Sciences dessus dessous

Archive, octobre 2016

Vendredi 28 octobre 2016 | Mise en ligne à 16h05 | Commenter Commentaires (8)

Le «patient zéro» : exonéré ou ré-ré-ré-ré-exonéré ?

Gaétan Dugas (Photo : AP)

Gaétan Dugas (Photo : AP)

Très bon billet que la chercheuse américaine en épidémiologie Tara C. Smith, de l’Université Kent, a publié hier et qui résume ma pensée sur l’«exonération» du fameux patient zéro, qui a été prononcée cette semaine dans pratiquement tous les médias du monde. L’histoire, dénonce-t-elle, a été universellement présentée comme si le «tribunal» de la science venait tout juste de rendre sa décision alors qu’en fait, le jury a fini son travail, a eu le temps de prendre une bière en sortant du palais de justice et il y a longtemps que ses verres sont vides !

L’histoire de Gaétan Dugas est terriblement triste. Né à Québec en 1953, il a fait carrière comme hôte de l’air dans les avions d’Air Canada. Et un livre paru en 1987 sur l’épidémie de SIDA qui effrayait et marquait les esprits l’a, à la suite d’un épouvantable malentendu, désigné comme le «patient zéro», celui qui a amené et disséminé le VIH aux États-Unis. Lourd fardeau à porter, surtout quand il n’est pas le vôtre. Il a succombé à la maladie en 1984.

Homosexuel, Dugas vivait une sexualité complètement débridé (entre 200 et 250 partenaires différents par année) et avait certainement contribué à répandre l’épidémie au tournant des années 80. Une enquête de la santé publique américaine au sujet de l’infection en Californie avait trouvé qu’il était au centre d’un groupe de cas là-bas, et l’avait désigné sous le nom de patient O, avec un «O» pour Out of California. Le journaliste Randy Shilts, dans ses recherches pour le livre de 1987 And The Band Played On sur le SIDA, avait apparemment confondu la désignation avec «patient zéro» et cru qu’il s’agissait de la source de l’épidémie en territoire américain. L’éditeur avait ensuite décidé de centrer sa campagne de promotion sur Dugas — au grand dam de Shilts, d’ailleurs, qui voulait surtout dénoncer l’inaction de l’administration Reagan au début de la crise.

L’étude que Nature a publiée cette semaine a cet élément de nouveauté que parmi les échantillons sanguins analysés figuraient du sang de Gaétan Dugas. C’était inédit et comme le VIH, comme tous les virus, mute à un rythme connu, cela permettait de trouver sa place dans l’«arbre» des transmissions. Résultat : pour son époque, il était à peu près au milieu de la chaîne des infections. Ni au début, ni à la fin.

C’est bien intéressant et cela nous donne une première preuve «directe» que ce n’est pas Dugas qui a amené le VIH aux États-Unis mais, comme le signale Mme Smith, cela ne fait que re-re-re-re-confirmer ce que tout le monde savait déjà, dans la communauté scientifique — qui n’a jamais vraiment adhéré à la thèse du patient zéro de toute manière.

Dans son livre The Origins of AIDS, paru en 2011, le chercheur de l’Université de Sherbrooke Jacques Pépin fait remonter la source probable de l’épidémie américaine à Haïti, qui était une destination prisée pour le tourisme sexuel gai aux États-Unis dans les années 60. Je crois aussi me rappeler qu’il disculpe Gaétan Dugas, mais je ne parviens malheureusement pas à retrouver ma copie (ce qui m’attriste beaucoup car c’est un ouvrage absolument magnifique) pour le confirmer. Dans tous les cas, M. Pépin énumère une série d’arguments et de résultats scientifiques à l’appui de son hypothsèse. Ainsi, ce papier publié  aussi tôt que 2007 établissait, grâce à la généalogie du virus, que le VIH était selon toute vraisemblance entré aux États-Unis par les Caraïbes autour de 1969. Dugas n’aurait donc eu qu’environ 16 ans à ce moment et ne serait devenu sexuellement actif qu’en 1972.

Bref, même si on n’avait pas de preuve directe de l’innocence de Dugas avant cette semaine, il était déjà établi que c’était pratiquement une impossibilité physique qu’il ait été le patient zéro.

