Sciences dessus dessous

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  • Jean-François Cliche

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    Lundi 14 avril 2014 | Mise en ligne à 12h01 | Commenter Commentaires (8)

    Sperme traumatisé, enfants à l’avenant

    La question taraude la biologie depuis quelques années déjà : les traumatismes vécus au cours de la vie peuvent-ils être transmis aux enfants ? Le fait d’avoir déjà ressenti des stress intenses peut-il changer le comportement de la génération suivante ? En principe, on se disait que non, puisque aucun traumatisme ne peut changer le génome de quelqu’un et, si l’expression des gènes est beaucoup plus malléable, elle est remise à zéro dans les gamètes. Mais malgré cette impossibilité théorique, on voyait quand même ici et là des expériences bizarres où un traumatisme semblait avoir des effets sur plusieurs générations.

    Ces résultats étaient particulièrement embêtants parce que, même en admettant qu’ils soient valides, personne ne voyait comment un «souvenir» pouvait avoir des échos physiologiques sur la descendance. Mais cela vient peut-être de changer : des travaux dirigés par la chercheuse de l’Université de Zurich Isabelle Mansuy et publiés hier dans Nature Neuroscience proposent un mécanisme qui pourrait expliquer cet étrange phénomène.

    Jusqu’à présent, lit-on dans ce compte-rendu du New Scientist les recherches dans cette veine s’étaient surtout concentrées sur un des principaux mécanismes qui régulent l’expression des gènes, soit la méthylation. Par celle-ci, nos cellules peuvent réduire la production de certaines protéines (donc l’expression de certains gènes, puisque les gènes sont des recettes de protéine) en ajoutant des «groupements méthyl» (des «morceaux» de molécule, CH3) à une gaine qui entoure et protège l’ADN. C’est un mécanisme bien pratique pour qu’un individu puisse s’adapter à certaines circonstance en dépit de son bagage génétique, mais voilà, ces traces sont complètement effacées lors de la reproduction. On avait bien trouvé certaines indications suggérant qu’une partie pouvait persister, mais rien de majeur.

    Or l’équipe de Mme Mansuy a travaillé sur un autre mécanisme, soit des micro-brins d’ARN (miARN). L’ARN est une forme de matériel génétique différente de l’ADN ; celui-ci est concentré dans le noyau et ne sert qu’à conserver les recettes de protéines, alors que l’ARN a un rôle beaucoup plus actif. Il s’avère que l’organisme produit beaucoup de ces miARN lorsque confronté à des stress importants et, point très important ici, que ces miARN ne sont pas effacés lors de la production des gamètes, mais peuvent survivre à l’intérieur des spermatozoïdes.

    Afin de voir si cela pouvait expliquer nos fameux «échos» intergénérationnels, les chercheurs suisses ont séparé des souris nouveaux-nés de leur mère à plusieurs reprises au cours de leurs premiers jours de vie, et ont aussi placé la mère dans des situations de stress (dans un corridor très étroit). Une fois devenues adultes, ces souris traumatisées se sont avérées beaucoup plus tolérantes au risque, prenant deux fois moins de temps avant de s’aventurer en terrain découvert ou dans un endroit très éclairé. Elles étaient aussi moins résilientes : dans des tests de nage forcée, elles ont cessé de nager bien avant les souris non-traumatisées, passant environ 50 % plus de temps à se contenter de flotter. Elles montraient également des changements particuliers dans leur façon de métaboliser les sucres.

    Fait intéressant, les enfants et même les petits-enfants de ces souris ont montré les mêmes comportements et les mêmes particularités physiologique. Et, élément le plus fort de la démonstration, Mme Mansuy a obtenu les mêmes caractéristiques en prélevant des miARN dans le sperme de souris traumatisées et en les injectant dans des ovules fécondées de souris normales.

    Jusqu’à présent, l’article a reçu un accueil enthousiaste de la part de la communauté scientifique — voir ici, notamment. Il reste encore à éclaircir le mécanisme exact par lequel les miARN auraient ce genre d’effet, mais il semble a priori qu’on tienne finalement un début d’explication. Notons en outre que ces miARN sont également produits par des «stress» comme la famine, la suralimentation et le manque d’exercice, ce qui pourrait bien ouvrir des fenêtres sur de fascinantes questions de santé publique…


    • Je trouve le sujet super intéressant, et je crois à ce type de transmission depuis le CEGEP dans les années 80. L’article que vous cité me fait grandement plaisir^^. Je vais certainement aller le lire très prochainement.

