Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Biologie’

Jeudi 18 septembre 2014 | Mise en ligne à 11h33 | Commenter Commentaires (8)

Petit meurtre entre chimpanzés

Il est un vieux dicton qui dit que «l’homme est un loup pour l’homme». Tout le monde le connaît, et beaucoup le citent, habituellement avec un doigt dans les airs, pour critiquer l’une ou l’autre des caractéristiques de nos sociétés. Or une magnifique étude parue hier dans Nature, faisant une sorte de criminologie du meurtre chez les chimpanzés, vient de trouver que le proverbe s’applique tout aussi bien à notre plus proche parent : bonobo excepté, le chimpanzé est (naturellement) un loup pour le chimpanzé.

Sans doute à cause de sa ressemblance avec l’humain, on trouve spontanément des airs bien sympathique à Pan troglodyte — non sans raison, d’ailleurs, puisque son comportement est, à bien des égards, très doux, très sociable. Mais il possède aussi un «côté obscur» foncièrement brutal qui le pousse à attaquer ses congénères, habituellement des chimpanzés de groupes voisins, et parfois même à les tuer. Beaucoup d’anthropologues ayant étudié les chimpanzés, et ayant même documenté des cas de «meurtres», croient que cette violence est le fruit de l’évolution, les mâles (car ils forment l’immense majorité des agresseurs) augmentant leurs chances de survie et de reproduction en tuant leurs semblables.

Mais une autre hypothèse veut qu’il s’agisse d’un comportement «anormal» de P. troglodyte, qui survient lorsque l’espèce est dérangée d’une façon ou d’une autre par l’Homme. La déforestation, par exemple, peut contraindre des groupes à partager des territoires restreints, c’est évident, mais les tenants de cette hypothèse avancent que le meurtre peut également survenir quand on nourrit les chimpanzés (ils perdent alors certains instincts et leur population devient plus dense), quand on les chasse ou même quand on leur transmet des maladies.

Afin de tester ces deux hypothèses, une équipe dirigée par les anthropologues Micheal Wilson, de l’Université du Minnesota, et Richard Wrangham, de Harvard, ont compilé des statistiques sur 152 cas de meurtres commis dans 18 communautés de chimpanzés et 2 de bonobos — 58 observés directement, 41 déduits de cadavres découverts après les faits, et 53 «disparitions suspectes». Et le portrait statistique qu’ils en tirent est (morbidement) fascinant. Ces groupes ont été étudiés pendant des périodes allant jusqu’à 53 ans (426 années d’observation au total).

Quelques confirmations de ce qu’on savait déjà, d’abord : les bonobos sont bel et bien une version beaucoup plus douce de P. troglodyte (1 seul assassinat) ; 92 % des agresseurs sont des mâles ; et les deux tiers des agressions sont perpétrés sur des «étrangers», des singes qui n’appartiennent pas au même groupe que les agresseurs. Cela laisse quand même le tiers des meurtres qui sont commis au sein d’un même groupe, mais «la différence demeure frappante, arguent les auteurs, parce que les chimpanzés pourrait potentiellement s’en prendre aux autres membres de leur propre communauté sur une base quotidienne, alors qu’ils rencontrent rarement les membres d’autres communautés» (de l’ordre d’une fois aux 50 jours).

Les attaques surviennent quand un groupe a très largement l’avantage du nombre sur un individu isolé ou un autre groupe très restreint — qu’il s’agisse de mâles ou de femelles avec un ou des petits — le ratio médian étant de 8 pour 1. Pas particulièrement chevaleresque…

Mais par dessus tout, les chercheurs ont trouvé que c’était la densité de population et le nombre de mâles dans une communauté qui étaient les plus fortement corrélés aux meurtres : +0,11 et + 0,073 assassinats par année, respectivement. Les mesures de contacts avec les humains qu’ils ont prises, que ce soit le fait d’être nourris par des humains, la taille de l’aire protégée dans laquelle une communauté vit (les plus petites étant présumées plus dérangées) ou le dérangement général (défini par des scores de 1 à 4 pour cinq variables, soit les changements dans l’habitat, le degré de harcèlement par des humains, la pression de chasse, l’habituation aux observateurs humains et l’élimination des grands prédateurs par l’Homme), n’étaient pas corrélées avec les «taux de chimpanzicide».

De plus, la thèse du dérangement humain veut aussi que le meurtre soit devenu plus fréquent chez les chimpanzés ces dernières années parce que l’humain empiète de plus en plus sur leur habitat, mais les taux de meurtre sont restés stables durant toute la période étudiée.

Bref, même si les partisans de cette thèse se sont montrés peu impressionnés par l’étude (voir ici, en fin de texte), il semble que nous partagions plus que la tendresse, l’intelligence et la sociabilité avec notre plus proche parent. Et peut-être un peu plus que nous le souhaiterions…

Lire les commentaires (8)  |  Commenter cet article






Mercredi 10 septembre 2014 | Mise en ligne à 11h17 | Commenter Commentaires (16)

L’image du jour : «Jurassic Park» peut aller se rhabiller…

Une fourmi et son parasite (à droite, sur la tête de l'hôte) emprisonnés dans un morceau d'ambre il y a... 45 millions d'années ! (Image : J. DUNLOP/MUSEUM FÜR NATURKUNDE BERLIN)

Une fourmi et son parasite (à droite, sur la tête de l'hôte) emprisonnés dans un morceau d'ambre il y a... 45 millions d'années ! (Image : J. DUNLOP/MUSEUM FÜR NATURKUNDE BERLIN)

