Sciences dessus dessous

Archive, septembre 2016

Vendredi 30 septembre 2016 | Mise en ligne à 14h19 | Commenter Commentaires (18)

Bébé à trois parents : la peur d’avoir peur

(Image : archives La Presse)

(Image : archives La Presse)

Ainsi donc, un «premier» bébé à trois parents est né cette semaine, au Mexique. Et cela soulève des grosses, des énormes questions éthiques, des trucs apparemment insolubles et très inquiétants. En tout cas, c’est ce que tout le monde dit : absolument toutes les coupures de presse que j’ai lues le soulignent à grands et gros traits, avec ou sans citations d’éthiciens. Toute la gang, alors ça doit être vrai, non ?

Le bébé, rappelons-le, est le troisième enfant d’un couple de New-Yorkais qui avait eu deux filles auparavant. Toutes deux sont décédées en bas âge du syndrome de Leigh, une maladie causée par un défaut dans les mitochondries — de petites structures cellulaires chargées de brûler les sucres et les graisses afin de fournir de l’énergie au reste de la cellule. Sans cette énergie, on s’en doute, les cellules, et donc tout le corps, ne peuvent pas fonctionner normalement et les enfants atteints dégénèrent rapidement, tant sur le plan mental que physique, finissant typiquement par mourir vers 2 ou 3 ans de problèmes respiratoires.

Les mitochondries sont transmises de la mère à ses enfants ; comme la mère qui nous intéresse ici n’avait qu’une partie de ses mitochondries qui était défectueuses, elle avait toujours une chance d’avoir des enfants en santé, mais le couple a décidé de se rendre dans une clinique du Mexique (après en avoir perdu deux, on les comprend, mettons), pays où la procédure nécessaire n’est pas interdite. Celle-ci consiste à prélever un ovule chez une mère donneuse et à en retirer le noyau, qui contient l’ADN maternel ; on prend ensuite un œuf de la mère, on en retire le noyau et on l’implante dans l’œuf sain, mais «vide», de la donneuse. Comme les mitochondries sont contenues dans le «cytoplasme» (c’est-à-dire tout l’intérieur de la cellule, sauf le noyau), on se trouve ainsi à remplacer toutes les mitochondries défectueuses.

C’est ça qui sème tout un émoi éthique aux quatre coins de la planète. Mais j’ai beau avoir lues et relues ces objections morales, j’ai grand peine à y voir le plus petit dilemme cornélien que ce soit. Pour tout vous dire, je suis même pas mal convaincu qu’il n’y a aucun grand péril moral là-dedans. Je passerai ici en revue les principaux arguments éthiques que j’ai relevés, puis vous me direz ce que vous en pensez…

1. «C’est une rupture symbolique forte car il y a intrusion dans le patrimoine génétique d’un enfant à naître.»

Non. Nope. Niet. Pas du tout. À l’origine, la mitochondrie était une bactérie qu’un de nos ancêtres unicellulaires a «intégré» à son métabolisme parce qu’elle était capable de faire la combustion des sucres et des lipides, ce qui donne 18 fois plus d’énergie que la fermentation pour une même quantité de «fuel».

Ce fut un gros avantage évolutif, c’est indéniable. Mais cela signifie que la partie du «patrimoine génétique de l’enfant à naître» dont on parle ici, c’est de l’ADN bactérien. D’ailleurs, quand cet ADN mitochondrial s’échappe de la cellule, il provoque des réactions inflammatoires, le système immunitaire réagissant comme s’il s’agissait d’une infection. Sérieux. C’est ça, essentiellement, que l’on remplace. Alors franchement, en fait de «symbole» et d’«intrusion», on a vu pire sans que cela empêche qui que ce soit de vivre. Ou de soigner.

2. La célèbre «pente glissante».

Oh-oui-bien-sûr, me répondra-t-on, ce n’est peut-être pas une intrusion si violente, mais il demeure que l’on joue avec une partie de matériel génétique de l’enfant à naître et qu’à ce titre, on ouvre la porte à d’autres manipulations. Il y a là, veut cet argument, une pente glissante qui pourrait mener à l’eugénisme.

