Sciences dessus dessous

Archive, décembre 2016

Jeudi 22 décembre 2016 | Mise en ligne à 11h49 | Commenter Commentaires (19)

La transparence, le MDDELCC et le syndrome du rince-bouche

L'incinérateur de Québec. (Photo : archives Le Soleil)

L'incinérateur de Québec. (Photo : archives Le Soleil)

Tous les politiciens sont en faveur de la transparence, les uns par conviction, les autres parce qu’ils ne peuvent pas dire le contraire publiquement. Tous les ministères, tous leurs services des communications sont en faveur de la transparence, et je suis sûr qu’il y a bien des gens, là-dedans, qui comprennent très bien l’importance démocratique d’avoir des gouvernements aussi ouverts que possible. Mais la diffusion d’information soulève toujours aussi des questions de stratégie politique et de «P.R.», si bien que lorsque vient le temps de faire les choses pour vrai, de se montrer transparent pour vrai, beaucoup (trop) de politiciens, de ministères et de PR sont soudainement pris du syndrome du rince-bouche : on se gargarise avec de belles formules comme «données ouvertes», mais on recrache tout au plus coupant.

Tenez : en début de semaine, en suivi au texte d’un collègue du Soleil qui faisait état de dépassements des normes de rejet pour le mercure et les dioxines/furanes à l’incinérateur de Québec (pour ceux qui habitent ailleurs : cet incinérateur est situé au centre-ville dans le quartier Limoilou, l’un des plus densément peuplés de la ville), j’ai voulu savoir quelles étaient les concentrations de ces polluants dans l’air du quartier. Après tout, les dépassements avaient été mesurés à la sortie des cheminées et n’étaient pas particulièrement grands, alors peut-être qu’ils compromettaient la qualité de l’air de Limoilou, mais peut-être pas non plus — probablement pas, même.

Sachant que le ministère de l’Environnement (MDDELCC) a, en plein dans ce quartier-là, une station d’analyse de la qualité de l’air qui mesure les teneurs d’une assez longue série de polluants, j’ai demandé à voir les données les plus récentes. Histoire de vérifier si ces dépassements avaient vraiment, ou non, une incidence significative sur l’air que respirent les habitants du quartier.

Réponse : le mercure n’est pas mesuré. Et pour les dioxines/furanes, ça va coûter 10 $ pour l’ouverture du dossier et 180 $ pour l’envoi des données. Taxable.

Voilà qui est nouveau et, bien que les sommes demandées ne soient pas faramineuses, plus significatif qu’il n’y paraît. Jusqu’à un passé récent, ces données-là étaient gratuites — comme il se doit pour des données gouvernementales, il me semble. La preuve qu’elles ne coûtaient rien (et en même temps la preuve qu’il est d’intérêt public qu’elles soient aussi accessibles que possible) : c’est avec ces données-là que j’ai confirmé, en 2013, que les normes de qualité de l’air pour le nickel étaient chroniquement dépassées dans Limoilou. Je les ai demandées, on me les a envoyées par courriel, gratos.

Maintenant, on me dira sans doute qu’une facture de 200 $, ce n’est pas un gros obstacle à l’accès à l’information. Soit, ce n’est pas faux. Mais c’est un argument qui est surtout théorique. Dans les faits, avec la crise profonde qui détruit les médias d’information de nos jours, c’est une barrière qui peut s’avérer significative dans bien des circonstances. Je ne dis pas que je me ferais dire «non» si je demandais 200 $ à mes patrons avec la certitude raisonnable que cela déboucherait sur un bon scoop — au contraire, je suis sûr qu’ils accepteraient. Mais dans un contexte où l’on coupe partout, il n’est vraiment, vraiment pas acquis que j’obtiendrais ces 200 $ «juste pour vérifier», surtout si je soupçonne qu’il n’y aura justement pas d’histoire à en sortir, comme c’était le cas en début de semaine avec l’incinérateur.