Il n’est pas particulièrement rare de trouver un morceau d’ambre — de la résine d’arbres fossilisée — ayant «capturé», puis préservé un insecte pendant des millions d’années. Certains dépôts renferment ont livré des dizaines d’espèces d’insectes, et on trouve même parfois des vertébrés là-dedans. Mais ce n’est pas particulièrement courant non plus. Il faut toujours un peu de chance (et/ou beaucoup de travail) pour en découvrir un. Alors imaginez le coup du sort qu’il faut pour dégoter un acarien, parasite d’insectes, en pleine action…

C’est pourtant ce qu’ont trouvé des chercheurs menés par Jason A. Dunlop, de l’Institut Leibniz pour les sciences de l’évolution et de la biodiversité, en Allemagne, rapporte la revue savante Biology Letters.. Le morceau d’ambre provient de la mer Baltique et date d’il y a 44 à 49 millions d’années. On y voit une fourmi parfaitement conservée, mais attaquée par un parasite acarien. Celui-ci, commente d’ailleurs M. Dunlop dans ce compte-rendu de Nature, ressemble énormément à des parasites actuels s’en prenant aux abeilles, ce qui suggère qu’elle avait un mode de vie similaire. Il semble en effet solidement attachée à la tête de la fourmi, un comportement qui rappelle celui de certains acariens modernes qui sucent les fluides de leurs hôtes.

P.S. Étant donnés les périls bien documentés de la paléontologie, j’ai cru bon adjoindre à ce billet un petit pamphlet de prévention à l’intention de notre belle jeunesse et des parents inquiets. Qu’on vienne me dire, après ça, que je ne fais pas du journalisme responsable…

1-in-5-children-will-experiment-with-palaeontology

Lire les commentaires (16)  |  Commenter cet article






Vendredi 5 septembre 2014 | Mise en ligne à 9h49 | Commenter Commentaires (18)

Un peu de lecture sur les bélugas…

On se demandait depuis des mois ce que les scientifiques fédéraux pensent du projet de terminal méthanier que TransCanada veut construire à Cacouna, à un endroit du Saint-Laurent que les bélugas utilisent au printemps et en été comme «pouponnière». En fait, on se doutait un peu de ce qu’ils pensaient, mais il semblait régner un certain secret autour de leur expertise. Mon collègue de La Presse Charles Côté, qui avait demandé à voir les avis scientifiques de Pêches et Océans Canada sur lesquels le ministre provincial de l’Environnement David Heurtel disait s’être appuyer pour donner son feu vert à des forages préliminaires, s’était même fait répondre de passer par la loi sur l’accès aux documents — façon diplomatique de dire «on ne dévoilera ça que si on y est légalement forcé». Or comme il arrive parfois, il s’avère que ces documents (et d’autres qui ouvrent une petite fenêtre sur ce que pensent les scientifiques fédéraux) étaient publics mais n’avaient, disons, pas été très publicisés.

J’en ai décrit un, à propos de levés sismiques qui ont été réalisés ce printemps, dans un article paru hier dans Le Soleil (d’autres l’avaient fait avant moi, mais pas sous le même angle). L’avis est disponible en entier ici. Le document fait référence à un autre avis, qui concernait celui-là l’impact d’une éventuelle déviation d’une partie du trafic maritime dans le chenal sud du Saint-Laurent (l’immense majorité emprunte le chenal nord en ce moment) ; ce document-là se télécharge d’ici. Enfin, l’avis scientifique au sujet des forages géotechniques (une autre étape préliminaire, différente des levés sismiques, mais qui vise aussi à mieux connaître le fond marin) invoqué par le ministre Heurtel en août n’est sur aucun site, mais disponible sur demande.

Essentiellement, on y apprend deux choses. D’abord, il faut garder à l’esprit que ce sont des étapes très préliminaires qui ont été avalisées par le fédéral et le provincial ; le projet dans son ensemble sera évalué par l’Office national de l’énergie et par le BAPE. Mais il apparaît que, pour ces étapes, les autorisations gouvernementales suivaient pour l’essentiel les avis des scientifiques, avec les mêmes conditions. Les biologistes fédéraux y ajoutent, certes, quelques avertissements, comme le fait que se fier uniquement au niveau de bruit est insuffisant parce que la réaction des animaux varie grandement en fonction de plusieurs variables, mais dans l’ensemble, leurs recommandations semblent avoir été suivies. Je pense qu’il importe de le souligner.

Cependant, et c’est le second point, les biologistes du fédéral semblent craindre que le projet dans son ensemble nuise au béluga, non seulement à cause du bruit que causeront les travaux, mais aussi — et peut-être surtout — parce que le terminal pétrolier pourrait augmenter beaucoup le dérangement et le bruit dans le secteur. Certes, on y trouve déjà un port, celui de Gros-Cacouna, mais celui-ci ne semble pas foisonner d’activité : environ un bateau par mois et 10 200 tonnes manutentionnées en 2009. L’endroit est d’autant plus calme qu’un chapelet d’îles au large du secteur de Cacoune/L’Isle-Verte fait écran au bruit du trafic maritime dans le chenal nord, mais tout accroissement significatif de l’activité au sud de ces îles pourrait avoir un «effet négatif» sur le béluga, ce qu’il faut éviter.

«La construction d’un terminal pétrolier dans le secteur de Cacouna, et les activités de construction ainsi que le trafic maritime qui en découlera, vont à l’encontre de ces recommandations», indiquent les scientifiques du fédéral (avis sur les levés sismiques, p. 14).

Enfin, bonne lecture…

Lire les commentaires (18)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    septembre 2014
    D L Ma Me J V S
    « août    
     123456
    78910111213
    14151617181920
    21222324252627
    282930  
  • Archives

  • publicité