu’elle décrit comme un «coup de grâce» à la première hypothèse — en plus d’amener, par la bande, un peu plus de lumière sur l’origine de la couleur de la peau des Européens.

Au cours des dernières années, les avancées en séquençage de génomes anciens avaient commencé à révéler des différences génétiques notables entre les premiers fermiers européens et les chasseurs-cueilleurs qui leur étaient contemporains, mais cette études des PNAS fait un pas supplémentaire, en prouvant (raisonnablement) un lien génétique direct et quasi ininterrompu entre les tout premiers agriculteurs de Grèce et d’Anatolie (dans la Turquie actuelle) et ceux qui ont suivi, en Allemagne et en Espagne.

Signée par une longue liste de chercheurs en archéologie et en génétique d’un peu partout en Europe, l’étude repose sur l’analyse de l’ADN mitochondrial — soit du matériel génétique présent dans  les mitochondries, celles-ci étant de petites structures de nos cellules qui, grosso modo, «produisent» de l’énergie et qui sont transmises uniquement par la mère — de trois fermiers ayant vécu entre 6000 et 6500 av. J-C. en Anatolie (2) et en Grèce, ainsi que deux autres génomes de fermiers grecs datés de 4000-4500 av. J-C. Les résultats montrent une parenté très proche avec des fermiers du néolithique retrouvés en Allemagne et aussi loin qu’en Espagne, ce qui suggère deux routes de colonisation — puisqu’il semble que c’est bien de cela dont il est question. Et il est tout aussi clair que ces fermiers n’étaient pas apparentés aux chasseurs-cueilleurs du mésolithique.

Il semble donc pas mal acquis que les chasseurs-cueilleurs, ces têtes dures, n’ont pas été convertis à l’agriculture, mais que les agriculteurs néolithiques ont carrément pris leur place — mis à part des amours passagères entre les deux groupes, les chasseurs comptant pour 0 à 10 % des génomes de fermiers néolithiques. (Notons cependant que ces premiers fermiers ne sont pas les ancêtres directs des Européens

Fait intéressant, l’étude amène aussi de l’eau au moulin (tant qu’à être dans le champêtre) d’une nouvelle théorie sur la couleur de la peau. Traditionnellement, on considérait que la perte de la pigmentation de la peau était d’abord et avant tout une affaire de latitude. Ce qui rend la peau humaine plus ou moins foncée est un pigment nommé mélanine, qui a pour fonction de bloquer les rayons ultraviolets du Soleil. C’est bien pratique parce que les UV sont cancérigènes et dénaturent la vitamine B, mais il faut savoir doser : la peau a quand même besoin de ces rayons pour synthétiser de la vitamine D, qui est une autre chose bien pratique, paraît-il. La théorie voulait donc qu’à leur sortie d’Afrique et à mesure qu’ils sont montés vers le nord, les humains ont subi une pression de sélection qui leur a fait perdre une grande partie de la mélanine de leur peau. On observe d’ailleurs à cet égard un beau gradient de teints de peau qui, de l’Afrique centrale à la Scandinavie, s’étend du «noir» jusqu’au «blanc» — ou du brun au beige, comme disent mes enfants que la culture et la socialisation n’ont pas encore rendus daltoniens.

Mais voilà, en 2014, on a publié le génome d’un chasseur-cueilleur qui a vécu en Espagne il y a 8000 ans et qui portait des gènes associés à une peau très basanée. Comme Homo sapiens est arrivé en Europe bien longtemps avant cela, il y a environ 45 000 ans, cela contredisait l’idée d’une sélection naturelle pour les peaux pâles à cause de la latitude. Car enfin, comment aurait-on survécu si longtemps sans produire assez de vitamine D ?

Une autre étude, parue l’an dernier celle-là et menée sur 48 squelettes de fermiers qui ont vécu dans les premières communautés agricoles d’Ukraine (entre 4500 à 2000 av. J-C), a trouvé qu’ils avaient la peau plus pâle, certes, qu’à la sortie d’Afrique, mais plus foncée que les Ukrainiens actuels, et qu’ils subissaient une forte sélection naturelle en faveur de la dépigmentation. Les auteurs avaient fait l’hypothèse que l’alimentation pourrait être en cause : les chasseurs ont toujours eu accès à de bonnes sources de vitamines D (le foie de plusieurs espèces animales, en particulier) qui auraient en bonne partie compensé pour la vitamine que la peau, insuffisamment exposée aux UV, ne produisait plus ; alors que les fermiers, eux, en auraient progressivement été plus ou moins coupés.

