Sciences dessus dessous

Archive, juin 2017

Un exemple d'amorti, au baseball. (Image : Patrice Laroche, archives Le Soleil)

Un exemple d'amorti, au baseball. (Image : Patrice Laroche, archives Le Soleil)

La différence qu’une petite décennie peut faire… D’après ce rapport sur la recherche fondamentale au Canada qui vient d’être publié, environ le quart (24 %) des chercheurs du pays disaient ne faire que de la recherche fondamentale en 2006. Cette année-là, cependant, le Parti conservateur prenait le pouvoir et allait le conserver pendant 10 ans, au cours desquels il a ré-aiguillé le financement de la recherche vers des volets plus appliqués et/ou industriels de la science. Résultat : en 2015, il ne restait plus que 2 % des chercheurs canadiens qui disaient se consacrer entièrement à la recherche fondamentale. Douze fois moins… (AJOUT, 30 juin : remarquez que cela ne signifie pas qu’on fasse 12 fois moins de recherche fondamentale au Canada, me fait-on remarquer avec justesse dans les commentaires, simplement qu’il y a 12 fois moins de chercheurs qui font uniquement des travaux fondamentaux, mais ça marque quand même un recul assez net.)

La seule bonne nouvelle là-dedans, rapportait cette semaine le Ottawa Citizen, qui a été le premier média à parler de ce rapport, c’est que le changement de gouvernement semble avoir fait une «énorme différence» sur ce plan. On verra bien ce que ça donne.

Comme je l’ai déjà dit, il n’y a rien de mal à faire de la recherche appliquée. Bien au contraire, c’est un maillon absolument essentiel de la chaîne qui amène les découvertes fondamentales jusque dans nos vies. Et il n’y avait donc rien de mal à ce que les conservateurs veuillent appuyer davantage ce type de recherche. Le problème est qu’ils l’ont fait aux dépends de la science fondamentale.

On peut se représenter les pendants fondamentaux et appliqués de la recherche comme, respectivement, les coups de circuit et les amortis au baseball. Il arrive qu’un frappeur ne prenne pas d’élan pour cogner la balle mais se contente simplement de mettre son bâton dans la trajectoire du lancer, comme le montre la photo ci-haut. La balle ne va bien sûr pas bien loin, mais l’amorti reste une arme essentielle dans l’arsenal d’une équipe. Cela garde les défensives adverses «honnêtes» (sans la possibilité de l’amorti, les joueurs d’avant-champs se déploieraient plus loin du marbre et il serait alors plus difficile de frapper la balle «en lieu sûr»), et cela permet de faire avancer un coureur, quand on en a un sur les buts.

La recherche appliquée, c’est comme un amorti au baseball : c’est très utile, mais cela ne permet jamais de frapper de grand coup et on n’a aucune chance de gagner un match si on ne fait que ça. C’est en recherche fondamentale qu’un programme national de recherche cogne ses circuits, c’est quand on sort complètement des sentiers battus (ce qui peut prendre du temps) que cela arrive, pas quand on essaie de mettre un produit en marché sur un horizon de 18 mois.

Tenez : un excellent exemple de cela est le laser. En 2010, pour souligner les 50 ans de cette technologie sortie des Laboratoires Bell en 1960, j’avais interviewé le physicien canadien Willard Boyle, qui travaillait justement en physique optique dans ces célèbres labos en 1960. Sans être reconnu comme un des «pionniers» du laser, il fut tout de même le premier à mettre au point un laser à lumière continue (les premiers étaient pulsés) en 1962, alors il avait vraiment les deux pieds dedans, comme on dit. J’en ai profité pour lui demander si, à cette époque, lui et ses collègues avaient une petite idée de la révolution technologique phénoménale qu’ils étaient en train de mettre en branle, et M. Boyle m’a répondu sans hésiter : jamais de la vie.

Au bout de quelques années, bien sûr, il leur est devenu évident que leur percée était en train de faire boule de neige, mais sur le coup, aucun d’eux ne soupçonnait quoi que ce soit. Ils savaient que le laser était une découverte scientifiquement très importante parce que cela confirmait une partie des théories d’Einstein, qui avait prévu que la lumière devait pouvoir exister sous une forme comme le laser. Ils entrevoyaient dès le départ des applications en recherche parce qu’une nouvelle forme de lumière allait forcément permettre de sonder la matière d’une façon inédite. Et, m’avait dit M. Boyle en substance, «on se disait qu’il y aurait bien quelqu’un, quelque part, qui finirait par trouver quelque chose de très pratico-pratique à faire avec ça».

