Sciences dessus dessous

Archive, novembre 2015

(Photo : archives La Presse)

(Photo : archives La Presse)

Tous les pêcheurs du monde le savent : pour trouver les poissons, puis les inciter à mordre, il faut «penser comme eux». En tout cas, c’est ce que j’ai toujours entendu dire les sources qui parlent d’autorité. Personnellement, j’ignore ce que cela signifie exactement parce que cela me donne mal à la tête aussitôt que j’essaie et que, par la force des choses, j’ai appris à me contenter de pêches médiocres. Mais si on ne pense pas comme un poisson, apparemment, notre cervelle de placentaire est incapable de choisir les bons endroits et les bons leurres. Aussi simple que ça.

Or justement, suggère une étude qui vient de paraître dans les Proceedings of the Royal Society – Biological Sciences, la psyché des poissons n’est peut-être pas aussi simple que ça, après tout. (Cela expliquerait mes migraines, d’ailleurs.) Ses auteurs ont en effet trouvé des signes qui démontrent, à leurs yeux, que les poissons sont capables de «fièvres émotionnelles». Ces fièvres ont été solidement documentées chez les mammifères, les oiseaux et les reptiles : quand, par exemple, on place un individu dans une situation qu’il n’a jamais rencontrée, la nouveauté induit un stress qui fait s’élever la température corporelle de 1 ou 2 °C. De là, on déduit que ces animaux ont une forme de conscience, ce qui implique qu’ils sont capables de souffrance — c’est-à-dire qu’un stimulus négatif ne provoque pas chez eux que de simples réflexes d’évitement, mais qu’ils ont conscience que quelque chose leur fait du mal. Un peu comme nous, quoi.

Cependant, on n’a jamais trouvé de signe très convaincant que les poissons ressentent la douleur d’une manière qui s’approcherait de cela. Certes, les auteurs de l’étude dont il est question ici, menés par le biologiste de l’Université Stirling (UK) Simon Mackenzie, écrivent qu’à leur sens, ces signes sont nombreux, mais il est facile de trouver des revues de littérature — celle-ci, par exemple — qui concluent que les preuves sont faibles, que la faisabilité neurologique est au mieux incertaine et que de toute manière, les poissons n’en tireraient pas nécessairement un avantage évolutif.

Nous sommes ici devant un authentique débat scientifique. Une brève visite sur cette page Wiki consacrée à cette polémique illustre bien, d’ailleurs, les difficultés auxquelles se butent constamment les chercheurs dans le domaine. Puisque l’on ne peut pas se mettre dans la peau les écailles d’un poisson, on en est réduit à interpréter son comportement. Quand on injecte de l’acide acétique (présumé douloureux) dans la lèvre de poissons de laboratoire et que l’on compare leur réaction à d’autres poissons à qui l’on n’a injecté qu’une solution saline (sans effet), certaines espèces vont nager d’un côté à l’autre, d’autres vont augmenter leur rythme de respiration, d’autres espèces encore vont cesser d’éviter certaines situations risquées, etc. Ce sont tous là des signes évidents que le poisson réagit à un stimulus négatif, mais de là à dire que cela permet de départager ce qui tient du réflexe de ce qui relève d’une éventuelle conscience… Well

Bref, tout cela pour dire qu’en travaillant à comprendre l’affaire, j’ai commencé sans m’en rendre compte à essayer de penser comme un poisson. J’en ai, du coup, attrapé un mal de bloc du tonnerre et tâcherai donc de finir ce billet au plus batinse.

Dans leur étude, donc, M. Mackenzie et son équipe ont placé 6 groupes de 12 poissons zèbres dans des réservoirs comportant plusieurs chambres communicantes, dont la température faisait un gradient de 18 à 35 °C. Les poissons zèbres sont des animaux à sang froid (incapables de moduler leur température corporelle par eux-mêmes) habitués à des eaux de 28 °C, les chambres les plus chaudes servaient donc à mesurer une certaine fièvre. Certains des poissons étaient délicatement capturés et maintenus dans de petits filets pendant 15 minutes, puis relâchés délicatement.

