Sciences dessus dessous

Archive, mai 2017

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Pendant longtemps, ça avait l’air rempli de bon sens : certaines diètes, comme la fameuse diète méditerranéenne, protègent contre les risques cardiaques parce qu’elles sont riches en nutriments X et Y. On a même testé X et Y sur des rats de labo et ceux qui en manquent sont en moins bonne santé. Alors va à la pharmacie, ti-gars-tite-fille, et paye le pot de suppléments de X et Y. Les radicaux libres sont une cause de cancer, alors va à la pharmacie et paye le ti-pot de sélénium ou d’un autre anti-oxydant. Et ainsi de suite jusqu’à ce que, en bout de ligne, le tiers des hommes et la moitié des femmes consomment des suppléments alimentaires. Katching.

Pendant longtemps, ça tombait sous le sens, c’était même recommandé par des médecins, qui s’appuyaient sur les meilleures (ou moins pires) données disponibles. Jusqu’à ce que les moins pires données disponibles soient remplacées par de meilleures et que les bienfaits que l’on supputait aux suppléments alimentaires se mettent à disparaître. «La plupart des études qui soutiennent l’utilité des suppléments sont des études observationnelles, qui ont donc beaucoup de limites (ndlr : on compare par exemple des populations entières sans avoir de détail sur les individus, comme c’est le cas pour les essais cliniques, qui sont plus rigoureux), ou alors des études sur des rats, dont les conclusions ne valent pas nécessairement grand-chose pour la santé humaine», m’a dit hier le chercheur Saverio Stranges, de l’Université Western Ontario, qui participait au 6e Congrès de la Chaire internationale sur le risque métabolique. Mais depuis une quinzaine d’années, la plupart des essais cliniques de haute qualité et les méta-analyse ne trouvent aucun avantage à ces suppléments.

En 2013, M. Stranges a cosigné un éditorial dans les Annals of Internal Medicine dont le titre était on ne peut plus clair : «Assez, c’est assez : arrêtez de gaspiller de l’argent sur des suppléments de vitamines et de minéraux». L’idée, pour résumer, est que la plupart de ces micronutriments ont des avantages qui augmentent jusqu’à ce qu’un certain seuil soit atteint, après quoi il est inutile (voire nocif, dans certains cas, voir ci-bas) d’en consommer davantage. Et si l’alimentation occidentale n’est pas particulièrement riche en vitamines et minéraux, nous mangeons tellement (autre problème) que nous avons généralement assez. Alors hormis des exceptions comme les femmes enceintes et des personnes âgées qui ne digèrent plus bien (et possiblement la vitamine D, du moins dans les pays nordiques où les gens s’exposent moins au soleil), il ne sert à rien d’acheter ces capsules.

Je vous laisse lire le détail de mon entrevue avec M. Stranges. J’aimerais juste donner quelques références additionnelles pour ceux qui ne se contentent pas d’une seule source. Les voici :

- L’essai clinique SELECT devait en principe mesurer l’effet anti-cancer du sélénium et de la vitamine E, dont les propriétés antioxydantes sont bien connues, sur 35 000 hommes et pendant 12 ans. Il a été stoppé au bout de 5 ans et demi parce qu’aucun bienfait (ni sur le cancer, ni en santé cardiaque) n’a été mesuré. En fait, le principal effet fut un surplus de 17 % de cancer de la prostate qui a été constaté chez ceux qui prenaient 400 «unités internationales» de vitamine E (pas de Se) par rapport au groupe placebo.

- En 2007, M. Stranges a publié un essai clinique sur les suppléments de sélénium qui, non seulement ne préviennent pas le cancer, mais pourraient accroître le risque de diabète de type 2. SELECT a également noté un (léger) surcroît de diabète chez ceux qui prenaient du Se.

- L’an dernier, le Journal of the American Medical Association a publié un éditorial très proche de celui des Annals de 2013 : «Bienfaits négligeables, grosse consommation».

- Revue de littérature (2013) sur les suppléments de vitamines, minéraux et multivitamine dans la prévention du cancer et des maladies cardiovasculaires (MCV) : «la majorité (des essais cliniques) ne montre aucun effet pour les populations en santé». Voir aussi ici.

