Sciences dessus dessous

Archive, décembre 2015

Lundi 21 décembre 2015 | Mise en ligne à 13h40 | Commenter Commentaires (21)

Alcool : abstenez-vous avec modération

(Photo : AFP)

(Photo : AFP)

La fin du mois de décembre est assurément la période de l’année qui porte le plus grand nombre de noms différents : «solstice d’hiver», «temps des Fêtes» et tout simplement «enfin les vacances» sont sans doute les plus fréquents, mais on compte aussi «début de la saison du pelletage, batinse» ainsi que quelques variations sur le thème «temps des Abus de bonne chère», «période d’engraissage pré-régime», «saison des calories et de l’alcool» et «plus longue gueule de bois de l’année».

Bref, c’est le moment où jamais de lire cet excellent texte du chercheur Aaron E. Carroll, de l’École de médecine de l’Université de l’Indiana, qui est sans doute le meilleur compte rendu de ce que dit la science au sujet des effets de l’alcool sur la santé qu’il m’ait été donné de lire.

En un mot comme en 100, c’est… un peu compliqué. Comme pratiquement tous les autres médecins, Dr Carroll reconnait que la damnée boisson a clairement des avantages pour la santé, mais il ne veut pas recommander à ses patients de boire. Si cela vous tente, dit-il en substance, alors allez-y. Mais pas trop. Vraiment pas trop. Buvez si vous le voulez, mais avec la peur de trop boire. Et en fait, si vous voulez vous abstenir, vous pouvez aussi. Voilà, c’est dit, vous n’êtes pas obligé de consommer de l’alcool. Même pas à Noël, imaginez-vous donc. Vous êtes libre de vous abstenir à mort, littéralement, parce que… Bon, faut le mentionner aussi, il serait dommage de vous priver des bienfaits de l’alcool, alors allez-y mollo sur l’abstinence itou, OK ? Pour tout dire, vous augmentez votre risque de mortalité générale en ne buvant jamais, alors il vaudrait vraiment mieux pour vous que vous fassiez un homme/femme de vous-même et traitiez votre addiction à l’eau claire, mais je ne veux pas vous dire explicitement de boire parce que sur un graphique présentant la mortalité selon la consommation d’alcool, la courbe a une forme de «V». Arrangez-vous pour tituber jusqu’au milieu.

Blague à part, son message est bien évidemment qu’il faut boire modérément — ou s’abstenir modérément si vous préférez vos verres à moitié vide —, et voici quelques uns des principaux points à retenir dans cette histoire…

1. Une des choses qui ressort le plus clairement de la littérature scientifique est que l’alcool a un effet protecteur sur le cœur. Cette étude américaine citée par Dr Carroll, par exemple, a suivi quelque 275 000 hommes de 40 à 59 ans à partir de 1959 et trouvé que le risque de mourir d’un problème coronarien chez les buveurs était entre 8 % (6 consommations par jour) et 21 % (1 verre par jour) moindre que celui des abstinents. Cette étude-ci portant sur 28 000 Danoises et 25 000 Danois de 50 à 65 ans a trouvé essentiellement la même chose, quoi qu’en mesurant la consommation différemment (nombre de jour par semaine où les participants buvaient de l’alcool) et en trouvant des différences entre les hommes et les femmes — celles-ci jouissent d’un effet protecteur invariable à partir de 1 journée par semaine, alors que chez les hommes la protection augmente avec le nombre de journées de consommation.

On n’est pas trop certain des mécanismes par lesquels l’alcool préserverait les artères. Il semble acquis que l’alcool élève les taux de HDL — le transporteur sanguin que l’on «bon cholestérol» et qui enlève les plaques de gras dans les artères — et il est possible qu’il agisse aussi sur les plaquettes sanguines, prévenant la coagulation.

Quoi qu’il en soit, comme les maladies coronariennes sont responsables d’environ le tiers des décès dans nos sociétés, il va sans dire que cet effet de l’alcool est également observable dans la mortalité générale, toutes causes confondues.

2. On entend parfois dire que le vin est rempli d’antioxydants qui préviendraient le cancer. Il y a peut-être plein d’antioxydants dans le vin, mais le lien entre alcool et cancer n’est pas si tranché. Le plus célèbre des sous-produits de fermentation augmenterait le risque de cancer du sein, mais pas par beaucoup. Chez les gros buveurs, il accroît également le risque de cancer colorectal, mais on n’observe rien de tel chez les modérés. Aucun lien n’a été trouvé avec les cancers de la prostate et des ovaires. Et une analyse du risque pour toutes les sortes de tumeurs a trouvé un effet protecteur pour une consommation légère, pas d’effet chez les buveurs moyens et un risque accru chez les «intempérants».