Résultat : pendant les 4 heures suivant leur libération, les poissons capturés, et donc stressés, ont passé près de 80 % de leur temps dans les compartiments à plus de 28 °C, contre environ 55 % pour les groupes contrôle. Cela a accru leur température corporelle de 2 à 4 °C, ce que les auteurs interprètent comme une authentique «fièvre émotionnelle».

À l’œil, il m’étonnerait beaucoup que cette étude vienne clore le débat. Le fait que la fièvre ait été induite par la température de l’eau ambiante sera assurément, ou alors qu’on me corrige si je me trompe, montré du doigt comme une forme de «triche». En outre, je n’ai vu nulle part dans l’article de passage qui abordait la possibilité (y a-t-il un biologiste dans la salle ?) que le maintien 15 minutes dans un filet, à cause des efforts que les poissons ont dû faire pour s’en dégager, ait pu augmenter leur température corporelle, ce qui les aurait ensuite amené à rechercher des eaux plus chaudes.

Mais il est aussi vrai, comme le mentionnent les auteurs, que l’effet a duré longtemps — entre 4 et 8 heures — après la capture. Si leur interprétation s’avérait la bonne, cela aurait des répercussions considérables dans plusieurs domaines. Les fermes qui élèvent des poissons pourraient devoir réviser leurs méthodes pour diminuer leurs souffrances, les pêcheurs qui utilisent des poissons vivants comme appât aussi, et même la pratique de la remise à l’eau, réputée sans impact pour les poissons (tant qu’elle est faite comme il faut), pourrait être remise en question.

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Mardi 24 novembre 2015 | Mise en ligne à 12h03 | Commenter Commentaires (70)

La citation (homéopathique) du jour

«Nous travaillons sur les maladies lourdes comme le cancer et le sida. Encore une fois, il ne faut pas enfermer l’homéopathie dans des maladies légères.»

Ces propos, que la section économique du Parisien a jugé pertinent de rapporter, sont ceux de Christian Boiron, dg des Laboratoires Boiron, entreprise française qui revendique le titre de «leader mondial de l’homéopathie». Ils concernent l’orientation que ces «labos» entendent donner à leurs efforts de recherche. Et en effet, à bien y penser, ils soulèvent une question très pertinente : pourquoi se contenter de ne pas parvenir à battre des placebos uniquement dans le traitement des «maladies légères» quand on peut aussi ne pas fonctionner pour les «maladies lourdes» ? Hein ?

L’homéopathie est cette «médecine douce» — encore que le terme croyance conviendrait mieux — basée sur les idées franchement saugrenues que : a) l’on puisse guérir d’une maladie, n’importe laquelle, en ingérant une toxine qui produit des symptômes similaires à ceux de ladite maladie ; b) plus on dilue la toxine, plus son effet guérisseur sera puissant. Les homéopathes diluent donc leurs ingrédients soi disant actifs (souvent saugrenus eux aussi) parfois jusqu’à des niveaux où il n’en reste absolument plus la moindre trace.

Et de toute manière, en resterait-il la moitié d’un petit brin que cela ne changerait pas grand-chose à l’affaire. Toutes les maudites c*&% de saint-c@%$&? de $*&?%$ d’études et de revues de littérature scientifique sérieuses qui ont été publiées là-dessus concluent que les médicaments homéopathiques ne sont pas plus efficaces que des placebos — ce qui n’est guère surprenant pour des flacons d’eau distillée et des pilules de sucre. Et les documents qui prétendent le contraire ont tous pour point commun d’avoir été anéantis à cause de leurs faiblesses scientifiques.

Alors la place de l’homéopathie n’est ni dans «les maladies légères», ni dans les «lourdes». C’est dans un musée de l’histoire de la médecine, à côté de l’huile de serpent et de la poudre de perlimpinpin.

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Lundi 23 novembre 2015 | Mise en ligne à 10h30 | Commenter Commentaires (36)

Les MMA plus «sécuritaires» que la boxe ?

