Sciences dessus dessous

Archive de la catégorie ‘Biologie’

)Photo : AP)

(Photo : AP)

Les dauphins, c’est bien connu, sont des animaux si intelligents, aux comportements si complexes et si humains, qu’il est impossible de ne pas les trouver complètement «cutes». À moins que… À moins que ce ne soit l’inverse : ils sont si «cutes», si populaires dans la culture occidentale, que nous persistons à leur trouver toutes sortes de qualités extraordinaires même s’ils ne seraient que des animaux bien moyens. C’est l’hypothèse qu’a formulée récemment le neurochercheur Paul Manger, de l’Université Witwatersrand, en Afrique du Sud, dans un article qui a déclenché toute une polémique.

Le texte «profanateur» en question a été «perpétré» dans la revue Neuroscience l’an dernier, et le New Scientist a publié hier un excellent compte-rendu du débat. Essentiellement, M. Manger reproche aux spécialistes des dauphins d’avoir, selon le cas, surinterprété leurs données et d’avoir, sciemment ou non, ignoré le fait que d’autres espèces animales dont capables des comportements «extraordinaires» qu’ils observaient chez le dauphin. Ainsi, le fait que le dauphin soit capable de comprendre quand on lui montre quelque chose du doigt a parfois été montré comme un signe de son intelligence, mais le chien fait la même chose. De la même manière, si l’on part du principe (faux) que les animaux sont à peu près tous incapables de communication, alors la faculté du dauphin à apprendre un langage articulé peut paraître impressionnante, mais quand on y regarde de plus près, on voit que l’apprentissage est toujours pénible et que cette faculté a également été observée chez le chimpanzé, le lion de mer et le perroquet.

On a aussi fait grand cas de la capacité qu’aurait le dauphin à reconnaître son image dans un miroir. L’idée découle de cette étude de 2001, où deux dauphins ont été marqués (ou non), puis placés dans un bassin où se trouvait un miroir, que l’on a recouvert et même enlevés pour contrôler cette variable. Les auteurs de cette expérience ont rapporté que les animaux ont passé plus de temps devant le miroir quand ils portaient une marque, signe qu’ils «s’examinaient». Or cette conclusion a été assez critiquée par la suite, notamment dans ce texte que le chercheur allemand Onur Güntürkün a rédigé en réaction (et en bonne partie en appui) à la position de M. Manger. M. Güntürkün fait en effet remarquer que les données de l’expérience suggèrent que les dauphins avaient tendance à se tenir proche de l’endroit où se trouvait le miroir même quand celui-ci était recouvert…

En outre, la faculté de reconnaître sa réflexion a aussi été observée chez les grands singes, l’éléphant d’Asie et la pie.

Et puis, si certains dauphins sont connus pour prendre des éponges dans leur bouche afin de fouiller le fond de l’eau et qu’il s’agit bien d’un cas d’utilisation d’un outil, c’en est un bien médiocre — les chimpanzés, et même certains corvidés font mieux.

«Le cerveau des cétacés est devenu relativement grand il y a environ 32 millions d’années (…) et est depuis demeuré stable, en proportion de la taille corporelle. (…Et puisque d’autres espèces ont des capacités semblables), le fait de posséder des facultés cognitives sophistiquées semble n’avoir joué aucun rôle dans l’évolution d’un grand cerveau chez les cétacés», conclut M. Manger.

Bref, comme le résume lapidairement la journaliste du New Scientist, la dauphin serait un animal bien moyen mais qui est excellent pour le PR…

Beaucoup des spécialistes écorchés par le Sud-Africain, on s’en doute, ne sont pas du tout d’accord avec lui. Comme il peut très bien y avoir là-dedans un brin d’idéologie, je vous invite à lire le texte de M. Güntürkün, où l’on trouve assez de nuances pour éliminer a priori la possibilité d’un biais important. M. Güntürkün concède plusieurs points très importants à son collègue Manger, mais quand vient le temps de répondre à sa question initiale — soit le titre de son article, «Is Dolphin Cognition Special ?» —, il tranche en plein milieu du débat. D’une part, il est vrai qu’aucune des capacités cognitives du dauphin n’est unique ; on les trouve toutes, et parfois même en mieux, chez d’autres espèces. Mais d’autre part, souligne-t-il, le dauphin, sans être le meilleur dans quoi que ce soit, performe bien dans toutes les sphères de la cognition. Et à titre de «généraliste», il est authentiquement remarquable dans le monde animal.