      Cependant, je me souviens d’avoir lu quelque chose sur le sujet il y a un peu moins de 10 ans… sur l’hérédité du maïs et les ARN (je suis peut-être dans le « champ »… ça fait un bail cette lecture). Plus récemment, il y a 2-3 ans, sur un article qui parlait de la famine chez des familles roumaines et des changements qui étaient apparus chez leurs descendants (dans les deux cas, je ne me souviens plus des sources de mes lectures désolés…)

      Sur la méthylation et sa transmission, un numéro de LaRecherche nous présentait assez bien le sujet pas plus tard… qu’au printemps 2012 (je ne sais plus le mois exact)! J’étais resté sur l’idée (contrairement à votre texte qui énonce « rien de majeur ») qu’il y avait eu des découvertes relativement importantes… mais bon, je me suis contenté des articles de la revue, je ne suis pas allé vers les articles officiels des chercheurs (je devais souffrir de paresse à ce moment-là).

    • Je ne sais pas… je ne suis pas scientifique alors…

      Je me demande juste: les enfants d’après-guerre nés de parents qui ont vécu disons, les camps de concentration, les bombardements aériens, les sirènes d’alarme, toutes les atrocités de voir mourir ses proches ou d’entendre parler de crimes contre l’Humanité en se demandant si on sera le prochain. La famine, le froid, les maladies, la peur permanente.

      Les enfants de ces Européens qui ont connu tout cela et qui sont aujourd’hui les Boomers d’Europe ou de n’importe où ailleurs, sont-ils plus stressés et dysfonctionnels?

      Cette génération a pourtant la réputation d’être la plus créatrice, la plus fonceuse, la plus productive de tous les temps.

      Alors est-ce juste de comparer des hommes avec des souris? Juste de même, comme je dis, je ne suis pas scientifique.

    • On embarque dans ce qui pourrait de moins en moins être de la science fiction. Les échanges d’éprouvette qui pourraient se faire dans le but de… Les débats sur les différences entre l’inée et l’acquis reprendraient sur de nouvelles bases.

    • Sujet fondamental et rempli d’espérance pour la recherche en neuroscience et en génétique au niveau de la compréhension des relations entre l’environnement social et affectif (stress) de la personne et la physiologie de son corps.

      Par exemple, si j’ai bien compris la nature et les conclusions de l’étude faites en 2011 par les deux chercheurs neuroscientifiques Michael Meaney Ph.D. et Gustavo Turecki M.D., Ph.D., du «Douglas Mental Health University Institute de Montréal » nous aurions, de par l’épigénétique une voie de communication entre l’environnement social et affectif de la personne et la physiologie de son cerveau. La chimie du cerveau ne serait plus uniquement dépendante de l’héritage génétique ou d’un quelconque facteur organique, comme le prétendent plusieurs psychiatres mais elle serait également dépendante de facteurs environnementaux. Ce qui, dans le cerveau serait rendu malade par l’environnement social et affectif, et par les mots environnant la personne, pourrait de la même manière être guérie en agissant sur cet environnement et sur les mots environnant la personne.

    • . . .
      Serait-ce un phénomène qui jouerait un rôle dans l’évolution et l’adaptation des êtres vivants face aux stress provoqués par leur environnement, et ce, d’une génération à l’autre. … Ça ne doit pas toucher seulement la façon de réagir aux stress, peut-être que d’autres facteurs plus physiologiques pourraient entrer en jeu comme la couleur des yeux, des poils, la longueur des membres …

      Mais comme mentionne loubia, … peut-on s’attendre à des divergences psychologiques et physiologiques entre les humains selon les pressions de l’historique environnemental de leurs ancêtres. S’il en existe, ces divergences ne sont pas majeures … faudrait faire attention pour ne pas tomber dans des raisonnements à la Doc Mailloux.

    • @loubia
      Ce sont justement les souris qui ont été soumises au stress qui se sont avérées les + aventureuses.

    • Donc si je comprends bien, notre descendance pourrait être de plus en plus acclimatés au stress imposé par notre société et en souffrir moins physiquement! Si oui, c’est une excellente nouvelle!

      Pas tout à fait ce que je comprends… Même en présumant que l’on puisse transposer les résultats des souris directement aux humains, il faut quand même un gros traumatisme durant l’enfance. Et ceux qui en subiraient auraient des enfants qui seraient plus prompts à prendre des risques ; d’un certain point de vue, on peut voir ça comme une «acclimatation au stress imposé par notre société», c’est vrai, mais cela pourrait tout aussi bien être une conséquence néfaste si ce «côté Jackass» alourdissait les bilans routiers, par exemple, ou produisait plus de joueurs compulsifs.
      En outre, toujours si (et c’est un très gros «si») l’on pouvait transposer les résultats directement aux humains, cela signifierait également que nous devenons de moins en moins persévérants…
      Et puis dans la vraie vie, les traumatismes majeurs pendant l’enfance ne confèrent pas d’avantage. En moyenne, c’est plutôt le contraire, je crois.
      JFC

    • Donc, si je comprends bien, parent stressé = spermatozoïde stressé = enfant stressé. C’est peut-être juste le parent qui a stressé l’enfant ? Le traumatisme peut agir sur sa façon d’interagir avec son enfant. Est-ce trop simpliste de penser comme ça ?

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