Et voilà que l’étude parue cet après-midi dans les PNAS a trouvé que les fermiers Égéens du Néolithique portaient des gènes associés à une faible pigmentation de la peau. Sans aller jusqu’à dire que c’est une preuve de la «théorie alimentaire», les auteurs notent tout de même que quatre des cinq fermiers qu’ils ont séquencés avaient au moins certaines variantes de gènes pâles, «malgré le fait qu’ils vivaient à des latitudes relativement basses (…ce qui suggère) que la dépigmentation de la peau n’était pas un phénomène observé uniquement aux hautes latitudes».

À suivre, donc.

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Mardi 31 mai 2016 | Mise en ligne à 13h09 | Commenter Commentaires (23)

Le «découpage» de la forêt (et des données)

Depuis le temps que le torchon brûle entre Greenpeace et la compagnie forestière Résolu (RFP), on se dit qu’il ne doit plus rester grand-chose d’autre que des cendres entre les deux organisations. Mais il faut croire qu’elles s’étaient tricoté une sacrée grande serviette avant d’y mettre le feu, parce que l’incendie n’a toujours pas été maîtrisé. Le plus récent foyer a été allumé la semaine dernière, quand Greenpeace a publié un rapport (qu’elle a aussi envoyé aux plus grands clients de RFP, tant qu’à se chicaner) qui prétend que «près de la moitié du couvert forestier intact (…) des Montagnes Blanches (secteur de «forêt vierge» au nord du Lac-Saint-Jean, ndlr) a été perdu».

Voici quelques points qui me semblent pertinents pour amorcer une discussion :

Carte tirée du rapport «Forêt menacée des Montagnes Blanches», Greenpeace, 2016.

Carte tirée du rapport «Forêt menacée des Montagnes Blanches», Greenpeace, 2016.

1. D’abord, Greenpeace s’appuie sur des cartes satellites montrant la perte de couvert forestier (défini comme tout endroit couvert par de la végétation de 5 mètres de haut et plus) et la perte de «forêts intactes», c’est-à-dire des surfaces d’au moins 500 km2 qui n’ont jamais subi de dérangements humains majeurs (coupes, occupation, routes, lignes de transmission, etc). La carte, vérification faite, est exacte. Incomplète (j’y reviens tout de suite) mais exacte : elle est tirée du projet Global Forest Watch, auquel participe l’Université du Maryland. Les superficies forestières perdues (en rose ci-dessous, à gauche) et le recul (vert pâle, ci-dessous à droite) des forêts intactes sont bel et bien ce que montrent les données satellitaires — même si je trouve plus clair de les montrer séparément.

(Source : Global Forest Watch)

À gauche : les superficies forestières perdues entre 2000 et 2013 ; à droite, les «forêts intactes» (vert foncé) qui ont été perturbées (vert pâle) par l'activité humaine au cours de la même période. (Source : Global Forest Watch)

2. Cela dit, cependant, si l’on voulait donner une image plus complète de la situation — et c’est apparemment une chose à laquelle les acteurs politiques ne tiennent pas tous tant que cela —, il faudrait aussi montrer la carte des secteurs qui se sont reboisés au cours de la même période. Parce que s’il est vrai que la perte des habitats est importante, les gains doivent logiquement l’être tout autant. Voici ce que ça donne (en bleu, les superficies forestières regagnées entre 2000 et 2013) :

(Source : GFW)

(Source : GFW)

On l’oublie parfois, mais après les coupes (ou les feux, ou la tordeuse), la forêt repousse. Les notes méthodologiques du GFW soulignent que les données sur les gains et les pertes ne sont pas parfaitement arrimées (pour des raisons qui ne sont pas explicitées), si bien que l’on ne peut pas vraiment soustraire les gains des reculs pour avoir des «pertes nettes», mais il me semble tout de même qu’un portrait aussi complet et honnête que possible devrait inclure les gains.

