Sciences dessus dessous

Archive, février 2016

Lundi 29 février 2016 | Mise en ligne à 14h24 | Commenter Commentaires (12)

Des nouvelles du papillon monarque

2016-Monarch-Recovery-and-Milkweed-SourcesOn en entend parler quand les nouvelles sont mauvaises, mais pour être bien informé, il faut aussi savoir quand ça va mieux. Alors voilà : les dernières données sur les aires d’hivernage du monarque, ce beau papillon dont la population s’est littéralement écroulée depuis une quinzaine d’années, suggèrent que l’espèce pourrait avoir triplé en nombre depuis l’an dernier.

Faisant une migration remarquable qui s’étire sur plusieurs générations (sans que l’on comprenne bien comment c’est possible), le monarque passe ses étés au Canada et dans le nord des États-Unis, avant de redescendre jusqu’au  Mexique, où il passe l’hiver. Comme sa population y est très concentrée en seulement quelques endroits, des biologistes peuvent y mesurer la superficie occupée par les colonies de papillon afin de se faire une idée de la population totale de l’espèce — ce qu’ils font depuis le début des années 90, comme on le voit sur le graphique ci-haut.

Après avoir atteint un creux de 0,67 hectares occupés par les colonies au Mexique en 2013-14, le monarque a presque doublé sa population hivernale l’an dernier (1,13 ha) et l’a plus que triplée cette année (4,01 ha). C’est la première fois depuis plus de 10 ans que cet indicateur augmente deux années de suite. Le papillon n’est pas encore sorti de l’auberge, on s’entend, et il demeure inquiétant qu’après des années de fluctuations très marquées (ce qui est normal pour des insectes, apparemment), le monarque semble s’être stabilisé à la baisse depuis la seconde moitié des années 2000. D’ailleurs, ces 4,01 hectares occupés par des colonies sont toujours sous la moyenne 1993-2015. Mais tous les commentaires que j’ai lus sur le dernier recensement partagent l’idée que cela reste un signe très encourageant.

Maintenant, comment explique-t-on l’écrasement de la population du monarque et son apparente convalescence ? Ici, les choses ne sont pas particulièrement claires. Il semble acquis que l’agriculture y joue un rôle, et c’est là l’hypothèse qui a (et de loin) retenu le plus l’attention des médias jusqu’à présent : l’adoption généralisée de cultures OGM résistantes au glyphosate (un herbicide très efficace) a nui à une sorte de plante, l’asclépiade, qui est la nourriture exclusive des chenilles du monarque. C’est un point sur lequel à peu près tout le monde s’entend, mais la question est de savoir si ce rôle est prédominant, substantiel ou plutôt secondaire.

Le fait que le présent regain survient juste après que le gouvernement américain ait lancé un programme de plantation d’asclépiades sur les routes migratoires du monarque suggère que le glyphosate pourrait, en effet, avoir joué un grand rôle dans les difficultés du papillon.

Mais ce n’est une preuve de rien, et plusieurs autres indicateurs tracent une portrait un peu dur à lire. Une étude récente sur l’abondance de l’asclépiade ont conclu que la plante avait baissé de 21 % entre 1995 et 2013, ce qui a priori (on me corrigera si je me trompe) semble un peu faible pour expliquer un effondrement aussi spectaculaire que celui qu’a enduré le monarque. Une autre étude a pour sa part estimé à 58 % le recul de l’asclépiade. Et là on commencerait à «jaser», comme on dit, si ce n’était de ce petit détail anodin : les auteurs de ces travaux ont également noté un déclin de l’asclépiade dans les régions sauvages, loin de toute activité agricole.

En outre, des études à long terme des populations estivales du monarque n’ont pas trouvé de tendance à la baisse entre 1990 et 2014 (encore que ces travaux avaient leurs limites méthodologiques, soulignons le). Et puis, les taux de survie des larves et la productivité des sites ne diffèrent pas beaucoup entre les champs de maïs ou de soya (largement OGM) et ailleurs.

Bref, si l’agriculture moderne semble bien avoir une part de blâme à porter dans l’effondrement des populations de monarque (et mentionnons que d’autres études que celles que j’ai citées ici pointent dans cette direction), il apparaît que l’on est devant un phénomène plus complexe que ce que les médias ont généralement dépeint — soit un problème dont la cause unique ou principale est l’agriculture moderne. Des pertes d’habitat dans les aires d’hivernage, la sécheresse au Texas et des événements de météo extrême peuvent également être en cause.