C’est encore plus vrai pour des hebdos ou des journaux régionaux, qui ont moins de moyens que Le Soleil. Et c’est encore plus vrai pour les initiatives citoyennes comme celle de Véronique Lalande (qui a fait un gros travail sur la pollution dans ce quartier avec son conjoint, qui s’adonne à être chercheur en foresterie et qui est donc versé dans l’analyse statistique) et divers groupes d’intérêt, qui peuvent eux aussi jouer un rôle de chien de garde mais qui sont à peu près tous «cassés comme des clous».

Bref, en pratique, charger 200 $ pour le simple envoi d’un fichier Excel (!), c’est ajouter une étape de plus dans l’accès aux données alors qu’il en faut le moins possible, et c’est moins anodin qu’on pourrait le penser. Je ne sais toujours pas, d’ailleurs, pour quelle raison le MDDELCC a pris cette décision parce que je n’ai toujours pas reçu de réponse à cette question, envoyée mardi…

De toute manière, sur le plan des principes, cette pratique est une aberration. Ces données-là sont publiques, elles sont payées par les taxes et impôts de M. et Mme Tout-le-Monde, elles concernent la qualité de l’air que respirent lesdits contribuables, alors il n’y a aucune raison qui puisse justifier que le MDDELCC se comporte comme s’il en était le propriétaire. Si le ministère trouvait que les demandes d’accès à ces données lui coûtaient trop cher de main-d’œuvre, il n’avait qu’à les rendre disponibles sur son site.

C’est d’ailleurs précisément ce que font, en 2016, les organismes pour lesquels la notion de transparence est plus qu’un rince-bouche. Qu’on aille visiter, pour s’en convaincre, le site de la Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration, l’agence gouvernementale américaine qui supervise le transport de matières dangereuses, et celui de son équivalent canadien. Leurs données ont beau être politiquement très sensibles, elles sont abondantes et téléchargeables par tous en un seul clic.

Ça donne déjà un point de repère pour mesurer l’«ouverture» du MDDELCC. En voici un autre : voilà maintenant près de 5 ans que le provincial a mis en ligne son site donneequebec.ca, qui devait marquer «l’engagement du [provincial] à devenir un gouvernement ouvert. Depuis, l’Environnement y a déposé un grand total de… 7 documents. Inutile de vous dire qu’il n’y a rien là-dedans de particulièrement intéressant ou de «chaud». Le même constat vaut pour bien d’autres ministères, mais c’est une autre question.

Pour en revenir au MDDELCC, cette histoire est doublement décevante. C’est non seulement une évolution qui va (ou semble aller, gardons à l’esprit que cet organisme diffuse pas mal d’information et de rapports sur son site, quand même) dans le sens inverse de la transparence, mais on aurait pu espérer encore tout récemment, dans la foulée de la tragédie de Lac-Mégantic, que le ministère s’ouvrait véritablement. L’accès aux données fut très large dans ce dossier, pratiquement exemplaire. Il est très dommage que cette pratique semble devoir rester une exception plutôt que de devenir une habitude.

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Lundi 19 décembre 2016 | Mise en ligne à 11h45 | Commenter Commentaires (31)

Sondages : urgent d’attendre

Au coude-à-coude ? (Photo : Jacques Boissinot/archives La Presse)

Au coude-à-coude ? (Photo : Jacques Boissinot/archives La Presse)

Alors résumons tout ça… À quelques jours d’intervalle, CROP donne 13 points d’avance aux libéraux sur les péquistes (38 vs 25 % des intentions de vote, la CAQ suivant à 23 %) alors que Léger voit plutôt une course à trois avec le PLQ et le PQ à égalité (30 % chacun) et la CAQ non loin derrière. Il s’agit du deuxième mois d’affilée où les deux principales maisons de sondage du Québec sont en désaccord, toujours de la même manière — le PLQ est plus fort dans les échantillons de CROP et le PQ dans ceux de Léger. Et les chiffres de CROP semblent contraster pas mal avec les résultats des partielles du 5 décembre, qui ont été assez difficiles pour les libéraux.

Alors qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Essentiellement, il existe trois options.

1. Le réflexe de Pavlov : on crie au complot. Les médias sociaux sont remplis de beaux exemples de ces knee-jerk reactions, qui ne se concentrent que sur la réputation de CROP (plus proche des libéraux) et de Léger (plus proche du PQ) et qui fait totalement abstraction du fait que CROP trouve des appuis au PQ supérieurs à ce que mesure Léger et que Léger rapporte parfois des appuis au PLQ plus élevés que ceux de CROP. Passons.

