Sciences dessus dessous

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  • Jean-François Cliche

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    Jeudi 11 mai 2017 | Mise en ligne à 12h08 | Commenter Commentaires (8)

    Financer la recherche «plus» ou «mieux» ?

    (Photo PC/archives La Presse)

    (Photo PC/archives La Presse)

    Fort intéressante présentation que celle qu’a faite Philippe Mongeon, doctorant en bibliothéconomie à l’UdeM, au congrès de l’ACFAS cette semaine, au sujet de la manière dont on distribue les subventions de recherche et sur les «retours» sur l’investissement qu’on en tire — ou non. Elle reprenait pour l’essentiel la démonstration faite dans cet article récent, qu’on peut résumer en quelques points (et un joli graphique) :

    - Idéalement, les subventions de recherche devraient servir d’encouragement, de «moteur d’excellence» pour les scientifiques mais, à l’heure actuelle, au Québec, elles sont plutôt distribuées… comment dire… comme les salaires des joueurs de hockey : on récompense les bons coups du passé plutôt que ceux qui s’en viennent. C’est peut-être inévitable, admet M. Mongeon, puisque comme personne ne peut voir dans l’avenir, le passé demeure essentiellement la seule base sur laquelle appuyer nos projections. Mais cela crée un cercle vicieux où les chercheurs qui ont du succès obtiennent une plus grande part du gâteau, ce qui les aide à obtenir encore plus de succès, ce qui grossit encore leur part de la tarte, et ainsi de suite. Ajoutez à cela le fait que la «tendance actuelle est d’accorder des montants de plus en plus gros alors que le pourcentage des demandes acceptées diminue, et on a une minorité qui reçoit une part de plus en plus grande du financement disponible. Environ 20 % des chercheurs obtiennent 80 % du financement de la recherche au Québec, alors on a vraiment une élite qui s’accapare la majeure partie des fonds», dit M. Mongeon.

    - En soit, ce n’est pas forcément mauvais, enchaîne-t-il — en fait, il n’est pas déraisonnable de penser qu’on obtient les meilleurs résultats en donnant plus de moyens aux meilleurs, qu’on maximise ainsi les meilleurs talents. Mais est-ce bien le cas ? Pour le savoir, M. Mongeon a compilé trois indicateurs de «performance scientifique» — nombre d’articles par année, nombre de citations annuelles par rapport à la moyenne («ARC» dans le graphique, où 1 équivaut à la moyenne, 2 veut dire «2 fois plus de citations que la moyenne», etc) et le nombre d’articles dans les 10 % les plus cités de sa discipline —, puis il a croisé ces données avec le montant des subventions annuelles que chaque chercheur. Cela donne ce graphique, ma foi, assez parlant :

    Source : Mongeon et al./Research Evaluation, graphique reproduit avec permission.

    Source : Mongeon et al./Research Evaluation, graphique reproduit avec permission.

    Comme on le voit, la règle générale est que la «performance» des chercheurs s’accroît rapidement avec le montant des subventions mais, passé un certain point qui est atteint assez vite, les gains supplémentaires que l’on obtient en finançant davantage un chercheur finissent par diminuer. En d’autres termes, il semble que la recherche est davantage stimulée si on donne 100 000 $ à un chercheur en santé, par exemple, qui aurait déjà 250 000 $ par année que si on donne le même 100 000 $ à une «vedette» qui roulerait déjà sur 800 000 $ par année.

    D’où la question dont on pourra débattre ici : est-ce qu’on doit surtout financer davantage la recherche ou est-ce qu’on doit surtout la financer autrement, de manière à éviter qu’un petit groupe obtienne la part du lion alors que ce n’est pas ce qui donne les meilleurs résultats en bout de ligne ? Et remarquez que l’un n’empêche pas forcément l’autre puisque, après tout, le Canada n’est pas dans le peloton de tête des pays qui subventionnent le plus leurs scientifiques…


    • Une explication du plafonnement de la publication est possiblement la nature même du financement. Depuis 10-15 ans, de plus en plus de financement est en recherche appliquée avec un partenaire industriel. Je pense que ce mode de financement favorise moins la publication et priorise les grosses équipes de recherche. À mon avis, dans les analyses statistiques, il faudrait départager le type de financement pour y voir plus clair.

