Sciences dessus dessous

Archive, mai 2016

Mardi 31 mai 2016 | Mise en ligne à 13h09 | Commenter Commentaires (24)

Le «découpage» de la forêt (et des données)

Depuis le temps que le torchon brûle entre Greenpeace et la compagnie forestière Résolu (RFP), on se dit qu’il ne doit plus rester grand-chose d’autre que des cendres entre les deux organisations. Mais il faut croire qu’elles s’étaient tricoté une sacrée grande serviette avant d’y mettre le feu, parce que l’incendie n’a toujours pas été maîtrisé. Le plus récent foyer a été allumé la semaine dernière, quand Greenpeace a publié un rapport (qu’elle a aussi envoyé aux plus grands clients de RFP, tant qu’à se chicaner) qui prétend que «près de la moitié du couvert forestier intact (…) des Montagnes Blanches (secteur de «forêt vierge» au nord du Lac-Saint-Jean, ndlr) a été perdu».

Voici quelques points qui me semblent pertinents pour amorcer une discussion :

Carte tirée du rapport «Forêt menacée des Montagnes Blanches», Greenpeace, 2016.

Carte tirée du rapport «Forêt menacée des Montagnes Blanches», Greenpeace, 2016.

1. D’abord, Greenpeace s’appuie sur des cartes satellites montrant la perte de couvert forestier (défini comme tout endroit couvert par de la végétation de 5 mètres de haut et plus) et la perte de «forêts intactes», c’est-à-dire des surfaces d’au moins 500 km2 qui n’ont jamais subi de dérangements humains majeurs (coupes, occupation, routes, lignes de transmission, etc). La carte, vérification faite, est exacte. Incomplète (j’y reviens tout de suite) mais exacte : elle est tirée du projet Global Forest Watch, auquel participe l’Université du Maryland. Les superficies forestières perdues (en rose ci-dessous, à gauche) et le recul (vert pâle, ci-dessous à droite) des forêts intactes sont bel et bien ce que montrent les données satellitaires — même si je trouve plus clair de les montrer séparément.

(Source : Global Forest Watch)

À gauche : les superficies forestières perdues entre 2000 et 2013 ; à droite, les «forêts intactes» (vert foncé) qui ont été perturbées (vert pâle) par l'activité humaine au cours de la même période. (Source : Global Forest Watch)

2. Cela dit, cependant, si l’on voulait donner une image plus complète de la situation — et c’est apparemment une chose à laquelle les acteurs politiques ne tiennent pas tous tant que cela —, il faudrait aussi montrer la carte des secteurs qui se sont reboisés au cours de la même période. Parce que s’il est vrai que la perte des habitats est importante, les gains doivent logiquement l’être tout autant. Voici ce que ça donne (en bleu, les superficies forestières regagnées entre 2000 et 2013) :

(Source : GFW)

(Source : GFW)

On l’oublie parfois, mais après les coupes (ou les feux, ou la tordeuse), la forêt repousse. Les notes méthodologiques du GFW soulignent que les données sur les gains et les pertes ne sont pas parfaitement arrimées (pour des raisons qui ne sont pas explicitées), si bien que l’on ne peut pas vraiment soustraire les gains des reculs pour avoir des «pertes nettes», mais il me semble tout de même qu’un portrait aussi complet et honnête que possible devrait inclure les gains.

3. Le cas des forêts intactes est intéressant. Le rapport de Greenpeace affirme qu’il s’agit d’un concept «bien reconnu dans la littérature scientifique», mais il s’agit en fait d’une création de Greenpeace elle-même, qui a tordu le concept déjà un peu flou de frontier forest (soit la forêt au-delà de ce qui a déjà été coupé) pour accoucher des «forêts intactes». Et s’il est vrai que le concept est utilisé par des organismes de certification et qu’il y a bien des publications savantes qui ont repris l’idée (voir ici et ici, par exemple), cela demeure assez récent et controversé, comme on peut le voir dans cet article et sur le blogue laforetacoeur.ca (qui vaut vraiment le détour, en passant) du chercheur en foresterie Éric Alvarez.