Faux. C’est l’ADN du noyau, l’ADN venant des parents qui (avec leurs soins et leur éducation, bien sûr) fait d’un enfant ce qu’il est, qui lui donne ses caractéristiques. On peut bien lui remplacer les mitochondries 50 fois, cela ne changera pas la couleur de ses yeux, ne le rendra pas plus ou moins grand ou fort, ne changera absolument rien à ses penchants et ses traits de personnalités naturels, etc. Alors à ma connaissance, à part guérir une maladie, on ne peut rien changer en passant par les mitochondries. Rien de rien de rien, rien divisé par 50. Prochain appel.

3. Ça ne guérira pas ceux qui sont déjà nés.

Vous voulez qu’on cesse de traiter les cancers de la prostate et de la thyroïde tant qu’on ne parviendra pas à mieux soigner le cancer du pancréas ? Non ? Ce n’est pas ce que vous voulez ? Tant mieux, moi non plus.

4. On ne connaît pas les effets sur l’identité de l’enfant.

Ça, c’est une question un peu plus pertinente. Pas beaucoup, mais quand même un brin. Il n’est certainement pas déraisonnable de penser qu’un enfant apprenant qu’il a, d’une certaine manière, une «deuxième maman», veuille en savoir plus sur cette femme. C’est même une certitude : ça va arriver.

Mais cela ne me semble pas un problème difficile. Pour les raisons énumérées ci-haut, il est évident qu’il n’y a pas de «deuxième mère biologique» dans le portrait. Cet enfant n’aura on ne peut plus clairement qu’une seule mère biologique. Si on change son ADN à elle, on n’a plus le même enfant. Si on change l’œuf sain de la donneuse pour celui d’une autre donneuse, on garde exactement le même gamin.

Bref, on est beaucoup plus proche du don d’organe que d’une nouvelle forme de maternité, ici. À une époque où tant d’enfants vivent une semaine chez le père, une semaine chez la mère, avec les nouveaux conjoints et frères et sœurs par alliance qui viennent avec, l’argument de la seconde-maman-qui-n’en-est-vraiment-pas-une-en-fait m’étonne un peu.

5. On change une lignée avec des effets (peut-être inconnus) pour toutes les générations qui suivent.

Voilà sans doute l’objection la plus sérieuse. Il est vrai que, les mitochondries étant transmises de la mère à ses enfants, la procédure changera l’ADNmt de cette lignée pour toujours — tant qu’il y aura des descendantes-filles, s’entend, mais on peut présumer qu’il y en aura toujours, à tout fin utile. Il y a quelque chose de grave et lourd dans ce genre de geste qui ne doit pas être pris à la légère. Avant de franchir ce pas, il faut obligatoirement se demander qu’est-ce qu’on fait, ici, et en quoi est-ce que cela peut impliquer les générations à venir.

Je suis entièrement en faveur de tenir une telle réflexion en amont. Mais, justement, quelles conséquences le remplacement des mitochondries aura pour les futures générations de cette lignée ? Dans tous les textes que j’ai lus à ce sujet (mais peut-être n’ai-je pas lu les bons), je n’ai pas vu le moindre exemple concret de ce qui pourrait mal se passer. Juste des variations sur le thème «on peut imaginer que quelque chose ira mal». Ce n’est pas suffisant, à mon sens, pour qu’on s’empêche de tester une thérapie qui montre beaucoup de potentiel pour guérir une maladie grave.

Il est évident qu’un suivi rigoureux des enfants conçus de cette manière devra être fait, et bien fait, car il est vrai qu’on ne sait pas encore ce qui se passera. Des résultats intéressants ont été obtenus sur des souris, ce qui est bon signe, mais pas une preuve que l’on tient une vraie solution, qui règlera le problème sans provoquer d’effets secondaires inacceptables. Peut-être aurait-il fallu compléter un peu plus de ces expériences sur des modèles animaux, ou peut-être que non, avant d’essayer la technique chez l’humain.

