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Archive de la catégorie ‘Biologie’

Jeudi 25 juin 2015 | Mise en ligne à 11h35 | Commenter Commentaires (23)

OGM : les vertus du silence

Le monde et les temps changent, veut le dicton. Et parfois pour le mieux, il faut le dire. Alors qu’ils avaient fait très (trop) grand cas d’une tristement célèbre étude du toxicologue français Gilles-Éric Séralini sur la soit-disant toxicité des OGM en 2012, article qui fut très rapidement discrédité, puis retiré, les médias québécois ont entièrement boudé, comme il se doit, le dernier opus de M. Séralini — alors que les médias français, eux, lui ont encore fait écho, bien que dans une moindre mesure qu’il y a trois ans.

En 2012, rappelons-le, le laboratoire de M. Séralini avait publié une étude prétendant que des rats nourris avec du maïs génétiquement modifié développaient d’énormes tumeurs cancéreuses. Or il est vite apparu que l’article souffrait de très sérieuses lacunes. Son groupe-contrôle — soit celui qui n’avait pas été nourri au maïs Round-Up et qui servait de point de comparaison, de «norme» en quelque sorte — était ridiculement petit, comptant seulement 10 mâles et 10 femelles, ce qui limitait énormément la portée statistique de l’étude. Le nombre de variables testées et de combinaisons de diètes (11 % à 33 % d’OGM, trois doses différentes du pesticide associé au Round-Up, le glyphosate, et des mélanges d’OGM et de pesticide) avait également eu pour effet de diminuer la taille des groupes-test à 10 mâles et 10 femelles, ce qui limitait encore la puissance statistique de l’étude — jusqu’à l’insignifiance. En outre, la souche de rats utilisés dans l’expérience était connue pour développer facilement des cancers en fin de vie, soit en plein ce que Séralini et al. avaient prétendument «trouvé». Et enfin, pour voir dans ce fouillis statistique la preuve d’un lien entre la consommation d’OGM et le cancer, il fallait non seulement ignorer essentiellement toutes les études précédentes, mais aussi élaguer pas mal dans les données du chercheur français pour ne retenir que les parties qui faisaient son affaire.

Pas étonnant, donc, qu’au bout d’un an l’étude ait fini par être retirée des archives de Food and Chemical Toxicology, qui l’avait publiée. De manière générale, les journalistes anglophones s’étaient montrés fort outrés lorsque toutes ces faiblesses avaient été révélées. Le laboratoire de M. Séralini, en effet, avait demandé aux médias qui voulaient une copie de son étude avant la publication de signer une entente de confidentialité leur interdisant de la montrer à d’autres chercheurs dans le domaine — ce qui était très inhabituel, car la pratique de l’embargo, très courante, doit justement permettre aux journalistes de solliciter l’avis d’autres experts. Beaucoup de mes collègues anglosaxons qui avaient fait écho à l’étude s’étaient manifestement sentis floués, et ils avaient immédiatement cessé de considérer M. Séralini comme une source crédible.

Chez les médias francophones, cependant, la réaction avait été nettement moins expéditive — beaucoup moins qu’elle aurait dû l’être, en ce qui me concerne. Plusieurs médias, surtout en France, ont présenté/interprété le retrait de l’étude de 2012 comme le signe d’une conspiration de la méchante industrie agroalimentaire. Et certains ont continué de citer les travaux de M. Séralini.

Or, signe des temps peut-être, les médias québécois ont passé complètement sous silence sa dernière étude, parue la semaine dernière sur son site personnel — qui ne manquait pourtant pas de «crunchy», puisque elle conclut que pratiquement tous les tests de toxicité réalisé depuis 20-30 ans sont faussés, rien que ça… Le site d’archives médiatiques eureka.cc, du moins, donne zéro mention du mot-clef «séralini» dans la catégorie «Canada, français» au cours des 30 derniers jours. À mon sens, c’est là la meilleure chose à faire avec les «experts» aussi discrédités que lui, ou que les climatosceptiques (et bien d’autres encore) : ne pas gaspiller d’espace-papier en parler.

