Sciences dessus dessous

Archive, avril 2015

Jeudi 30 avril 2015 | Mise en ligne à 13h19 | Commenter Commentaires (31)

To bio or not to bio…

Photo : archives Le Soleil

Photo : archives Le Soleil

La plus longue expérience comparant l’agriculture «bio» à l’agriculture «conventionnelle» ou «industrielle» dure depuis maintenant plus de 30 ans — un âge fort vénérable pour une expérience scientifique. Elle a commencé en 1981 à l’Institut Rodale, en Pennsylvanie, et se poursuit encore à ce jour. Son directeur de ferme, Jeff Moyer, est de passage au Québec aujourd’hui à l’invitation de l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), et j’en ai profité pour l’interviewer.

Inutile de préciser que, dans le débat sur les avantages et les inconvénients du bio et des méthodes industrielles, M. Moyer a choisi son camp il y a déjà longtemps. Essentiellement, il dit que l’expérience menée à Rodale montre que l’agriculture bio peut être tout aussi productive que la conventionnelle, tout en consommant moins d’intrants (énergie, engrais, pesticides), en polluant moins et en étant en bout de ligne plus payante pour les fermiers, en bonne partie parce que les aliments bio se vendent plus cher.

Bien sûr, reconnaît-il, les sols sont moins riches en nutriments, et la production bio doit sacrifier une partie de ses rendements aux mauvaises herbes et aux insectes, plus difficiles à contrôler sans pesticides. Mais le sol n’est pas qu’un réservoir à nutriments, raisonne M. Moyer. On y trouve aussi toute une ménagerie d’organismes «micro» et «macro» qui profitent aux plantes — par exemple, entre bien d’autres, certains champignons font des associations avec les plantes, les faisant bénéficier de leurs réseaux racinaires plus fins et plus étendus que ceux des végétaux, en échange de quoi ces derniers leur donnent des sucres —, mais que l’on tue en abreuvant les sols de produits chimiques. Au final, dit M. Moyer, l’agriculture conventionnelles finit par simplement remplacer cette vie du sol par des engrais et des pesticides, sans réellement bonifier la production.

A-t-il raison ? A-t-il tort ? La parité bio-industrielle est un refrain souvent entonné par les milieux écolos, mais les chercheurs de l’IRDA, de ce que j’en sais, sont des gens sérieux qui n’inviteraient pas de purs idéologues à leurs assemblées. En outre, les résultats du Rodale ont déjà été publiés dans des revues savantes et d’autres groupes de recherche ont obtenu des résultats semblables — du moins à certains égards.

Mais il reste que cette position est minoritaire dans les milieux de la recherche. Intéressante, pour les raisons que je viens d’énumérer, mais minoritaire. Au cours des trois ou quatre dernières années, plusieurs méta-analyses (dans Nature, Agricultural Systems et les Proceedings of the Royal Society – Biological Science) ont toutes trouvé que l’agriculture biologique est en moyenne de 20 à 25 % moins productive que la production conventionnelle. Cependant ces rendements, il faut le noter, varient beaucoup d’une région à l’autre et d’une culture à l’autre : l’écart moyen n’est que de quelques pour cent pour le riz et les légumineuses, mais peut atteindre 30 % pour des cultures comme la patate et la pomme, voire 40 % pour les fraises — le tableau 1 de cet article est à cet égard extrêmement intéressant et éclairant, tant pour les écarts moyens que pour les (énormes) fourchettes de variation.

Cela dit, j’ai un peu de misère avec les explications qu’avance M. Moyer sur l’écart entre ses résultats et ces moyennes. Il plaide d’abord qu’en général «les fermiers obtiennent les mêmes résultats que nous» ; c’est peut-être vrai, je n’en sais trop rien, mais cet argument me fait le même effet que le fameux «terrain» dont parlent les politiciens lorsque les sondages les donnent perdants.