2. On décrète que CROP s’est trompé. Ce n’est certainement pas impossible, remarquez. Les statistiques sont l’art de mesurer le hasard, pas de l’annuler. Si bien qu’il est toujours possible qu’un sondage donne des résultats aberrants, simplement parce que le hasard a produit un échantillon très différent de la population qu’on tente d’étudier. C’est rare, mais ça arrive. On ne peut pas non plus écarter complètement la possibilité (assez théorique pour l’instant, j’y reviens) que les méthodes de CROP soient biaisées.

Mais pour l’heure, si je me fie aux textes de ces deux observateurs (que j’estime beaucoup par ailleurs), la seule manière de défendre cette thèse est d’accorder pas mal de poids aux partielles du début du mois, de présumer que ceux qui ont voté le 5 décembre sont raisonnablement représentatifs de l’humeur et des tendances de l’ensemble du Québec. Encore une fois, ce n’est pas impossible, mais cela reste risqué, pour ne pas dire prématuré : ces élections ont eu lieu dans seulement 4 circonscriptions sur 125 et, comme dans toutes les partielles, les taux de participation anémiques (26, 30, 34 et 44 %) peuvent tordre le portrait pour la peine. Ce n’est vraiment pas un point de comparaison fiable.

3. On attend. C’est l’option préconisée par Claire Durand, sociologue et spécialiste des sondage de l’UdeM, dans un billet qu’elle a publié sur son blogue hier. Mme Durand a analysé tous les sondages des deux firmes depuis la mi-2014 et n’a pas trouvé de différence statistiquement significative entre CROP et Léger pour le PLQ, le PQ et la CAQ. L’écart entre les deux firmes ne remonte qu’à deux mois pour les libéraux et quelque chose comme six mois pour les péquistes (et encore, il faut faire ici abstraction de leurs chiffres très semblables du mois d’octobre).

Il y a toujours des variations qui viennent avec les sondages, dit Mme Durand. Alors dans le cas qui nous intéresse ici, dit-elle, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire qu’attendre de voir si ces divergences se répètent systématiquement dans les prochains sondages — et l’un ou l’autre des sondeurs, sinon les deux, aura alors de sérieux devoirs à faire. Mais il suffirait d’un ou deux coups de sonde concordant pour que le «phénomène» disparaisse entièrement.

C’est l’option la plus sage, il me semble.

Par ailleurs, et je m’en voudrais de passer cet aspect sous silence, Mme Durand estime que la méthode des panels web — que tant CROP que Léger s’en sert, pour des raisons économiques — n’est probablement pas encore tout à fait au point. Voici une citation qui devrait en intéresser plusieurs : «Je me suis aperçue pendant les élections américaines que, alors que les autres sondages montraient une hausse des intentions de vote pour Hillary Clinton et ensuite une baisse, les sondages Web montraient une ligne flat. Il semble qu’il n’y a pas autant de variation dans ces échantillons-là. [...] Là, Léger dit qu’il y a 200 000 personnes dans son panel du Québec. Personnellement, quand ils ont commencé, je pensais qu’ils allaient continuer d’augmenter ce bassin-là, mais ils ne le font pas parce qu’il faut entretenir l’échantillon, s’assurer que les gens continuent de répondre au sondage, et des choses comme ça. Mais si mon taux de réponse est à 10 %, ça veut dire que je reviens peut-être un peu trop souvent sur les mêmes personnes. [...] Dans un sondage téléphonique, même si j’ai un taux de réponse de 10 %, ce ne sont pas toujours les mêmes personnes que j’interviewe.»

Cela ne reste qu’une hypothèse, souligne Mme Durand, mais il y a effectivement là-dedans un travers potentiel qu’il faut étudier.

