Sciences dessus dessous

Archive, mars 2016

Jeudi 31 mars 2016 | Mise en ligne à 14h47 | Commenter Commentaires (61)

Entre la crédibilité et l’action, je choisis…

À partir de quand un chercheur réputé cesse-t-il d’être un scientifique crédible pour devenir un «activiste» ? Si son activisme dérive de son expertise, est-ce que cela compte ? Les médias doivent-ils toujours lui accorder le même traitement ?

Dans certains cas, le savant en question a clairement dépassé toutes les bornes et/ou n’a jamais vraiment joui d’une grande estime parmi ses pairs, la réponse émerge d’elle-même. Mais quand il s’agit d’une grosse pointure qui a clairement fait avancer les connaissances, comme James Hansen l’a fait en climatologie… alors là, c’est autre chose. Les démarcations s’embrouillent, les réponses s’allongent, se complexifient, se perdent dans le flou. Et pourtant, la question de départ garde sa pertinence.

La journaliste américaine Alexis Sobel-Fitts s’y est attelée dans un texte courageux (et très bon) publié hier sur le site undark.org — merci à @paslap de m’avoir aiguiller vers lui.

James Hansen (photo : archives AP)

James Hansen (photo : archives AP)

James Hansen, pour ceux qui auraient besoin de présentation, est un physicien et astronome américain qui a dirigé le Goddard Institute for Space Studies (GISS, un labo de la NASA) pendant la bagatelle de 32 ans, de 1981 à 2013. Grâce aux nombreux satellites lancés par la NASA pour étudier le climat terrestre (pendant le «règne» de M. Hansen), le GISS est une des principales sources de données climatiques dans le monde. Et M. Hansen, en plus d’avoir eu son mot à dire dans cette production de données, a également mis la main à la pâte dans leur interprétation, rédigeant/cosignant plusieurs articles savants qui ont fait date.

Bref, le gars est une sommité qui a laissé une marque profonde et constructive sur sa discipline. Mais comme le note Mme Sobel-Fitts, James Hansen enfile aussi, depuis quelques années, une cape de militant pour que des actions politiques fortes soient prises pour limiter les changements climatiques. Lors de la COP21, il est allé en France pour mettre de la pression sur les chefs d’État. Il a même été arrêté à quelques reprises dans des manifs. Et il a quitté la NASA en partie pour pouvoir «mobiliser les jeunes».

D’où la question : comment est-ce qu’on doit le couvrir ? Comme un activiste (auquel cas, pourquoi couvrir la publication de ses articles différemment de n’importe rapport de Greenpeace) ? Comme un savant «comme les autres» (même s’il n’est manifestement plus seulement ça) ? Comme un mélange des deux (même si l’ambiguïté, à mon sens, diminue sa crédibilité, et donc l’intérêt journalistique de la couverture) ?

Sa dernière étude a été abondamment citée dans les médias. Il l’a rendue publique l’an dernier, avant qu’elle ne passe par un processus de révision par les pairs, ce qui est déjà un peu bizarre. Certes, elle a par la suite été acceptée et publiée tout récemment dans Atmospheric Chemistry and Physics, une revue à comité de révision — donc elle a certainement des qualités —, mais elle conclut à une élévation du niveau de la mer de «plusieurs mètres d’ici 50 à 150 ans», ce qui va bien au-delà de la fourchette de 30 à 100 cm d’ici 2100 généralement admise. M. Hansen estime que les grandes institutions scientifiques du monde sont trop «conservatrices» et que la communauté scientifique a tendance à s’«autocensurer» quand vient le temps d’alerter la population sur les conséquences du réchauffement climatique.

«Est-ce que les médecins sont dénigrés comme des «activistes» quand ils disent que la vie et la santé des gens sont menacés par tel ou tel aliment ou habitude ? Non, et c’est la même chose pour les chercheurs qui dénoncent les dangers des changements climatiques. Ce serait une faute professionnelle que de ne pas faire tout ce que nous pouvons pour protéger les jeunes et les autres», s’est défendu M. Hansen dans un courriel envoyé à Undark.