M. Moyer argue ensuite que le bio nécessite un apprentissage, «que ce soit pour les fermiers ou pour les chercheurs. En bio, vous ne pouvez plus compter sur l’ajout d’intrants (engrais, pesticides), mais devez les remplacer par vos connaissances des sols, de la biologie des plantes, des insectes, etc.» Ce qui est déjà un argument plus intéressant. À vue de nez, on se dit que ces connaissances doivent justement être déjà présentes (par définition) chez les chercheurs universitaires qui concluent que le bio est moins productif et que ça ne doit pas être un facteur important, mais bon, j’imagine qu’on pourrait répliquer à cela que ces mêmes chercheurs ont été formés à l’école conventionnelle, qui ne prépare (ou préparait) pas nécessairement bien à l’agriculture bio…

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Mercredi 29 avril 2015 | Mise en ligne à 10h33 | Commenter Commentaires (3)

L’image du jour : la rivière de sang de l’Antarctique

(Image : Peter Rejcek, National Science Foundation)

La Chute de sang se jette dans un lac gelé de l'Antarctique. (Image : Peter Rejcek, National Science Foundation)

Des chercheurs ont trouvé une possible origine pour les «Chutes de sang», un étrange endroit de l’Antarctique, au pied d’un glacier, où quelques fois par décennie ruisselle une eau très riche en fer — ce qui lui donne une sinistre couleur de sang. Dans un article publié hier dans Nature Communications, une équipe de biologistes et de géologues menés par Jill Mikucki, de l’Université du Tennessee, a annoncé avoir trouvé des signes de saumures liquides en-dessous des glaciers et du pergélisol.

Il y a déjà un bout de temps que l’on soupçonne une origine souterraine à cette «chute» : passé une certaine profondeur, la nappe phréatique a tendance à être très salée. Mais voilà, rapporte ce compte-rendu du site de Science, des puits forés dans cette région dans les années 70 n’avaient rien trouvé d’autre que de la terre gelée.

Pour en avoir le cœur net, l’équipe de Mme Mikucki a donc survolé les environs à bord d’un hélicoptère équipé d’un instrument capable de mesurer la résistance électrique du sol jusqu’à 350 mètres de profondeur. Comme l’eau salée conduit beaucoup, beaucoup mieux l’électricité que la glace, la technique a permis d’identifier des zones de faible de résistance électrique, ce qui indique selon toute vraisemblance la présence de saumures. Et si ces dernières s’avéraient aussi riches en oxydes de fer, elles pourraient bien être la source des Chutes de sang.

Fait intéressant, cette eau est non seulement chargée de minéraux, mais elle abrite également une vie microbienne apparemment florissante. Si ces bactéries proviennent bien du sous-sol et qu’elles métabolisent des roches riches en fer comme on le croit, cela pourrait expliquer pourquoi la vie marine est si riche (en été, s’entend) le long de la côte, non loin. Et la présence de vie dans un endroit aussi ridiculement inhospitalier ravive aussi l’espoir d’en trouver sur Mars, mais c’est une autre histoire…

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Image : photothèque La Presse.

Image : photothèque La Presse.

C’est une vénérable institution qui en prend pour son rhume dans un texte publié hier dans le Globe and Mail. Le Guide alimentaire canadien a en effet soufflé ses 70 bougies récemment, ses préceptes percolent partout dans nos vies, nos écoles, nos hôpitaux, et il s’agit d’un des documents gouvernementaux les plus téléchargés — d’ailleurs disponible en pas moins de 12 langues.

Mais rien de tout cela n’impressionne Dr Yoni Freedhoff, professeur de médecine familiale à l’Université d’Ottawa, qui le décrit comme «brisé», trop influencé par l’industrie alimentaire et à bien des égards insuffisamment appuyé par la science. Le bon docteur, remarquez, n’en est pas à son premier coup de griffe envers le Guide, lui qui lors de sa dernière révision (la version actuelle a été publiée en 2007) le décrivait comme «obésogène».