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Jeudi 15 décembre 2016 | Mise en ligne à 17h07 | Commenter Commentaires (22)

Parce qu’on est en 2016…

(Photo : AFP/archives La Presse)

(Photo : AFP/archives La Presse)

L’an dernier, le chef libéral Justin Trudeau avait fait la manchette lorsqu’il avait expliqué pourquoi il y avait autant de femmes que d’hommes (15 sur 31) dans son cabinet en disant simplement : «Parce qu’on est en 2015.» Et il est bien possible que la chercheuse des Instituts de recherche clinique de Montréal Jennifer Estall se doit dit (en tout cas, elle aurait pu) «Parce qu’on est en 2016» quand elle a vu son travail être publié sur le site de Gastroenterology.

Si étonnant que cela puisse paraître, la pratique, dans les labos, a presque toujours été de mener les expériences sur des animaux d’un seul sexe, habituellement des mâles. C’est en train de changer, remarquez, mais cela reste beaucoup plus récent qu’on le croit : aux États-Unis, inclure autant de femelles que de mâles dans les essais «précliniques» (sur des animaux) ne remonte qu’à 2014. Mais pendant très longtemps, «on a présumé que ce qu’on trouvait sur des mâles s’appliquait aux femelles aussi. Et ça coupait les coûts en deux», dit Mme Estall.

Mais si la chercheuse des IRCM n’avait pas inclus des femelles dans son échantillon de souris, elle n’aurait jamais fait cette découverte.

Spécialiste du diabète, Mme Estall voulait voir ce qui arrivait à des rongeurs atteints de «stéatose hépatique» — c’est-à-dire qu’ils avaient le foie trop gras, essentiellement — quand on réduisait la quantité d’un protéine particulière qu’ils avaient, la voluptueusement nommée PGC1A. L’idée de base était qu’un des problèmes causés par la maladie est un malfonctionnement des mitochondries, ces petites structures à l’intérieur des cellules qui servent à fournir de l’énergie. Les mitochondries se mettent alors à mal «brûler» les acides gras, qui sont alors stockés dans le foie (qui n’en avait vraiment pas besoin).

PGC1A est une protéine charnière dans le fonctionnement des mitochondries : quand l’organisme ou la cellule demande plus d’énergie, c’est en partie par cette protéine que la «commande» passe. Mme Estall et son équipe voulaient donc voir si on empirait l’évolution de la stéatose du foie en réduisant de 50 % l’expression de la PGC1A dans le foie.

Et c’est bien ce qui se produit. Mais voilà, chemin faisant, ils ont aussi vu que les mâles et les femelles de leur expérience ne réagissaient vraiment pas toujours de la même manière. En général, les femelles déficientes en PGC1A subissaient plus de dommage oxydatif au foie que les mâles, et elles prenaient également plus de poids lorsqu’on leur administrait un régime très calorique. Les œstrogènes, cette hormone «féminine», ont des vertus antioxydantes et il semble qu’elles interagissent avec PCG1A dans le foie — d’où la différence mâle-femelle.

«On aurait complètement manqué ça si on n’avait pas inclut des femelles dans nos expériences, dit Mme Estall. (Ce n’était pas ce que nous cherchions au départ mais des femelles ont été incluses quand même parce que) quand j’ai parti mon labo, en parlant à des chercheurs séniors et en regardant les tendances dans la littérature scientifique, il était clair qu’on manquait des choses importantes en n’expérimentant que sur des mâles. Pour les problèmes métaboliques en particulier, comme le diabète, c’est très clair que la maladie est différente selon le sexe, elle progresse différemment, elle répond différemment à la médication.»

Bref, vivement 2016.

Cette idée d’inclure systématiquement des femelles aux essais sur des animaux (ou même aux essais cliniques) ne fait pas l’unanimité, remarquez, comme le montre ce texte paru dans le Scientific American. Son auteur, neurochercheur au NIH, argue essentiellement qu’étendre la pratique des deux sexes à toute la recherche résultera en un formidable gaspillage, puisque ce n’est que dans une minorité de cas, pour une minorité de questions que mâles et femelles diffèrent significativement. Il est évident, concède-t-il, que le sexe est une variable fondamentale en biologie, mais au lieu de changer les pratiques d’un bout à l’autre des sciences, il vaudrait mieux, selon lui, mener des études visant spécifiquement à identifier en quoi les deux sexes sont différents, puis à intégrer les femelles uniquement aux recherches où c’est pertinent.

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