Sciences dessus dessous

Archive, juin 2014

Vendredi 27 juin 2014 | Mise en ligne à 11h48 | Commenter Commentaires (23)

Faut-il réformer les Nobel ?

Devrait-on élargir les critères d’octroi des prix Nobel, afin de les décerner à plus de trois savants par année et de pouvoir les donner à des organismes (comme c’est déjà le cas pour le Nobel de la paix) ? Le magazine Cosmos croit que oui et, si son plaidoyer ne m’apparaît pas particulièrement convaincant, force est d’admettre que la question qu’il pose mérite qu’on s’y attarde.

Essentiellement, le texte fait valoir que la façon dont on réalise la recherche a énormément changé depuis que les premiers Nobel ont été décerné, il y a 114 ans. Au début du XXe siècle, lit-on, «la science était une entreprise de gentleman menée par de brillants individus qui travaillaient principalement en solitaire. Mais le fait que seulement trois personnes puissent se partager un Nobel une année donnée (ce qui est le maximum inscrit dans les règlements de la Fondation Nobel, ndlr) ne correspond pas à la manière de conduire la recherche de nos jours, alors que pour toute percée majeure publiée dans Nature, il faut à peu près la moitié de la première page pour énumérer les noms de tous les auteurs».

C’est sans doute un brin exagéré, mais il est vrai que chaque percée scientifique implique maintenant des équipes beaucoup plus vastes qu’il y a un siècle. Et le dernier Nobel de physique illustre très bien les injustices que les règlements de cette prestigieuse distinction peuvent créer. Le 2013 de physique, rappelons-le, a été décerné conjointement au Britannique Peter Higgs et au Belge François Englert, qui en 1964 ont prédit (indépendamment l’un de l’autre) l’existence du boson de Higgs, cette particule centrale dans le mécanisme qui donne une masse à la matière. C’est la découverte du Higgs par le Large Hadron Collider (et donc la preuve directe de son existence, preuve qui nous échappait jusque-là) qui a incité le comité à donner le Nobel à MM. Higgs et Englert.

Le fait qu’il y ait eu seulement deux lauréats l’an dernier au lieu du maximum de trois est généralement interprété comme une reconnaissance implicite de la contribution du physicien américain Robert Brout, qui avait co-écrit avec M. Englert son article de 1964 sur le boson de Higgs, mais qui est décédé en 2011 — or le Nobel ne peut être décerné qu’à un chercheur en vie, ce qui l’a disqualifié.

Mais de toute manière, dénonce Cosmos, même si l’on avait inclus ce Brout, l’on aurait quand même laissé de côté d’autres physiciens dont la contribution a été tout aussi déterminante pour notre compréhension du mécanisme de Higgs. Trois d’entre eux sont cités — Gerald Guralnik, Carl Hagen and Tom Kibble. Tous trois ont écrit des articles importants sur le Higgs en 1964, et Kibble en a publié un autre en 1967 que Peter Higgs lui-même qualifie de «fondamental» (influencial). En outre, comme l’expliquait ici The Economist l’an dernier, l’article de M. Guralnik allait nettement plus loin que celui de M. Englert qui, sans rien vouloir lui enlever, ne prédisait pas explicitement l’existence d’un nouveau boson mais qui a fait paraître son article avant les autres.

Bref, la règle des trois lauréats engendre des injustices flagrantes depuis longtemps, et cela ne s’améliorera pas puisque à l’ère du Big Science, il faut souvent des machines énormes comme le LHC et des équipes à l’avenant pour faire des découvertes majeures. La seule idée que l’on détermine à l’avance un nombre de «méritants» est en soi une recette à controverse.

Mais s’il me semble souhaitable d’assouplir cette règle, j’hésiterais à étendre le nombre annuel de nobélisés bien au-delà de trois. D’abord parce qu’il faudra toujours tracer une ligne quelque part, ce qui impliquera toujours des injustices et des frustrations. D’ailleurs, plus la liste des lauréats sera grande, et plus la démarcation entre les heureux élus risque d’être faible, puisque l’on peut présumer qu’en général, la différence entre la 3e et la 4e contribution est plus marquée qu’entre, disons, la 10e et la 11e.

Et ensuite parce que si l’on multiplie les nobélisés à coup de 15, 20 ou 50 par année, on risque fort de diluer d’autant le prestige de ce prix, et l’on ne sera pas plus avancé.

Qu’en dites-vous ?

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Le hasard fait drôlement les choses. Juste comme je publie un papier sur le possible (et même très vraisemblable) retour du grand requin blanc dans le Golfe du Saint-Laurent, je vois sur Twitter qu’une journaliste de Radio-Canada dans l’Est du Québec, Monica Lalancette, rapporte que «des carcasses de phoques sans tête ont été retrouvées sur les berges de la Haute-Gaspésie. Différentes hypothèses sont émises». À moins, bien sûr, que ce ne soit pas un hasard et que ceci explique cela — mais bon, on ne peut pas prouver grand-chose là-dessus.

Ce qui semble sûr, c’est que la population de requins blancs augmente dans le nord-ouest de l’Atlantique. Une étude publiée ce mois-ci dans PLoS-ONE, basée sur différents registres d’observations et de captures de Carcharodon carcharias, alias «les dents de la mer», conclut en effet qu’après avoir fondu des trois-quarts dans les années 60 à 80, la population de requins blancs de ce côté-ci de l’Atlantique a nettement rebondi au cours des 20 dernières années. D’ailleurs, on en voit depuis 3 ou 4 ans dans les environs de Cape Cod, une région qui n’était pas habituée à la présence de ce grand prédateur — et n’y est toujours pas, puisque le gros poisson y défraie encore les manchettes.

