Sciences dessus dessous

Archive, janvier 2016

Mercredi 27 janvier 2016 | Mise en ligne à 14h33 | Commenter Commentaires (34)

Pipelines : petits glissements, grosses nuances

(Photo : archives Le Soleil)

(Photo : archives Le Soleil)

Qu’est-ce qu’on s’emballe quand on s’y met. Et bon sang, qu’est-ce qu’on aime s’y mettre, parfois… Le rapport de la commissaire fédérale à l’environnement, Julie Gelfand, a fait couler beaucoup d’encre depuis 24 heures, comme on pouvait s’y attendre. Remarquez, c’est une excellente chose qu’on en parle, et même qu’on en parle beaucoup, puisque de grosses décisions politiques seront prises dans ce domaine au cours des prochaines années, et il est bon que M. et Mme Tout-le-Monde soient bien informés. Mais «parler beaucoup» et «bien informer» sont deux choses qui ne vont pas toujours de paire, malheureusement.

Ce que Mme Gelfand et son équipe ont trouvé et déploré (avec justesse) au sujet de la surveillance des 73 000 km de pipelines qui sillonnent le Canada, c’est grosso modo que l’Office national de l’énergie fait son travail de supervision et de suivi, mais ne le documente pas toujours adéquatement. C’est un point, entendons-nous, qui a clairement son importance, puisque quand on surveille une industrie et qu’on lui demande de respecter certaines conditions ou d’amener des changements dans ses installations/façons de faire, l’État doit forcément garder une trace systématique de ce qu’il demande et des ajustements réalisés par les joueurs concernés. On ne parle pas de caprices bureaucratiques, ici, et en ce qui me concerne, ce seul rapport prouve amplement l’utilité d’avoir un poste de commissaire à l’environnement.

Mais depuis quelques années, aussitôt qu’il est question de pipelines, on assiste à un festival du dérapage, du glissement de sens et autres interprétations incontrôlées. Car entre surveiller-sans-toujours-documenter-comme-il-faut et carrément «ne pas surveiller assez», n’y a-t-il pas une belle grosse nuance ? Suis-je le seul à voir une bonne différence avec «l’ONÉ ne fait pas le suivi nécessaire» ? Et avec «l’ONÉ est incapable d’effectuer le suivi des conditions d’approbation des oléoducs» ? La commissaire a-t-elle vraiment décrit la surveillance comme étant «totalement défaillante» ?

On peut penser tout le mal du monde de TransCanada et de son projet Énergie Est, on peut souhaiter aussi ardemment qu’on le veut (avec raison d’ailleurs) la décarbonisation de l’économie, mais le rapport n’est pas aussi dramatique. Certes, le document affirme d’entrée de jeu que «dans l’ensemble, nous avons constaté que l’Office national de l’énergie ne surveillait pas adéquatement la conformité des compagnies aux conditions imposées lors de l’approbation des projets de pipelines». Mais c’est là une affirmation générale, énoncée en guise d’introduction : encore faut-il voir ce que la commissaire entendait par «pas adéquatement». Et quand on lit le détail du rapport, il apparaît clairement que c’est la documentation de la surveillance qui est en cause, pas la qualité ni l’intensité de la surveillance elle-même. Une partie des dossiers de suivi étaient incomplets, n’avaient pas de conclusion, il y manquait parfois des preuves de conformité à des conditions imposées à l’industrie, etc. Toutes des lacunes que l’on se doit de corriger, et à court terme, mais ce n’est pas le Far West que d’aucuns veulent y voir.

Voici tous les exemples que relate le rapport pour illustrer la nature des problèmes constatés :

- «Ainsi, pour une des conditions de notre échantillon, la compagnie concernée avait présenté, comme il se doit, des rapports sur l’emploi, la formation et les débouchés économiques pour les groupes autochtones au cours de l’étape de la construction. L’Office n’a toutefois pas pu prouver qu’il avait évalué ces rapports, ni qu’il avait reçu tous les rapports exigés de la compagnie.»

