Sciences dessus dessous

Sciences dessus dessous - Auteur
  • Jean-François Cliche

    Ce blogue suit pour vous l'actualité scientifique, la décortique, et initie des échanges à son sujet.
  • Lire la suite »

    Partage

    Mardi 22 août 2017 | Mise en ligne à 10h44 | Commenter Commentaires (9)

    La bactérie, la fille du roy et la «malédiction de la mère»…

    Il y a autour de deux milliards d’années, un de nos ancêtres unicellulaires a eu la bonne idée de faire une alliance avec une bactérie qui possédait une «technologie» dernier cri absolument révolutionnaire : la combustion. Au lieu de fermenter les sucres, ladite bactérie les «brûlait» — en plusieurs étapes chimiques et sans flamme, on s’entend, mais le résultats était essentiellement le même. La combustion permettait de tirer environ 15 fois plus d’énergie que la fermentation, imaginez l’aubaine…

    L’«alliance» entre cet ancêtre et cette bactérie perdure encore de nos jours dans chacune de nous, de tous les animaux et de toutes les plantes. La bactérie est maintenant tellement intégrée à nos cellules qu’elle en est une simple structure, appelée mitochondrie, dont le rôle est encore et toujours de brûler des sucres et des graisses afin de fournir de l’énergie au reste de la cellule.

    Mais l’ex-bactérie-maintenant-réformée possède encore son propre ADN, entièrement différent et indépendant de notre «vrai» ADN, celui qui est dans le noyau de la cellule et qui détermine la couleur de nos yeux, notre taille, etc. Et comme tous les autres gènes, son «but» est d’être transmis et de se répandre. En général, bien sûr, les «intérêts» de l’ADN mitochondrial (ADNm) sont parfaitement concordants avec ceux de l’ADN du noyau : tous ces gènes, qu’ils soient humains ou bactériens, font partie de la même personne et leur sort dépend du succès ou de l’échec reproducteur de «leur» organisme.

    Mais il y a des exceptions, m’a expliqué hier le généticien de l’UQTR Emmanuel Milot. Puisque l’ADNm ne se transmet que par la mère, si une mutation aux mitochondries se révélait fatale ou très handicapante pour les garçons, mais pas pour les filles, cela ne changerait absolument rien pour la transmission de l’ADNm. Celui nuirait bien évidemment à l’ADN nucléaire, mais tant que la lignée mère-fille n’est pas brisée, l’ADNm persisterait — et on peut même imaginer que cela continuerait longtemps si la mutation à la mitochondrie était non seulement neutre, mais bénéfique pour les filles. En génétique, ça s’appelle la «malédiction de la mère».

    Jusqu’à maintenant, cependant, cela restait surtout une possibilité théorique. On avait trouvé des signes de cette «malédiction» dans des lignées de drosophiles en laboratoire, mais rien dans la «vraie vie» et pas de cas humain. Or c’est justement ce que M. Milot et son équipe croient avoir trouvé dans deux bases de données généalogiques québécoises.

    Il y a quelques années, en partant de cas actuels de «neuropathie optique héréditaire de Leber» (maladie qui provoque une cécité apparaissant à l’adolescence et qui est causée par une mutation dans les mitochondries, mutation nommée «T14484C») et en remontant leur arbre généalogique, des chercheurs québécois étaient parvenus à remonter jusqu’à la «patiente zéro», celle qui avait introduit la mutation au Québec. Il s’agissait d’une «fille du Roy», débarquée en Nouvelle-France dans les années 1660.

    En principe, si la mutation avait été également néfaste pour les porteurs féminins et masculins, ce jeu de massacre que l’on appelle sélection naturelle aurait eu tôt fait de rayer T14484C de la carte. Mais ce n’est pas ce qu’ont trouvé les chercheurs menés par M. Milot. Leurs données (essentiellement généalogiques) montrent plutôt que la fréquence de T14484C s’est maintenue pendant des siècles entre 0,6 et 0,8 par 10 000 personnes jusqu’en 1960. Que les bébés masculins porteurs ont couru un risque de mortalité infantile très supérieur à la moyenne aux XVI et XVIIe siècles — ce qui a surpris les chercheurs puisque ce risque accru n’était pas un symptôme connu de cette mutation, mais la maladie est encore peu étudiée. Et que les porteurs masculins ont connu un succès reproducteur (soit le nombre d’enfants ajusté pour tenir compte de quelques autres facteurs) 35 % inférieur aux non-porteurs, mais que cet écart n’existait pas chez les femmes.

    Bref, on pourrait avoir ici un premier cas concret de la malédiction de la mère dans des lignées humaines. Plus de détails dans mon papier paru ce matin dans Le Soleil et dans l’étude originale, parue hier dans Nature – Evolution and Ecology.


    • Se pourrait-il, quand jadis au Jour de l’An, nous recevions la bénédiction du père, que ce fut réellement pour contrer la malédiction de la mère..?