3. Le cas des forêts intactes est intéressant. Le rapport de Greenpeace affirme qu’il s’agit d’un concept «bien reconnu dans la littérature scientifique», mais il s’agit en fait d’une création de Greenpeace elle-même, qui a tordu le concept déjà un peu flou de frontier forest (soit la forêt au-delà de ce qui a déjà été coupé) pour accoucher des «forêts intactes». Et s’il est vrai que le concept est utilisé par des organismes de certification et qu’il y a bien des publications savantes qui ont repris l’idée (voir ici et ici, par exemple), cela demeure assez récent et controversé, comme on peut le voir dans cet article et sur le blogue laforetacoeur.ca (qui vaut vraiment le détour, en passant) du chercheur en foresterie Éric Alvarez.

En gros, on reproche au concept de forêts intactes de ne pas faire la différence entre les dérangements humains et naturels de la forêt. Or ces derniers sont particulièrement importants en forêt boréale, qui est naturellement dérangée par des cycles d’incendie et de tordeuse sans que cela ne mette en péril la survie d’espèces ou d’écotypes d’animaux — et c’est bien sûr surtout du caribou forestier dont on parle ici. Il est bien évident qu’il faut se garder de grands massifs de forêt continus si l’on veut se donner une chance de sauver le caribou forestier, et il semble malheureusement bien établi qu’on n’est pas parti pour y parvenir (voir l’entrevue de Martin-Hugues Saint-Laurent, co-auteur du plan de rétablissement du caribou forestier, dans cet excellent reportage d’Enquête, vers 28min30). Du moins, pas au sud de la limite nordique des coupes forestières.

Mais ces massifs continus n’ont pas besoin d’être des «forêts intactes», anciennes et/ou jamais perturbées par l’être humain : le caribou peut s’accommoder de forêts régénérées, écrit M. Alvarez.

4. Un petit mot, en terminant, sur Résolu. Comme le note le rapport de Greenpeace, le début de la «guerre» remonte à la mort de l’Entente boréale, cet accord qualifié d’«historique» à sa signature parce que, pour la toute première fois, des groupes environnementaux et l’industrie forestière s’étaient assis à une même table de négociation pour tenter de s’entendre sur les manières d’exploiter durablement la forêt. Au printemps 2010, même s’il restait des ficelles à attacher, les pourparlers avaient suffisamment progressé sur le plan des principes généraux de gestion forestière pour que tout ce beau monde annonce une entente. Greenpeace s’en est toutefois retiré à la fin de 2012, accusant Résolu de négocier de mauvaise foi.

Je n’étais pas à cette table de négo, je ne sais pas ce qui s’y est dit ou non. Mais je sais ceci : quelques mois après Greenpeace, un autre groupe écolo, Canopy, a également claqué la porte. Ont suivi d’autres organisations, comme ForestEthics.

Or ce ne sont pas toutes là des organisations extrémistes qui tuent le temps en s’enchaînant à des guérites d’usine. Canopy, par exemple, est un groupe qui, littéralement, travaille avec des entreprises à longueur d’année, afin de trouver des solutions concrètes et «d’affaires» à l’approvisionnement en papier, à faire se parler les différents acteurs du milieu, etc. Et si un tel groupe s’est retiré de l’Entente boréale en bonne partie parce que le principal joueur de l’industrie forestière, Résolu, bloquait les négos, je ne peux pas faire autrement que d’y accorder un minimum de crédibilité.

Depuis, Résolu a non seulement entretenu cette guerre avec Greenpeace (qui semble avoir amplement fait sa part pour maintenir la confrontation, il est vrai), mais la compagnie a également trouvé le moyen d’ouvrir un nouveau front contre le Forest Stewardship Council, sorte d’«arbitre» qui certifie que les pratiques des entreprises forestières sont durables — et c’est sans rien dire des Cris, que l’entreprise s’est également mis à dos. On peut critiquer tel ou tel aspect du travail du FSC, reste que ses certifications sont un élément important de l’équation. Et reste aussi que, même si rien n’est jamais tout blanc ou tout noir et que je répète que je ne suis pas dans le secret des Dieux dans ce dossier, il me semble que cela commence à faire pas mal de gens qui doivent avoir tort pour que Résolu ait raison…

Précision (6 juin) : Contrairement à ce que laissait entendre une version antérieure de ce texte, la Société pour la Nature et les Parcs ne s’est pas retirée de l’Entente canadienne sur la forêt boréale. Techniquement, précise l’organisation, la SNP en fait toujours partie, mais les pourparlers sont suspendus depuis 2013 parce qu’il a été impossible de s’entendre avec Résolu.

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