- «Lors de l’examen d’un autre dossier, nous avons constaté que l’Office n’avait pas vérifié si la compagnie s’était conformée à la condition imposée, à savoir présenter une étude déterminant les effets sur l’environnement de la rupture d’un pipeline transportant un produit combustible. Or, ce pipeline est aménagé près d’un habitat de caribou. Même si plus de dix ans se sont écoulés, les dossiers de l’Office n’indiquaient toujours pas si la condition imposée avait été respectée.»

- «Dans un cas, par exemple, l’Office avait détecté, lors d’une inspection, diverses fuites de soufre liquide. L’Office avait reçu un plan correctif de la compagnie, mais il n’avait pas déterminé si les mesures correctives avaient effectivement été mises en œuvre par la compagnie.»

- «Dans un autre cas, nous avons constaté qu’une compagnie avait mis en œuvre des mesures correctives et transmis les documents exigés en 2013, mais que l’Office n’avait pas mis à jour l’information dans son système de suivi.»

Soit, le cas des fuites de soufre est plus inquiétant. Il ne faut pas perdre de vue que le problème avait été décelé et qu’une solution avait apparemment été proposée, révisée et acceptée, mais il manquait tout de même une dernière étape de vérification. Autrement, ce rapport fait surtout état de problèmes de documentation de ladite surveillance.

Je le répète, il s’agit-là de vrais problèmes, la gestion de l’information pouvant faire une différence dans la qualité des suivis. Surtout lorsque, comme c’est le cas à l’ONÉ, une agence a du mal à recruter et à garder son personnel technique. Mais le dossier des pipelines est devenu à ce point idéologisé et émotif que tant les acteurs politiques que les journalistes — et je tiens à souligner qu’il y en a de très bons dans ceux que je cite ici — semblent peiner à faire toutes les nuances qui s’imposent. Et quand la dramatisation devient le mode par défaut d’un peu tout le monde, le débat rationnel devient impossible.

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Lundi 25 janvier 2016 | Mise en ligne à 11h28 | Commenter Commentaires (23)

Libre accès : la peur des «parasites»

Partager ou ne pas partager ? Pendant longtemps, un réflexe de beaucoup de chercheurs envers les données que leurs labos généraient étaient, si l’on me permet de caricaturer un brin, de «s’asseoir dessus». C’est-à-dire, grosso modo, les garder confidentielles et ne les partager qu’avec des projets de recherche qui acceptent que les producteurs de données participent activement — et apparaissent dans la liste des auteurs des articles à venir.

Le raisonnement se défendait (se défend toujours ?), remarquez. Si un chercheur travaille d’arrache-pied pour obtenir des fonds de recherche, puis continue d’ahaner à qui mieux-mieux pour réaliser des expériences et produire des données, n’est-il pas normal qu’il veuille recevoir le crédit qui lui revient ?

Mais voilà, de nombreuses voix ont dénoncé, ces dernières années, le fait que ce réflexe multiplie les barrières en recherche. Des expériences déjà faites doivent être reprises inutilement parce que les données ne sont pas partagées, des pans entiers de données ne sont jamais publiés parce qu’ils ne contiennent pas de résultats «positifs» (condition souvent incontournable pour que les grandes revues savantes s’intéressent à vos travaux), des collaborations potentiellement très fructueuses ne voient pas le jour parce que les partenaires potentiels n’ont pas connaissance des données produites ailleurs, etc.

C’est pourquoi une décision récente de l’Institut neurologique de Montréal, ébruitée la semaine dernière, est si intéressante. Essentiellement, l’INM a choisi de rendre ses données accessibles à n’importe qui et de ne pas tenter d’obtenir de brevets. Ses chercheurs seront libres d’en demander, mais ils n’auront plus l’assistance légale de l’INM pour ce faire. L’idée, a expliqué son directeur Guy Rouleau au magazine Science, est qu’en se convertissant au libre accès, «nous espérons accélérer les découvertes et les applications en neurosciences».

Dès la fin de l’année dernière, des chercheurs de l’INM avaient commencé à «donner» les fruits de leurs travaux, en rendant publique une banque d’images haute résolution de l’hippocampe, une structure du cerveau. Il s’agit d’une première, et il faudra voir si d’autres centres de recherche lui emboîteront le pas.