3. On constate le même pattern pour le diabète, poursuit Dr Carroll : les buveurs modérés ont 56 % moins de chance d’en faire que les abstinents, mais le risque est plus grand chez ceux qui abusent.

4. Cependant, lit-on dans cet autre texte paru dans la revue médicale Circulation, si l’alcool fait suivre à la mortalité une courbe en «V» ou en «J», c’est que ce liquide cesse d’être réjouissant quand on le prend longtemps à fortes doses. Il accroît le danger d’accident cérébro-vasculaire, de cirrhose, de pancréatite — de même bien sûr que le risque de suicide, d’homicide et d’accidents divers, comme le rappelait tristement cette entrevue publiée ce week-end par un collègue.

Bref, il faut y aller mollo sur l’alcool, mollo sur l’abstinence, mollo sur les desserts. Alors gâtez-vous sur la tourtière, mais ne le dites pas à votre médecin.

En ce qui me concerne, si je n’abuse pas trop de la vie et si la vie n’abuse pas trop de moi — c’est plutôt ça qui arrive quand on a de jeunes enfants —, nous nous reverrons dès la première semaine de 2016. Joyeuses Fêtes !

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Mercredi 16 décembre 2015 | Mise en ligne à 11h42 | Commenter Commentaires (27)

Les physiciens du LHC mettent un pied dans le noir…

La taille de ce qui est mesuré ne fait pas foi de celle de l'instrument, comme le montre l'énorme détecteur de particules ATLAS, au LHC. (Image : CERN)

La taille de ce qui est mesuré ne fait pas foi de celle de l'instrument, comme le montre l'énorme détecteur de particules ATLAS, au LHC. (Image : CERN)

Les physiciens du Large Hadron Collider, cet énorme accélérateur de particules de 30 km de circonférence à la frontière franco-suisse, se sont réunis hier pour divulguer les tout premiers résultats de la «Run-2», comme ils l’appellent, c’est-à-dire la seconde ronde de collisions de protons — et donc de production de nouvelles données. La première ronde, on s’en souvient, avait permis la découverte du boson de Higgs, en 2012, alors que cette année… Cette année, l’accélérateur a redémarré après deux ans de mise à niveau, et l’on croit maintenant toucher à «quelque chose». Enfin, peut-être. Et si ce quelque chose est bien réel, on ne sait guère trop ce que c’est.

«La situation est complètement différente de celle d’il y a trois ans, quand il y avait chez les physiciens une préférence très nette (et qui s’est avérée vraie) pour interpréter le signal d’alors, un diphoton de 125 GeV (gigaélectrons-volts, une mesure d’énergie minuscules dont on se sert, en physique, pour exprimer la masses des particules, ndlr) et de 4-lepton, comme étant le boson de Higgs du Modèle standard (soit grosso modo la somme de ce que l’on sait sur les particules qui composent la matière, ndlr)», écrit sur son blogue Résonaances le physicien Adam Falkowski, du Laboratoire de physique théorique d’Orsay.

Le «quelque chose» en question est un surplus d’«événements» inattendus que les instruments du LHC ont détecté à des énergies d’environ 750 GeV. Quand des particules s’entrechoquent à haute vitesse, elles «éclatent» en différents morceaux — différentes particules subatomiques comme des électrons et des quarks (particules qui composent les protons et les neutrons, qui eux-même composent les noyaux atomiques), mais aussi des photons (particules de lumière), etc. Le LHC est équipé de plusieurs détecteurs de natures différentes qui sont disposés en «pelures d’oignon» autour des sites où surviennent les collisions, afin de mesurer la nature et l’énergie de chacun de ces «morceaux» — les «événements» dont parlent les physiciens, ce sont chacune de ces détections.

Comme on s’en doute, plus les énergies impliquées sont élevées, et plus les événements sont rares. Cela suit d’ailleurs une courbe descendante que les physiciens calculent et qui leur donne une idée précise de ce que sera le «bruit de fond», soit la fréquence à laquelle les «événements» se produiraient à chaque énergie s’ils survenaient au hasard. Mais voilà, justement, les particules qui s’entrechoquent ne produisent pas leurs «morceaux» aléatoirement : chaque type de particules génèrent des «éclats» selon des patterns précis (X % de ceci, Y % de cela) et ces «morceaux», qui n’existent souvent que pendant d’infimes fractions de seconde, se décomposent ensuite en d’autres choses (de nouveau en suivant des patrons précis), ce qui fait que les chercheurs voient apparaître des «rebonds» sur leurs courbes d’événements.

