Sciences dessus dessous

Sciences dessus dessous - Auteur
  • Jean-François Cliche

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    Jeudi 10 avril 2014 | Mise en ligne à 15h08 | Commenter Commentaires (13)

    Le Tamiflu encore dans la tourmente

    Photo : archives La Presse.

    Photo : archives La Presse.

    Le Tamiflu est-il vraiment efficace contre le virus de la grippe ? La communauté scientifique a beaucoup débattu de cette question au cours des dernières années sans parvenir à un consensus — notamment parce que le détail des essais cliniques était en bonne partie gardé secret par la pharmaceutique Roche, qui fabrique le médicament, ce qui n’aidait pas à trancher.

    Mais Roche a fini par divulguer toutes ses données, et la Cochrane Collaboration, une OSBL médico-scientifique, les a intégrées à une revue de littérature qu’elle remettait à jour. La revue a examiné les essais cliniques randomisés sur l’oseltamivir (l’autre nom du Tamiflu) et un autre médicament antigrippe, le zanamivir — qui cible la même protéine que le Tamiflu, soit la neuraminidase, essentielle au virus de l’influenza parce qu’elle lui permet de sortir de nos cellules pour aller en infecter d’autres. Le document conclut que ces pilules ne font pas grand-chose. Elles ne seraient essentiellement bonnes qu’à réduire la durée des symptômes d’un peu moins d’une journée (17 heures pour le Tamiflu et 14h30 pour le zanamivir) et n’auraient pas d’effet significatif sur la prévention des complications.

    Ni l’un ni l’autre ne semble réduire l’incidence de pneumonie — encore qu’il faut noter ici que dans les essais de Roche, la pneumonie était «autorapportée» par les patients, ce qui est très étonnant et rend les résultats très suspects sur la pneumonie. Les auteurs de la Cochrane Collaboration, dirigés par le chercheur (un brin controversé, notons-le) Tom Jefferson, ont trouvé que la fréquence des bronchites, sinusites et otites étaient très légèrement diminuée par le zanamivir, mais pas par l’oseltamivir. Et certains effets secondaires, comme la nausée, étaient un peu accru.

    Voilà qui doit être extrêmement agaçant pour les gouvernements qui ont dépensé des milliards $ ces dernières années (100 millions $ au Canada) pour se constituer des stocks de Tamiflu. Cependant, comme on peut le lire dans ce très bon compte-rendu de la revue Science, cette revue de lité ne clora vraisemblablement pas le débat, parce qu’elle a un «angle mort» considérable : elle n’a tenu compte que des essais cliniques randomisés. En principe, ces essais sont l’étalon-or de la recherche médicale, mais il demeure qu’on ne peut pas toujours concevoir des essais-cliniques idéaux tout en respectant les règles d’éthique. Il faut parfois se «contenter» d’études dites observationnelles où, contrairement aux essais cliniques, les patients ne sont pas assignés aléatoirement (ni en double aveugle) au groupe-contrôle et au groupe-témoin.

    Ainsi, lors de la pandémie de 2009 et jusqu’en 2012, des équipes médicales d’un peu partout dans le monde ont comparé l’effet des inhibiteurs de la neuraminidase sur des patients qui en recevaient tôt dans la maladie à d’autres qui, parce qu’ils avaient tardé à se rendre à l’hôpital ou à consulter, n’avaient commencé à en prendre qu’à un stade plus avancé de la maladie. Et une revue des études qui en furent tirées a conclu récemment que l’oseltamivir et le zanamivir avaient, lorsque pris tôt, réduit d’environ 60 % les complications.

    Bref, la revue de la Cochrane Collaboration n’est sans doute pas aussi définitive qu’il n’y paraît au premier regard. Mais il y a quand même une chose qui ressort clairement de cet épisode, il me semble, et c’est qu’il est aberrant que des entreprises puissent décider de quels essais cliniques elles rendent publics ou gardent secrets. C’est une des principales conclusions à laquelle en arrive l’épidémiologiste anglais Ben Goldacre, qui a mené la charge pour que Roche dévoile ses données — et qui a lancé l’initiative plus générale All Trials, qui vise à rendre obligatoire la publication dans le détail de tous les essais cliniques.

    La science a besoin de transparence pour bien fonctionner, pour être vraiment éclairante. Si des entreprises peuvent retenir des résultats peu flatteurs pour leurs médicaments, les médecins (et les gouvernements) peuvent difficilement se faire une idée juste de leur efficacité. Comme je l’ai déjà écrit ici, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une pratique courante, puisqu’elle est illégale et s’accompagne de risques de poursuites monstrueuses. Par exemple, la compagnie Johnson&Johnson a conclu un règlement de 4 milliards $ avec des gens qui s’étaient fait installer un de ses modèles de prothèse de hanche. La compagnie n’avait même pas fait d’essais cliniques (elle avait joui d’une sorte de «fast track») et il s’est avéré qu’elle avait continué de vendre son produit même en sachant qu’il était mal conçu, voire dangereux.