En gros, on reproche au concept de forêts intactes de ne pas faire la différence entre les dérangements humains et naturels de la forêt. Or ces derniers sont particulièrement importants en forêt boréale, qui est naturellement dérangée par des cycles d’incendie et de tordeuse sans que cela ne mette en péril la survie d’espèces ou d’écotypes d’animaux — et c’est bien sûr surtout du caribou forestier dont on parle ici. Il est bien évident qu’il faut se garder de grands massifs de forêt continus si l’on veut se donner une chance de sauver le caribou forestier, et il semble malheureusement bien établi qu’on n’est pas parti pour y parvenir (voir l’entrevue de Martin-Hugues Saint-Laurent, co-auteur du plan de rétablissement du caribou forestier, dans cet excellent reportage d’Enquête, vers 28min30). Du moins, pas au sud de la limite nordique des coupes forestières.

Mais ces massifs continus n’ont pas besoin d’être des «forêts intactes», anciennes et/ou jamais perturbées par l’être humain : le caribou peut s’accommoder de forêts régénérées, écrit M. Alvarez.

4. Un petit mot, en terminant, sur Résolu. Comme le note le rapport de Greenpeace, le début de la «guerre» remonte à la mort de l’Entente boréale, cet accord qualifié d’«historique» à sa signature parce que, pour la toute première fois, des groupes environnementaux et l’industrie forestière s’étaient assis à une même table de négociation pour tenter de s’entendre sur les manières d’exploiter durablement la forêt. Au printemps 2010, même s’il restait des ficelles à attacher, les pourparlers avaient suffisamment progressé sur le plan des principes généraux de gestion forestière pour que tout ce beau monde annonce une entente. Greenpeace s’en est toutefois retiré à la fin de 2012, accusant Résolu de négocier de mauvaise foi.

Je n’étais pas à cette table de négo, je ne sais pas ce qui s’y est dit ou non. Mais je sais ceci : quelques mois après Greenpeace, un autre groupe écolo, Canopy, a également claqué la porte. Ont suivi d’autres organisations, comme ForestEthics.

Or ce ne sont pas toutes là des organisations extrémistes qui tuent le temps en s’enchaînant à des guérites d’usine. Canopy, par exemple, est un groupe qui, littéralement, travaille avec des entreprises à longueur d’année, afin de trouver des solutions concrètes et «d’affaires» à l’approvisionnement en papier, à faire se parler les différents acteurs du milieu, etc. Et si un tel groupe s’est retiré de l’Entente boréale en bonne partie parce que le principal joueur de l’industrie forestière, Résolu, bloquait les négos, je ne peux pas faire autrement que d’y accorder un minimum de crédibilité.

Depuis, Résolu a non seulement entretenu cette guerre avec Greenpeace (qui semble avoir amplement fait sa part pour maintenir la confrontation, il est vrai), mais la compagnie a également trouvé le moyen d’ouvrir un nouveau front contre le Forest Stewardship Council, sorte d’«arbitre» qui certifie que les pratiques des entreprises forestières sont durables — et c’est sans rien dire des Cris, que l’entreprise s’est également mis à dos. On peut critiquer tel ou tel aspect du travail du FSC, reste que ses certifications sont un élément important de l’équation. Et reste aussi que, même si rien n’est jamais tout blanc ou tout noir et que je répète que je ne suis pas dans le secret des Dieux dans ce dossier, il me semble que cela commence à faire pas mal de gens qui doivent avoir tort pour que Résolu ait raison…

Précision (6 juin) : Contrairement à ce que laissait entendre une version antérieure de ce texte, la Société pour la Nature et les Parcs ne s’est pas retirée de l’Entente canadienne sur la forêt boréale. Techniquement, précise l’organisation, la SNP en fait toujours partie, mais les pourparlers sont suspendus depuis 2013 parce qu’il a été impossible de s’entendre avec Résolu.

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Lundi 30 mai 2016 | Mise en ligne à 10h53 | Commenter Commentaires (13)

De fornication et de corrélations

Ça faisait un certain temps que cette idée de reportage me trottait dans la tête. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on voit, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, une de ces nombreuses études qui suggèrent que «le bonheur est dans le sexe», que le secret des gens heureux est d’avoir plus de rapports sexuels, et même que le sexe allongerait l’espérance de vie, rien de moins. Mon impression était que ce lien «sexe –> bonheur» était a peu près toujours basé sur des corrélations et que l’on en déduisait abusivement un lien de cause à effet, mais je n’avais jamais pu le vérifier.

Je l’ai fait pour mon dossier paru ce week-end dans Le Soleil. Et c’est sans doute le texte à la conclusion la plus plate de toute ma carrière : ce sont effectivement de simple corrélations et la sexualité, si elle contribue quand même au bonheur (conjugal ou autre), n’a vraiment, mais vraiment pas la «toute-puissance» qu’on lui prête souvent.

