Sciences dessus dessous

Archive, février 2014

Jeudi 27 février 2014 | Mise en ligne à 14h21 | Commenter Commentaires (40)

Pour en finir avec le «rapport» Bioinitiative

Il y a des débats-zombie qui refusent de mourir même lorsque la preuve a été faite qu’une des deux parties est complètement dans le cirage. On l’a déjà vu ici à de multiples reprises. Et de la même façon, il y a aussi des documents-zombie qui, même après avoir été laminés par de multiples autorités scientifiques, refont continuellement surface dans l’actualité. Le soi-disant «rapport» Bioinitiative est du nombre, lui qui s’est fait littéralement enterré sous les critiques d’experts peu après sa publication, en 2007, mais qui a (encore) été cité dans un média québécois cette semaine.

Je ne commenterai pas ici le travail de l’auteur de l’article, mon collègue Michel Laliberté, qui du peu que j’en sais semble être un bon journaliste, ni la compétence du chimiste à la retraite qu’il interviewe — et qui s’appuie sur ledit rapport. Mais j’espère que j’en dirai assez long sur le document pour qu’on arrête définitivement de le sortir de sa tombe.

Le «rapport» Bioinitiative a été publié dans une première version en 2007 et porte sur les soi-disant effets néfastes des ondes radio sur la santé humaine. On lui reproche à l’occasion de confondre ondes électromagnétiques, champs magnétique et électrique, ainsi que différentes fréquences — il traite aussi bien de la proximité des lignes à haute tension, où la fréquence est de 50-60 Hertz (Hz), que des microondes utilisées par les cellulaires (450 à 2700 megaHertz) —, mais ce n’est pas très étonnant. Le document, en effet, n’a d’un rapport que le nom, au sens où il n’est pas un texte suivi et structuré logiquement dans lequel chacune des parties vient appuyer une conclusion et des recommandations. Il s’agit plutôt d’une collection de textes écrits indépendamment les uns des autres par divers auteurs (dont plusieurs chercheurs très sérieux, il faut le dire).

Le résumé et les recommandations extrêmement alarmistes de Bioinitiative ont été rédigés par trois éditeurs, apparemment sans consulter les auteurs. Divers militants, notamment l’AQLPA au Québec, s’appuient régulièrement sur ces recommandations pour dire que les normes actuelles (de 6 000 000 µW/m2 au Canada) sont trop élevées et devraient être ramenées à 1000 µW/m2.

Or qu’il s’agisse des fils électriques ou l’«électrosmog» de manière générale, le consensus scientifique en vigueur indique qu’il n’y a pas de raison valable d’ameuter la population. Il y a bien eu l’étude Interphone qui, en 2012, a poussé l’OMS à classer les radiofréquences parmi les «cancérigènes possibles» (par opposition à «probables» et «avérés») parce qu’elle avait trouvé un risque légèrement accru chez les plus grands utilisateurs de cellulaires, mais ses auteurs eux-mêmes craignent que ces résultats aient été causés par des biais ou des erreurs (ceux qui avaient déjà une tumeur ou qui se savaient à risquer ont pu se montrer plus intéressés à participer à Interphone que les autres, et les participants déclaraient eux-mêmes leur usage du téléphone). D’autres études sur le même sujet n’ont trouvé aucun risque accru de cancer — et les auteurs d’Interphone, en examinant de plus près les tumeurs de leurs sujets, ont trouvé qu’elles n’étaient pas situées dans les parties du cerveau les plus exposées aux ondes. Pour une analyse plus détaillée de ces études, on se reportera à cette page vraiment très éclairante du National Cancer Institute.

Alors pourquoi le rapport Bioinitiative arrive-t-il à des conclusions aussi différentes de celle de la très grande majorité des experts ? Simplement parce qu’il est criblé de problèmes de tous ordres. D’abord, une de ses trois éditeurs, Cindy Sage, est en situation de conflit d’intérêt patent : elle possède une firme de consultants en Californie qui aide ses clients à réduire leur exposition aux ondes électromagnétiques. C’est elle qui a rédigé le résumé (très alarmiste) et co-rédigé les recommandations. On ne se surprendra donc pas qu’un des chercheurs patentés qui a rédigé un chapitre en ait dit que «le rapport propose une valeur limite, allant au-delà de ce que les scientifiques auraient eux-mêmes pu avancer» (voir ici pdf, p. 319 sur 467).