Je suis souvent critique du travail de mes collègues, mais dans ce cas-ci, il faut admettre qu’on progresse.

* * * * *

Quand l’article de 2012 fut retiré, M. Séralini, connu pour son opposition viscérale aux OGM, avait logiquement deux choix : se rendre à l’évidence ; ou conclure à l’incompétence et/ou la malhonnêteté de ceux qui le contredisent. Il a choisi la seconde option.

En persistant dans cette voie, M. Séralini a fini par rédiger son «étude» de la semaine dernière, dans laquelle il analyse 13 sortes de nourriture que l’on donne aux animaux de laboratoire. Il y a trouvé des «traces» de pesticides, de métaux lourds et d’OGM à des concentrations, prétend son groupe de recherche, suffisantes pour provoquer des effets toxiques «graves». De là, ce dernier raisonne que pratiquement toutes les études de toxicologie du monde sont faussées (juste ça !), puisque pour établir la toxicité d’un produit, il faut le comparer à une alimentation saine. Autrement, la toxicité de la diète que l’on croit normale se trouve à masquer celle de l’aliment ou du médicament que l’on veut tester.

Tout cela est très logique, remarquez. Mais il y a un petit problème : dans les faits, ça n’a ni queue ni tête. Les animaux de laboratoire ont toujours été surveillés avec un soin obsessif. Si l’introduction d’aliments nouveaux (ou de pesticides/poisons lors de leur production) les avait rendu malades, la communauté scientifique s’en serait rendu compte. Et puis, comme l’écrit la toxicologue Allison Bernstein dans cette excellente critique, cela a déjà été vérifié. En utilisant les données d’expériences anciennes, on peut en effet voir si une lignée de rat de labo, par exemple, développe plus de cancer ou d’autres maladies qu’avant l’introduction d’une technologie ou d’un pesticide. Des chercheurs l’ont fait, plusieurs fois et de diverses manières, au sujet tant d’animaux de labo que d’animaux de ferme (souvent nourris aux OGM), et les résultats sont toujours les mêmes : les taux de cancer ne changent pas.

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Mercredi 17 juin 2015 | Mise en ligne à 12h00 | Commenter Commentaires (16)

Dame Nature joue-t-elle aux dés ?

Qu’arriverait-il si l’on éliminait toute vie d’un écosystème ? D’un coup de baguette magique, par exemple… Ou après un feu de forêt bien intense. Ou encore, pour être vraiment sûr de notre affaire, avec une ou deux petites bombes nucléaires qui seraient, oh, disons 100 fois plus fortes que celle qui a rasé Nagasaki. Est-ce que les animaux et les plantes qui recoloniseront l’endroit seront à peu près les mêmes et dans les mêmes proportions que ceux d’avant, ou est-ce que l’on peut se retrouver avec des populations significativement différentes, un peu comme si Dame Nature jouait aux dés ?

Deux théories s’affrontent en biologie. L’une dit essentiellement  que ce n’est pas un hasard si certaines espèces particulières vivent et prospèrent dans une zone donnée : c’est parce que les conditions de vie que l’on y retrouve les avantagent, si bien que même si l’on appuyait bien fort sur le bouton «reset», l’écosystème retournerait naturellement à son point de départ, pourvu qu’on lui en laisse le temps. L’autre thèse, au contraire, avance qu’il y a au moins une part de hasard là-dedans et que non, l’écosystème anéanti ne reprendra pas forcément sa forme initiale.

