Sciences dessus dessous

Archive, novembre 2016

(Image : archives La Presse)

(Image : archives La Presse)

Les habitués de ce blogue savent toute l’admiration que je voue à l’homéopathie. Non, vraiment : distiller de l’eau pour y diluer des ingrédients loufoques jusqu’à des degrés complètement absurdes, prétexter ensuite que l’eau a une «mémoire» et se souvient toute-seule-comme-une-grande desdits ingrédients loufoques même s’il n’en reste plus la moindre trace, puis la verser sur des pilules de sucre (qui doit lui aussi avoir une «mémoire», faut-il croire) et vendre le tout à quiconque est assez crédule pour payer, tout en faisant toujours tout pour éviter que l’efficacité de ses produits soit évaluée comme du monde, c’est… comment dire… c’est tout un plan d’affaires, messieurs-dames, tout un plan d’affaires.

Et quand ce genre de plan parvient à traverser les siècles, qui plus est les siècles les plus scientifiques de l’histoire humaine, eh bien chapeau bas ! Voilà une démonstration fort belle, bien qu’involontaire, du fait que l’«ère de la post-vérité» a peut-être commencé plus tôt qu’on le croyait.

Bref, tout cela pour dire qu’aussitôt que j’ai vu le Pharmachien, alias Olivier Bernard, à Tout le monde en parle (en différé, je l’avoue), j’ai été pris d’une violente envie d’en ajouter une couche de plus. Sans doute mon côté sadique qui se réveille. Et comme le segment sur l’homéopathie me semblait manquer un peu d’exemples concrets, sans doute coupés au montage, permettez-moi de vous dire quelques mots sur l’«oscillococcinum», prétendu casse-grippe qui est un des plus grands vendeurs (sinon le plus grand) de la pharmacopée homéopathique.

Il s’agit d’extraits de cœur et de foie de canard dilués à «200C», lit-on sur les boîtes du produit. Dans le système de notation homéopathique, cela signifie que l’ingrédient a été dilué 200 fois au centième : pour une partie de canard, on trouve donc 100200 parties d’eau (ou si l’on préfère : 10400, soit un «1» suivi de 400 zéros). Maintenant, dans son entrevue, M. Bernard a parlé d’«une goutte d’eau dans tous les océans du monde» pour illustrer le degré de dilution des produits homéopathiques. De manière générale, l’image est bien choisie, et je crois qu’elle est même raisonnablement exacte pour beaucoup de ces machins. Mais en ce qui concerne le populaire oscillococcinum, messieurs-dames, c’est tout un euphémisme.

Même si on ne prenait qu’un seul atome de canard et qu’on le mélangeait à tous les océans du monde, on n’arriverait pas à 10-400, et on n’en serait même pas proche. En fait, on estime qu’il y a autour de 1080 atomes dans tout l’Univers observable. Oui oui, z’avez bien lu : on prend toutes les étoiles, toutes les planètes et tous les autres objets contenus dans l’Univers, on compte chacun de leurs atomes, et on arrive à environ 1080. La «dilution» de l’oscillococcinum revient donc essentiellement à multiplier l’Univers par 10320 (rien que ça) et y ajouter un seul atome de canard. Ensuite, il paraît qu’il est important de bien brasser, les homéopathes appellent ça «énergiser» le mélange.

Il est évident, bien sûr, que ledit «mélange» vendu en pharmacie est (hormis un coup de chance extraordinaire du fabricant) totalement exempt de la moindre trace de canard. Mais c’est loin d’être le pire, dans toute cette histoire. Ce serait même largement surestimer les bases scientifiques et factuelles de l’homéopathie que de le penser, je vous jure…

«Oscillococci» est le nom qu’un médecin et homéopathe français du début du XXe siècle, Joseph Roy, a donné à une bactérie qu’il a découverte chez des patients atteints de la tristement célèbre grippe espagnole, à la fin de la Première Guerre mondiale. La bestiole, a décrit Roy, semblait se tortiller ou «osciller», d’où son nom. Comme la base théorique de l’homéopathie veut que l’on puisse traiter les symptômes d’une maladie en faisant ingérer au patient des quantités infimes de toxines qui provoquent les mêmes symptômes (ce qui est, en soi, totalement abracadabrant, mais passons), Joseph Roy y a vu un filon intéressant pour la grippe. Et comme ce même Joseph Roy est également parvenu à isoler cet oscillococci dans des tissus de canards, on comprend aisément l’origine de ce soi-disant casse-grippe.