- Méta-analyse (2013) sur les multivitamines pour prévenir les décès (toutes causes), les MCV et le cancer : «Les données actuelles ne justifient pas la consommation régulières de multivitamines.»

- Méta-analyse (2011) sur les multivitamines et le cancer du sein : «probablement pas associé à une diminution du risque».

- Méta-analyse (2011) sur la vitamine E et les décès (toutes causes) : «semble n’avoir aucun effet».

- Revue de littérature (2013) sur les suppléments de vitamines et d’antioxydants sur les MCV : «aucune évidence pour en justifier l’usage».

- Méta-analyse (2013) sur les multivitamines et les multiminéraux pour prévenir les décès (toutes causes) : «aucun effet».

- Méta-analyse (2012) sur les suppléments d’antioxydants et la mortalité générale : «aucune preuve pour justifier l’usage» (et même possiblement une mortalité accrue dans certains cas).

Alors voilà. Si vous êtes un adulte raisonnablement en santé et que vous en achetez encore après avoir lu tout ça, eh bien je ne sais plus quoi vous dire. Parlez-en à un conseiller financier, peut-être qu’en vous prenant par ce bout-là…

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(Photo : WikiCommons)

(Photo : WikiCommons)

Au rayon des effets de mode, il faut admettre que celui qui entoure les hand spinners, ces espèces de «toupies de poche» qui donnent des maux de tête aux enseignants, est franchement spectaculaire. Voici, pour vous en donner une petite mesure, ce que Google Trend nous dit à propos du nombre de recherches (exprimé sur une échelle de 0 à 100) qui ont été faites sur Google depuis 2004 avec l’expression «hand spinner» :

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Source : Google Trends

Essentiellement rien jusqu’à novembre dernier, puis l’explosion. Les vendeurs affirment que cela aide la concentration, que c’est «bon pour le TDAH» (et même pour l’autisme, lit-on sur certains sites, ici on est vraiment dans le n’importe quoi) et que ça calme l’anxiété. Des enfants et des parents interviewés ici et là par les médias défendent leur «droit» d’en amener à l’école (plusieurs ont interdit ces bidules) parce que, disent-ils eux aussi, cela les aide à se concentrer. Alors j’ai voulu savoir ce qu’il en est, ce qu’en dit la science.

La réponse : sur ces toupies de main à proprement parler, la science ne dit absolument rien. Il n’existe aucune étude qui en aurait testé l’efficacité, ce qui n’est guère étonnant puisque ces machins ne généraient aucune espèce d’intérêt jusqu’à il y a quelques mois.

Il y a toutefois un principe de base derrière ce type de jouet/activité, qui inclut les boules antistress, le fait de dessiner pendant une réunion, etc. Les psychologues appellent cela l’«approche sensorielle», qui semble assez nouvelle et qui consiste à utiliser les sens de différentes manières pour obtenir un effet. J’ai trouvé cette revue de littérature sur cette approche, qui conclut que les résultats sont encourageants jusqu’à maintenant, mais le texte n’est pas particulièrement éclairant pour les gadget qu’on manipule.

Parmi les études qui ont documenter cette question précise (directement ou simplement le lien entre le niveau d’agitation motrice et l’apprentissage), j’ai trouvé celle-ci, qui conclut que les enfants qui ont un TDAH semblent apprendre mieux quand ils peuvent bouger plus (mais c’est plutôt le contraire pour les autres, donc la majorité) ; celle-ci, qui dit essentiellement la même chose ; et celle-ci, qui conclut que les enfants semblent moins facilement distraits et apprennent mieux quand ils peuvent manipuler une boule antistress, mais l’effet s’observe surtout chez les élèves qui ont un TDAH.

Il faut noter, cependant, que toutes ont en commun de porter sur des échantillons très petits (autour de 40 sujets) — et que la dernière ne s’est manifestement pas déroulé en double-aveugle. Comme me l’a expliqué Nancie Rouleau, spécialiste du TDAH de l’UL, cette idée générale d’occuper ses mains pour mieux se concentrer n’a pas été scientifiquement démontrée, mais elle a tout de même une bonne «validité clinique» pour les enfants qui ont des problèmes d’attention. Pour un élève qui a un TDAH, le simple fait de rester immobile demande passablement de concentration ; si on lui donne un jouet ou un gadget à manipuler, cela lui permet de bouger un peu, il aura moins d’attention à consacrer à rester immobile et pourra donc mieux se concentrer sur ses tâches scolaires.

