Sciences dessus dessous

Archive, janvier 2017

Intéressant point que celui que soulève le président de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS, qui publie la prestigieuse revue Science), Rush Holt. Je ne suis pas sûr d’être d’accord, mais cela peut certainement servir de point de départ pour une discussion.

M. Holt, un physicien qui a siégé au Congrès pendant 4 mandats, déplore que le nouveau président Donald Trump et son administration ne semblent pas du tout croire que l’expertise scientifique et technique soit d’une quelconque valeur pour guider la prise de décision. «Comment en sommes-nous arrivés là ?», s’est-il demandé ce week-end lors d’une allocution au congrès de la Société américaine de physique.

Et il place une partie du blâme sur le compte des scientifiques eux-mêmes, qui présenteraient les preuves et les connaissances d’une manière trop hiérarchique, trop condescendante, du genre «Je vais parler lentement pour que même un imbécile soit capable de comprendre».

Personnellement, ce n’est pas l’expérience que j’ai avec les scientifiques, et je passe pourtant mes semaines à me faire expliquer toutes sortes de choses. Si certains me semblent parfois hésiter à entrer dans les détails techniques, ce qui peut s’interpréter comme une forme de condescendance (mais aussi comme une simple crainte d’être mal cité), la plupart sont juste bien contents que leurs recherches et/ou leur discipline se retrouve dans les médias. Mais bon, peut-être que les savants n’ont pas, de manière générale, la même attitude avec les journalistes qu’avec des politiciens — qui sont peut-être soupçonnés a priori de se soucier davantage de leur popularité que des données.

Quoi qu’il en soit, M. Holt tient sans doute un point quand il poursuit : «Parce que les gens ne pensent pas être capables d’évaluer la validité de nos conclusions, celles-ci deviennent simplement l’opinion de quelqu’un. Et on entend alors «Mon scientifique dit ceci ou cela», ou même «Mon interlocuteur sur Facebook pense ceci ou cela». Et les gens ne se sentent pas à même de juger parce qu’ils se sont fait dire qu’ils ne sont pas des scientifiques. Alors la question est : comment restaurer cette confiance en eux, en leur capacité de réfléchir d’eux-mêmes aux évidences ?»

Il est vrai que les résultats d’études sont beaucoup, beaucoup plus convaincants quand on les comprend minimalement que lorsque l’on se fait dire essentiellement : la science a statué, c’est tout. Comprendre, par exemple, le fonctionnement général des vaccins, aller voir les études d’efficacité et les suivis sur d’éventuels effets secondaires, cela prend du temps, mais ça immunise (poudoum-tich) drôlement mieux contre la rhétorique anti-vaccin que «Les médecins disent que c’est bien».

Mais d’un autre côté, cette croyance que n’importe qui peut avoir raison n’est-elle pas à la source, au moins en partie, de la dépréciation plus ou moins généralisée de l’expertise dans nos sociétés ?

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Jeudi 26 janvier 2017 | Mise en ligne à 10h42 | Commenter Commentaires (33)

Cannabis : pour faire le point

(Photo : archives Reuters/La Presse)

(Photo : archives Reuters/La Presse)

«Depuis quelques années, le dossier de la marijuana a évolué rapidement à mesure que de plus en plus d’États ont légalisé le cannabis pour des traitements médicaux ou l’usage récréationnel. (…Mais) l’absence d’une source qui agrègerait les connaissances scientifiques à propos des effets du cannabis sur la santé a créé un certain flottement sur la question de savoir si cette substance a des effets bénéfiques ou délétères sur la santé, et lesquels.»

C’est ce «trou» que Marie McCormick, de l’école de santé publique de Harvard, a tenté de boucher dans un rapport d’experts qu’elle a dirigé pour l’Académie nationale des Sciences des États-Unis. Publié à la mi-janvier, le document n’a pas fait grand-bruit dans les médias mais il vaut vraiment le détour. Alors que plusieurs États américains ont légalisé la mari et que le Canada semble vouloir le faire (la mari «thérapeutique» est déjà permise ici, rappelons-le), quiconque veut voir clair dans ce dossier aurait grand intérêt à consulter au moins le résumé du début. La littérature scientifique s’est énormément bonifiée sur le sujet ces dernières années — à tel point que les auteurs du rapport ont dû se concentrer uniquement sur les revues de littérature et les études particulièrement marquantes parues depuis 2011. Bien des parties, plus ou moins intéressées, peuvent y piger ce qui fait leur affaire et ignorer le reste, mais c’est le portrait d’ensemble qui compte, et c’est ce que donne le rapport.

