Sciences dessus dessous

Archive, mai 2014

Vendredi 30 mai 2014 | Mise en ligne à 14h58 | Commenter Commentaires (14)

Meilleur ami de l’homme, pire ennemi du… mammouth ?

Drôle de phénomène, quand même, que ces «mégasites» préhistoriques jonchés plus ou moins exclusivement par des os de mammouths — souvent plusieurs dizaines d’individus. Et un article paru dans le dernier numéro de Quaternary International vient y ajouter une tournure supplémentaire.

Comment tous ces mammouths sont-ils tous morts au même endroit ? Bien des spécialistes, lit-on dans ce compte-rendu de Science, présument qu’ils sont tous décédés à peu près en même temps et pour une raison commune. Une catastrophe naturelle, par exemple, comme une inondation. Mais voilà, fait valoir l’auteure de l’article, l’anthropologue de Penn State Pat Shipman, en général ces incidents tuent préférentiellement les individus les plus faibles, donc les très jeunes et les très vieux. Et cela ne correspond pas à ce qu’on trouve dans ces mégasites, qui recèlent des spécimens de tous les âges. C’est du moins ce que Mme Shipman a démontré en analysant le contenu de plus d’une douzaine de ces «cimetières de mammouths».

Ce pourrait bien être une autre sorte d’accident, comme un groupe de mammouths traversant un lac gelé qui passe à travers la glace. Mais ce genre d’événements devait être très rare, et l’on connaît une trentaine de mégasites en Europe et dans le nord de l’Asie. Ça fait beaucoup…

En outre, a trouvé Mme Shipman, ces sites hébergent les ossements d’individus qui, d’après nos techniques de datation, ne sont pas tous morts en même temps, mais sur plusieurs centaines d’années. L’anthropologue croit donc que ces mégasites étaient des endroits qui se prêtaient bien aux embuscades — d’autant plus qu’aucun d’entre eux ne date d’avant l’arrivée de l’homme dans ces régions. Et puisque l’on a aussi trouvé quelques crânes d’ancêtres du chien parmi les ossements, mais que les os de mammouths portaient somme toute très peu de marques de dents (que des prédateurs ou charognards auraient laissé), Mme Shipman fait l’hypothèse que ces sites pourraient être parmi les plus anciens signes de coopération entre l’homme et le chien — celui-ci montant la garde à côté des carcasses.

Cette dernière partie, évidemment, est pas mal spéculative et l’idée selon laquelle l’Homme aurait causé l’extinction des mammouths n’est pas neuve, mais ces mégasites restent un beau petit mystère et le texte vaut quand même le détour…

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Jeudi 29 mai 2014 | Mise en ligne à 14h49 | Commenter Commentaires (72)

Climat, météo et fédéral

Vient-on de découvrir une nouvelle épaisseur de bâillon imposé aux scientifiques fédéraux ? C’est ce que soutient le journaliste politico-environnemental Mike De Souza dans un billet qu’il vient de publier sur son blogue et qui a déclenché une petite tempête sur les réseaux sociaux. Vous me direz bien ce que vous en pensez mais, pour ma part, je suis un peu partagé…

Dans son texte, M. De Souza dénonce le fait que les météorologues du gouvernement fédéral ne sont pas autorisés à parler des changements climatiques avec les médias. Un porte-parole du fédéral lui a effectivement fait savoir par courriel que «les scientifiques d’Environnement Canada se prononcent sur leurs champs d’expertise. Par exemple, les météorologistes rattachés aux plans d’urgence sont des experts des conditions météorologiques extrêmes et s’expriment sur ce sujet. Les questions sur les changements climatiques et les tendances à long terme devraient être adressées à un climatologiste ou à une autre autorité en la matière».

M. De Souza déplore aussi que «le protocole de communication du ministère empêche les météorologistes de faire des liens entre les changements climatiques et des événements météo extrêmes comme les inondations dans le sud de l’Alberta ou les feux de forêts majeurs qui ont eu lieu dans le nord du Québec à l’été 2013».