Car si la décision a été abondamment applaudie par les adeptes du libre accès, elle vient avec des risques, comme le rappelle l’éditorial un peu «frileux» du dernier numéro — drôle de hasard — du New England Journal of Medicine, texte qui, contrairement aux habitudes de la revue, est disponible gratuitement et librement ici — ça, c’est pas un hasard, mais c’est quand même drôle.

Ses deux auteurs, les médecins-chercheurs de Harvard Dan Longo et Jeffrey Drazen (lui-même rédacteur-en-chef du NEJM), soulèvent deux inquiétudes à propos du libre accès. Le premier est que ceux qui connaissent le mieux les données et le détail méthodologique de leur production sont, pratiquement par définition, ceux qui les génèrent. Cela inquiète les deux auteurs parce que, écrivent-ils, le libre accès multiplie les possibilités que les données soient mal utilisées — ne serait-ce qu’inconsciemment. Mais bon, j’imagine que l’on pourrait répondre à cela que c’est la responsabilité de ceux qui se servent des données de s’assurer de bien les comprendre.

Le deuxième point m’apparaît plus convaincant, plus systémique. C’est le risque de voir apparaître, si le libre accès devient la norme, une classe de chercheurs qui ne feraient essentiellement que de piger dans les données des autres, sans jamais en produire eux-mêmes, ou si peu. Des «parasites de la recherche», comme les appellent Drs Longo et Drazen.

C’est clairement une possibilité. Même que le petit peu de sociologue qui reste en moi pense qu’il est pas mal certain que cela se produise. Dans tous les systèmes où les individus doivent adopter un certain comportement sans avoir l’assurance d’un retour d’ascenseur direct, simplement parce que «si tout le monde le fait, ce sera mieux pour tout le monde», il y a toujours, toujours des free riders, comme on les appelle, soit des gens décident de profiter des conséquences du comportement prosocial des autres sans l’adopter eux-mêmes. Simple exemple on ne peut plus quotidien : quand il y a une voie fermée sur l’autoroute, il est dans l’intérêt commun que les conducteurs se rangent le plus tôt possible sur la voie restée ouverte. De cette manière, il y a certainement un ralentissement sur la voie restante, mais moindre que si les automobilistes attendent au dernier moment pour changer de voie. Or ce n’est jamais ce qui se passe, parce qu’il y a toujours des petits [insérez ici un vocable insultant et vulgaire] qui tentent de s’avancer le plus possible avant de se ranger, forçant ainsi souvent l’arrêt complet des voitures derrière eux pour gagner quelques mètres.

Il est pratiquement certain, donc, que le libre accès aux données, s’il se propage, engendrera ses free riders, permanents et/ou passagers. La question, et je vous la pose parce que je n’ai pas de réponse, est celle-ci : les avantages d’une coopération scientifique accrue seront-ils plus grands que l’inconvénient d’entretenir une classe de «parasites de la recherche» ?

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Jeudi 21 janvier 2016 | Mise en ligne à 16h06 | Commenter Commentaires (18)

Planète X : une autre balloune ?

J’ignore ce qu’il y a de pire pour Pluton : perdre son statut de planète ou se voir remplacée comme 9e planète du système solaire ? Ou encore, savoir que le codécouvreur de la planète (potentielle) est l’astronome de Caltech Mike «PlutoKiller» Brown, l’un des principaux fossoyeurs de Pluton en 2006 ?

Quoi qu’il en soit, si vous n’avez qu’un seul article à lire au sujet de cette «Planète X», arrangez-vous pour que ce soit celui-ci, publié sur le site de Forbes par l’astrophysicien Ethan Siegel. Sans rien vouloir enlever aux autres, c’est à mon avis le meilleur sur le sujet, pour deux raisons :

Répartition des périhélies des astéroïdes de la ceinture de Kuiper (au-delà de Neptune) par rapport à l'écliptique. Source : Brown/Batygin/Astronomical Journal

Répartition des périhélies des astéroïdes de la ceinture de Kuiper (au-delà de Neptune) par rapport à l'écliptique. Source : Brown/Batygin/Astronomical Journal