Mais il y a des limites à ce que les rats de laboratoire peuvent nous apprendre et, compte tenu des bons résultats obtenus chez les modèles animaux, il aurait vraisemblablement fallu en arriver à des tests sur des humains un jour ou l’autre. C’est incontournable. Et pour revenir à ma question de départ, cela reste une question de précaution qui, malgré toute sa pertinence, a déjà été examinée et qui ne dit pas grand-chose, de toute manière, sur le caractère moral de la finalité de l’affaire.

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Mercredi 28 septembre 2016 | Mise en ligne à 13h58 | Commenter Commentaires (37)

Massacre 101 : pourquoi les humains se tuent-ils ?

(Image : photothèque Le Soleil)

(Image : photothèque Le Soleil)

L’homme est un loup pour l’homme, vous dites ? Il y a certainement pas mal de vrai dans cette expression, mais il serait sans doute plus juste de dire que «le singe est un loup pour le singe». D’après une étude qui vient de paraître dans Nature, environ 2,1 % des décès humains au cours des 50 000 dernières années furent le résultat d’une agression par un autre être humain. Ce qui est sept fois plus que la moyenne des mammifères (0,3 %), mais pas particulièrement différent des autres primates.

L’étude repose sur un effort de documentation qui est, disons le, franchement impressionnant. Pendant deux ans, les quatre auteurs, menés par José Maria Gomez, ont épluché la littérature scientifique pour documenter, quand c’était possible, les causes de mortalité chez plus de 1000 espèces de mammifères et 600 populations humaines. L’échantillon final est de 4 millions de décès.

Les sources, disons-le tout de suite, sont assez éparses, allant des études de biologie aux banques de données gouvernementales en passant par les fouilles archéologiques dans des cimetières. Il faut donc prendre cet agrégat avec une certaine circonspection mais, en même temps, plusieurs de ses résultats confirment ce que l’on savait ou soupçonnait déjà — par exemple, que les bonobos sont beaucoup moins brutaux que les autres chimpanzés, que les sociétés humaines chapeautées/policées par un État sont moins violentes que les autres sociétés, que les espèces territoriales et/ou sociales sont plus susceptibles de s’entretuer que les autres, etc. —, ce qui indique que les mesures ont quand même de la valeur. Notons aussi que les divers motifs pour tuer ses congénères (conflit pour des ressources, compétition entre mâles, infanticides, sacrifice, etc.) n’ont pas pu être ventilés, ce qui est une limitation assez importante.

Capture d’écran 2016-09-28 à 13.54.40Le portrait d’ensemble n’en est pas moins fascinant. La conclusion générale, en ce qui concerne les bipèdes parlants, est : oui, l’espèce humaine a un penchant plus fort pour le «meurtre», dans la mesure où ce terme convient bien ici, que les autres mammifères, mais nous ne sommes pas les champions dans cette catégorie. En fait, comme le montre le petit tableau ci-contre, nous ne sommes même pas de lointains deuxièmes — les gagnants sont clairement dans une autre ligue que nous.

Il apparaît aussi que le Moyen Âge (12 % des décès causés par des agressions entre humains) fut la période la plus violente de l’Histoire.

Plus de détails dans mon article sur le site du Soleil et dans ce compte-rendu de Science.

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Lundi 26 septembre 2016 | Mise en ligne à 16h12 | Commenter Commentaires (20)

Un bon moustique est-il un moustique mort ?