Petite tempête sur les réseaux sociaux, donc…

Je comprends bien le contexte dans lequel le billet de M. De Souza s’inscrit et je trouve moi aussi démocratiquement dommageable, inexplicable et injustifiable le bâillon que le gouvernement Harper impose aux scientifiques fédéraux. Mon collègue De Souza fait d’ailleurs un bon résumé de ce contexte et insiste beaucoup dessus dans son billet.

Mais même si la cause générale est bonne, il me semble que le cas qu’il soulève n’en est pas un bon pour la plaider et ne constitue pas nécessairement une limitation injustifiée. L’idée selon laquelle les météorologues devraient laisser les climatologues parler de climat (et vice-versa) n’est ni nouvelle, ni sans fondement. C’est même un point qui revient souvent, sous une autre forme, dans le débat sur les changements climatiques : les climatonégationnistes rappellent sans cesse que si on ne peut pas prévoir le temps qu’il fera la semaine prochaine, alors les prédictions sur le climat que l’on devrait avoir dans 50 ans ne valent rien. Or, leur répond-on, s’il est vrai que l’on ne sait pas s’il pleuvra à Québec dans deux semaines, il n’y a rien de déraisonnable à prédire qu’il fera froid et qu’il neigera assez souvent à Québec en janvier et en février 2025. La différence entre météo et climat, elle est là.

Certes, les spécialistes de la météo ont par définition une bonne base pour comprendre le climat. Mais l’écart entre les deux disciplines n’en est pas moins réel et important : pas plus tard que la semaine dernière, j’ai demandé une entrevue sur les effets d’El Nino dans le sud du Québec au consortium Ouranos, qui regroupe des climatologues, et l’on m’a répondu que personne ne pouvait m’aider parce que El Nino est un phénomène de courte durée qui concerne donc la météo. Alors je me dis que cette incapacité (relative) doit jouer dans les deux sens…

Un deuxième point sur lequel j’accroche, c’est cette idée selon laquelle on devrait être libre d’attribuer un événement météo particulier aux changements climatiques. On pensera ce qu’on voudra du gouvernement Harper, mais les statistiques et les moyennes ne peuvent pas être utilisées pour expliquer des cas particuliers. C’est un règle de base. Par exemple, on peut dire que les femmes gagnent en moyenne seulement 90 % du salaire moyen des hommes pour prouver l’existence d’une forme systémique de sexisme, mais on ne peut pas l’invoquer pour expliquer pourquoi Mme Tremblay vivant à Saint-Machin-Truc gagne seulement 22 000 $ par année — peut-être que Mme Tremblay a été longtemps malade, peut-être qu’elle est carrément paresseuse, ou que sais-je encore.

Et de la même façon, il serait hasardeux de dire que tel ou tel ouragan/tempête/inondation/autres est dû aux changements climatiques. Il demeure toujours possible que la catastrophe se serait produite de toute manière. Quand on peut démontrer qu’un type d’événement, comme les pluies diluviennes, devient de plus en plus fréquent, alors oui, le lien avec le réchauffement de la planète est plus plausible. Mais un événement isolé ne peut pas s’expliquer par des stats.

Alors, même si je souscris complètement à l’idée de rendre aux chercheurs fédéraux leur liberté de parole, je ne suis pas sûr que le cas «trouvé» par mon collègue soit vraiment un autre cas de bâillon. Qu’en dites-vous ?

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Mercredi 28 mai 2014 | Mise en ligne à 11h08 | Commenter Commentaires (36)

Notre gros cerveau a-t-il grugé nos muscles ?

Officiellement, ce n’est encore qu’une vulgaire corrélation, et l’on sait tous à quel point il faut se méfier de ces petites bêtes-là. Mais c’en est une… comment dire… trop fascinante pour que je n’en parle pas ici : une belle étude qui vient de paraître dans PLoS-Biology suggère que le grossissement du cerveau chez l’espèce humaine se serait fait au détriment de notre force physique et, grosso modo, de la «qualité» de nos muscles.