Well… Disons qu’il y a finalement eu pas mal de «quelqu’un», pas mal de «quelque part» et pas mal de «quelque chose», hein ? Mais le point est : le témoignage de M. Boyle montre que le laser était au départ un projet de recherche fondamentale. Ceux qui l’ont mis au point n’avait aucune application concrète en tête.

Un autre bel exemple, plus récent, de cette règle est le fameux CRISPR-Cas9, une technologie de modification génétique qui est partie pour chambouler de grands pans de la médecine et du génie génétique. Essentiellement, il s’agit d’un enzyme (la partie «Cas9») qui coupe l’ADN et d’un guide (le bout «CRISPR») qui dirige l’enzyme pour qu’il coupe à un endroit très précis d’un génome. On l’a découvert à la fin des années 80, quand des chercheurs qui étudiaient l’ADN des bactéries (difficile de faire plus fondamental que ça, surtout à cette époque) ont trouvé de drôles de séquences répétitives qui comprenaient des bouts d’ADN de virus.

Pendant longtemps, on n’a pas compris grand-chose de ce que ce «machin» devait faire, jusqu’à ce qu’un chercheur de l’Université Laval, Sylvain Moineau, finisse par mettre le doigt dessus, vers la fin des années 2000 : il s’agit d’un système de défense qu’ont développé les bactéries au cour de l’évolution afin de se défendre contre les «phages», soit des virus qui infectent des bactéries (et qui sont souvent très virulents). Lui-même un spécialiste des phages, M. Moineau a montré que le système CRISPR (les séquences génétiques répétitives) servait à reconnaître l’ADN de ces virus afin que l’enzyme Cas9 découpe leur ADN et pas celui de la bactérie.

C’est à partir de cette découverte que des biochimistes ont, par la suite, eu l’idée d’appliquer ce système à l’édition génétique. Et cela a tellement bien fonctionné que CRISPR-Cas9 est maintenant notre outil de modification des gènes le plus précis et le plus puissant que nous ayons, et de très loin ! Maintenant, regardez ce que j’écrivais pas plus tard qu’en 2014, messieurs-dames, à la suite d’une entrevue avec M. Moineau et un de ses doctorants, sur les applications possibles de CRISPR-Cas9 :

«Il s’agit pour l’heure, bien sûr, d’une percée en microbiologie fondamentale. Mais des applications pourraient bientôt suivre. M. Moineau a beaucoup travaillé, au cours de sa carrière, avec l’industrie fromagère, qui a besoin de bactéries pour produire son fromage et qui est souvent aux prises avec des «épidémies» de bactériophages. Éventuellement, donc, on peut imaginer que l’on pourra vacciner ces bactéries fromagères contre des phages courant — entre autres applications possibles.»

Imaginez un peu : on parle ici d’une technologie qui pourrait, à terme (il reste pas mal de travail à faire, mais quand même), éradiquer pratiquement toutes les maladies héréditaires. Rien de moins. Mais le chercheur qui a fait les découvertes fondamentales rendant ses applications possibles parlait de fromage il y a à peine quelques années. Pour être juste, il faut dire ici que cet article traitait d’un aspect particulier (le fait que les bactéries se vaccinent) du système CRISPR-Cas9 qui a été découvert un peu après que M. Moineau eut mis au jours sa fonction générale (en 2010) et même après que l’on eut commencé à réaliser le potentiel phénoménal de la «patente» (ce qui date de 2012). Mais même en 2010, à cause de ses liens de longue date avec l’industrie fromagère, je me souviens que M. Moineau envisageait surtout des applications pour la production de fromage. C’est vertigineux, quand on y pense. Et c’est une autre belle preuve que c’est en recherche fondamentale qu’on frappe des circuits.

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Lundi 19 juin 2017 | Mise en ligne à 15h47 | Commenter Commentaires (17)

Qui a peur des résidus de pesticides ?

(Photo AP/archives La Presse)

(Photo AP/archives La Presse)

Les résidus de pesticides sur nos fruits et légumes défraient continuellement les manchettes — ce qui n’est guère surprenant, les médias raffolent de ce genre d’histoires. Mais sont-ils vraiment dangereux pour la santé aux concentrations où on les trouve ?