La vérité est peut-être bien là…

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Lundi 29 septembre 2014 | Mise en ligne à 13h16 | Commenter Commentaires (9)

Les bactériophages sont-ils en train de finir par aboutir ?

Ça fait longtemps qu’on en parle, longtemps qu’on les décrit comme le fleuron oublié de la médecine soviétique, longtemps qu’ils sont sur le point de révolutionner la médecine occidentale et de nous débarrasser de notre «dépendance» aux antibiotiques, avec tous les problèmes que les bactéries résistantes peuvent poser. Les bactériophages, ces virus qui s’en prennent aux bactéries, sont en effet prometteur à bien des égards, mais les miracles annoncés n’en finissent plus d’aboutir, hormis quelques applications relativement mineures ici et là. Or on assiste depuis peu à une recrudescence des publications savantes dans ce domaine qui pousse le magazine The Scientist à poser la question : serions-nous enfin sur le point de profiter des promesses des phages ?

Jusqu’à présent, la recherche sur les phages a surtout débouché sur des applications agroalimentaires. Le microbiologiste de l’Université Laval Sylvain Moineau a mis au point des manières d’utiliser ces virus pour repousser de «mauvaises» bactéries qui nuisent au travail des «bonnes» bactéries dans la production de fromage. De même, illustre The Scientist, une biotech américaine, Intralytix, offre quelques «cocktails» de phages pouvant (pour certaines bactéries seulement) remplacer les antibiotiques dans l’élevage et les usines de transformation alimentaire. Ce n’est pas rien, remarquez, puisque ces avancées peuvent réduire les pertes des fromagers et diminuer l’usage des antibiotiques en agriculture — lequel est considéré comme une source majeure de résistance chez les bactéries.

Mais il me semble qu’on est encore loin d’avoir atteint le plein potentiel de ces virus (l’a-t-on surévalué ?) et on attend toujours les premiers traitements médicaux à base de phages. Les choses avancent, cependant. Plusieurs résultats ont été publiés récemment et, s’ils ne sont pas tous enthousiasmants — il apparaît de plus en plus clairement que les bactériophages ne pourront pas être utilisés contre n’importe quelle infection et qu’ils ne seront efficaces que dans certaines parties du corps, comme la peau, certaines muqueuses ou profondément dans les organes —, certains ont quand même atteint l’étape des essais cliniques récemment et demeurent prometteurs.

Ainsi, un petit essai de 24 patients a montré qu’un traitement au phage a réduit les comptes bactériens chez des gens qui étaient aux prises depuis des années avec des otites récurrentes causées par une souche de la bactérie Pseudomonas aeruginosa résistante aux antibiotiques. Comme la petite bête peut aussi causer des pneumonies, ce traitement pourrait être utiliser ailleurs. Un autre pathogène des poumons, Burkholderia cenocepacia, a été efficacement traité chez les souris, et c’est sans compter les molécules que l’on isole chez phages et qui ont des propriétés antibactériennes intéressantes.

Bref, ça bouge dans ce secteur. Moins vite que prévu, certes, en partie parce que les phages n’ont pas le même potentiel de profit que ces médicaments auquel on est «abonné à vie», ce qui explique pourquoi le financement reste assez mince, mais comme The Scientist le laisse entendre, il se pourrait que l’on soit en train de sortir de cette éternelle annonce de bienfaits énormes pour «bientôt»…

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Jeudi 18 septembre 2014 | Mise en ligne à 11h33 | Commenter Commentaires (20)

Petit meurtre entre chimpanzés

Il est un vieux dicton qui dit que «l’homme est un loup pour l’homme». Tout le monde le connaît, et beaucoup le citent, habituellement avec un doigt dans les airs, pour critiquer l’une ou l’autre des caractéristiques de nos sociétés. Or une magnifique étude parue hier dans Nature, faisant une sorte de criminologie du meurtre chez les chimpanzés, vient de trouver que le proverbe s’applique tout aussi bien à notre plus proche parent : bonobo excepté, le chimpanzé est (naturellement) un loup pour le chimpanzé.