Une équipe menée par Philipp Khaitovitch et Katarzyna Bozek, de l’Institut de bioinformatique CAS-MPG, à Shanghaï, a analysé cinq sortes de tissus corporels, soit trois dans le cerveau (cortex visuel ; cervelet, impliqué dans la coordination ; et cortex préfrontal, impliqué dans l’abstraction et le raisonnement) et deux tissus sans liens avec les neurones (rein et muscle de la cuisse). Ils ont répété ces analyses sur quatre espèces animales différentes, c’est-à-dire «nous autres», le chimpanzé, un macaque et la souris, à raison de 14 individus par espèce.

Le type d’analyse qu’ils ont fait s’appelle métabolome, ce qui signifie qu’ils ont dresser une liste de molécules qui composent les tissus ou qui sont générées par lesdits tissus (déchets cellulaires, protéines, etc). Les métabolomes produits par Khaitovitch et al., notons-le, comprenaient pas moins de 10 000 molécules, ce qui est très largement supérieur à tout ce qui avait été fait auparavant.

La première chose qu’ils ont constaté était loin d’être une surprise : plus deux espèces sont apparentées, plus leurs métabolomes se ressemblent. D’un point de vue chimique, les tissus de la souris tranchaient donc nettement avec ceux des trois primates. Sauf que…

Les chercheurs ont aussi trouvé des différences majeures dans deux types de tissus humains, soit les muscles et le cortex préfrontal. Comparé au rythme auquel les autres tissus ont changé depuis que la lignée menant à l’Homme a divergé de celle des souris, il y a 130 millions d’année, et de celle des macaques, il y a 45 millions d’années, il semble que l’évolution ait accéléré par un facteur 4 pour le cortex préfrontal humain au cours des derniers 6 millions d’années (moment de la séparation de notre lignée et de celle des chimpanzés). Dans le cas des muscles, lit-on dans ce compte-rendu de Science, ce coup d’accélérateur évolutif atteint même 8 fois.

Par contraste, écrivent les auteurs, les différences entre humains et chimpanzés dans leurs métabolomes du rein et du cortex visuel semblent correspondre grosso modo à leur distance génétique — soit somme toute pas grande-chose.

Or si cette accélération fut à l’avantage de l’humain dans le cas du cerveau, c’est l’inverse pour les muscles. Les auteurs de l’étude ont fait faire des tests de force maximale à 42 humains, 5 chimpanzés et 6 macaques, et ont trouvé qu’à poids égal, un muscle humain développait en moyenne la moitié moins de force que ceux des autres primates — et ce, même si une partie importante (16) des humains testés étaient des athlètes de pointe et que tous les singes avaient été élevés en captivité.

De là, supputent les auteurs, on pourrait (notez le conditionnel svp) déduire que le cerveau humain s’est développé aux dépens des muscles, du moins en partie. Notre cervelle intrigue en effet les spécialistes de l’évolution depuis longtemps, notamment parce que le contenu de notre boîte crânienne ne représente que 2 % de notre poids corporel, mais mobilise pas moins de 15 à 20 % de l’énergie que nous brûlons (selon le niveau d’activité physique). C’est donc un organe qui est parvenu à se développer, au fil de l’évolution, même s’il était extrêmement coûteux à «faire rouler» — alors que la sélection naturelle a plutôt tendance à favoriser les économies d’énergie.

On se dit donc que le corps humain doit avoir trouvé des manières de compenser cette orgie de dépense. Une hypothèse veut que ce soit le système digestif, qui accapare beaucoup d’énergie pour métaboliser la nourriture, qui ait été réduit, afin de diriger l’énergie épargnée vers le cerveau. Cela demeure possible, mais l’hypothèse (à moitié concurrente) de la régression musculaire est désormais officiellement lancée…

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