Un rapport récent de l’INSPQ s’est penché sur la question récemment et a conclu que… non, pas vraiment. Les auteurs, menés par le toxicologue Mathieu Valcke, se sont basés sur les données québécoises d’une enquête fédérale sur les habitudes alimentaires et sur les teneurs en pesticides mesurées par l’Agence canadienne d’inspection des aliments. En croisant ces deux sources, ils ont pu calculer une «dose» moyenne ingérée pour 169 herbicides, fongicides et insecticides détectés par l’ACIA, puis ils ont comparé avec les «valeurs toxicologiques de référence» (des «normes» nationales, si l’on préfère) en vigueur dans le monde, quand c’était possible — des VTR n’existaient que dans 135 cas.

Comme nous n’avons pas tous le même appétit et que nous ne mangeons pas les mêmes proportions de fruits et légumes, l’équipe de M. Valcke a mis les choses au pire, ne retenant que les 5 % de gens les plus exposés à chaque pesticide. Puis ces «doses» ont été comparées aux normes les plus sévères en vigueur dans le monde. Or même dans ce «scénario du pire» — qui n’est quand même pas si tiré par les cheveux que cela, d’un point de vue de santé publique, parce que le 20e d’une population, cela demeure beaucoup de monde —, l’INSPQ n’a noté que 7 dépassements de norme sur 135 pour les jeunes enfant (8 ans et moins) et 3 pour les adultes. Notons ici que ces normes ont toutes des marges de sécurité, si bien qu’un dépassement ne se traduit pas forcément par des effets tangibles sur la santé.

Fait intéressant, dans 28 cas, il existait suffisamment d’information pour calculer un risque de cancer découlant de ces pesticides. En mettant ensemble ces 28 pesticides (et toujours selon un scénario du pire), on parle d’un risque total de 3 sur 10 000 sur 70 ans d’exposition

Est-ce beaucoup ou peu ? D’un certain point de vue, on peut voir ça comme un risque supplémentaire significatif puisque, comme me l’a dit M. Valcke en entrevue, «à 3 pour 10 000, on est quand même pas mal au-dessus du seuil qui est considéré comme un «risque négligeable» en toxicologie, qui est de 1 sur 1 million». Cependant, il faut aussi savoir que dans un groupe de 10 000 personnes, autour de 4000 vont développer des tumeurs pendant leur vie. Si on veut se conter des peurs sur le cancer, il y a clairement de «meilleurs» facteurs que les pesticides…

Et c’est d’autant plus vrai que les fruits et légumes eux-mêmes ont des vertus anti-cancérigènes et que, selon les calculs de M. Valcke, pour chaque cancer qui serait causé par les résidus de pesticides sur les aliments, pas moins de 88 autres seraient évités. Cela signifie qu’en mangeant ces fruits et légumes recelant des résidus de pesticides, on réduit notre risque de cancer, mais juste un peu moins (1/88e moins…) que s’il n’y avait pas de pesticides dessus. Il faut faire attention parce que les cancers causés par les pesticides ne sont pas les mêmes que ceux qui sont prévenus par les fruits et légumes, mais cela reste rassurant.

«Le message qu’on veut passer, c’est qu’il ne faut surtout pas s’empêcher de manger des fruits et légumes à cause des résidus de pesticides qui sont dessus. Il ne faudrait pas, par exemple, choisir de ne manger que des fruits et légumes bio mais en manger moins parce que c’est moins cher. Mais ça ne veut pas dire non plus qu’il n’y a pas de raison d’essayer de diminuer l’exposition aux pesticides et leur usage de manière générale», conclut M. Valcke.

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Mercredi 14 juin 2017 | Mise en ligne à 14h57 | Commenter Commentaires (28)

Boissons sucrées et obésité : les paris sont ouverts…

(Image : photothèque Le Soleil)

(Image : photothèque Le Soleil)

Dans le débat public, il y a longtemps que cette équation-là n’est plus une conjecture, mais un théorème à part entière : boissons sucrées = obésité. Et intuitivement, cela semble en effet élémentaire. Ces breuvages sont bourrés de calories mais ne provoquent pas d’effet de satiété et leur consommation va croissante depuis des décennies, ce qui coïncide avec l’épidémie d’obésité qui sévit en Occident. Et l’OMS recommande depuis l’automne dernier d’adopter des taxes ou d’autres mesures pour en réduire les ventes.