Et deux études différentes ont jeté une belle lumière sur cette question ces derniers jours. L’une d’elles, signée par les biologistes Pierre Legendre (UdeM) et Bernard Salvat (CNRS, France), a observé ce qui s’est passé dans l’atoll de Fangataufa, en Polynésie française, après que ses fonds marins eurent été littéralement grillés par quatre essais nucléaires au tournant des années 70. Ils ont échantillonné trois secteurs de 6 m2 à cinq reprises entre 1972 et 1997, faisant chaque fois l’inventaire de tous les mollusques (à part les vers) qui y vivaient, puis ont comparé les résultats avec des observations datant de 1968, avant les détonations.

Résultats : les communautés de mollusques n’ont jamais retrouvé leur état initial, lit-on dans ce compte-rendu du magazine Science. Leur composition a significativement changé — les espèces carnivores ont plus de succès qu’avant 1968, par exemple —, et MM. Legendre et Salvat y voient un signe du hasard. Les mollusques, en effet, se disséminent en expulsant des larves qui flottent dans l’eau. Celles que le hasard des courants se serait adonné à amené dans l’atoll juste après les essais nucléaires auraient simplement pris avantage du terrain vacant, puis aurait maintenu leur position. «Quand c’est une communauté différente qui évolue, elle a alors sa propre inertie», a dit M. Legendre à Science, signifiant par là qu’il ne croyait pas que les populations de mollusques retrouvent leur état initial, même en attendant plus longtemps.

Le seul endroit où les mêmes communautés se sont reformées fut la zone intertidale, car peu d’animaux et de plantes sont capables de survivre à l’alternance des marées.

Le même genre d’exercice a été fait dans le dernier numéro des PNAS, avec la régénération de forêt tropicale après un incendie, un ouragan ou une coupe. En général, on considère que les forêts repoussent selon un ordre établi qui ramène éventuellement la forêt détruire à son point de départ — certaines essences «pionnières» à croissance rapide prennent rapidement le dessus, puis cèdent leur place à d’autres plus permanentes.

Mais ce n’est pas ce qu’a constaté une équipe internationale menée par Natalia Noden, de l’Université pontificale Javeriana, en Colombie. En analysant la régénération de 7 zones forestières différentes dans quatre pays «néotropicaux» (Mexique, Nicaragua, Costa Rica et Brésil), les chercheurs ont observé que les forêts empruntent des trajectoires «aussi incertaines qu’imprévisibles».

Mme Noden et son équipe appuient leurs conclusions sur trois variables qui ont été suivies continuellement pendant environ 20 à 60 ans, selon l’endroit : la densité des espèces (le nombre d’espèces différentes dans un espace donné), la densité des tiges (comme l’indicateur précédent, mais avec les tiges ; il s’agit d’une mesure de l’intensité de la compétition entre plantes) et la surface terrière (l’aire occupée par des troncs et des tiges ; c’est un indicateur de la production de bois). Ce faisant, les chercheurs ont trouvé des niveaux d’«incertitude qui remettent en question la prémisse selon laquelle la régénération d’une forêt suit une succession stable dans le temps et dans l’espace», écrivent-ils. (Pour un bon compte-rendu, voir ici.)

Il serait intéressant de voir ce qui arriverait si l’on faisait le même genre d’étude avec une forêt plus «contrainte» que la forêt tropicale, comme la taïga, où peu d’espèces sont capables de survivre aux rigueurs du climat. On peut certainement penser qu’on obtiendrait des résultats semblables à ce que MM. Legendre et Salvat ont observé dans les zones intertidales : puisque le milieu est plus contraint, plus difficile pour la vie, alors le hasard joue moins dans la récupération et l’écosystème revient à son point de départ. Mais bon, même dans ce genre d’endroit, ce n’est pas nécessairement ce qui arrive non plus…

Bref tout cela me semble pas mal chaotique, au sens mathématique du terme (je ne suis pas un expert de la chose, loin de là, mais disons que cela me semble être un bon point de départ pour une discussion) : dans un système où les variables s’influencent les unes les autres — ce qui est certainement le cas des différentes espèces qui peuplent un même écosystème —, si vous en changez une seule, ne serait-ce qu’un tout petit peu, vous provoquez une réaction en chaîne. Le petit changement initial finit par faire boule de neige et bouleverse le résultats final. Ainsi, si vous éradiquez toute vie dans un écosystème, il se peut bien que les conditions de régénération soient un brin différentes de celles dans lesquelles le milieu avait évolué au départ, et les communautés de mollusques ou les forêts que vous obtenez en bout de ligne s’en trouvent chamboulées.