Histoire à suivre, donc.

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Vendredi 26 février 2016 | Mise en ligne à 15h18 | Commenter Commentaires (48)

La «6e extinction» est-elle réelle ?

La tourte voyageuse, chassée jusqu'à son extinction au début du XXe siècle. (Image : WikiCommons)

La tourte voyageuse, chassée jusqu'à son extinction au début du XXe siècle. (Image : WikiCommons)

Je ne suis pas complètement convaincu par cet article du site RealClearScience.com, qui remet en doute le concept de «Sixième grande extinction». Pas vraiment, pour tout dire. Mais on y trouve quand même suffisamment d’éléments intéressants et éclairants pour qu’il vaille la peine d’ouvrir une discussion à son sujet. Vous me direz bien ce que vous en pensez.

La «Sixième extinction» serait une extinction de masse comme celle qui, par exemple, a eu raison des dinosaures (et de 70 % des espèces qui peuplaient alors la Terre) il y a 65 millions d’années, selon toute vraisemblance à la suite de l’écrasement d’un énorme astéroïde. Cinq événements cataclysmiques de ce genre ont été documentés jusqu’à présent, et nous en traversons présentement une sixième, causée par l’humanité et ses empiètements à grande échelle sur pratiquement tous les habitats sauvages de la planète. À l’heure actuelle, le taux d’extinction des espèces vivantes serait de 1000 à 10 000 fois plus élevé que le taux naturel de disparition (entre 17 000 et 140 000 espèces par année), estime l’ONU — et une majorité de biologistes croient qu’il s’agit-là d’une crise réelle.

Mais le zoologue et journaliste Ross Pomeroy n’en est pas si sûr. On a formellement identifié entre 1 et 1,5 million d’espèces jusqu’à présent, mais il pourrait en exister autour de 14 millions, ce qui signifie que les taux d’extinction qui circulent sont des projections : on regarde ce qu’on connaît, puis on présume que cela s’applique à ce qu’on ne connaît pas. Cela peut être vrai, bien sûr, mais il est aussi possible que le million d’espèces identifiées ne se comportent pas comme les 13 millions qu’il reste à découvrir.

Capture d’écran 2016-02-26 à 14.45.28En général, écrit-il, on évalue les taux d’extinction en se basant sur ce que les biologistes appellent la «courbe espèces-superficie» qui, comme on le voit sur le graphique ci-contre, quantifie l’idée (évidente) qu’une grande superficie de territoire contient plus d’espèces différentes qu’une petite aire. C’est en partant de là, et en s’appuyant sur le fait que l’on a une bonne idée de l’espace «grugé» chaque année par l’humanité, que l’on déduit que des dizaines de milliers d’espèces s’éteignent chaque année.

Comme méthode, ça peut certainement se défendre. Les biologistes et chercheurs qui soutiennent l’idée d’une 6e extinction ne sont pas des imbéciles, loin de là. Mais le fait est que cette méthode est loin d’être parfaite. D’après ce qu’on peut lire dans cet article paru dans Nature en 2011, on surestime grandement les extinctions (par un facteur 1,6) en procédant de cette manière. Les individus de chaque espèce ne sont en effet pas distribués uniformément ou aléatoirement dans l’espace. Si l’on partait d’un point au hasard dans la forêt et que l’on décrivait des cercles de plus en plus grands jusqu’à ce que l’on trouve, par exemple, un ours noir, et si l’on continuait d’élargir le cercle jusqu’à ce que l’on n’en trouve plus (les cercles seraient alors plus grands que l’aire de distribution de l’ours), on se rendrait compte que la superficie couverte avant de trouver le premier ours est beaucoup, beaucoup moindre que pour dépasser sa distribution. «En conséquence, écrivent les auteurs du papier, il faut en moyenne une perte d’habitat beaucoup plus grande pour causer l’extinction d’une espèce que ce que cela prend pour la rencontrer», ce qui introduit un biais dans l’estimé.

Quelques cas en ce sens ont été détaillés dans d’autres articles de biologie. Je mentionnerai simplement celui-ci, ne serait-ce que parce que le texte est libre d’accès. Entre le XVIIe siècle et la fin du XIXe, environ la moitié des forêts du nord-est des États-Unis ont été rasées au profit des villes et de l’agriculture. Si l’on se fie à la relation superficie-diversité, on aurait dû observer 26 extinctions parmi les 160 espèces d’oiseaux présentes, mais il n’y en eut que 4 ou 5. Bien en deçà de ce que le modèle prédit, donc.

