Sciences dessus dessous

Archive du 17 mars 2017

Vendredi 17 mars 2017 | Mise en ligne à 12h25 | Commenter Commentaires (19)

Atrazine dans l’eau potable : des raisons d’avoir peur ?

(Photo : archives La Tribune)

(Photo : archives La Tribune)

L’histoire a «roulé» pas mal cette semaine : d’après Équiterre et d’autres groupes environnementaux, un «pesticide dangereux», l’atrazine, a été détecté dans l’eau potable de Montréal et de Toronto à des concentrations supérieures aux normes européennes de 0,1 microgramme par litre (µg/l). Les écolos indiquent que même à de si faibles concentrations, la faune aquatique subit des effets néfastes ; mais ils laissent aussi entendre que les teneurs mesurées dans les métropoles québécoise et ontarienne pourraient avoir des effets sur le développement des fœtus humains.

Les analyses d’eau n’ont pas été publiées dans une revue à comité de pairs, mais il n’y a en ce qui me concerne absolument aucune raison d’en douter puisqu’elles ont été faites par Sébastien Sauvé, chercheur en chimie environnementale à l’Université de Montréal.

Et réglons tout de suite une chose : l’atrazine est un des pires pesticides qui soient, au moins sur le plan environnemental. Cela ne fait pas vraiment de doute. Il ne se dégrade pas très rapidement, il est même pas mal stable quand il est sous terre (ce qui lui permet donc de persister jusqu’à ce qu’il atteigne des puits d’eau ou des rivières) et il semble bien démontré que plusieurs espèces aquatiques y sont très sensibles. Cette revue de littérature montre plusieurs cas d’effets toxiques observés sur des poissons et des batraciens à des concentrations infimes (sous 1 µg/l) et couramment mesurées dans certains cours d’eau.

En soi, c’est peut-être un motif suffisant pour demander une interdiction de l’atrazine, comme le fait Équiterre — cela varie selon les sensibilités de chacun, mais cela reste un argument rationnel, disons. Mais on ne peut toutefois pas en déduire grand-chose à propos de la santé humaine car les poissons et les grenouilles sont trop différents de nous. Alors, est-ce que la norme canadienne actuelle pour l’eau potable, qui est 50 fois plus élevée (5 µg/l) que l’européenne, est trop permissive ? A-t-on des motifs raisonnables de croire que la santé humaine est compromise autour de 5 µg/l ?

J’ai voulu en avoir le cœur net, alors j’ai demandé à Équiterre de m’envoyer toutes les études qui appuient ses dires au sujet de la santé humaine. Elles sont disponibles ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici. Ce sont d’authentiques études scientifiques, et il y en a plusieurs pointent dans la même «direction générale», disons. A priori, cela peut sembler suffisant pour invoquer le principe de précaution. Mais quand on y regarde de plus près, cela m’apparaît pas mal moins évident, pour plusieurs raisons que je résume tout de suite. Vous me direz ce que vous en pensez :

– La plupart de ces articles comparent des grands ensembles (un État agricole avec un État urbain, par exemple), les auteurs n’ayant pas accès à des données plus fines, qui permettraient d’isoler chaque individu. C’est souvent impossible en toxicologie, d’ailleurs. Cela n’enlève pas toute valeur à ces résultats, mais c’est loin d’être idéal car les «facteurs confondants» (il y a beaucoup d’autres choses que les concentrations d’atrazine dans l’eau qui changent d’un État à l’autre ou d’une ville à l’autre) sont alors impossibles à démêler. La seule étude dont les données descendent jusqu’au niveau individuel est celle-ci ; elle a bel et bien trouvé une association avec un faible poids et une circonférence crânienne chez les fœtus, mais l’effet semblait s’effacer en partie à la naissance et cela demeure une seule étude.

– Les malformations trouvées par les chercheurs sont souvent incohérentes d’une étude à l’autre. Certaines ont trouvé une association avec les naissances prématurées ; d’autres n’ont rien trouvé de tel, mais suggèrent par ailleurs un lien avec les naissances de petit poids ; d’autres n’ont trouvé ni l’un ni l’autre, sauf quand les chercheurs isolaient les bébés dont le troisième trimestre de gestation coïncidait avec la saison d’épandage de l’atrazine ; d’autres ne voient l’effet que lorsque c’était la conception (très différente du 3e trimestre de grossesse, évidemment) qui était survenue pendant la période d’épandage ; certaines voient une association avec plusieurs malformations majeures, mais d’autres non. Et d’autres ne voient franchement rien de bien clair

– Dans bien des cas, les effets mesurés sont assez faibles, même quand ils sont «statistiquement significatifs». Dans celle-ci, par exemple, les pires concentrations d’atrazine dans l’eau potable font passer les taux d’anomalies congénitales de 1,5 % à… 1,6 %. D’autres, disons-le, mesurent des différences plus grandes — des risques accrus de 50 à 60 % —, mais ce n’est pas faramineux non plus.

– Enfin, quand on regarde les revues de littérature scientifique sur le sujet, on constate qu’elles signalent bel et bien des effets sur le système endocrinien et la reproduction des mammifères, mais à des doses plusieurs milliers de fois supérieures à ce qui a été mesuré à Montréal et à Toronto. Notons tout de même à cet égard que M. Sauvé, qui a une vue d’ensemble sur la littérature scientifique, m’a dit qu’«il y a pas mal de tests avec des mammifères comme modèle animal qui sont assez troublants pour soulever des questions».

Rien de tout cela, bien sûr, ne prouve hors de tout doute possible que la norme actuelle de Santé Canada est suffisamment basse pour éviter tout effet nocif de l’atrazine sur la santé humaine. Mais le principe de précaution, contrairement à l’usage abusif qu’on en fait souvent de nos jours, ne prescrit pas de prouver l’absence de danger avant de permettre l’utilisation d’une substance. Il dit plutôt qu’il faut un motif raisonnable de croire qu’il y a un problème pour agir, que ce soit en interdisant l’atrazine ou en abaissant les normes actuelles pour l’eau potable ; c’est un niveau d’évidence moindre qu’une preuve formelle (qui est souvent longue et difficile à assembler), mais c’est très différent d’une preuve d’innocuité (qui, elle, est pratiquement impossible à faire).

Et il me semble qu’une poignée d’études de qualité passable, aux résultats souvent équivoques et parfois contradictoires, ne justifie pas que l’on invoque le principe de précaution. Mais bon, je suis aussi conscient qu’il n’existe pas de «petite ligne rouge», de seuil objectivement fixé et universellement accepté à partir duquel ce principe doit entrer en jeu. Alors, à votre avis ? Est-ce que j’ai placé la barre trop haut ?

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