CWRuI2oWIAAT7o5Les bosons, par exemple, se décomposent typiquement en «diphotons», c’est-à-dire en paire de photons d’énergies égales et partant dans des directions opposées. Et c’est en plein ce que les premiers résultats de la «Run-2» du LHC semblent montrer : un diphoton autour de 750 GeV, comme le montre le graphique ci-contre (la ligne rouge représente le bruit de fond). Le verbe «sembler», ici, est important parce qu’on est encore très loin d’avoir assez de données pour atteindre un niveau de certitude acceptable. Mais comme toutes les mesures du LHC sont prises en double par deux équipes indépendantes et qu’elles ont toutes deux «vu» la même chose, disons qu’il est permis de commencer à en jaser…

Avec les données que le LHC continuera de produire, on devrait savoir à pareille date l’an prochain s’il s’agit réellement d’une particule inconnue ou si ce n’est qu’un «blip» sur les radars — ce qui est encore entièrement possible. Dans le premier cas, remarquez, il n’est pas sûr que la petite nouvelle révolutionnera la physique. Certains des experts cités ici et estiment qu’il pourrait s’agir d’une particule très semblable au boson de Higgs qui ne chamboulera pas nécessairement nos connaissances. More of the same, quoi.

Mais même s’il reste encore énormément de vérifications à faire, le petit peu que l’on sait commence à ressembler drôlement à ce que les physiciens tentent de faire au LHC depuis le début : toucher l’inconnu, mettre un pied dans le noir, produire des données que le Modèle standard (que l’on sait très incomplet) ne peut expliquer. Et n’est-ce pas bien plus excitant que de prouver l’existence (exercice essentiel par ailleurs) d’un boson qu’à peu près tout le monde attendait depuis des années ?

P.S. Je m’en voudrais de passer sous silence un autre aspect de cette mise à jour du LHC. Comme on l’a souvent dit ici, la «matière» comme nous la connaissons ne forme qu’environ 15 % de la matière de l’Univers, le reste étant nommé pour l’instant «matière sombre», faute de savoir ce que c’est. On en connaît l’existence parce que quand on observe les galaxies, par exemple, on peut estimer de façon assez précise la quantité de matière qu’il y a en son centre à partir de ce que nos télescopes permettent de voir. Mais le hic, c’est que cette quantité est toujours insuffisante pour que la gravité du cœur de la galaxie puisse «retenir» les étoiles qui gravitent autour. À cause de leur vitesse, celles-ci devraient en principe s’échapper dans l’espace. Mais comme elles ne le font pas, on déduit qu’il doit y avoir «autre chose» au centre des galaxies, une «matière sombre» qui serait très massive mais qui n’interagirait que très peu (hormis par gravité) avec la matière «normale». Une hypothèse assez répandue veut que cette matière sombre s’explique par le fait que toute particule soit accompagnée d’un «superpartenaire» fantôme, très massif mais qui n’interagit avec rien part par gravité. La deuxième ronde du LHC a toujours été vue comme une première occasion de tester cette hypothèse nommée supersymétrie, ou SUSY pour faire court et les premiers résultats viennent apparemment de rayer de la carte plusieurs versions de cette SUSY, lit-on sur le blogue Not Even Wrong du mathématicien de l’Université Columbia Peter Woit.

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Lundi 14 décembre 2015 | Mise en ligne à 11h24 | Commenter Commentaires (35)

Le chiffre du jour : à 4 degrés, les Bruins s’amènent

(Photo : Steve Deschênes, archives Le Soleil)

(Photo : Steve Deschênes, archives Le Soleil)

Alors voilà, l’Accord de Paris a été officiellement adopté en fin de semaine. On en trouvera un résumé ici et le texte intégral ici. Pour ma part, je veux juste profiter de l’occasion pour faire un petit exercice qui, il me semble, n’a pas souvent été fait dans les médias et qui peut avoir quelque chose d’éclairant.

L’objectif de l’accord est de maintenir le réchauffement sous les 2°C, voire 1,5° si possible. C’est une ambition qui a été saluée, non sans raison d’ailleurs, parce que cela devrait nous éviter les pires conséquences du réchauffement. Mais ce sont les pays signataires qui décident des moyens à prendre et, de ce que l’on sait de chacune de ces «contributions nationales», elles ne suffiront pas. Comme on l’a vu dans ce blogue récemment, atteindre la cible de 2°C demanderait de poser toute une série de gestes radicaux à court terme, ce que bien peu de pays semblent prêts à faire, malheureusement.