Il a un point, c’est clair. Il serait immoral de connaître un danger sans en avertir les principaux intéressés. L’ennui que je vois dans tout cela, cependant, est double. D’abord, entre dénoncer publiquement une menace et participer activement à des manifs, voire déposer des poursuites contre un gouvernement que l’on estime trop passif, il y a quand même une bonne marge. Entre sonner l’alarme sur la base de la science mainstream, largement acceptée par les pairs, et «avertir» d’une catastrophe imminente sur la foi de ses propres travaux même s’ils appuient une position manifestement minoritaire, il y a aussi une marge.

Et, second point, quand on franchit cette marge, on risque d’y laisser une partie de sa crédibilité. Or il me semble que c’est elle qui fait la force de la science, c’est elle qui détermine l’influence qu’un scientifique peut avoir dans la société. Et si M. Hansen troque sa crédibilité — pas sa valeur comme scientifique, qu’on me comprenne bien : sa crédibilité, c’est-à-dire une connaissance ET une bonne volonté reconnue par la population — pour l’action directe, il est possible qu’il diminue lui-même la portée de ses avertissements. Malgré toute l’admiration que j’ai pour le Monsieur, et croyez-moi, j’en ai des montagnes, sa démarche pourrait bien être contreproductive.

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Mardi 29 mars 2016 | Mise en ligne à 17h13 | Commenter Commentaires (24)

Le pipeline, la charrue et les bœufs

1111421-ministre-environnement-david-heurtel-expliqueJe ne sais trop que faire des rapports d’experts sur le projet de pipeline Énergie Est publiés la semaine dernière par la Communauté métropolitaine de Québec. Ils sont tous disponibles ici, ce sont des lectures très intéressantes et éclairantes à bien des égards, mais l’exercice et (peut-être surtout) son contexte me laissent quand même un peu perplexe. Vous me direz bien ce que vous en pensez…

Je n’ai rien contre l’idée qu’une ville ou un groupe de municipalités sollicitent des scientifiques dans des dossiers techniques comme la construction d’un pipeline. Bien au contraire, ce peut être très utile si, par exemple, l’on craint que des questions ou particularités locales soient ignorées par des instances nationales de surveillance. Le rapport de René Therrien, grand spécialiste des eaux souterraines de l’Université Laval, en est d’ailleurs un excellent exemple — il conclut que les caractéristiques du sous-sol de la région n’ont pas été prises en compte dans les scénarios de déversement de TransCanada, l’entreprise derrière le projet de pipeline.

Mais voilà, plusieurs de ces documents datent de quelques mois déjà et ont manifestement été rédigés à un moment où les informations pertinentes n’avaient pas encore toutes été rendues publiques. Il est évident depuis le début que TransCanada travaille d’abord et avant tout à se préparer pour les audiences de l’Office nationale de l’énergie, et que ce sont les échéances de l’ONÉ que l’entreprise cherche à respecter. Et comme l’Office n’a pas encore décidé si la demande de TransCanada est complète ou non, cela implique que toutes les autres expertises doivent composer avec l’information disponible à un moment donné.

Ainsi, on lit dans certains des rapports que la compagnie n’a fait ses scénarios de déversement que pour des rivières, sans tenir compte des effets que cela pourrait avoir sur le fleuve, dans lequel toutes les rivières traversées par le futur tuyau se déversent. Mais lors de la première phase des audiences du BAPE, plus tôt ce mois-ci, il est clairement ressorti que TransCanada avait bel et bien fait ce travail : dans son scénario du pire, soit une rupture complète de la canalisation à la hauteur de la rivière Etchemin, à Lévis, le pétrole atteindrait le fleuve en 5 heures et, à cause des marées, s’éparpillerait (très inégalement) sur plus de 300 kilomètres de rives, menaçant plusieurs prises d’eau potable.

Pendant ces mêmes audiences du BAPE, d’ailleurs, le même écueil été soulevé au sujet du rapport de la Polytechnique consacré aux traversées de rivières par Énergie Est. Le document, qui a eu beaucoup d’écho médiatique, disait essentiellement qu’il manquait d’information pour se prononcer sur le bien-fondé et la faisabilité des techniques de traverse envisagées par TransCanada pour une trentaine de rivières. Or la compagnie a déposé de nouveaux documents en décembre dernier, après la publication du rapport, dans lesquels on trouve réponse à plusieurs des questions soulevées, a dit le prof de la Polytechnique et auteur principal du rapport Musandji Fuamba lors de son passage au BAPE.

