Sciences dessus dessous

Archive, mars 2017

(Image ; NASA World View)

Les glaces au large de Saint-Augustin pendant la journée de lundi. (Image : NASA World View)

L’ours polaire qui s’était approché à 500 mètres du village de Saint-Augustin, en Basse Côte Nord, a été comme on le sait simplement «escorté» sur quelques kilomètres, afin à la fois de l’éloigner des habitations et de laisser la nature suivre son cours, comme on dit. Alors comme ces animaux n’ont aucun prédateur et sont, essentiellement, des tanks insubmersibles dotés d’un «cardio» invraisemblable, il va sûrement parvenir à retourner sur sa banquise et survivre, non ?

Eh bien ne pariez pas trop d’argent là-dessus, m’a averti le biologiste de l’Université de l’Alberta Andrew Derocher, grand spécialiste de cette espèce que j’ai interviewé pour cet article paru ce matin dans Le Soleil. Le spécimen lui semble en bien nourri et en bonne santé pour l’instant, mais il doit absolument rejoindre la banquise pour survivre (l’ours polaire se nourrit principalement de phoque qu’il chasse en embuscade, à côté des trous d’air) et il n’a pour l’instant aucun chemin facile. Deux possibilités, essentiellement, s’offrent à lui.

– Nager vers le sud pour rejoindre la «glace solide» (voir la carte ci-haut). C’est une sacré bonne nage à l’échelle humaine (un bon 60 km), mais ce n’est pas grand-chose de plus qu’une petite saucette pour un ours — ces bêtes sont des tanks, je vous dis… Cependant, m’a dit M. Derocher, nager vers le sud est une chose que ces ours ont appris à ne pas faire. C’est plutôt le contraire qu’ils font naturellement : nager vers le nord quand la banquise se brise, et c’est vraisemblablement ce que cet individu a fait après avoir dérivé jusque dans le Golfe du Saint-Laurent, ce qui l’a malheureusement amener sur la terre ferme. De toute manière, les environs de Saint-Augustin sont un territoire qu’il ne connaît pas, il ne sait pas où est le sud et ne voit pas les glaces à partir de là. Il n’a donc aucune raison de reprendre la mer.

– Il peut aussi longer la côte en marchant jusqu’à ce qu’il voit des glaces «solides», les regagne et remonte plus au nord en marchant sur la banquise. En date d’hier, il y en avait proche de la côte à environ 90-100 km à l’est de Saint-Augustin. Mais l’ennui est que ces glaces ne dérivent pas dans le bon sens et qu’à ce temps-ci de l’année, elles commencent à se briser. Or si les ours polaires ont une endurance inouïe pour la nage, il semble que les déplacements dans des glaces morcelées et inégales soient très épuisant, même pour ces «tanks», m’a dit M. Derocher. Et si l’animal choisit de marcher jusqu’au Labrador, il arrivera probablement trop tard : la banquise se sera brisée là-bas aussi.

Bref, on ne vendra pas sa peau avant qu’il soit mort, mais cet ours-là est dans un sale, sale pétrin…

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Lundi 27 mars 2017 | Mise en ligne à 10h59 | Commenter Commentaires (18)

Le dernier «village gaulois» de l’ère glaciaire

(Image : Google Earth)

(Image : Google Earth)

Je vais vous faire une confidence : jusqu’à la semaine dernière, je croyais qu’il n’y avait qu’au Groenland qu’on trouvait encore des vestiges de la calotte glaciaire qui a recouvert le tiers de l’hémisphère nord lors de la dernière glaciation. Certes, il y a des glaciers dans les Rocheuses qui ont persisté tout ce temps, mais… Ça ne compte pas. Ces glaciers sont relativement petits (le plus grand est le «champ de glaces» de Columbia est un réseau de huit glaciers qui, combinés, font 325 km2), trop petits, en fait, pour être qualifiés de «calottes glaciaires» — ce n’est pas pour rien qu’on les appelle «champs de glace» ou «glaciers», d’ailleurs. Alors je croyais que le Groenland était vraiment le dernier endroit où la calotte de glace qui a culminé à 5 kilomètres d’épaisseur il y a environ 20 000 ans avait retraité. Ce qui ne laissait donc rien en Amérique du Nord.

Mais j’avais tort : il nous reste encore deux authentiques «calottes» sur l’île de Baffin, celle de Barnes et celle de Penny. Après le maximum glaciaire, la calotte a reculé et s’est fragmentée ; il y a 5000 ans, elle était confiné à l’île de Baffin et a continué de reculer par la suite, mais elle s’est stabilisée il y a 2000 ans — c’est une question d’altitude, de ce que j’en comprends, puisque ces deux calottes sont situées dans des montagnes. Chacune couvre maintenant environ 6000 km2. Blows my mind, comme ils disent en anglais. Le dernier village gaulois de la glaciation ne serait donc pas le Groenland, dont la calotte est si vaste qu’elle a presque l’air d’un «empire romain», mais bien l’île de Baffin !

