Sciences dessus dessous

Archive du 14 novembre 2016

Lundi 14 novembre 2016 | Mise en ligne à 15h43 | Commenter Commentaires (37)

Trouvez un mathématicien et serrez-le dans vos bras

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

À cause des équations qui traversent leur discipline d’un bout à l’autre et des orgies de mathématiques auxquelles ils s’adonnent à longueur de semaine, j’avais toujours pensé que les physiciens étaient, dans leur for intérieur, des «mathématiciens de placard» qui avaient simplement un peu de misère à s’accepter comme ils sont. Tels des fans de Nickelback qui posent des autocollants de Metallica sur leur voiture, je les soupçonnais de mener une sorte de double vie où leur métier «officiel» n’était qu’un prétexte socialement acceptable pour cacher leur nature véritable. Et que derrière les portes closes, à l’abri des préjugés impitoyables de la société, ils se permettaient d’être enfin eux-mêmes et faisaient des problèmes de maths pures, juste pour le fun.

Certes, toute comparaison étant boîteuse, les fans de Nickelback qui font leur coming out s’exposent à une réprobation infiniment plus dure parce que… eh bien parce que les placards (insonorisés, idéalement) sont vraiment le seul endroit sur Terre où cette «musique» devrait jouer. Ce n’est pas le cas des maths, on s’entend, mais je ne m’en disais pas moins que cette difficulté qu’ont les physiciens à s’assumer leur venait peut-être d’un manque d’amour pendant l’enfance et qu’il suffirait d’une bonne thérapie, ou ne serait-ce même que d’un petit hug au bon moment, pour libérer leur matheux intérieur, refoulé depuis si longtemps.

N’avons-nous pas tous nos petits secrets, nos petits travers, avais-je envie de dire à un physicien en le prenant dans mes bras ? Est-ce que ta famille sait à quel point tu es matheux ? Allez, dis-leur, ils t’aiment, ils veulent que tu sois heureux ! Et si tes proches hésitent, rappelle-leur que ça pourrait être bien pire et que tu pourrais écouter du Nickelback… Parce que c’est vrai que t’es pas un fan, hein ? Hein ?

Or j’avais tort, messieurs-dames, j’avais bigrement tort. Un article paru la semaine dernière dans le New Journal of Physics a en effet démontré que les physiciens *ne sont pas* des mathématiciens de placard et qu’ils semblent même trouver les équations plutôt rébarbatives — comme tout le monde, quoi, bien qu’un peu moins que la moyenne des ours.

Menée par deux chercheurs de l’Université d’Exeter, en Angleterre, l’étude a consisté à analyser plus de 1900 articles savants parus dans les Physical Review Letters pour savoir combien chacun contenait d’équations par page (entre 0 et 8,75 en moyenne) et combien de fois il avait été cité par la suite. Résultat : pour chaque équation supplémentaire par page, un article dans les PRL est cité 6 % de moins que les autres, ce qui suggère que les physiciens ne lisent pas, ou moins, les textes qui contiennent beaucoup de formules.

Les deux auteurs, Tim Fawcett et Andrew Higginson, avaient déjà trouvé le même genre de tendance chez les biologistes, ce qui se comprend plus intuitivement puisque un intérêt pour ce qui bouge ne vient pas forcément avec la boss des maths. Mais la physique ? Ce repère de mathématiciens patentés, à peine déguisés sous un nom de métier différent ? Fawcett et Higginson s’en étonnent beaucoup et même s’en inquiètent (à juste titre) puisque les maths, c’est bien connu, sont la langue des sciences. «Ça montre qu’il pourrait y avoir un lien brisé entre la théorie mathématique et le travail expérimental. Cela représente potentiellement une énorme barrière pour tout progrès scientifique», disent-ils. Et cela vaut pour toutes les disciplines, pas seulement pour la physique.

Maintenant, la prochaine question à se poser est : comment les mathématiciens vont-ils le prendre ? C’est un coup dur, qu’on ne s’y trompe pas. De la part d’une «discipline-sœur», si proche que bien des universités offrent des programmes conjoints de maths-physique, la nouvelle risque fort d’avoir l’effet d’un coup de poignard en plein cœur. Comprenez, c’est toujours comme ça quand un être cher vous rejette. Alors ne prenez pas de chance : si vous voyez un mathématicien dans la rue au cours des prochains jours, serrez-le dans vos bras et dites-lui que vous, contrairement à ces traîtres de physiciens, vous l’aimez pour vrai.

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