Je crois qu’il faut aussi noter ceci au sujet des rapports d’experts de la CMQ (et de plusieurs autres expertises entendues dans ce dossier) : la plupart des auteurs sont des spécialistes de l’hydrologie, de l’écoulement des eaux et de la restauration de sites pollués, auxquels s’ajoutent une biologiste. Ce sont toutes là, bien évidemment, des spécialités absolument incontournables pour se faire une idée de ce qui pourrait se passer en cas de catastrophe — ce qui, on s’entend, est une partie importante de l’affaire à laquelle il faut réfléchir dès maintenant (voir à cet égard le rapport d’Yves Secretan, qu’on me décrit comme un des meilleurs pour ce genre de modélisation). Mais ce n’est là qu’une facette de la question, l’autre pendant étant l’évaluation des chances pour qu’un déversement se produise et des mesures prévus pour réduire les risques. Cela fait appel à d’autres disciplines, surtout les génies civil, chimique et mécanique, et c’est un aspect essentiel de l’histoire, mais la CMQ ne semble pas avoir lancé de perche de ce côté. Peut-être, remarquez bien, que certains de ces auteurs auraient pu faire valoir une expertise dans les pipelines si j’avais pu leur poser des questions, mais la CMQ refuse de rendre ses experts disponibles pour des entrevues… Enfin, passons.

Ces deux points (pas toute l’information et pas toutes les expertises pertinentes), corrigez-moi si je me trompe, valent également pour le rapport commandé par la MRC d’Autray et présenté sous forme de mémoire à la Communauté métropolitaine de Montréal. Le document date de septembre dernier et ses auteurs sont J. Harvey Consultant et Écogestion Solutions, dont les sites ne laissent entrevoir aucune expertise particulière dans la construction et l’exploitation de pipelines.

Pour l’heure, il me semble que l’essentiel des avis scientifiques dont les médias ont parlé (et je m’inclus dans le lot) dans ce dossier se résume à ça : des expertises réelles, indéniables, mais qui n’éclairent qu’une partie des questions pertinentes (habituellement ce qui se passerait en cas de déversement catastrophique) et/ou qui reposent sur des informations encore relativement parcellaires. Encore une fois, des avis de ce genre peuvent être éclairants pour faire ressortir des particularités locales ou pour guider des villes dans les questions qu’elles poseront au promoteur. C’est apparemment de cette manière que la Ville de Québec entend les interpréter (voir ici, en fin de texte). Mais d’autres organisations municipales, comme Lévis et la CMM, ont jugé qu’elles en avaient assez pour se prononcer et s’opposent désormais au projet.

Or les meilleures expertises, les plus complètes et qui s’appuieront sur les informations les plus à jour, ne viendront que lorsque l’ONÉ commencera ses audiences. Rien d’anormal, remarquez, puisque le pipeline relève clairement du fédéral même si les lois provinciales peuvent s’y appliquer (jusqu’à un point qui n’est toutefois pas bien établi dans la jurisprudence). Alors je vous pose la question : ne met-on pas la charrue devant les bœufs, ici ? Peut-être finira-t-on par faire une croix sur Énergie Est en bout de ligne — l’idée de remplacer du pétrole conventionnel par celui des sables bitumineux, qui émet de 18 à 20 % plus de GES, me chicote un peu, je dois dire —, mais n’est-il pas un peu bizarre, pour dire le moins, que l’on fasse un procès politico-médiatique au projet depuis des mois avant même que l’évaluation la plus poussée et la plus experte, celle de l’ONÉ, n’ait véritablement commencé ?

Précision (30 mars) : Une version antérieure de ce texte confondait René Therrien, chercheur en géologie à l’UL, avec René Lefebvre, de l’INRS. Tous deux sont des spécialistes des eaux souterraines. Mes excuses.

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(Source : capture d'écran Twitter, @RT)

(Source : capture d'écran Twitter, @RT)

À chaque fois, c’est la même chose. Un attentat survient. Des gens prennent des photos de la scène. Une ou quelques images montrent des passants qui contournent les blessés apparemment sans s’en soucier, et qui poursuivent leur route comme si de rien n’était. Puis les réseaux sociaux condamnent illico l’horrible saligaud pour son manque flagrant d’empathie — et débordent plus ou moins loin, selon le cas, sur l’apathie généralisée qui pourrirait nos sociétés sans âme.