Or la réalité n’est pas aussi tranchée au couteau, écrit un trio de chercheurs de l’Université Laval — Benoît Arsenault, Benoît Lamarche et Jean-Pierre Després — dans une revue de littérature très éclairante parue cette semaine dans Nutrients (et en libre accès s’il-vous-plaît) : «Cibler les boissons sucrées ou la qualité générale de la diète pour la prévention des maladies cardiométaboliques : faites vos jeux». Le contenu calorique très élevé de ces boissons ne fait aucun doute, bien sûr, mais il y a une question lancinante dans ce débat scientifique qui n’a toujours pas été résolue, rappelle l’article : est-ce que la consommation de «liqueurs» est nocive en elle-même, ou est-ce qu’elle n’est pas plutôt le reflet d’une mauvaise alimentation générale et/ou de mauvaises habitudes de vie. Dans le premier cas, on peut espérer avoir un effet sur la santé en ciblant les boissons sucrées, notamment au moyen d’une taxe. Mais c’est nettement moins évident dans le second : si les boissons gazeuses, Gatorade et autres variations sur le thème du Quick aux fraises ne sont qu’une petite partie d’un problème plus large (beaucoup de friture, pas mal d’autres sources de sucre raffiné, sédentarité, etc.), l’approche ciblée ne sert a priori pas à grand-chose.

C’est un peu ce que montre le tableau ci-dessous, d’ailleurs, publié (en anglais) dans l’article de M. Arsenault et ses collègues. À une échelle populationnelle, le lien entre l’obésité et les boissons sucrées ne va pas de soi puisque les changements dans la consommation de ces breuvages n’ont pas du tout le même effet d’un pays à l’autre :

(Source : Arsenault et al./Nutrients 2017)

(Source : Arsenault et al./Nutrients 2017)

Certes, il y a toujours un danger à comparer des populations entières, au sein desquelles une foule de facteurs et de tendances parfois contradictoires peuvent embrouiller le portrait. Mais les choses ne deviennent pas plus claires quand on examine des données plus fines — du moins, pas quand on mesure les résultats par le poids corporel, j’y reviens. Cette étude hollandaise, par exemple, a trouvé que donner une boisson sucrée (250 ml) par jour à des enfants de 5 à 12 ans fait une différence de 1 kg sur leur poids au bout de 18 mois, par rapport à 250 ml de boisson à l’aspartame (zéro calorie). Mais celle-ci, qui a duré 2 ans, a trouvé un excès de poids chez les ados à qui on donnait des boissons sucrées au bout de 12 mois, mais pas au bout de 24 mois. Une étude brésilienne a par ailleurs trouvé qu’une campagne de sensibilisation à l’obésité et aux boissons sucrées dans une école primaire en avait nettement diminué la consommation au bout d’une année scolaire complète, mais n’avait eu aucun effet mesurable sur leur indice de masse corporelle (IMC, soit le rapport du poids sur la taille).

Bref, les résultats sont contradictoires…

Mais bon, les habitués de ce blogue savent déjà ce que je pense de l’IMC, une mesure qui est utile parce qu’elle est très facile à prendre mais qui demeure souvent trop grossière pour être vraiment intéressante — un des trois auteurs de l’article de Nutrients, Jean-Pierre Després, est d’ailleurs un des pères de cette idée, c’est essentiellement lui et M. Arsenault qui me l’ont mise dans la tête. Au-delà du poids, c’est surtout la répartition de la graisse qui détermine si un individu développera des problèmes comme le diabète de type-2 ou des maladies cardiaques — la graisse dite «ectopique» qui, au lieu d’être stockée sous la peau, se loge autour des intestins et du foie, étant la pire. À cet égard, écrivent-ils, il commence à y avoir des résultats qui montrent que la consommation quotidienne de boissons sucrées accumulent plus de graisses aux mauvais endroits. À suivre, donc.

Mais en bout de ligne, concluent-ils, «comme une alimentation de piètre qualité générale contribue probablement plus au risque de développer une maladie cardiométabolique que des facteurs de risque individuels comme les boissons sucrées, il n’est pas clair que l’on obtiendra des bienfaits pour la santé en ciblant uniquement ces dernières».

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