Qu’en dites-vous ?

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Lundi 15 juin 2015 | Mise en ligne à 12h03 | Commenter Commentaires (39)

Jurassic World : avec pas-d’plumes

Contrairement à ce que montre «Jurassic World, beaucoup d'espèces de dinosaures avaient des plumes, pas des écailles de reptiles. (Image : (ILM/Universal Pictures/Amblin Entertainment)

Contrairement à ce que montre «Jurassic World, beaucoup d'espèces de dinosaures avaient des plumes, pas des écailles de reptiles. (Image : (ILM/Universal Pictures/Amblin Entertainment)

Alors que le «gros film d’été» Jurassic World vient de prendre l’affiche — et de fracasser le record de ventes pour sa première fin de semaine —, le Washington Post vient de publier un dialogue trrrèèèès intéressant et éclairant entre deux paléontologues qui ont vu le blockbuster. Personne, bien sûr, ne s’étonnera d’apprendre que les «dinos», comme disent mes garçons, y sont bien plus spectaculaires que réalistes, mais il est toujours bien de savoir en quoi, au juste, ils diffèrent des vrais.

Bien qu’ils disent avoir adoré le film (et voient même dans l’intérêt pour les dinos que la franchise a suscité une des raisons pour lesquelles ils ont un boulot dans ce domaine aujourd’hui), Kirk Johnson et Matthew Carrano, du Musée national d’histoire naturelle Smithsonian, y ont décelé une série d’inexactitudes, dont deux principales :

– Aucun des dinosaures de Jurassic World n’a de plumes, alors qu’il devient de plus en plus évident qu’une grande partie d’entre eux en avaient — souvent une sorte de duvet et/ou des plumes plus longues, qui apparaissaient à la puberté et servaient vraisemblablement à la séduction ou à impressionner des adversaires. On n’a pas encore trouvé de T. rex portant des signes clairs de plumage, mais on en a trouvé sur suffisamment de ses proches parents pour présumer que la vedette de cette jurassique franchise en arborait lui aussi. Et ce n’était pas la seule lignée de dinosaures plumés, loin de là. Mais bon, convenons qu’un tyrannosaure aux allures de gros poulet aurait été moins vendeur…

– Les dinosaures sont terriblement bruyants, notent MM. Johnson et Carrabo, tout particulièrement les prédateurs, car dans la nature ce sont les animaux les plus silencieux. On comprend de leurs échanges qu’une séquence du film montre un prédateur beugler après un troupeau d’herbivores avant de se mettre à leur poursuite. Alors bonjour l’effet de surprise : une telle espèce n’aurait probablement pas eu besoin d’une grosse météorite pour s’éteindre…

Les deux paléontologues reprochent également d’autres détails plus mineurs aux dinosaures du film, notamment le fait que plusieurs espèces semblent avoir été nettement grossies. En outre, on apprend qu’une séquence montrant des ptérosaures emporter des humains dans leurs serres, à la manière d’un aigle qui attrape sa proie, est littéralement impossible : les vrais ptérosaures n’étaient pas assez gros (ils font partie des espèces «gonflées»), n’avaient pas l’ossature pour soulever un animal de la taille d’un humain, et n’avaient pas les serres qu’il faut pour s’envoler avec quelque chose (s’ils le faisaient, c’était probablement par la gueule qu’ils agrippaient la proie).

Bref, deux articles à lire avant (ou après) d’aller voir le film.

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