(Image : Photothèque Le Soleil)

(Image : Photothèque Le Soleil)

Faut-il laisser vivre les moustiques à proximité des zones densément habitées, avec les risques que cela implique pour la transmission de maladies, ou vaut-il la peine d’en limiter la prolifération en tuant leurs larves — ou même en épandant des insecticides pour tuer les adultes ? La question se posait déjà avec le virus du Nil occidental (VNO), apparu dans la région de New York en 1999 et qui s’est répandu à une vitesse foudroyante un peu partout en Amérique du Nord. Elle se (re)pose avec encore plus d’insistance avec l’arrivée de Zika, une autre maladie transmise à l’Homme par des moustiques. Et alors que la saison du VNO tire à sa fin au Québec, je vous la pose : qu’est-ce qu’on fait avec tous ces (batinse de) maringouins ?

On apprenait cet été, dans Le Devoir, que le Québec a mis fin l’an dernier à son programme de contrôle des larves de moustique dans certains secteurs propices au VNO, même si l’INSPQ en recommandait le maintien. Ce programme avait été mis en branle en 2012, année record où 134 cas avait été détectés de différentes manières par les autorités sanitaires (dont 5 décès). Comme on le voit dans les chiffres disponibles ici, le nombre de cas au Québec avait par la suite diminué à 32 en 2013 et 6 en 2014. En 2015, premier été où le programme de contrôle a cessé d’être appliqué, le nombre de cas déclarés a rebondi à 45.

À vue de nez, on pourrait être tenté d’y voir un lien de cause à effet : sitôt que l’on cesse de faire la «chasse aux larves» — le gouvernement aspergeait un insecticide naturel (produit par une bactérie, Bacillus thuringiensis, et utilisé en agriculture bio) dans les eaux stagnantes de certains secteurs du sud du Québec, où les larves de moustiques se développent, et mettait un larvicide chimique, le methoprène, dans les puisards de rue, autre endroit où les moustiques pondent leurs œufs —, le nombre de cas remonte. Cependant, il faut aussi noter qu’on n’a eu que 6 cas confirmés cet été et seulement de 1 à 5 cas par année de 2004 à 2010 malgré l’absence de contrôle des larves. La transmission du VNO est un phénomène notoirement capricieux, même lorsque l’on observe de grands ensemble : d’après des chiffres américains que m’a fournis l’INSPQ, le nombre annuel d’infections humaines au VNO aux États-Unis a connu, entre 2002 et 2015, des pics allant jusqu’à presque 10 000 et des creux de seulement 700.

Bref, la propagation du VNO à l’humain est très chaotique, très difficile à prévoir — même si on sait que certains facteurs, notamment la température et les précipitations, entrent en ligne de compte. Mais les mesures de contrôle de la population de moustiques semblent malgré tout donner des résultats. Pas de miracle, mais elles font une différence. Plusieurs études ont montré que l’épandage d’«adulticides» (pour tuer les moustiques matures) réduit la transmission du VNO aux humains. Et si les larvicides ont aussi un effet sur les populations de moustiques, alors ils atteindront la même cible — encore qu’il semble y avoir eu certains problèmes de ce côté dans le passé.

Alors si ça fonctionne et que ça sauve des vies, on pourrait arguer qu’on serait bien bête de s’en passer. Certes, il y a cette question de pulvériser des insecticides proche de zone densément habitée qui fait controverse, mais dans la mesure où les produits en question et leurs concentrations/quantités sont approuvés par des autorités sanitaires comme le CDC (la santé publique américaine), c’est que les avantages l’emportent sur les inconvénients.

Sauf que d’un autre côté, je n’arrive pas à me débarrasser de l’impression que ces mesures sont des pierres de Sisyphe, des entreprises à recommencer perpétuellement. On ne pourra jamais éradiquer les moustiques, même en se concentrant sur un secteur restreint. On diminue les risques d’infection, certes, mais les principaux facteurs sont météorologiques et on ne peut pas faire grand-chose à cet égard. Alors est-ce qu’on n’est pas en train, en quelque sorte, d’essayer d’«abolir l’hiver», comme disait l’autre, ou de se battre contre la gravité ? Mettre au point un vaccin contre le VNO (ou Zika) ne serait-il pas une manière beaucoup, beaucoup plus efficace et logique de s’y prendre ? (Il semble que ça s’en vient, d’ailleurs.)

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