Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Biologie’

(Crédit photo : GREMM)

(Crédit photo : GREMM)

Dans mon billet d’hier, j’abordais (notamment) le fait qu’en mer du Nord, en Europe, le phoque gris ne se nourrit pas uniquement de poissons et de mollusques mais s’attaque aussi, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, à des cétacés (!), plus particulièrement au marsouin commun, soit l’un des plus petits. Et comme ces deux espèces vivent également dans le Golfe du Saint-Laurent, cela pose naturellement la question de savoir si «nos» phoques gris s’en prennent aussi à «nos» marsouins communs.

Ce n’est pas une question évidente, parce qu’il n’y a pas longtemps que les biologistes ont la preuve que le phoque gris est un prédateur du marsouin commun. La toute première observation directe d’un phoque tuant un marsouin a été publié dans le numéro d’octobre dernier de Marine Mammal Science, et le seul autre élément de preuve indéniable (de l’ADN de phoque dans des marques de morsure profondes sur des marsouins) indéniable vient à peine de paraître dans les Royal Society Proceedings – Biology. Et puis, comme le phoque gris fait un retour dans le mer du Nord (aux moins dans certains secteurs où la surchasse avait eu raison des derniers spécimens il y a déjà quelques siècles), et comme c’est là une mer très fréquentées et très exploitées par l’Homme, il demeure possible qu’il s’agisse d’un comportement lié à des circonstances spéciales.

Mais du petit peu qu’on en sait, il semble que «nos» phoques gris ne dédaignent pas la chair de mammifères eux non plus. La photo ci-haut, prise pas plus tard que l’an dernier par des observateurs du GREMM (Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins), montre un phoque gris en train de manger une carcasse de marsouin commun. Elle m’a été transmise par Stéphane Lair, chercheur de l’UdeM en médecine vétérinaire et responsable du programme de nécropsie des bélugas du Saint-Laurent, qui précise que «la mise à mort n’a pas été observée». Le phoque gris pourrait donc être ici un charognard, et non un prédateur, mais M. Lair prend pour acquis que des marsouins communs sont tués par des phoques dans le Saint-Laurent — bien que, nuance-t-il, ce comportement «ne semble pas aussi fréquent de ce côté-ci de l’Atlantique».

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Mercredi 26 novembre 2014 | Mise en ligne à 11h56 | Commenter Commentaires (18)

La goutte qui fait changer le vase de couleur…

Les écosystèmes sont, prêtez-moi l’expression fleurie, des patentes franchement fascinantes. Enlevez ou ajoutez-y un maillon, et il peut très bien se passer presque rien. Faites la même chose avec le maillon d’à côté, et vous venez de retourner l’édifice sur la tête. C’est pour cette raison que la réintroduction d’espèces disparues dans une région, malgré l’idée bucolique que l’on s’en fait — où des animaux tout juste relâchés courent gaiment dans l’écosystème malade que leur présence vient guérir — est souvent un peu trop idyllique. Deux cas récents viennent l’illustrer de belle façon.

Hier, on pouvait lire sur le site de la revue Science un article en forme de roman policier, relatant l’histoire de dizaines de marsouins communs qui se sont échoués, éventrés, sur des plages du Danemark pendant des années sans que l’on sache pourquoi. La question taraudait les milieux de la conservation, parce que ce marsouin est protégé au Danemark. Elle était d’autant plus lancinante que les principaux prédateurs du marsouin que sont le requin blanc et l’épaulard sont rares dans les eaux danoises, et que la forme des blessures les disculpait clairement de toute manière.

En l’absence des big boys, c’est le phoque gris qui est le «patron», qui est le plus gros prédateur marin du coin. Or chacun sait que le phoque gris se nourrit de poisson, pas de mammifères marins. Et puis, ledit phoque jouit lui aussi d’un statut de protection au Danemark : il en était disparu dès le Moyen Âge à cause de la surchasse, et n’y est retourné que dans les années 80. On a même fait l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’un canular d’un rare mauvais goût, jusqu’à ce que la multiplication des carcasses, dans les années 2000, élimine cette avenue : il y en avait tout simplement trop pour qu’une seule personne soit derrière le carnage.