Essentiellement, dans l’état actuel des connaissances, on ne dispose de preuves «convaincantes» ou «substantielles» (plusieurs essais cliniques et/ou études de bonne qualité allant dans le même sens, avec aucune ou très peu de bonnes études pour les contredire) pour des effets thérapeutiques du cannabis que pour deux usages : diminuer la douleur chronique et réduire certains symptômes de la sclérose en plaques. Ou enfin, trois usages thérapeutiques avérés, si l’on compte un effet anti-vomitif chez les patients qui souffrent de nausées provoquées par la chimiothérapie.

Le niveau de preuve est «modéré» (plusieurs études assez bonnes ou passables, avec peu de résultats crédibles pour les contredire) pour contrer à court terme les problèmes de sommeil de gens aux prises avec toutes sortes de maladies. Et le niveau de preuve est «limité» (seulement des études passables ou pas mal de résultats contradictoires) ou pire pour tous les autres usages thérapeutiques — sans compter que quelques effets secondaires (problèmes respiratoires, déclenchement de psychoses, etc) ont été assez bien prouvés.

Rien de tout cela n’est une raison de ne pas légaliser la mari, remarquez. Après tout, s’il fallait vraiment pouvoir se servir d’une substance comme d’un médicament pour en permettre la vente, il faudrait logiquement interdire l’alcool, ce qui aurait le plus mauvais effet sur l’humeur de votre blogueur favori. Comme pour la «boisson», j’imagine que la consommation récréative modérée de cannabis peut se faire sans danger.

Mais cela indique qu’il est grand-temps d’arrêter de tourner autour du pot (poudoum-tich) et d’encadrer tout cela comme il se doit, afin que des commerçants cessent de s’improviser guérisseurs.

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(Photo : Reuters / archives La Presse)

(Photo : Reuters / archives La Presse)

Depuis toujours, la base de la base élémentaire 101 des fondements primaires de la pierre d’assise sur laquelle repose le socle de toute science, c’est que si l’on veut que nos connaissances progressent, on doit pouvoir se fier aux résultats des expériences passées, on doit pouvoir construire dessus. Parce que si on ne peut pas partir de ces expériences-là pour guider de futures recherche, alors pourquoi on les fait ?

Mais un travers bien connu des milieux scientifiques est que, justement, la validation des résultats antérieurs est une tâche ingrate et peu valorisée. Personne, ou presque, n’obtient de subventions pour refaire les expériences des autres et très peu de revues savantes sont intéressées à les publier. Si bien que, dans bien des disciplines, on doit (trop) souvent se fier à des résultats qui n’ont été rapportés qu’une seule fois et n’ont jamais été reproduits. Du moins, pas dans la littérature scientifique. Certes, le concept de «résultats convergents» permet de contourner ce problème en partie — sans refaire exactement les mêmes expériences, on peut mener des recherches un peu différentes qui donnent des résultats cohérents avec ce qui a déjà été publié —, mais ce n’est pas idéal. Si bien que plusieurs initiatives de reproduction d’expériences qui ont «fait école» dans leur discipline ont été entreprises.

Et les résultats ne sont pas très glorieux, jusqu’à présent. En psychologie, une équipe a tenté de reproduire 100 expériences célèbres, mais n’a obtenu des résultats comparables que dans 39 % des cas. Des économistes ont voulu faire la même chose dans leur discipline, qui ne s’en est pas mieux tirée (49 %). Et voilà que le même exercice, entrepris en 2013 sur des études très citées en cancérologie, vient de livrer ses premières conclusions… qui ne sont pas plus reluisantes que les autres, rapport Nature. L’échantillon est encore petit, mais sur cinq expériences testées, seulement deux ont été reproduites «substantiellement». Les résultats de deux autres se sont avérés difficiles à interpréter (quelque chose s’est mal passé pendant la réplication, qui n’a pas pu être recommencée), et la cinquième réplication s’est bien déroulée mais n’a tout simplement pas obtenu les mêmes résultats que l’originale.

Remarquez, cela ne veut pas dire que les trois études non reproduites sont mauvaises. Mais cela signifie qu’il y a une foule de facteurs, souvent très anodins en apparence, qui peuvent influencer l’issue d’une expérience. Et c’est particulièrement vrai en recherche biomédicale, où des détails comme la température des labos, des différences d’éclairage entre deux parties d’une pièce où l’on garde des souris, etc., peuvent fausser les résultats. En fait, il semble que même le simple fait que l’expérience soit menée par un homme ou une femme peut faire une différence, c’est tout dire…

Une des principales conclusions de l’essai de réplication publié dans Nature est d’ailleurs qu’il n’y a pas assez de détails méthodologiques qui sont publiés dans les articles scientifiques. Et si on comprend mal comment ces détails peuvent influer sur le résultat d’une expérience, cela implique qu’on ne comprend pas (encore) bien ce que l’on étudie.

Histoire à suivre…

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