Alors à l’heure actuelle, on s’enligne plus vers un réchauffement de 3 à 4° C, selon un rapport de l’ONU publié le mois dernier, et d’aucuns craignent même que l’on se rende jusqu’à 6° C. Mais prenons cette marque de 4° C, puisqu’elle apparaît présentement comme la plus réaliste. Qu’est-ce qu’elle signifie, au juste ? Sur le célèbre planche des vaches de la non moins célèbre «vraie vie», comment transformerait-elle le climat dans le sud su Québec ?

Pour s’en faire l’idée la plus concrète possible, le mieux est sans doute de se reformuler la question ainsi : ces 4 degrés changeront notre climat en celui de quelle ville américaine ? Évidemment, c’est un exercice passablement périlleux et nécessairement imparfait parce que le réchauffement ne survient pas également partout et qu’il y a toutes sortes de facteurs locaux (proximité de la mer, altitude, etc) que cela sort de l’équation. Mais à force d’entendre ici et là des commentaires du genre «2 ou 3 degrés de plus, ça change-tu vraiment quelque chose dans l’fond, tsé il va faire –18° au lieu de –21° en février», je me suis dit qu’il vaudrait la peine de le faire pour montrer qu’on ne parle pas juste de quelques petits degrés sans conséquence, ici. Alors présumons que ce 4° C, si c’est bien ce que l’avenir réserve à la planète, vaudra pour le sud du Québec et voyons ce en quoi il transformera les climats de, disons, Montréal et Québec.

À Montréal, la température annuelle moyenne — on l’oublie parfois, mais quand on parle du réchauffement planétaire, à la base, c’est de cela dont il est question : de la température annuelle moyenne du globe — tourne autour de 5,8 à 6,8 degrés Celsius, selon la source consultée. À l’heure actuelle, pour obtenir un moyenne annuelle de 4° supérieure à celle de la métropole, il faut descendre jusqu’à des endroits comme Hartford et Boston. Tout de même…

Certes, il neige là-bas en hiver. En janvier et en février, ça «gèle» pratiquement à toutes les nuits et par d’assez bonnes marges, avec des minimums moyens dans les –5 à –8° C. Il leur arrive d’avoir de vraies bonnes tempêtes, ne vous en faites pas avec ça, et même, à l’occasion, de connaître des épisodes de «grand froid» — autour de –15 à –20° une ou deux fois par hiver, si je me souviens bien de l’année où j’ai étudié au Connecticut. Mais le jour, Messieurs-Dames, le jour… Le maximum moyen à Hartford et Boston en janvier et février oscille entre +2 et +3,5° C.

Assurez-vous de bien lire le signe «plus», hein, parce que c’est ici, il me semble, que l’on prend toute la mesure de l’ampleur du changement qui s’en vient. Figurez-vous des mois de janvier-février à Montréal où, un peu plus d’un jour sur deux, le mercure passe au-dessus du point de congélation et le couvert neigeux se met à fondre. Dans ce climat-là, il en reste, de la neige au sol, mais pas mal moins. Cela signifie aussi, par exemple, que des patinoires extérieures actuelles de la région de Montréal devront fermer ou investir dans des systèmes de réfrigération artificielle. Le crues printanières seront vraisemblablement pas mal plus faibles, au grand dam des canoteurs et des kayakistes. Et ainsi de suite.

Ajoutez à cela que le climat de Boston, c’est le climat des Bruins, bon sang, alors je me demande bien comment un être humain capable d’un minimum de discernement moral en voudrait…

Dans la Ville de Québec, la température moyenne est de 4,2° C. Pour y ajouter 4 degrés, il faut descendre jusqu’à Portland, dans le sud du Maine. Température maximale moyenne en février : + 1,4° C…

Tout cela, je le répète et je le souligne à grand trait, demeure essentiellement un exercice de spéculation. Si la moyenne du globe se réchauffe, la distribution de cette chaleur change elle aussi ce qui peut amoindrir (ou empirer) le changement dans le sud du Québec, où des facteurs locaux peuvent aussi jouer. Mais cela illustre et démontre très bien, il me semble, qu’on ne parle pas simplement de la différence entre –22 et –18 la nuit en février. Un réchauffement climatique de 4°, c’est un changement beaucoup plus fondamental que ça.

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