    • Ah, je n’avais pas encore lu la section Limitation de l’article de Mongeon. Surtout le dernier paragraphe… Il est question des brevets qui ne font pas parti de l’évaluation de la performance. Je connais plusieurs chercheurs qui décrient cette situation.

    • C’est le comportement attendu en vertu de la théorie de l’information. Bizarrement, la médecine n’est pas affectée, mais comme la majorité des papiers sont faux, cela ne fait qu’indiquer que l’information n’est pas importante.

    • Bonjour, votre blogue que j’ai toujours plaisir à lire n’est plus aussi ostensible dans les pages de lapresse.ca. De plus, la facture visuelle porte à confusion cas votre excellent blogue est toujours coiffé du logo de lapresse.ca. A quand le ménage dans ce fouillis ?

      La Presse a décidé de ne retenir que les 4 ou 5 blogues qui génèrent le plus de trafic sur leur page d’accueil et de fermer les autres blogues des employés de LP et de ne plus afficher les blogues de ceux qui ne travaillent pas pour LP — dont moi. Le Soleil et La Presse n’ont plus le même propriétaire, mais j’ignore quand les deux sites seront complètement séparés.
      JFC

    • Étant un chercheur universitaire qui se retrouve maintenant dans les catégories supérieures du financement, j’aimerais ajouter quelques points.
      Il faut faire attention en comparant les subventions de recherche au salaire d’un hockeyeur afin de ne pas donner de fausses impressions. Les chercheurs ne reçoivent pas un rond de ce financement. L’argent sert à payer des stagiaires/étudiants et les frais associés à la recherche (équipements, consommables, etc.). Donc avec plus d’argent, plus il est facile d’engager des étudiants gradués ou des assistants de recherche et d’avoir accès aux meilleures ressources, souvent très dispendieuses, nécessaires pour les recherches, ce qui multiplie directement le taux de succès. Donc plus d’argent, plus de personnes pour faire de la recherche, donc plus de résultats bruts.

      Le directeur d’une équipe de recherche (qui est un professeur universitaire la plus grande partie du temps) doit « filtrer » toute l’information qui est reçue, écrire les papiers (ou faire l’édition finale), faire les compte-rendus et faire des demandes de subvention. Chaque chercheur principal a son facteur d’efficacité qui tient en compte de plusieurs facteurs : originalité de ses projets, vitesse à publier ou commercialiser, facilité à obtenir du financement, etc. Rendu à un nombre critique d’étudiants/stagiaires chercheurs sous sa supervision (dans mon cas c’est environ une douzaine), il est difficile d’être plus performant en terme de quantité de publications, car il y a un nombre fixe d’heures par semaine qu’il est possible de disposer. Donc si ça me prend 2 semaines à travailler sur une publication, je dois m’arrêter à une vingtaine par année. Il est possible d’être plus sélectif dans le choix de publications et on peut laisser de côté les résultats mineurs et se concentrer sur les résultats majeurs, publier dans des grands journaux, mais l’impact peut être néfaste chez les étudiants gradués et chercheurs de mon équipe qui vont voir leurs facteurs de performance diminuer au profit du mien. Un étudiant qui ne publie que 2-3 papiers durant sa thèse car la moitié de ses résultats ne sont pas exceptionnels mais simplement OK va être pénalisé comparativement à un autre chercheur qui pourrait avoir les mêmes résultats mais publier 4 ou 5 papiers.