Eh bien il s’est avéré qu’à l’examen, une grande partie des carcasses portaient des blessures caractéristiques d’une attaque de phoque gris — quatre lignes parallèles, passages des canines dans la chair. Des chercheurs ont également trouvé de l’ADN de phoque gris dans le fond de blessures plus profondes, où la chair s’était refermée tout de suite après la morsure, empêchant ainsi l’eau salée d’emporter la salive (et l’ADN) du prédateur. Et puis, à bien y penser, il n’est pas si difficile d’imaginer un phoque gris, dont les gros mâles peuvent atteindre 300 kilogrammes, avoir facilement le dessus sur un jeune marsouin qui en pèse cinq ou six fois moins.

Ce qui place le Danemark dans la situation inconfortable où il pourrait devoir choisir entre deux espèces protégées…

Le même genre de scénario se produit présentement sur la côte ouest de l’Amérique du Nord, à plusieurs endroits où la loutre de mer a été réintroduite — ou encore est revenue d’elle même, car les protections légales dont elle jouit ont permis à sa population de croître considérablement au cours des dernières décennies.

Dans bien des cas, le retour de la loutre a eu un effet spectaculaire et imprévu : des forêts de kelp (des algues pouvant atteindre 80 mètres de haut) sont soudainement apparues dans des secteurs où l’on n’en trouvait guère, chamboulant complètement les écosystèmes présents. L’explication en est assez simple. On croit que ces forêt ont pu exister à ces endroits dans le passé, mais que la disparition des loutres de mer (la surchasse, encore) avait permis aux populations d’oursins, qui broutent les kelps, d’atteindre des niveaux tels qu’elles ont fini par raser les forêts d’algues. Les oursins figurant parmi les proies favorites des loutres de mer, celles-ci, un fois revenue, leur ont fait essentiellement le même coup qu’ils avaient fait aux algues — et c’est pourquoi celles-ci ont de nouveau pu croître à foison.

Rien de tout cela, remarquez, ne signifie que l’on doive s’abstenir de réintroduire des espèces disparues — les forêts de kelp sont d’ailleurs des écosystèmes plus diversifiés et plus productifs que ceux qu’ils ont remplacés. Mais cela montre que, si l’on décide de le faire, il faut accepter de provoquer des bouleversements potentiellement majeurs, parce que l’on a affaire à des systèmes très complexes, où un changement en apparence minuscule peut faire boule de neige.

À votre avis, qu’est-ce qui se passerait si, par exemple, l’on introduisait (comme certains veulent le faire) une variante du châtaignier d’Amérique capable de résister à une maladie fongique (importée d’Asie) qui a presque entièrement éradiqué l’espèce au XXe siècle ? On jase, là, et il ne se passera peut-être rien de particulier, mais ce châtaignier a déjà été l’espèce dominante dans une part appréciable des forêts de l’est du continent…

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Mardi 18 novembre 2014 | Mise en ligne à 11h37 | Commenter Commentaires (60)

Plus beaucoup d’endroits où se cacher pour le «gène gay»

Une étude parue hier, l’une des plus ambitieuses à ce jour à fouiller la question de savoir si l’homosexualité a une base génétique, a trouvé deux régions du génome humain associées à l’orientation sexuelle chez un échantillon de 409 paires de frères gays. Il ne reste plus beaucoup d’endroits où se cacher pour le «gène gay» — s’il existe, bien sûr…

La question taraude la science depuis longtemps. Il semble clair que l’environnement joue un rôle important dans le développement de l’orientation sexuelle, mais quelques études antérieures ont tout de même dévoilé des signes assez nets d’une composante génétique à l’homosexualité — par exemple, celle-ci a trouvé que chez les jumeaux identiques, lorsque l’un est homosexuel, l’autre l’est également dans 66 % des cas, contre seulement 30 % chez les jumeaux non-identiques —, mais la plupart ne s’appuyaient que sur de très petits échantillons, et personne n’a encore identifié de gènes en particulier.