    Mais un «risque de poursuite» n’est pas le garde-fou le plus rassurant. Les pharmaceutiques sont en conflit d’intérêt lorsque vient le temps de choisir ce qu’elles dévoilent ou non sur leurs essais cliniques. Et ce simple fait, avec l’intérêt public évident qu’il y a dans cette matière, devrait suffire à rendre obligatoire la publication de tous les essais cliniques.

    Il y a de l’espoir, cependant : Roche est maintenant le deuxième géant du médicament, après GlaxoSmithKline, à appuyer officiellement la campagne All Trials, et à s’engager à (beaucoup) plus de transparence.

    AJOUT (11 avril) : J’ai parlé hier au spécialiste des virus comme celui de la grippe de l’UL Dr Guy Boivin. Il tient à souligner qu’il a déjà participé à des travaux sur le Tamiflu, dont certains étaient financés par Roche, d’autres non. Ce n’est plus le cas maintenant, mais il ne voulait pas se faire accuser d’avoir caché quelque chose. Alors voici, en gros, ce qu’il avait à dire de tout cela :

    – C’est une excellente chose que Jefferson et al. aient eu accès à toutes les données de Roche. Dr Boivin espère que cela servira de modèle dans d’autres dossiers. D’ailleurs, le fait d’inclure ces données auparavant «cachées» a amoindri l’effet de l’oseltamivir sur la durée des symptômes : on parlait de 1 à 1,5 jours de moins avant, alors qu’avec les «nouvelles» données, la revue Cochrane en arrive à 17 heures.

    – Dr Boivin est, en gros, d’accord avec l’idée que l’on n’a pas encore de confirmation formelle sur l’efficacité du Tamiflu à prévenir la pneumonie.

    – Mais ce n’est vraisemblablement pas dans les essais cliniques randomisés, malgré toutes leurs qualités, que l’on trouvera réponse à cette question, poursuit-il. Ces essais portent en effet en «très, très grande majorité» sur des adultes en santé, et «ce ne sont justement pas eux qui font des complications». Les études observationnelles pointent quant à elles toutes dans la même direction: la Tamiflu semble bel et bien diminuer les risques de pneumonie chez les patients à risque.

    – La méta-analyse conclut que l’oseltamivir est inefficace chez les enfants, mais Dr Boivin lui reproche de n’avoir pas tenu compte du fait qu’on a longtemps prescrit de mauvaises doses aux gamins. Ce n’est qu’en 2005 que le dosage a été changé, ce qui rend les études précédentes, incluses par Jefferson et al., pas mal moins pertinentes.

    – Les effets neuropsychologiques dont parle l’étude n’ont été observé qu’au Japon, essentiellement. On soupçonne une vulnérabilité génétique, mais la raison nous échappe encore.


    • La question est scientifique et médicale, mais aussi financière. Imaginez un peu qu’on arrive à démontrer que Roche a manipulé les essais et les résultats de manière subtile. Les gouvernement achètent et conservent dans des stocks “stratégiques” des montagnes de Tamiflu, depuis des années. On parle d’un marché extrêmement lucratif et constant, 3 milliards de dollars par années (2009). 30 milliards de dollars environ depuis 2004, une belle vache à lait pour Roche! Ce serait l’une des plus grandes fraudes commerciales de l’Histoire…

      En effet, mais j’ai parlé à un spécialiste de la question aujourd’hui, Dr Guy Boivin de l’UL, et il dit que l’inclusion des essais cliniques de Roche a simplement atténué la réduction de la durée des symptômes — on parle de 17 heures maintenant, contre 24 à 36 heures avant. J’en écrirai plus là-dessus demain matin…
      JFC

    • Un simple effet placebo? Il faudrait une étude à cet effet pour le savoir.

    • “Il y a de l’espoir, cependant : Roche est maintenant le deuxième géant du médicament, après GlaxoSmithKline, à appuyer officiellement la campagne All Trials, et à s’engager à (beaucoup) plus de transparence.”

      Ça y est, case closed, je suis convaincu! Prenons nos p’tites pillules et nos p’tits vaccins pas de trouble, nos amis pharmas vont maintenant nous le dire s’ils nous fourrent à coûts de milliards….

    • Sur Youtube il y a une jolie chanson là-dessus. Le Tamiflou !!

      En acheter pour 3 milliards par année n’est pas un “effet neuropsychologique” ??