1. L’explication de la chose elle-même. Le graphique ci-haut, tiré de l’article original en libre accès, montre comment se répartissent les périhélies (le point d’un orbite le plus rapproché du Soleil) des objets de la ceinture de Kuiper, un champ d’astéroïdes disséminés autour du Soleil au-delà de l’orbite de Neptune. L’«écliptique» à laquelle réfèrent les axes est le plan orbital des planètes — si l’on dessinait la trajectoire orbitale de toutes les planètes autour du Soleil, cela ferait grosso modo une série d’anneaux qui, ensemble, ressembleraient à un «disque». Les astronomes se servent de ce «plan orbital» ou «disque» comme d’un point de référence dans l’espace, nommé écliptique. Ainsi, la latitude renvoie ici à ce qui se trouve au-dessus ou en-dessous de l’écliptique, et la longitude aux positions «autour».

Comme l’explique M. Siegel, le fait que les astéroïdes de la ceinture de Kuiper aient des périhélies distribués assez uniformément/aléatoirement autour de l’écliptique implique que leurs orbites n’ont pas de source commune. Autrement, on verrait un ou des regroupements dans leurs périhélies. Mais voilà, quand on ne regarde que les astéroïdes les plus éloignés — ceux dont le périhélie se situe à plus de 250 unités astronomiques (UA, la distance Soleil-Terre, ou environ 150 millions de km) et qui sont représentés en rouge sur le graph —, le portrait change pas mal. Ces 6 points sont concentrés sur environ 90° de longitude et 15° de latitude. Les chances pour que ce genre de regroupement survienne par hasard sont d’à peu près 1 sur 15 000, ce qui fait dire à M. Brown et son collègue Konstantin Batygin que «quelque chose» a dû faire dévier ces astéroïdes lointains de leurs orbites originaux. Et d’après les simulations qu’ils ont menées, c’est une planète «perdue» d’environ 10 fois la masse de la Terre orbitant entre un périhélie de 200 UA (ou 7 fois la distance Soleil-Neptune, c’est énorme pour une planète) et un aphélie de 600 à 1200 UA.

2. Pourquoi il ne faut pas trop s’énerver. Or voilà, 1 chance sur 15 000, c’est un degré de «certitude» équivalent à ce que les physiciens appelle 3,8 «sigmas». À 3 sigmas, les physiciens considèrent qu’on a quelque chose qui vaut la peine d’être examiné très sérieusement. Mais il faut 5 sigmas (1 chance sur 1 000 000 que l’observation soit le fruit du hasard) pour parler d’une découverte. Et avec seulement 6 astéroïdes, la «trouvaille» ne tient pas à grand-chose, a souligné au magazine Science Dave Jewitt, lui-même codécouvreur de la ceinture de Kuiper : il suffirait qu’on trouve un ou deux autres astéroïdes éloignés dont les orbites ne cadrent pas dans le pattern pour que le «signal» statistique disparaisse.

En outre, fait remarquer M. Siegel, si vraiment cette planète X existe, sa présence devrait logiquement avoir trois conséquences, puisque sa gravité ne peut pas avoir agi que sur ces 6 astéroïdes. D’abord, il devrait y avoir une petite population d’objets éloignés dont les orbites seraient grosso modo à l’opposé du présent groupe de 6, mais on n’en a encore trouvé aucun. Ensuite, il devrait aussi y avoir une grande population d’objets moyennement éloignés, dont les orbites pourraient eux aussi être opposées à celles du groupe de 6 ; on en connaît 5 de la sorte, si bien que cette condition pourrait être respectée. Enfin, il faudrait trouver un mécanisme qui conserve les dimensions de la partie allongée des orbites du groupe des 6, mais on n’a rien pour l’instant.

Bref, un très beau travail d’explication. Et s’il y en a, ici, qui croient que j’ai écrit ce billet par esprit de vengeance, parce que m’étant fait crever ma balloune cette semaine à propos de la vie sur Mars, la mesquinerie me pousserait maintenant à vouloir crever la première balloune qui passe, alors je tiens à clarifier tout de suite que je n’ai aucun commentaire à faire là-dessus.

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