Une autre chose qui est sûre, c’est que le grand requin blanc serait (ou est) très à son aise dans le golfe, dont l’eau n’est pas du tout trop froide pour lui en été et qui regorge de phoques bien gras, ses proies de prédilection. C. carcharias a d’ailleurs été aperçu plusieurs fois dans le golfe par le passé, mais sa dernière présence documentée y remonte à plus de 30 ans, et même à une cinquantaine d’années en eaux québécoises.

Cependant, le vétérinaire de l’Université Dalhousie Chris Harvey-Clark, qui étudie cette espèce depuis 25 ans, m’a dit qu’il était convaincu d’en avoir vu un, et un gros, au large de l’Île-du-Prince-Édouard en août dernier. La forme de son aileron et son comportement lui font croire qu’il s’agissait bel et bien du requin blanc et non d’un mako, une espèce présente dans le Golfe et souvent confondue avec le «roi des mers». Il est aussi possible que l’espèce n’ait jamais quitté le Golfe mais qu’on ne l’ait pas observé simplement parce que nos eaux sont moins fréquentées que la côte américaine.

Plus de détails ici

AJOUT (13h30) : J’ai fait une (autre) entrevue avec le spécialiste des requins Jeffrey Gallant, du GEERG, au sujet des phoques décapités retrouvés en Haute-Gaspésie. Il s’agirait apparemment de cinq phoques du Groënland. Il est très étonnant d’en trouver autant en si peu de temps mais, bien que le chercheur peine à trouver une explication, il croit qu’il y a peu de chance pour que le grand requin blanc (ou un autre requin) soit en cause. Le fait que toutes les parties grasses de l’animal, qu’un prédateur cible en premier lieu, rend la thèse de la prédation peu probable. En outre, les photos qu’il a vues montrent que la tête d’au moins un des phoques a été sectionnée de manière nette, alors qu’une mâchoire aurait déchiqueté les chairs.

Il arrive parfois que le requin du Groënland laisse ce genre de «carte de visite». Quand les phoques sont sur la banquise, en effet, et qu’ils se plongent la tête sous l’eau, dans un trou de respiration, pour voir si la voie est libre, il arrive qu’un requin du Groënland en décapite un à l’occasion. Mais cinq ? C’est peu vraisemblable, estime M. Gallant. En outre, cette hypothèse impliquerait que les phoques seraient morts cet hiver, il y a donc plusieurs mois, et les spécimens morts ne semblaient pas particulièrement décomposés, dit-il.

Parmi les cinq carcasses, m’a dit Josiane Cabana, du Réseau québécois d’urgence pour les mammifères marins, deux étaient très fraiches (quelques jours à peine), tandis que les trois autres étaient en moins bon état, mais manifestement pas assez abimées pour dater de l’hiver.

Une autre explication possible serait que les animaux auraient été étêtés par une ou des hélices de bateau mais, de nouveau, les chances pour que 5 phoques soient morts de cette façon en peu de temps dans une même région sont très minces, estime M. Gallant.

Bref, cela reste un mystère…

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Raisonnons un peu : l’homme de Néandertal était un des plus proches parents que l’espèce humaine actuelle a jamais eus. Il avait lui aussi une très grosse boîte crânienne — même plus grosse que la nôtre, à environ 1600 cm3 de volume contre 1400 cm3 pour nous. Alors forcément, notre ancêtre commun, l’homininé dont nous et Néandertal descendons, devait lui aussi avoir une «grosse tête», caractéristique qu’il a léguée à nos deux espèces, non ?

Eh bien non, pas forcément, selon une belle étude parue des derniers jours dans Science, qui fait par ailleurs reculer de 100 000 à 200 000 ans l’apparition d’Homo neanderthalensis. L’article est basé sur l’examen de 17 crânes provenant d’une grotte en Espagne bien connue des anthropologues, le site Sima de los Huesos, où l’on a découvert depuis 30 ans les restes généralement bien conservés de 28 néandertaliens. Sept des 17 crânes étudiés étaient inédits.

L’équipe de chercheurs, menée par J.L. Arsuaga, de l’Université Complutense de Madrid, a utilisé diverses méthodes de datation pour établir l’âge des ossements, dont des mesures de paléomagnétisme (qui se sert des changements historiques connus dans le champ magnétique terrestre pour dater des sédiments) et des «séries uranium», qui déduit l’âge d’un échantillon par la proportion d’uranium-234 et de thorium-230 (soit ce qu’il advient du 234U lorsqu’il se décompose) qu’il contient. Les résultats, concordants, attribuent aux restes l’âge vénérable de 430 000 ans, soit bien avant le moment où l’on pensait que H. neanderthalensis était apparu (il y a 200 000 à 300 000 ans, selon les sources).

En soi, ce serait déjà une belle découverte, mais M. Arsuaga et ses collègues ont aussi trouvé autre chose : si les crânes montraient clairement des caractéristiques associées à Néandertal — bourrelets osseux au-dessus des yeux, par exemple, et diverses particularités dentaires —, leur volume était nettement plus petits que ceux des hommes de Néandertal «classiques», avec 1230 cm3 en moyenne. Même en tenant compte de la taille corporelle des individus, les hommes de Sima de los Huesos avaient de bien petites têtes.

Si ces squelettes sont bien ceux d’hommes de Néandertal très primitifs, cela signifierait donc que les très gros cerveau de nos «cousins» seraient apparu indépendamment des nôtres, lors d’une évolution en parallèle.

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