    • «la science a besoin de transparence pour bien fonctionner [...]. Si des entreprises peuvent retenir des résultats peu flatteurs [...]»

      Le privé est destructeur à mesure qu’on s’approche de l’humain. Un assureur privé en santé a tout intérêt à ne pas respecter les clauses de son contrat; une cie a tout intérêt à mentir sur son produit.

    • Je vous comprend, M. Cliche de marcher sur des œufs, lorsqu’il est question de Big Pharma! Ils sont rapides sur la gâchette juridique!

      Il n’en demeure pas moins qu’ils représentent, présentement, un des plus grand périls pour la santé publique mondiale.

      Je ne rapporte pas les critiques adressées à Jefferson et al. parce que j’ai l’«impression de marcher sur des œufs» ou à cause d’une peur de me faire poursuivre par BigPharma. Vous me présumez ici des intentions que je n’aime pas beaucoup. Si je rapporte ces critiques, c’est parce qu’elles m’apparaissent extrêmement pertinentes, point à la ligne, et parce que peu de choses m’exaspèrent autant que l’habitude qu’ont trop de médias de conter des peurs au monde quand des histoires comme celle-là sortent.
      JFC

    • «Vous me présumez ici des intentions que je n’aime pas beaucoup» JFC.

      Vous m’apparaissez, M. Cliche avoir la peau un peu trop sensible au «dubito cartésien» pour un jeune homme épris de l’esprit scientifique !

      J’apprécie beaucoup, dans son ensemble votre travail et l’excellence de vos intervention mais permettez-moi d’être dubitatif pour tout ce qui concerne BigPharma.

    • Combien vaut une vie?

    • @JFC,

      aucun rapport avec le sujet, je vous refile une référence, l’étude ayant été faite à McGill concernant le réchauffement climatique. Démontre avec une confiance de plus de 99% que le réchauffement n’est pas d’origine naturelle: http://phys.org/news/2014-04-statistical-analysis-natural-warming-hypothesis-percent.html

      Oui, merci bien, j’ai vu ça passer aujourd’hui, mais le temps me manquait. J’y reviendrai sans doute !
      JFC

    • @lamberty007,

      selon la SAAQ, autour de 58 000 $. C’est ce qu’ils versent en cas de décès.

    • Il n’y a rien de neuf dans le fait que l’industrie pharmaceutique soit totalement hermétique. Le Tamiflu n’est pas le seul ”médicament” qui soit discutable. Comment s’appelait l’AINS que Merck Frosst Canada a lancé trop vite il y a quelques années sous son ancien PDG André Marcheterre?

    • ON peut toujours blamer l’industrie de ne pas être transparente ce qui est innaceptable … mais qui les laisse faire ? On peut quand m^me pas exiger qu’il s’autoflagellent en public…

      Mais on peut certainement blamer les gouvernements d’avoir abdiquer ses responsabilité en vérifiant mieux , en exigeant d’avoir toute l’information ( confidentialité mon œil!) en exercant une contre expertise ce qui ne se fait plus …si non de simplement refuser l’homologation …

      Et que dire des ordres professionnels qui théoriquement devraient protéger le public ce qu’il ne font pas en se contentant de se protéger eux même au détriment des patients…qui se comportent comme des moutons et se contentent de bonbons totalement indignes de professionnels pour se la fermer…

      Le commerce des médicament est un commerce et ça ressemble de plus en plus au commerce de char usagés …avec toute l’imagerie populaire forgé par des centaines d’année d’abus qui s’y rattache … De temps en temps nos élus devraient mettre leur culottes…

    • Je trouve vraiment dommage qu’on tape toujours sur la tête des pharmaceutiques. S’ils n’étaient pas là qui sauverait la vie de tout ceux qui ont des problèmes de coeur? Combien de gens ne vivraient pas aujourd’hui sans les pharmaceutiques? Demandez-vous combien de personnes dans votre famille vivent bien grâce aux pharmaceutiques.
      Ce sont des compagnies et leur objectif est de faire de l’argent. C’est humain de ne pas vouloir se descendre soi-même sur la place publique. Je suis d’accord qu’ils pourraient faire mieux, on peut toujours faire mieux.
      Il est facile de les blâmer, bien sûr, ce sont les méchants et ils ne veulent que notre argent. Il en est de même pour toutes les compagnies. La différence est que nous avons besoin des pharmaceutiques. Ils font beaucoup de recherche dans le domaine de la santé et ils aident vraiment à l’avancement de la médecine. Il ne faudrait pas les «démoniser» pour autant.
      Je tiens à préciser que je ne travaille pas pour une compagnie pharmaceutique. Je travaille en recherche dans le domaine de la santé.

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