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Mercredi 26 octobre 2016 | Mise en ligne à 14h21 | Commenter Commentaires (14)

Glyphosate et cancer : ça devient laid…

Le glyphosate est l'ingrédient actif de l'herbicide Round-Up, que certaines semences génétiquement modifiées (de Monsanto) ont été conçues pour tolérer. (Photo : archives La Presse)

Le glyphosate est l'ingrédient actif de l'herbicide Round-Up, que certaines semences génétiquement modifiées (de Monsanto) ont été conçues pour tolérer. (Photo : archives La Presse)

L’an dernier, vous vous en souvenez sans doute, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, rattaché à l’ONU) avait surpris pas mal de gens dans la communauté scientifique en déclarant que le glyphosate était «probablement cancérigène». Dans les mois suivants, quand plusieurs autres autorités sanitaires respectées dans le monde avaient contredit (parfois de front, parfois juste en apparence) le CIRC, les accusations de conflit d’intérêt avaient fusé de toutes parts. Or voilà que les allégations reviennent dans l’autre sens depuis quelque temps. Ça devient laid…

Chercheur émérite en nutrition à l’Université de l’Illinois, Bruce M. Chassy signait lundi un texte vitriolique dans le journal politique américain (conservateur) The Hill accusant le CIRC d’être un nid d’activistes écolos et une agence «voyou» (rogue). Sa principale cible est Christopher Portier, un ancien chercheur gouvernemental américain à la retraite, qui a été un acteur clef dans l’examen du glyphosate par le CIRC alors qu’il était à l’emploi (rémunéré) de l’Environmental Defense Fund, une ONG environnementaliste américaine farouchement opposée à l’utilisation des pesticides. Mais M. Chassy ratisse beaucoup plus large, accusant sept autres auteurs du rapport du CIRC sur le glyphosate d’être en conflit d’intérêt. En outre, l’agence de presse Reuters révélait hier que le CIRC a demandé à ces chercheurs-là de ne pas dévoiler certains documents qui lui ont été demandés récemment.

Je ne reviendrai pas sur les mérites et les démérites des conclusions du CIRC. Ma position reste essentiellement la même : il s’agit dans l’ensemble d’une organisation très sérieuse et très crédible dont on ne peut pas écarter l’avis du revers de la main, même si, dans le cas du glyphosate, sa position semble de plus en plus isolée — voir ici et ici pour plus de détails et de sources, et notez au passage l’évaluation particulièrement sévère et détaillée de l’EPA, le ministère américain de l’environnement. J’aimerais simplement que l’on discute de ce qu’est, au juste, un conflit d’intérêt parce que j’ai l’impression que, dans ce dossier en particulier, on fait un usage léger et irresponsable de la notion. Dans les deux camps, d’ailleurs — quand je vous dis que ça devient laid…

Le cas Portier est, à mon sens, un authentique cas de conflit d’intérêt. On ne parle pas, ici, de payer des frais de voyage ou financer un projet de recherche parmi d’autres — des éléments qui ne constituent pas des conflits d’intérêt, à mon sens. Non, M. Portier est carrément sur le payroll de l’Environmental Defense Fund. Quand un scientifique occupant le même genre de position a un lien 100 fois plus ténu avec une entreprise privée, les écologistes crient au scandale. Mais il faut croire que lorsque la poutre qu’on a dans l’œil pointe dans la bonne direction, elle devient soudainement plus endurable…

Certes, comme l’ont noté certains de mes collègues, M. Portier n’aurait pas participé à la rédaction de la monographie du CIRC sur le glyphosate, justement à cause de ce conflit d’intérêt. Et il est vrai que la liste des participants à la monographie de 2015 le présente comme tel (encore qu’elle a bizarrement été mise à jour la semaine dernière), mais cette défense me semble courte. D’abord parce qu’octroyer un statut de «spécialiste invité» à quelqu’un est une bien drôle de façon de ne pas le laisser influencer les conclusions. Ensuite parce qu’il a présidé le comité qui, en 2014 (alors qu’il était déjà à l’emploi de l’ONG écolo), a établi les priorités pour les prochaines substances (dont le glyphosate) que le CIRC allait évaluer. Et enfin parce que c’est lui qui signe, comme premier auteur, à peu près toute la correspondance du CIRC sur le glyphosate depuis la publication de la monographie. De toute évidence, M. Portier était beaucoup, beaucoup plus qu’un simple observateur ou qu’un consultant qu’on écoute poliment. C’est ce qui rend son conflit d’intérêt inacceptable, à mes yeux.

Cela dit, cependant, les autres «conflits d’intérêt» dénoncés par M. Chassy me semblent relever de la culpabilité par association. Un tel agit comme conseiller scientifique bénévole auprès d’un groupe environnementaliste ? Une telle a déjà donné des conférences dénonçant des pesticides ? Chose-bine a été témoin-expert devant les tribunaux dans des causes au sujet de la toxicité de diverses substances ?