Mais voilà, il y a un petit problème, ici. Non, ce n’est pas le «mode d’action» sans queue ni tête que prétend avoir l’homéopathie. Non, ce n’est pas non plus le fait qu’il ne reste plus de canard dans la préparation. Non… C’est plutôt qu’à part Joseph Roy, personne d’autre n’a jamais observé d’oscillococci. Per. Son. Ne. Jamais. Malgré les microscopes ultrapuissants dont on dispose de nos jours et des armées de microbiologistes qui décrivent chaque années des centaines de nouvelles souches bactériennes, personne n’a jamais vu cette fameuse bactérie.

C’est presque à croire qu’elle croît uniquement dans le poil de yéti, la salive de la truite à fourrure ou la flore intestinale des reptiles du Loch Ness…

Il faut quand même le faire, hein ? Pour des raisons qui ne tiennent pas debout, on dilue jusqu’au néant une bactérie qui n’a de toute manière jamais existé. Je pense que je n’en reviendrai jamais, de celle-là…

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Mercredi 23 novembre 2016 | Mise en ligne à 15h38 | Commenter Commentaires (34)

Sommes-nous de plus en plus moroses ?

(Photo : Martin Chamberland, archives La Presse)

(Photo : Martin Chamberland, archives La Presse)

En 1968, l’illustre psychologue américano-polonais Robert Zajonc rapportait une drôle de trouvaille au sujet de la langue anglaise, découverte qui fut validée dans pratiquement toutes les autres langues par la suite : en moyenne, nous utilisons les mots qui ont une connotation positive nettement plus souvent que les mots négatifs. Si l’on prend, par exemple, les 5000 mots les plus fréquemment employés dans n’importe quelle langue et qu’on en note la «teinte émotive» sur une échelle de 1 (très négatif) à 10 (très positif), on obtient habituellement une moyenne qui tourne autour de 6.

C’est un phénomène d’une telle universalité que certains ont émis l’hypothèse qu’il devait être inscrit biologiquement dans le cerveau d’une manière ou d’une autre — ne serait-ce que comme conséquence d’une tendance plus générale à préférer ce qui est agréable à ce qui est déplaisant. Mais étonnamment, ce «biais de positivité» semble être en train de s’effriter, au moins aux États-Unis, rapportent quatre chercheurs américains en psychologie dans le dernier numéro des PNAS.

Le quatuor mené par Robert Axelrod, de l’Université du Michigan, a analysé l’énorme corpus de livres Google, comptant le nombre de mots positifs et négatifs qui ont été utilisés dans tous les livres publiés en anglais aux États-Unis entre 1800 et 2000. Au début de la période, les mots positifs étaient environ 1,9 fois plus fréquents que les mots négatifs, mais ce ratio était tombé à 1,6 en 2000. La même tendance a été notée dans les archives du New York Times, bien que dans une moindre mesure (environ 1,65 en 1851 à 1,55 en 2015).

Il faut faire attention avant de trop en lire dans ces changements, puisque les auteurs ont remarqué une baisse généralisée de l’usage de termes émotionnellement chargés, tant du côté positif que négatif. Comme si la langue dans son ensemble (en tout cas, celle des livres) devenait plus rationnelle ou, du moins, plus neutre d’un point de vue affectif. Cependant, l’usage des termes «positifs» a reculé davantage.

D’un point de vue linguistique, c’est intéressant parce que cela permet de vérifier certaines hypothèse. Si ce biais de positivité provenait entièrement de la biologie du cerveau, on pourrait s’attendre à ce qu’il demeure à peu près stable à long terme, mais cette baisse sur 200 ans montre qu’il y a autre chose. M. Axelrod et ses collègues ont également trouvé que le ratio de positivité bougeait à court terme avec certains événements (le nombre de morts américains dans des guerres une année donnée). Ce biais de positivité n’est donc vraiment pas seulement une tendance naturelle et biologiquement inscrite chez l’humain, mais reflète également l’«humeur» du moment.