Et il était à peu près temps que j’allume, parce qu’on prévoit désormais officiellement leur disparition, gracieuseté du réchauffement climatique. Du moins, celle de la calotte de Barnes. On savait déjà qu’il s’amincissait d’environ 1 mètre par année (il fait environ 500 m d’«épaisseur»), mais on prévoit maintenant «officiellement» sa disparition d’ici environ 300 ans, d’après un article publié dans le dernier numéro des Geophysical Research Letters. Les auteurs, menés par Adrien Gilbert de l’Université Simon Fraser, ont testé différents scénarios dans un modèle de fonte et ont conclu qu’il ne reste plus que quelques siècles de vie à ce vénérable ancêtre. Même en prenant les scénarios de température les plus optimistes et en tenant compte d’une possible augmentation des précipitations (l’air plus chaud contient plus de vapeur d’eau, et la neige supplémentaire que cela fait tomber «entretient» le glacier), la calotte de Barnes n’en aurait pas pour plus de 500 ans.

Dans la mesure où ces nouvelles données viennent surtout (re)confirmer ce qu’on savait déjà, la portée de cette découverte est, bien sûr, surtout symbolique. Mais avouons que pour un symbole, c’en est tout un…

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Vendredi 24 mars 2017 | Mise en ligne à 15h40 | Commenter Commentaires (4)

Cancer : environnement vs malchance, round 2

(Photo : archives La Tribune)

(Photo : archives La Tribune)

Il y a deux ans, à peu près tous les médias du monde avaient fait leur manchette d’une étude parue dans Science, qui était décrite comme prouvant qu’environ les deux tiers des cancers sont simplement dûs à une certaine malchance. Ce n’était pas tout à fait ce que l’article disait, mais bon, c’est l’image qui s’était imposée. Or les deux auteurs (avec un autre) ont récidivé cette semaine, de nouveau dans Science, à cette différence près que cette fois-ci, c’est bien ce qu’ils disent : 66 % des cancers s’expliqueraient par les mutations qui apparaissent aléatoirement lorsque nos cellules se divisent, 29 % seraient causés par des facteurs environnementaux et 5 % auraient une origine «génétique». Et j’ai un peu de misère à les suivre.

Leur article est en libre accès (yé !), ceux qui veulent le lire au complet peuvent le télécharger ici. Essentiellement, l’exercice est le même qu’en 2015 : l’incidence des cancers selon le site (poumon, foie, cerveau, etc) est mise en parallèle avec le rythme auquel les cellules-souches se divisent dans chacun de ces organes. Les auteurs — Christian Tomasetti, Lu Li et Bert Volgenstein, tous de l’Université John Hopkins — ont élargi leur analyse à 69 pays cette fois-ci alors que leur première étude se limitait aux États-Unis et ils ont aussi ajouté quelques types de cancer qui n’y figuraient pas, mais leur conclusion est la même : les tissus dont les cellules se divisent le plus sont ceux où les «erreurs» de copie dans l’ADN (les mutations) sont les plus fréquentes, ce qui mène à plus de cancers que dans les tissus où les divisions cellulaires sont rares. C’est ce qui explique pourquoi les cancers colorectaux sont plus fréquents que les cancers du cerveau, par exemple.

Tout cela est vrai. Là où je ne suis plus sûr de suivre, c’est que les auteurs se donnent beaucoup de mal pour démontrer que les erreurs de réplication de l’ADN ne sont pas incompatibles avec des causes environnementales, pour ensuite calculer la part de chacun, comme si les deux s’excluaient. Ces erreurs peuvent et sont souvent causées par des facteurs environnementaux, mais la méthode utilisée dans ce papier ne permet pas de séparer la part de l’environnement et la part de la malchance, ont d’ailleurs reproché des critiques de leur premier papier. En outre, parmi les critiques du second, on en trouve de très sérieuses, notamment de n’avoir tenu compte que d’une source de mutation (l’erreur de copie) alors qu’on sait très bien qu’il y en a d’autres (fusion de gènes et mauvais nombre de copies d’un même gène) qui peuvent dégénérer en tumeurs.

Et le travail de Tomasetti et de ses collègues est en bonne partie un modèle mathématique dont les résultats sont en porte-à-faux avec pas mal d’études épidémiologiques, dans lesquelles l’environnement (l’exposition à des polluants, mais cela inclut aussi l’alimentation) joue un rôle majeur. D’après les réactions que j’ai vu ça et là, leur dernier papier n’a pas l’air d’avoir convaincu grand-monde.

Alors quel pourcentage des cancers, au juste, viendrait de l’environnement — et serait donc «évitable» — si ce n’est pas le 29 % dont parle l’article de Science ? J’ai vu des estimés à 70 %, d’autres à 95 %, mais ce qui est certain, c’est que cela varie beaucoup d’un cancer à l’autre. Il semble par exemple que le cancer du poumon est presque entièrement «environnemental», alors que le cancer du cerveau serait surtout une question de malchance. Mais on touche ici, je pense, au grand mérite de Tomasetti et al.: avoir lancé le débat et stimulé la recherche autour de cette question, parce que la part de l’environnement, des gènes et du hasard pur (parce que oui, ça joue un rôle) n’a pas encore été complètement élucidé.

L’ennui, c’est qu’on n’aura accordé d’attention à peu près qu’au point de départ de cette converstion, sans grand égard pour ce qui a suivi ni pour les conclusions, qui s’enlignent pour être pas mal plus nuancées. Dommage. Mais cette partie-là n’est pas la faute de M. Tomasetti…

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