La dernière en date est cette photo de l’aéroport de Bruxelles, où l’on voit celui qui est désormais connu sous le nom d’«homme à la mallette» passer à côté d’un blessé ensanglanté qu’il semble ignorer complètement. En fait, sa posture suggère qu’il parle au téléphone. Du coup, l’Internet a pris feu, et l’homme en question est chanceux de ne pas avoir été identifié — on lui aurait probablement fait avaler sa mallette si l’on avait su qui il est.

Mettons un instant de côté le fait que l’on ignore presque tout du bonhomme et de ce qu’il disait — «allo chérie, rassure les enfants, papa va bien» n’est pas tout à fait la même chose que «hé, la secrétaire, dis à M. Chose que je vais arriver en retard à la réunion de marketing, y a des losers qui s’accrochent à mes pieds et ça me retarde» —  sur son portable. Oublions aussi le fait que les réseaux sociaux rendent leurs verdicts sur un mode unique — i.e. fuck les faits, quelle est la première émotion qui me vient à l’esprit ?

Il reste que l’homme à la mallette peut très bien être en train de passer à côté de son prochain en ignorant sa souffrance. C’est même très possible : c’est arrivé pendant les attentats de Paris. C’est arrivé dans des cas de meurtre célèbres. C’est arrivé dans des cas de viol. C’est arrivé à bien des gens prenant conscience d’abus dont leurs proches (ou d’autres gens autour d’eux) sont victimes. Et ainsi de suite.

Bref, ça arrive tellement tout le temps que le  phénomène a son appellation contrôlée en psychologie : l’«apathie du témoin», ou «l’effet témoin». Essentiellement, la psycho sociale dit que le cerveau humain n’est pas souvent confronté à des situations extrêmes.  Et que par conséquent, sa façon de réagir n’est pas toujours appropriée et varie selon des facteurs divers.

Il semble que plus les témoins d’une scène sont nombreux, moins ils sont portés à intervenir (bien que certains s’objectent à cette règle). Dans une expérience classique des années 60, des chercheurs ont montré que lors d’une conversation par interphone avec un acteur qui simulait une crise d’épilepsie, 85 % des gens intervenaient s’ils se croyaient seuls à savoir que leur interlocuteur avait besoin d’aide, mais cette proportion tombait à 62 % s’ils pensaient qu’une autre personne était au courant, et à 31 % si on leur avait fait croire que quatre autres personnes participaient à la discussion.

Les psychologues appellent cela la diffusion de la responsabilité : «Cet effet-là se résume en bonne partie à : pourquoi ce serait moi plutôt qu’une autre personne qui interviendrait ? m’a expliqué ce matin Jean-Philippe Cochrane, psychologue-clinicien de Québec qui traite des gens qui ont vécu des traumatismes. Généralement, ça va être plus fort si plus de témoins sont présents, parce que la responsabilité devient diluée et que le risque d’être jugé est plus grand. Si je fais une erreur, en effet, le risque est d’autant plus grand que beaucoup de gens me regardent.»

Fait étonnant, il semble que le fait qu’une situation soit dangereuse, que le ou les agresseurs soient toujours présents et que les coûts appréhendés de l’intervention soient physiques atténue l’effet-témoin, c’est-à-dire que cela encourage l’action (!) en rendant la situation plus claire, plus facile à lire pour les premiers témoins qui arrivent sur place. C’est un aspect important parce que l’appréciation (erronée, par des gens pas habitués aux situations de vie ou de mort) des circonstances est un facteur clef dans l’effet témoin.

Notons aussi qu’il y a des aspects pas mal moins chevaleresques à tout cela, notamment le fait que l’on est plus enclin à aider ceux que l’on juge «comme nous» — ce qui a été mesuré dans cette étude en mettant des chandails de différentes équipes sportives à des acteurs qui simulaient la détresse…

Mais quoi qu’il en soit, ce que tout ceci signifie, c’est qu’à moins de faire un métier (ambulancier, policier, etc.) qui nous habitue aux situations de crise, nous ne pouvons pas faire grand-chose d’autre que d’espérer que nous réagirons de la bonne manière.

Et de s’abstenir de lancer la pierre trop vite à ceux qui ne le font pas…

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