Sans doute à cause de sa ressemblance avec l’humain, on trouve spontanément des airs bien sympathique à Pan troglodyte — non sans raison, d’ailleurs, puisque son comportement est, à bien des égards, très doux, très sociable. Mais il possède aussi un «côté obscur» foncièrement brutal qui le pousse à attaquer ses congénères, habituellement des chimpanzés de groupes voisins, et parfois même à les tuer. Beaucoup d’anthropologues ayant étudié les chimpanzés, et ayant même documenté des cas de «meurtres», croient que cette violence est le fruit de l’évolution, les mâles (car ils forment l’immense majorité des agresseurs) augmentant leurs chances de survie et de reproduction en tuant leurs semblables.

Mais une autre hypothèse veut qu’il s’agisse d’un comportement «anormal» de P. troglodyte, qui survient lorsque l’espèce est dérangée d’une façon ou d’une autre par l’Homme. La déforestation, par exemple, peut contraindre des groupes à partager des territoires restreints, c’est évident, mais les tenants de cette hypothèse avancent que le meurtre peut également survenir quand on nourrit les chimpanzés (ils perdent alors certains instincts et leur population devient plus dense), quand on les chasse ou même quand on leur transmet des maladies.

Afin de tester ces deux hypothèses, une équipe dirigée par les anthropologues Micheal Wilson, de l’Université du Minnesota, et Richard Wrangham, de Harvard, ont compilé des statistiques sur 152 cas de meurtres commis dans 18 communautés de chimpanzés et 2 de bonobos — 58 observés directement, 41 déduits de cadavres découverts après les faits, et 53 «disparitions suspectes». Et le portrait statistique qu’ils en tirent est (morbidement) fascinant. Ces groupes ont été étudiés pendant des périodes allant jusqu’à 53 ans (426 années d’observation au total).

Quelques confirmations de ce qu’on savait déjà, d’abord : les bonobos sont bel et bien une version beaucoup plus douce de P. troglodyte (1 seul assassinat) ; 92 % des agresseurs sont des mâles ; et les deux tiers des agressions sont perpétrés sur des «étrangers», des singes qui n’appartiennent pas au même groupe que les agresseurs. Cela laisse quand même le tiers des meurtres qui sont commis au sein d’un même groupe, mais «la différence demeure frappante, arguent les auteurs, parce que les chimpanzés pourrait potentiellement s’en prendre aux autres membres de leur propre communauté sur une base quotidienne, alors qu’ils rencontrent rarement les membres d’autres communautés» (de l’ordre d’une fois aux 50 jours).

Les attaques surviennent quand un groupe a très largement l’avantage du nombre sur un individu isolé ou un autre groupe très restreint — qu’il s’agisse de mâles ou de femelles avec un ou des petits — le ratio médian étant de 8 pour 1. Pas particulièrement chevaleresque…

Mais par dessus tout, les chercheurs ont trouvé que c’était la densité de population et le nombre de mâles dans une communauté qui étaient les plus fortement corrélés aux meurtres : +0,11 et + 0,073 assassinats par année, respectivement. Les mesures de contacts avec les humains qu’ils ont prises, que ce soit le fait d’être nourris par des humains, la taille de l’aire protégée dans laquelle une communauté vit (les plus petites étant présumées plus dérangées) ou le dérangement général (défini par des scores de 1 à 4 pour cinq variables, soit les changements dans l’habitat, le degré de harcèlement par des humains, la pression de chasse, l’habituation aux observateurs humains et l’élimination des grands prédateurs par l’Homme), n’étaient pas corrélées avec les «taux de chimpanzicide».

De plus, la thèse du dérangement humain veut aussi que le meurtre soit devenu plus fréquent chez les chimpanzés ces dernières années parce que l’humain empiète de plus en plus sur leur habitat, mais les taux de meurtre sont restés stables durant toute la période étudiée.

Bref, même si les partisans de cette thèse se sont montrés peu impressionnés par l’étude (voir ici, en fin de texte), il semble que nous partagions plus que la tendresse, l’intelligence et la sociabilité avec notre plus proche parent. Et peut-être un peu plus que nous le souhaiterions…

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