M. Freedhoff reproche bien des choses au vénérable Guide. D’abord, à la base, il dénonce son approche fondée sur les nutriments, qui consiste à évaluer la quantité minimale de chaque nutriment (protéines, calcium, sodium, vitamines, etc.) qu’une personne doit ingérer ; rappelons que c’est à partir de ces quantités qu’est calculé le nombre de portions de chaque groupe alimentaire. En elles-mêmes, ces estimations ne sont pas mauvaises, mais cela sursimplifie la nutrition en passant sous silence le fait que les maladies chroniques les plus fréquentes, comme l’obésité et les problèmes cardiovasculaires, sont habituellement causés par des patterns alimentaires, et non par des carences. M. Freedhoff ne cite aucun exemple, mais on peut penser que le célèbre régime méditerranéen, qui protège contre les maladies coronariennes, ou le fait que le potassium peut contrecarrer les effets néfastes d’un excès de sel, illustreraient bien ce qu’il a en tête.

Le médecin argue en outre que l’approche par nutriments donne de multiples poignées sur lesquelles les équipes de marketing peuvent jouer pour mousser les ventes d’aliments peu recommandables — par exemple en écrivant bien gros sur les boîtes de Froot Loops qu’elles contiennent de la vitamine D et des fibres. Sur ce point, j’ai bien peur que toute philosophie alimentaire donne des munitions aux marketeurs, dont la «créativité» est légendaire, mais le fait est que M. Freedhoff est loin d’être le seul à critiquer l’approche par nutriments.

Par ailleurs, ce dernier tique également sur l’idée de faire des produits laitiers un «groupe alimentaire». Certes, ce sont de très bonnes sources de protéines et de calcium, mais ce ne sont pas les seules, ils peuvent aisément être remplacés par autres choses et ils n’amènent rien de particulier qui justifierait (comme les fibres, entres autres choses, pour les végétaux, ou le fait que seules les viandes concentrent en une seule source tous les acides aminés dont le corps humain a besoin) qu’on en fasse un groupe alimentaire séparé.

Il faut croire, avance M. Freedhoff, que la présence d’un membre de l’industrie laitière parmi les 12 membres du comité qui a accouché du dernier Guide, a primé sur le fait que «du point de vue scientifique, je ne connais aucune preuve convaincante qui m’amènerait à croire que nous devons tous boire plusieurs verres de lait par jour». Il fait également remonter à une influence indue de l’industrie (les lobbies de l’huile végétale et des fabricants alimentaires siégeaient également sur le comité) la recommandation voulant que nous devrions tirer entre 15 et 25 % de nos calories de l’huile végétale et l’absence de recommandation incitant à éviter complètement les gras trans — alors que Santé Canada stipule qu’il n’existe aucun niveau de consommation sécuritaire pour ces gras.

«Notre Guide a gardé une phobie terrible des gras saturés (alors qu’il est assez clairs qu’ils ne sont pas les poisons que l’on croyait, ndlr) ; passe presque complètement sous silence les sucres ; ne souligne pas assez les inconvénients des viandes transformées, des aliments ultra-transformés et de trop manger ; et soutient étrangement la notion fausse voulant que les jus de fruits et les fruits sont équivalents», dénonce M. Freedhoff.

Pire encore, peut-être : alors que la science de la nutrition évolue rapidement, le Guide, lui, n’est pas mis à jour régulièrement. Les États-Unis révisent leurs recommandations tous les cinq ans. Il y a déjà huit ans que le guide canadien a été révisé, sa dernière mouture est venue remplacer, en 2007, une version qui datait de 15 ans…

ERRATUM (30 avril, 14h30) : Dans une version antérieure de ce texte, j’avais écris que «seule les viandes concentrent en une seule source toutes les protéines dont le corps humains a besoin». Or au lieu de «protéines», il aurait été plus juste de parler des «acides aminés» (les «maillons» dont les protéines sont faites.

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