Pour le reste, voici un petit pot-pourri de ce que diverses agences de santé publique de par le monde ont dit de ce fameux «rapport» :

- AFSSET : «Certains articles ne présentent pas les données scientifiques disponibles de manière équilibrée, n’analysent pas la qualité des articles cités ou reflètent les opinions ou convictions personnelles de leurs auteurs. (…) Dans certains chapitres du rapport BioInitiative, la revue de la littérature peut être orientée vers certains types de publications (résultats positifs) plutôt que d’autres. Le rapport BioInitiative doit donc être lu avec prudence : il revêt des conflits d’intérêts dans plusieurs chapitres, ne correspond pas à une expertise collective, est de qualité inégale selon les chapitres et est écrit sur un registre militant.»

- EMF-Net : «le résumé pour le public est écrit en termes alarmistes et émotionnels et ses arguments n’ont pas de support scientifique provenant d’une recherche bien conduite. (…) Il y a un manque d’équilibre dans le rapport, en fait aucune mention n’est faite des rapports qui ne concordent pas avec les déclarations et les conclusions des auteurs. Les résultats et les conclusions sont très différents de ceux de revues nationales et internationales sur ce sujet».

- Office national danois de la santé : «Le rapport BioInitiative n’apporte aucune raison de changer l’évaluation actuelle du risque pour la santé de l’exposition aux champs électromagnétiques, ne comporte pas de nouvelles données, et n’a pas pris en considération de la manière habituelle la qualité scientifique des travaux cités.»

- Office fédéral allemand de radioprotection : «Le rapport BioInitiative a des faiblesses scientifiques claires, y compris un biais de sélection dans plusieurs domaines de recherche.»

- Conseil de la santé des Pays-Bas : «Au vu de la façon dont a été compilé le rapport Bioinitiative, de son usage sélectif des données scientifiques et d’autres faiblesses, le comité conclut qu’il ne reflète pas de façon objective et balancée l’état des connaissances actuelles.»

Et ainsi de suite, car cette liste de citations pourrait s’allonger encore pas mal. Alors bon sang, est-ce qu’on va finir par passer à autre chose ?

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Mercredi 26 février 2014 | Mise en ligne à 13h59 | Commenter Commentaires (15)

H1N1 : le virus qui refuse de changer

Bien intéressant papier sur la grippe A(H1N1) qui vient de paraître sur le site du Canadian Medical Association Journal. Cette souche de grippe (enfin, plus précisément une branche de la «famille» A(H1N1), de son nom complet «influenza A(H1N1)pdm09»), on s’en souvient, avait causé une pandémie en 2009 quand elle avait recommencé à infecter l’humain, après une pause de quelques décennies. Elle avait plus ou moins disparu de la circulation ensuite, avant de refaire surface l’automne dernier et de causer environ 90 % des cas grippes au Canada cette année.

En principe, on s’attendrait à ce que le virus réapparaisse sous une forme mutée qui lui permettrait de contourner les anticorps que nos systèmes immunitaires (aidés ou non des vaccins) ont appris à lui opposer. Mais voilà, a trouvé cette étude canadienne publiée dans la revue d’épidémiologie Eurosurveillance (et à laquelle le CMAJ fait écho), l’influenza A(H1N1) de cette année est presque identique à la grippe de 2009. Il y a bien eu quelques timides mutations, c’est inévitable avec ces petites bêtes, mais dans l’ensemble, les deux virus sont à ce point similaires que le «vieux» vaccin d’il y a 5 ans est encore efficace à 75 % — contre entre 60 et 80 % pour les vaccins antigrippe.

Cela peut s’expliquer, en partie du moins, par deux facteurs, proposent-ils. De un, la sous-branche H1N1 est connue pour muter moins rapidement que sa cousine saisonnière, la A(H3N2), soit celle qui cause habituellement la grippe. Par exemple, parmi les recommandations de l’OMS sur la composition des vaccins entre 1990 et 2008, sur 5 souches de H1N1 (autres que A(H1N1)pdm09, bien sûr) inoculées, 2 l’on été pendant sept ans de suite sans changement, contre 0 souche sur 11 dans le cas de H3N2.

De deux, poursuivent les chercheurs, une étude de mai 2013 a montré que deux groupes d’âges sont assez immunisés contre A(H1N1)pdm09, soit les enfants (vaccinés ou infectés en 2009) et les personnes âgées, qui avaient été exposées lors du dernier passage de cette souche, il y a longtemps. Ce la laisse donc une grande partie de la population, les 20 à 69 ans, qui est relativement peu protégée — et d’ailleurs sur-représentée cette année dans les hospitalisations pour symptômes d’allure grippale. Avec un si grand bassin à infecter, il est possible que le virus n’ait pas eu besoin de muter encore, qu’il n’ait pu subi de «pression de sélection» pour s’ajuster à une immunité.