      Oooohhhh Mystère…

    • Nouvelle approche dans les bars : “Ton ADN aiMerait-tu se transmettre ?”

      Et quand ça marche, la question suivante est : «As-tu ce qu’il faut pour qu’on se protège contre le paternal leakage
      JFC

    • - Comment et pourquoi la vie a-t-elle commencée? :
      Quand certains éléments chimiques producteurs d’énergie ont rencontré
      dans un bar “chaud” certains éléments chimiques auto-reproducteurs.
      Parce qu’il y avait de l’attraction entre eux et de l’électricité dans l’air.

    • @JFC
      Excellent votre texte qui explique l’existence d’un ADNm différent de l’ADN nucléaire : la Nature a de ces entourloupettes !!!

    • Évite-t-on de nommer cette Filles du Roy pour protéger sa vie privée??

      Sachant la nombreuse descendance des Filles du Roy, connaitre son nom pourrait être très intéressant!

      Non, c’est pour protéger la vie privée de ses descendants actuels. Apparemment, juste avec son nom, des généalogistes amateurs pourraient utiliser les banques de données généalogiques publiques pour identifier des gens qui vivent présentement et qui sont porteurs de la mutation.
      JFC

    • JFC
      C’est ce que j’avais cru au début, mais remonter son arbre généalogique est facile, le descendre d’en haut l’est beaucoup moins…

      En éliminant tout les hommes de la lignée, il reste une multitude de femmes qui auraient pu potentiellement porté le gène, hors à 0,6% parmi la population, on peut prétendre sans se tromper que la large majorité des descendantes femmes ne l’avaient pas si l’on sait que 80% des québécois “pure laine” descendent des quelques 750 Filles du Roy. Plusieurs personne ont plus d’une Filles du Roy dans leur ancêtres.

      Bref, ça ressemble plus à un excès de zèle qu’un problème réel.

      C’est ce que je crois aussi, mais je n’ai pas réussi à convaincre mes interlocuteurs — et je ne peux pas vraiment leur reprocher de vouloir «jouer ça safe» dans ce genre d’affaire.
      JFC

    • @ JFC
      «Non, c’est pour protéger la vie privée de ses descendants actuels. Apparemment, juste avec son nom, des généalogistes amateurs pourraient utiliser les banques de données généalogiques publiques pour identifier des gens qui vivent présentement et qui sont porteurs de la mutation.»

      Mais le risque bien concret pour ces descendants ne serait-il pas que des compagnies d’assurance (ou de potentiels employeurs) mettent la main sur ces informations de nature médicale pour ensuite être en mesure de décréter que telle ou telle personne présente un risque inacceptable pour l’entreprise? Une personne parfaitement saine pourrait ainsi être injustement jugée inassurable (ou inemployable, selon le cas) ou, à tout le moins, avoir à défrayer des primes d’assurance plus élevées que la moyenne (ou avoir une retenue à la source supplémentaire sur son salaire). Le spectre de la discrimation génétique, voire de l’eugénisme, se profilerait alors à l’horizon.

      «Gattaca – Trailer»
      https://www.youtube.com/watch?v=BpzVFdDeWyo

    • @A.Talon
      Ajoutez à ça Crispr et vous avez le roman “Next” de Michael Crichton. Très bon !!!
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Next_(roman)

    • @ A.Talon

      - «Le spectre de la discrimation génétique, voire de l’eugénisme, se profilerait alors à l’horizon.»

      Mettons que le «spectre» est beaucoup plus en chair qu’on ne le pense:

      «Tests génétiques et assurance: Ottawa sonde les provinces sur son projet de loi»
      http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201703/01/01-5074525-tests-genetiques-et-assurance-ottawa-sonde-les-provinces-sur-son-projet-de-loi.php

      «DNA testing for jobs may be on its way, warns Gartner»
      http://www.computerworld.com/article/3132477/it-careers/dna-testing-for-jobs-may-be-on-its-way-warns-gartner.html

      «Law enforcement investigators seek out private DNA databases»
      http://phys.org/news/2016-03-law-private-dna-databases.html

      «DNA Data From California Newborn Blood Samples Stored, Sold To 3rd Parties»
      http://sanfrancisco.cbslocal.com/2015/11/09/dna-data-from-california-newborn-blood-samples-stored-sold-to-3rd-parties/

      Et tout ça, c’est pas dans l’futur… on est en plein dedans.

      La discrimination génétique est tranquillement à s’installer, toujours pour «de bonnes raisons économiques», et je ne crois sincèrement pas qu’on va réussir à stopper ça…

      Quand le gouvernement fédéral tente de permettre aux compagnies d’assurances d’obliger leurs clients à passer des tests génétiques, le ton est pas mal donné…

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    août 2017
    D L Ma Me J V S
    « juil   sept »
     12345
    6789101112
    13141516171819
    20212223242526
    2728293031  
  • Archives