Je le répète, ces considérations ne me convainquent pas que nous ne sommes pas devant une 6e extinction. Je n’ai pas l’habitude de contredire des majorités de scientifiques et n’entends pas commencer aujourd’hui. Il y a d’autres manières de mesurer les disparitions (possibles) d’espèces, et si l’on garde à l’esprit que dans l’ensemble la population de chaque espèce a reculé d’environ le quart au cours des derniers siècles et qu’entre 16 et 33 % des espèces connues sont considérées comme menacées, l’idée d’une extinction de masse n’apparaît soudainement plus si dénuée de fondement — bien au contraire.

En outre, j’ai beau prendre la limite inférieure des estimés de l’ONU, à 17 000 extinctions par an, et la diviser par le facteur 1,6 de l’article de Nature, j’arrive toujours à 10 500 espèces rayées de la carte annuellement. Cela reste, d’après ce que je vois, un taux d’extinction alarmant.

Mais tout cela met quand même un petit astérisque à côté de l’idée d’une extinction de masse. Pas un gros, mais un astérisque quand même.

Qu’en dites-vous ?

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Mardi 23 février 2016 | Mise en ligne à 12h05 | Commenter Commentaires (33)

Le pas-si-fabuleux destin d’un médicament révolutionnaire

Comme le virus Zika dont on a abondamment parlé ces dernières semaines, la malaria est transmise par les moustiques. (Photo : PC/archives La Presse)

Comme le virus Zika dont on a abondamment parlé ces dernières semaines, la malaria est transmise par les moustiques. (Photo : PC/archives La Presse)

En 2006, une équipe de Californie annonçait au monde ce qui semblait alors être une très, très bonne nouvelle : en modifiant génériquement la levure très commune Saccharomyces cerevisiæ, avec laquelle on fabrique le pain et l’alcool, les biochimistes étaient parvenus à lui faire fabriquer de l’«acide artémisinique». Cette molécule est la dernière étape dans la production de l’artémisinine, un médicament très pratique pour lutter contre les souches de malaria résistantes aux antibiotiques.

Jusque là, l’artémisinine était extraite de plantes que des fermiers ne cultivaient en grande quantité que lorsque les prix étaient très élevés, et comme cela n’arrivait qu’en période de pénurie, cela rendait les prix et l’approvisionnement très instables. La synthèse de ce précieux médicament promettait de rendre ce Far West plus prévisible, de faire chuter les prix et de rendre le traitement accessible à des millions de personnes qui ne pouvaient se le permettre. La Fondation Bill Gates avait d’ailleurs fortement soutenu ces travaux pour cette raison.

En outre, rien n’interdisait de modifier autrement les levures pour fabriquer d’autres médicaments à bas prix…

Mais voilà, les choses ne se sont pas passées comme prévu, lit-on dans cet excellent texte de Nature — une lecture obligatoire parce que cela illustre 1) pourquoi une percée scientifique peut être formidable tant au labo que dans les prévisions des économistes/comptables, mais malgré tout ne pas parvenir à s’imposer ; et 2) pourquoi il est si difficile de prédire si une innovation connaîtra du succès ou non.

L’entreprise qui exploite la technique, la pharmaceutique Sanofi, n’a pas produit une seule goutte d’acide artémisinique en 2015 à son usine de Garessio, en Italie, la seule au monde à en fabriquer à partir de levures. Essentiellement, au cours des deux dernières années, l’artémisinine s’est vendue à environ 250 $ le kilo (elle a déjà dépassé les 1000 $ au cours des années 2000), bien en dessous du point de rentabilité de Sanofi, qui est de 350-400 $ le kilo. La demande pour les traitements a été maintenue à un plancher par le fait que l’on insiste de plus en plus pour avoir un diagnostic de malaria avant de prescrire, alors qu’auparavant on donnait souvent de l’artémisinine (combinée avec d’autres antibiotiques) à presque tous ceux qui avaient de la fièvre dans les pays où la malaria est endémique.

Et les principaux fabricants de ces traitements rechignent à acheter de l’acide artémisinique à Sanofi, qui est pour eux un concurrent dans le marché des médicaments antimalariens.

Le fait que les prix soient désormais bas et stables est un signe de succès pour certains des acteurs cités par Nature, puisque c’était là un objectif poursuivi dès le départ. Et ils ont sans doute raison — mais il faut pour cela présumer que c’est la technique, et non les progrès diagnostics, qui déprime les prix.

Bref, lecture obligatoire.

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