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Archive du 8 novembre 2016

Mardi 8 novembre 2016 | Mise en ligne à 16h55 | Commenter Commentaires (12)

Petite fournée d’études, version électorale

Une murale dans Harlem, quartier historiquement afro-américain de New York. (Photo : Sylvie St-Jacques/archives La Presse)

Une murale dans Harlem, quartier historiquement afro-américain de New York. (Photo : Sylvie St-Jacques/archives La Presse)

C’est drôle comme le hasard peut bien faire les choses, quand il s’y met. Alors que s’achève l’élection présidentielle américaine la plus tendue, d’un point de vue racial (ce qui n’est pas peu dire aux États-Unis), des dernières décennies, deux études viennent tout juste de paraître à propos des inégalités blancs-noirs chez l’Oncle Sam. Je vous les résume rapidement.

La première est parue hier dans la Proceedings of the National Academy of Sciences sous la plume de deux sociologues de l’Université de Pennsylvanie, Glenn Firebaugh et Francesco Acciai. Les deux auteurs se sont intéressés au rythme auquel les quartiers noirs des États-Unis sont sortis (en partie) de la pauvreté et de la ségrégation entre 1980 et 2010, et ont trouvé que la ségrégation a la couenne étonnamment dure…

Les outils statistiques utilisés — coefficient de Gini et courbe de Lorentz — peuvent paraître un peu fancy pour les non-sociologues et les non-économistes, mais ils ne sont pas difficiles à comprendre. Imaginons un graphique sur lequel on classerait sur l’axe des x toute une population en ordre croissant de richesse, du plus pauvre jusqu’au plus nanti, et que l’on mesurerait leur richesse cumulative sur l’axe des y. Si tous ces gens avaient exactement le même revenu — sur un groupe de 100 personnes, par exemple, chacun posséderait 1 % de la richesse globale —, cela donnerait une ligne bien droite qui couperait le graph en diagonale (voir les exemples ci-bas).

Mais dans la «vraie vie», ce n’est évidemment jamais ce qui se passe : il y a des gens très pauvres, d’autres qui le sont moins, il y a une classe moyenne, des gens aisés et des très riches. Si bien que ce n’est jamais une droite que l’on voit sur ces graphiques, mais bien une courbe qui commence par monter très lentement (c’est la «richesse» cumulative des gens les plus pauvres), puis monte de plus en plus rapidement lorsque l’on arrive dans les classes moyennes, puis finit presque à la verticale (dans les groupes les plus inégalitaires, du moins) en fin de course, lorsque les richissimes sont pris en compte. Cette courbe, c’est la «courbe de Lorentz».

(Graphique : PNAS/Firebaug/Acciai)

(Graphique : PNAS/Firebaug/Acciai)

Maintenant, Firebaugh et Acciai n’ont pas mesuré directement les inégalités dans la richesse des Afro-Américains, mais ont plutôt examiné la richesse (ou en fait, la pauvreté) des quartiers dans lesquels ils vivent — l’intérêt étant que vivre dans un quartier plus pauvre, avec de moins bonnes écoles, moins d’emplois, etc. est une cause importante d’inégalité des chances. Au lieu de classer les Afro-Américains sur le graphique selon leurs revenus, ils ont plutôt classés les quartiers (plus de 57 000, dans l’étude) selon leur taux de pauvreté et leur proportion d’habitants noirs. Cela donne la courbe de Lorentz ci-contre (pour 1980), et un «coefficient de Gini» (le ratio de la surface en bleu sur l’aire du triangle) de 0,65.

(Canada : courbe de Lorentz et coefficient de Gini, 1990 et 2009)

(Canada : courbe de Lorentz et coefficient de Gini, 1990 et 2009)

Pour vous donner une idée de ce que cela représente, je joins ici la courbe de Lorentz et le Gini pour le Canada, tirés de ce document de l’Université de Régina. Il faut faire attention en comparant ces deux graphs, bien sûr, parce qu’ils ne mesurent pas tout à fait la même chose (revenu familial total vs pauvreté des quartiers), mais l’idée est de comprendre ceci : un Gini de 0,65, c’est É-NOR-ME. Hormis quelques pays du Tiers-Monde (le tableau dans cette page montre des «indices Gini», soit le coefficient multiplié par 100) aucun endroit sur Terre ne s’approche d’un tel niveau d’inégalité. Mais cela montre pourtant bien dans quel genre de quartiers les Afro-Américains vivaient en 1980, et quel genre d’inégalité des chances pouvait en découler.

Bonne nouvelle, ont trouvé Firebagh et Acciai, cette source d’inégalité s’est considérablement réduite entre 1980 et 2010, reculant de près de 0,27. Manifestement, l’amélioration de la scolarité et les multiples politiques mises en œuvre depuis les années 60-70 pour favoriser l’accès des minorités à l’emploi (et ainsi compenser pour un racisme persistant) ont donné des résultats.

La deuxième étude dont je voulais vous parler, très brièvement, raconte d’ailleurs un peu la même histoire. Publiée dans le Journal of the American Medical Association, elle démontre que l’espérance de vie à la naissance des noirs américains a cru de 0,44 année de vie par année entre 1995 et 2014, soit un rythme beaucoup plus rapide que celui des blancs (0,17). Des écarts importants demeurent toutefois — 75,6 ans d’espérance de vie pour les noirs, 79 ans pour les blancs.

Mais voilà, et c’est ce qui donne une tournure intéressante à l’étude de Firebaugh et Acciai, ceux-ci n’ont pas trouvé que la déségrégation des quartiers a suivi le même rythme. Ils ont fait avec la proportion d’habitants noirs et d’autres groupes raciaux dans chaque quartier essentiellement le même type d’exercice que pour les inégalités, soit un coefficient de Gini en 1980 et un autre en 2010. Et ils ont trouvé une réduction totale de la ségrégation raciale deux fois moindre que pour les inégalités (–0,13 environ).

J’imagine, et on me corrigera si je me trompe, qu’on ne doit pas s’en étonner. Au-delà des revenus et de la pauvreté des quartiers, l’idée de race — cette idée que le «sang», les gènes font votre identité — est encore très présente aux États-Unis, malgré tous les progrès du dernier demi-siècle. Aussi désolant que cela puisse être, c’est une chose pour des blancs d’appuyer des mesures pour sortir les noirs de la pauvreté, c’en est une autre de vivre côte-à-côte avec «eux autres, là». J’imagine aussi qu’il y a une identité afro-américaine qui peut jouer et faire hésiter certains à aller s’installer avec «eux autres, là, qui ne nous ont jamais aimé beaucoup».

C’est en train de changer. Tant mieux, il faut que cela continue. Mais cette étude montre que les lignes de fracture raciales sont encore profondes aux États-Unis. Ce n’était sans doute qu’une question de temps avant qu’un politicien comme Donald Trump finisse par souffler sur ces braises…

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