L’idée de base n’est donc pas complètement dénuée de fondement. Mais il y a deux choses à faire ressortir ici. De un, si cela peut aider certains «enfants Ritalin», ces études (et l’expertise de Mme Rouleau) ne donnent absolument aucune raison de croire qu’un élève ne souffrant pas d’un déficit d’attention tirera le moindre bénéfice à manipuler un gadget — il se pourrait même que cela le distraie. De deux, une fois qu’on sait tout cela, la vraie question à se poser est celle de savoir si ce principe général s’applique aux toupies de main. Et la réponse est non, d’après Mme Rouleau, qui a essayé un de ces spinners en fin de semaine dernière et qui a trouvé qu’il demandait trop d’attention pour que l’on puisse jouer avec distraitement.

D’autres détails dans mon papier paru ce matin dans Le Soleil.

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On va commencer par les avertissements, si vous le voulez bien, parce que mon côté geek hyperventile d’excitation rien qu’à penser à ces travaux-là… Alors voici : ce n’est pas encore ce qu’on peut appeler «une belle découverte» parce qu’il reste encore trop d’incertitudes, trop de variables à contrôler. Mais en attendant/espérant sa confirmation, disons que c’est une «%@#& de belle hypothèse»… (OK je me calme.)

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Doctorante en biologie à l’UdeM, Virginie Lemieux-Labonté a obtenu des résultats (préliminaires) absolument fascinants à propos du «syndrome du museau blanc», une maladie foudroyante causée par un champignon européen, Pseudogymnoascus destructans, introduit dans le nord-est de l’Amérique en 2006. En hiver, quand les chauve-souris hibernent, le champignon profite de ce que le système immunitaire des animaux est en dormance pour se répandre sur leur peau, lui donnant une teinte blanche (d’où le nom). Cela ne tue pas directement les chauve-souris, mais les fait s’éveiller beaucoup plus souvent qu’à la normale, ce qui épuise leur réserves d’énergie bien avant la fin de l’hiver. Les colonies où P. destructans s’installe perdent entre 90 et 100 % de leur population, rien de moins.

Mais quelques unes s’en sortent quand même. Et on a identifié, ces dernières années, certaines souches de bactéries qui repoussent très efficacement le champignons. Cela n’a rien de bien étonnant puisque les bactéries et les champignons microscopiques se livrent une guerre chimique depuis des centaines de millions d’années — la pénicilline, par exemple, est sécrétée par le même champignon qui nous donne le fromage bleu —, mais le fait est que certaines ont été trouvées sur la peau de chauves-souris. Alors Mme Lemieux-Labonté, qui fait ses études sous la direction du chercheur François-Joseph Lapointe, a voulu savoir si c’est ce qui permet aux rares survivantes de s’en tirer.

Elle a donc pris des échantillons de «microbiote cutané» (les bactéries qui vivent sur la peau) sur des petites chauves-souris brunes, une espèce très affectée par l’épidémie, dans des colonies du Québec qui avaient déjà été dévastées, et d’autres dans des colonies du Manitoba, où la maladie n’est pas encore arrivée. Et les analyses génétiques ont bel et bien trouvé des différences, notamment une abondance nettement plus grande de deux «familles» bactériennes — pseudomonas et rhodoccocus — dont au moins certains membres sont connus pour combattre efficacement P. destructans.

Il reste encore du travail à faire avant de conclure que c’est bien ce qui a sauvé ces chauve-souris, notamment parce que les différences sont peut-être simplement «régionales» — peut-être que les chauves-souris du Québec ont toujours eu un microbiote cutané différent de celui des manitobaines. Mais si l’hypothèse se confirme, cela nous donnerait un fascinant cas de sélection naturelle qui agirait non pas sur les gènes, mais sur les bactéries. Et imaginez toutes les possibilités d’interaction entre ces deux «niveau» de sélection…

J’arrête ici, je commence à respirer trop vite.

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