À voir l'allure qu'ont (parfois) les combattants MMA à l'issue de leurs combats, on jurerait que leur sport est plus dangereux que la boxe. Et pourtant... (Photo : archives La Presse)

À voir l'allure qu'ont (parfois) les combattants MMA à l'issue de leurs combats, on jurerait que leur sport est plus dangereux que la boxe. Et pourtant... (Photo : archives La Presse)

À première vue, on se dit que les combattants qui s’affrontent dans «l’octogone», en arts martiaux mixtes, courent assurément un plus grand risque de se blesser gravement que les boxeurs. Or en y regardant de nouveau et en y pensant bien… eh bien on ne change pas d’idée : un sport de combat où les belligérants portent des gants beaucoup plus légers (donc moins protecteurs) qu’en boxe, ont le droit de se donner des coups de coude et de genou et peuvent frapper leur adversaire quand il est au sol — même s’il est déjà inconscient, ce qui, for the record, relève à mon sens de la barbarie —, une telle discipline, donc, ne peut tout simplement pas être autre chose que beaucoup plus dangereuse que la boxe.

Parce que si cette dernière reste un sport de combat, elle confine la violence dans des limites beaucoup plus strictes que les populaires MMA. Aussi simple que ça, me suis-je longtemps dit.

Mais voilà, on commence à avoir des données rigoureuses comparant les deux disciplines, et les choses ne sont pas aussi claires qu’il n’y paraît. Dans une étude récente parue dans le Clinical Journal of Sports Medicine, des chercheurs de l’Université de l’Alberta menés par le médecin Shelby Karpman, ont analysé les rapports d’examen médical que chaque combattant doit obligatoirement subir immédiatement après un combat, tant en boxe qu’en MMA. Ils ont limité leurs données aux galas qui ont été tenus à Edmonton de 2000 à 2013, ce qui donne quand même un échantillon de 1181 combattants d’arts martiaux mixtes et de 550 boxeurs.

Résultats : toutes blessures confondues, et sans égard à leur gravité, environ 60 % des combattants MMA se blessent, contre «seulement» 50 % des boxeurs. Mais la différence s’explique essentiellement par le fait que les premiers souffrent plus souvent (56 % contre 44 %) de contusions, c’est-à-dire de blessures mineures. Car pour le reste, les auteurs n’ont pas trouvé de différence statistiquement significatives entre les deux disciplines pour la plupart des blessures majeures (fractures, dislocation, etc.), mais la boxe conduit plus souvent à des blessures sérieuses aux yeux (décollement de la rétine, 1,1 % vs 0,3 %) et à des pertes de conscience (7,1 % vs 4,2 %), encore qu’à cet égard, il faut préciser que la fréquence des commotions cérébrales s’est avérée statistiquement égale (10,4 % en boxe contre 8,3 % en MMA, différence non significative).

En outre, après chaque combat, l’athlète se voit interdire de combattre de nouveau pendant une période décidée par le médecin et déterminée par la gravité de ses blessures, et cette suspension s’est avérée en moyenne plus courte en MMA qu’en boxe (20 jours vs 26), autre signe que les boxeurs sortent plus amochés de leurs combats.

Et encore, il ne serait pas insensé de croire que leur échantillon diminuait la dangerosité de la boxe, puisque près de 20 % des boxeurs examinés ici étaient en fait des boxeuses, alors que seulement 1 % de l’échantillon d’arts martiaux mixtes était composé de femmes. Celles-ci étant en moyenne moins puissantes que les hommes, on peut penser que cela a réduit artificiellement le nombre et/ou la gravité des blessures du côté boxe.

Les auteurs font également état de recherches américaines faisant la même comparaison qu’eux, avec des résultats variables — certains travaux concluent que les MMA sont plus dangereux, d’autres non. Ces résultats contre-intuitifs pourraient s’expliquer par le fait que dans les arts martiaux mixtes, parce qu’ils permettent des prises de lutte et des séquences au sol, les combattants sont moins souvent en bonne position pour s’asséner des coups particulièrement violents.

Bref, comme ils disent à Edmonton : I stand corrected.

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