Des travaux remontant à une vingtaine d’années suggéraient qu’une zone du chromosome X — rappelons que la 23e paires de chromosomes humains est composée soit de deux X, ce qui donne des filles, soit d’un X et d’un Y, ce qui donne des garçons —, nommée Xq28, semblait associée à l’homosexualité chez les hommes. Mais d’autres études du même genre avaient échoué à reproduire ces résultats et, dans tous les cas, les échantillons se limitaient à quelques dizaines de cas.

Mais l’étude parue hier dans Psychological Medicine, dirigée par le psychologue Michael Bailey, de l’Université Northwestern, et Alan Sanders, du NorthShore University HealthSystem Research Institute, ramène ce fameux Xq28 au devant de la scène — ainsi qu’une autre région du génome, sur le chromosome 8. Dans leur groupe de 409 paires fraternelles, toutes deux sont liées à l’homosexualité.

Il faut noter ici que, probablement parce que l’échantillonnage s’est étiré sur plusieurs années, la méthodologie employée par Sanders et al. n’est plus très en vogue, ayant été remplacée par d’autres techniques plus performantes, lit-on dans ce compte-rendu paru sur le site de Science. Mais un suivi se servant de ces nouvelles méthodes est en préparation, et les auteurs ont bon espoir de voir leurs résultats confirmés.

En outre, cette étude est intéressante parce qu’elle amène un possible éclairage à un paradoxe qui transcende tout ce champ d’étude. S’il y a bien un gène qui prédispose — et insistons là-dessus : «prédisposer» ne signifie pas que tous les porteurs du gène deviennent gays, le milieu joue pour beaucoup — à l’homosexualité, comment se fait-il qu’il n’ait pas été éliminé par la sélection naturelle/sexuelle ? Comment un gène qui diminue, voire anéantit les chances de se reproduire peut-il se transmettre de génération en génération pendant des dizaines de milliers d’années ?

Plusieurs hypothèses ont été avancées. D’aucuns suggèrent que, puisque les enfants humains demandent un lourd investissement parental, le fait de «libérer» des grands frères ou des oncles gays leur permettraient d’aider leur parenté à élever leurs ribambelles. D’autres avancent qu’il s’agirait plutôt d’un phénomène de transmission épigénétique, qui n’aurait pas de fonction particulière.

Et d’autres encore affirment que cela pourrait être l’effet collatéral d’une variante d’un gène qui rend les femmes plus fécondes (ce qui annulerait l’effet «pénalisant», d’un point de vue évolutif, de l’homosexualité) ; en tout cas des chercheurs ont déjà trouvé que, dans les familles comptant plusieurs gays, les femmes ont en moyenne plus d’enfants que les autres. Dans un tel cas, il pourrait faire du sens que le ou un des «gènes gays» se trouve sur le chromosome X, le «chromosome féminin», comme le suggère l’étude d’hier.

Enfin, notons pour finir (et pour ajouter une autre épaisseur de complexité à cette question) que ces hypothèses n’expliquent en rien l’homosexualité féminine…

P.S. Je m’en voudrais de passer sous silence la lettre ouverte d’un des «frangins» de l’étude d’hier, le médecin américain Chad Zawitz, parue dans le New Scientist. Le texte m’a semblé particulièrement intéressant parce qu’il aborde la question des conséquences socio-politiques qu’aurait la découverte d’un gène gay et illustre l’espèce de cul-de-sac dans lequel les l’homophobie maintient les gays et lesbiennes : s’il y a bien un gène de l’homosexualité, il s’en trouvera pour dire qu’il s’agit d’une maladie ; s’il n’y a pas de gène gay, alors les mêmes gens diront que l’homosexualité est un «choix de vie» qui est «corrigible».

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