      Rendu à mon niveau, ce que j’aurais de besoin pour être plus performant est de « filtres » supplémentaires ou qui sont plus performants. Donc plus de temps (libération de tâches d’enseignement ou administratives, moins de petites demandes de subvention au profit de plus grosses et récurrentes) ou encore une aide sénior qui me permet de concentrer sur la recherche au profit d’autres tâches qui peuvent être faites par un personnel ne nécessitant pas mon expertise pointue (remplir un CV, diriger les petits détails quotidiens et routiniers du laboratoire, etc.). La présence d’un professionnel de recherche expérimenté dans les laboratoires de recherche ayant atteint un niveau de performance X, comme dans certains pays, au lieu d’une équipe uniquement composée d’étudiants et de stagiaires, pourrait augmenter les performances en recherche de haut niveau. Mais pour faire ça, il faudrait changer complètement la structure universitaire et de recherche canadienne, car aujourd’hui il n’est pas possible d’obtenir du financement pour ce genre de poste permanent. Également, ça reviendrait mettre en question le rôle principal du chercheur universitaire: former des chercheurs. Si un professeur se concentre uniquement à publier et diffuser des résultats de haut-niveau, va-t-il perdre sa raison d’être? Est-ce qu’on doit demander à des labos universitaires de faire les recherches fondamentales qui, il y a quelques années, étaient faites et financées par des centres de recherche nationaux et des compagnies privées?

      Très intéressant ! Je vous remercie beaucoup pour ce témoignage !
      JFC

    • « Également, ça reviendrait mettre en question le rôle principal du chercheur universitaire: former des chercheurs. Si un professeur se concentre uniquement à publier et diffuser des résultats de haut-niveau, va-t-il perdre sa raison d’être? Est-ce qu’on doit demander à des labos universitaires de faire les recherches fondamentales qui, il y a quelques années, étaient faites et financées par des centres de recherche nationaux et des compagnies privées? »

      J’ai vu passer le fantôme de Jacques Parizeau en vous lisant. Pour lui, le professeur devait être engagé pour enseigner uniquement et le chercheur devait chercher. La même personne ne pouvait faire les deux.

      Je présume qu’une nouvelle répartition des tâches entraînerait des coûts supplémentaires. Tout comme engager plus de professeurs afin de réduire le nombre d’élèves par classe au secondaire et au primaire.

      Dans un système démocratique où la population préfère élire et réélire un parti axé sur les paiements d’extras dans l’univers du béton et de l’asphalte plutôt que d’investir dans le monde de l’éducation, je vois pas le jour où des réformes seront proposées par le politique.

    • @atchoum. J’en discutais récemment avec des spécialistes en innovation et technologie. Parizeau avait une très bonne vision de la recherche et de l’innovation. J’aime enseigner et je ne voudrais pas arrêter, c’est important pour les étudiants de connaitre les réalités de la recherche de personnes qui font la recherche, mais on ne peut pas demander d’exceller dans tous les domaines sans conséquence. Présentement, on demande des profs universitaire qu’ils aient un horaire d’enseignant de Cégep et l’excellence d’un chercheur d’un institut de recherche, en plus de faire la job d’administrateur et de secrétaire pour les millions de formulaires et documents nécessaires pour aller chercher des brindilles en financement. La fatigue des coupures dans la recherche et l’enseignement supérieur commence à se faire sentir et les cas de fatigue professionnelle augmentent rapidement.

    • Ça fait bien longtemps qu’on cherche la solution parfaite mais elle n’existe probablement pas … Les systèmes de nombre de publications et les évaluations arbitraires des retombées ont toutes des biais mais difficile de trouver mieux et ces approches ne s’appliquent généralement aux percées technologiques qui sont presque toujours aussi imprévisibles…

      Au moins on pourrait répartir les fonds entre recherche fondamentale et innovation technologique qui sont très différentes dans leur approche et sont plutôt complémentaires .

      Mais le plus grand danger est de développer un mentalité de ne rien faire pour ne pas prendre de risque et exiger des «résultats» mesurables pour se justifier … La rd est nécessaire comme respirer l’est point…on le sait c’est quand on se questionne sur le pourquoi que ça se gate …

      Et oui on peut toujours faire mieux en évitant le mur a mur et la méthode Unique qui élimine le risque le genre de système ou on veut «se justifier politiquement» presque s’excuser d’investir en RD… par la paperasse plutôt que par la recherche d’opportunité et de tendances porteuse d’avenir….

      Se questionner sur le comment oui mais évitons au moins de tatillonner et de finir par le faire sur le pourquoi ….

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