Les corrélations, on l’a souvent vu sur ce blogue, sont des bestioles bien utiles en science, mais elles ont cette habitude énervante de «voir» de liens qui n’en sont pas vraiment. Ainsi, dans bien des sondages et enquêtes statistiques, on a bel et bien trouvé que les gens les plus heureux en couple sont en moyenne ceux qui sont les plus sexuellement actifs. Mais qu’est-ce qui cause quoi, ici ? Un couple formé de gens à la personnalité plutôt relax et portée sur les plaisirs de toutes sortes aura pratiquement à coup sûr (et sans doute par une bonne marge) plus de rapports sexuels et des scores de bonheur plus élevés qu’un couple fait de gens à la nature anxieuse et stressée, de ceux qui ramènent leurs problèmes du bureau à la maison — et jusque dans la chambre à coucher. Mais le sexe, dans ce cas de figure, n’est la «clef» de rien du tout : c’est un simple effet.

Les quelques études plus robustes qui ont exploré ce lien ont accouché de résultats pas mal plus nuancés. L’une d’elle, publiée l’année dernière, a demandé à quelques dizaines de couples de doubler la fréquence de leurs rapports sexuels pendant trois mois — ce qui n’a pas amélioré leur bonheur. Quatre études ont par ailleurs examiné des cohortes pendant plusieurs années, ce qui permet de suivre l’évolution du bonheur et de la sexualité au sein d’un  même couple — ce n’est pas parfait, mais ça permet au moins de contrôler certaines variables comme la personnalité, qui ne change pas trop avec le temps. Et du nombre, seulement deux ont trouvé un lien significatif entre le bonheur et le sexe.

Plus de détails ici

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On a parlé quelques fois, sur votre blogue favori, des différences entre les sondages téléphoniques «classiques» et les fameux panels web, pour lesquels on ne peut pas calculer de marges d’erreur, ce qui me chicote un peu, comme vous le savez. Ceux que le dossier intéresse — et ils devraient être nombreux car les sondages prennent beaucoup de place dans nos vies (politique, études de marché, etc.) et parce que leur méthodologie peut biaiser les résultats — devraient immédiatement aller jeter un coup d’œil à cet outil de suivi des sondages mis au point par la BBC pour résumer les résultats des enquêtes d’opinion sur le Brexit, soit le référendum qui aura lieu à la fin du mois prochain pour déterminer si le Royaume Uni reste ou sort de l’Union européenne.

L’outil permet de distinguer les sondages menés sur la toile des coups de sonde téléphoniques (encore qu’il ne fait pas la différence entre les sondages téléphoniques automatisés et les autres). Et la différence est frappante : au cours des 30 derniers jours, les panels web montrent les deux options au nez-à-nez, avec chacune autour de 45 % des intentions de vote, alors que les sondages téléphoniques donnent le Bremain (rester dans l’UE) en avance par 6 points, à 44 % contre 38 %. En outre, cet écart se maintient de manière remarquablement constante depuis 6 mois.

La différence est franchement spectaculaire — et probablement bien stressante pour les sondeurs britanniques. Malgré tous les débats et toute la suspicion que les panels web ont, à tort ou à raison, engendré ici, je ne me souviens pas d’avoir vu un écart aussi large, aussi évident, aussi systématique. Peut-être que les maisons de sondage du UK ont moins bien ajusté leurs panels web que ceux d’ici, qui ont beaucoup testé les leurs en les comparant à des sondages téléphoniques avant de s’en servir — encore que cela me semble plus ou moins vraisemblable. Peut-être, comme le suggère le site de la BBC, que les panels ont obtenu plus de «ne sais pas» et de «sans opinion» parce que ces options sont affichées à l’écran, alors que les sondages téléphoniques ne les offrent pas explicitement. Mais si les panels ont effectivement longtemps produit plus d’indécis que les enquêtes téléphoniques, ce n’est plus le cas depuis un mois.

Allez savoir. Lors des dernières fédérales canadiennes, les panels avaient aussi montré des écarts avec les sondages téléphoniques. Pas par des marges aussi fortes, loin s’en faut, mais ils avaient une tendance assez nette à surestimer les appuis du NPD en Ontario et du Bloc au Québec, écrivait la chercheuse Claire Durant sur son blogue Ah ! les sondages. On verra le 23 juin si, de l’autre côté de l’Atlantique, ce sont les panels ou la vieille méthode qui s’embrouillent. Mais de manière générale, et sous réserve des résultats du Brexit, les enquêtes web semblent encore garder un petit côté work in progress.

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