Mais quoi qu’il en soi, je me questionne un peu sur ce long glissement vers la morosité qui s’étend sur deux siècles. Il est possible que la tendance soit la même en français (voir le graphique ci-bas, tiré de Ngram aussi, toutefois notez que mon échantillon est infinitésimal, j’ai fait l’exercice vraiment «juste pour voir»), mais est-ce vraiment un pessimisme qui s’installe, ou est-ce qu’on ne mesurerait pas ici simplement des changements dans les modes littéraires ? Par exemple, si on publie proportionnellement plus d’essais qu’avant, la langue va se neutraliser (affectivement parlant), et il me semble que l’on n’écrit habituellement pas un essai sur ce qui va bien, mais plutôt sur des choses qui doivent changer — ce qui mènerait logiquement à utiliser une terminologie plus négative.

Y a-t-il un linguiste dans la salle ?

Fréquence, en % du nombre total de mots utilisés dans tous les livre paru en français entre 1800 et 2000, de quatre mots à consonance positive : amour (bleu), confiance (orange), fête (vert) et repos (rouge). Source : Ngram.

Fréquence, en % du nombre total de mots utilisés dans tous les livre paru en français entre 1800 et 2000, de quatre mots à consonance positive : amour (bleu), confiance (orange), fête (vert) et repos (rouge). Source : Ngram.

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Lundi 21 novembre 2016 | Mise en ligne à 16h01 | Commenter Commentaires (78)

«C’est tough, du gazon»

(Photo : Patrick Sanfaçon, La Presse)

(Photo : Patrick Sanfaçon, La Presse)

L’image est franchement saisissante : alors que le sol était clairement enneigé, des employés de Montréal s’affairaient ce matin à dérouler des rouleaux de tourbe. Intuitivement, on s’imagine (et «on» inclut la personne qui parle, ici) qu’il doit forcément s’agir d’une décision de bureaucrates déconnectés, prise à la mi-juillet et sans égard au temps qu’il fera trois mois après, et qui plus est appliquée robotiquement par des cols bleus ou un sous-contractant qui s’en fout royalement. Scandale !

La twittosphère n’a pas été tendre (l’est-elle jamais ?) envers cette décision de «génie», qui relèverait d’une «rationalité» typiquement montréalaise. Mais voilà, j’ai parlé au chercheur et spécialiste du gazon de l’Université Laval Guillaume Grégoire cet après-midi, et il m’assure que cette pratique n’est ni nouvelle, ni mauvaise. «Ce n’est pas le temps idéal pour faire ça, mais ce n’est pas dommageable non plus. C’est assez tough, du gazon, alors ça va reprendre, je suis pas mal certain», dit-il.

Mes collègues de La Presse, notons-le, ont aussi bonifié leur texte au cours de la journée pour y ajouter des citations d’un agronome et d’un entrepreneur qui confirment qu’il n’y a aucun problème là-dedans.

Mais en cette année de «post-vérité», j’aimerais surtout souligner la réaction des politiciens à cette «nouvelle». Le maire Denis Coderre, qui a l’expertise de la fonction publique montréalaise à son service, s’est dit mécontent : «Je n’ai pas trouvé ça fantastique, moi non plus. L’entrepreneur a un contrat et il fait son travail et on va aller chercher des réponses et on va vous revenir avec ça. Ça fait bizarre, en effet.» L’arrondissement Ville-Marie, où se trouve le chantier, a ordonné à l’entrepreneur d’arrêter les travaux et lui a signifié qu’il ne serait pas payé pour la pose de tourbe de ce matin, rapporte également La Presse.

Bref, personne dans l’administration publique et les bureaux politiques de Montréal n’a cru bon de… comment on dit ça don’, en 2016… donner l’heure juste ? Dire les choses comme elles sont ? Expliquer que les apparences sont trompeuses ?

Est-ce que ça prend vraiment tant de courage que ça, en 2016, oser dire que les réseaux sociaux se sont emballés un peu vite et «avouer» que la vérité, cette vieille bébelle dépassée, est de son bord ?

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