Mais le degré de ressemblance entre le virus de 2009 et l’actuel reste tout de même «relativement étonnant», écrivent les auteurs. Après tout, se dit-on, ce sont habituellement les enfants allant à l’école ou à la garderie qui servent de vecteurs à la grippe, et non les adultes.

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Mardi 25 février 2014 | Mise en ligne à 10h26 | Commenter Commentaires (43)

Surplus d’électricité : deux provinces, deux approches

Contrairement au Québec, qui fait le pari de trouver de nouveaux débouchés à ses surplus d'électricité, l'Ontario a choisi de réduire sa capacité de production. (Source : Bruce Boland, http://bit.ly/1mvNGls)

Contrairement au Québec, qui fait le pari de trouver de nouveaux débouchés à ses surplus d'électricité, l'Ontario a choisi de réduire sa capacité de production. (Source : Bruce Boland, http://bit.ly/1mvNGls)

Plusieurs semaines après l’avoir reçu, le gouvernement a fini par rendre public le rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEEQ). Sa lecture met la hache dans plusieurs croyances largement répandues au sujet de l’énergie : le document recommande de suspendre notre adhésion à la Bourse du carbone (lancée par le Québec et la Californie), d’abandonner plusieurs grands projets électriques en cours ou prévus, de travailler à l’efficacité énergétique (notamment en densifiant les villes et en resserrant nos normes de construction) et de cesser de compter sur notre électricité à bas prix pour le développement économique, et ainsi de suite.

Considérant l’importance du sujet pour les années à venir et le calibre de ses deux auteurs, le physicien Normand Mousseau et l’ex-cadre d’Hydro-Québec Roger Lanoue, la lecture du document (au minimum son résumé) m’apparaît comme un incontournable pour tout citoyen un tant soit peu curieux/consciencieux.

Je vous laisse la faire, mais je voudrais simplement souligner ceci: le Québec n’est pas le seul à faire face à de gros surplus d’électricité. L’Ontario aussi est aux prises avec une surcapacité de production (jusqu’à une quinzaine de terawatts-heure par année, contre 30 TWh pour Hydro-Québec en 2012, voir p. 176 sur 310 du rapport de la CEEQ), dont elle ne sait trop que faire. Mais la province voisine a adopté une approche radicalement différente de celle du Québec pour régler le problème. Alors que le gouvernement Marois (comme son prédécesseur) a essentiellement décidé de trouver de nouveaux débouchés pour cette énergie — pour électrifier les transports et attirer des entreprises, principalement — et est à ce point sûr d’y parvenir qu’il rejette l’idée de reporter des projets, l’Ontario a pour sa part choisi de réduire sa production d’électricité. Sa capacité passera en effet d’environ 33 000 mégawatts en 2013 à autour de 28 000 MW en 2022 (p. 14 sur 45).

Dans le cas ontarien, cette réduction est en partie rendue plus «facile» par le fait que la province est en train de fermer ses dernières centrales au charbon, ce qui explique une grande partie de la baisse, mais cette approche n’en contraste pas moins avec celle du Québec. L’Ontario aurait en effet pu décider de remplacer (au lieu d’éliminer) sa capacité de production au charbon, ce qu’elle ne fera pas (du moins, pas à moyen terme). Et on ne parle même pas ici d’augmenter sa capacité, comme le fera le Québec.

J’imagine qu’il y a un pari dans chaque approche. Si les transports s’électrifient bel et bien, l’Ontario risque devoir importer de grandes quantités d’électricité dans une dizaine d’année. Si les prix à l’exportation se trouvent fouettés par cette demande accrue, le Québec pourra alors profiter de ses choix actuels, mais si les gaz de schiste dépriment toujours autant le marché de l’énergie qu’ils le font maintenant, cela sera plutôt l’inverse : l’électricité que la Belle Province exportera lui aura coûter plus cher à produire que son prix de vente, et la décision ontarienne de laisser aux autres le soin de construire de nouvelles centrales et barrages apparaîtra sage. Et il demeure en outre très possible que les transports ne s’électrifient pas à grande échelle avant longtemps…

MM. Lanoue et Mousseau penchent pour l’approche «économe». Et vous ?

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