So what, Mr Chassy ? Rien de ce qu’il leur reproche ne constitue un conflit d’intérêts ou quelque forme que ce soit de faute scientifique. En fait, il m’apparaît que M. Chassy reproduit exactement le même genre d’erreur (pour ne pas dire «salissage») que les anti-OGM commettent systématiquement. Par exemple, quand le Joint Meeting on Pesticide Residues (rattaché à la FAO, le «bras agricole» de l’ONU) a conclu, peu de temps après le CIRC, que les quantités de glyphosate qui persistent sur les fruits et légumes ne posaient pas de risque sanitaire (en plus de soulever des doutes sur la carcinogénicité de cet herbicide), les «antis» ont immédiatement prétendu que le comité était «fatalement entaché» par des conflits d’intérêt. Deux de ses principaux membres, Alan Boobis (toxicologie, Imperial College) et Angelo Moretto (Université de Milan), avaient «des liens» avec un certain «Institut international des sciences de la vie» (ILSI), qui est financé majoritairement par l’industrie, leur reprochait-on. Cependant, quiconque se donnait la peine de vérifier constatait que leur implication auprès de l’ILSI était bénévole — pour un vrai «conflit d’intérêt fatal», on repassera. (D’autres allégations ont touché M. Moretto, mais une enquête de l’Agence européenne de sécurité des aliments n’a trouvé aucun indice de «biais» dans son travail.)

Mais dans une joute aussi politisée que le débat sur les OGM et les pesticides, ces éléments ne comptent pour rien. Le but était de discréditer, de salir de condamner par pure association, fût-elle bénévole. Bref, d’exécuter publiquement. C’est ce qui a été fait à MM. Boobis et Moretto. Et j’ai la sinistre impression que le même genre d’excès est malheureusement en train de se produire, de la part de M. Chassy et d’autres : on cherche un lien, n’importe lequel, peu importe à quel point il est insignifiant, avec un lobby, puis on laisse entendre que ledit lien est une preuve de biais, d’inconduite, etc. Or c’est à la fois malhonnête et frivole. On ne devrait pas remettre en question l’intégrité des autres sur des bases aussi minces.

On peut comprendre le chercheur de l’Illinois de garder une certaine rancœur à l’endroit du mouvement anti-OGM, lui qui a été la cible de la campagne d’intimidation que certains groupes mènent envers les scientifiques qui les contredisent. Mais justement : quand on sait qu’on ne pourra jamais compter sur le bon sens de la partie adverse, ne devient-il pas doublement important de garder le sien ?

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Lundi 24 octobre 2016 | Mise en ligne à 10h27 | Commenter Commentaires (28)

Le monde à la merci des hackers ?

(Image : archives La Presse)

(Image : archives La Presse)

Ce serait arrivé dans un film que j’aurais complètement décroché. Me serais dit quelque chose comme : «Hé, oh, les scénaristes à 2 ¢, pirater les courriels de la secrétaire d’État américaine, ceux de l’entourage immédiat d’une potentielle présidente des États-Unis (plus d’une fois) et, cerise sur le sundae, ceux du grand patron de la CIA, le tout en environ 2-3 ans, ça se peut pas. Dans hauts placés comme eux, de surcroît dans l’administration de la première puissance militaire et économique mondiale, ça doit avoir des petites armées d’informaticiens qui les défendent en permanence. Alors un qui se fait pirater, une fois, OK. Mais autant que ça ? Pfff…»

Et pourtant, c’est en plein ce qui est arrivé dans la «vraie vie». Hillary Clinton pourrait bien avoir vu ses courriels piratés lorsqu’elle dirigeait les affaires étrangères américaines — ou du moins fut-elle très chanceuse si ce n’est pas le cas. Son directeur de campagne, John Podesta, s’est fait faire le coup cet automne. Le Comité national du Parti démocrate y est passé cet été. Et même le directeur de la CIA, John Brennan, a vu sa correspondance électronique atterrir sur le site WikiLeak l’an dernier.

Alors je me suis posé la question : comment cela est-il possible ? Comment des «gros bonnets» comme eux, avec les moyens qu’ils ont et l’importance stratégique d’à peu près tout ce qu’ils écrivent et partagent, peuvent-ils être aussi vulnérables ?

Très simple, m’ont répondu en substance quelques cracks de la sécurité informatique : en comptant toutes les failles techniques et toutes les défaillances humaines (nombreuses, puisque l’entourage des gens puissants est toujours étendu), il est impossible de boucher tous les trous. Impossible. On peut (et doit) s’arranger pour ajouter des «cadenas» dans les systèmes informatiques, étapes supplémentaires qui allongent le travail des hackers — au point, espère-t-on, de les convaincre que le piratage n’en vaut pas la peine. Mais il n’existe pas de machine impossible à pirater. Et les «trous» potentiels peuvent s’ouvrir un peu n’importe où.

Plus de détails dans mon dossier paru ce week-end, dans Le Soleil.

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