Sciences dessus dessous

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  • Jean-François Cliche

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    Mercredi 22 janvier 2014 | Mise en ligne à 12h21 | Commenter Commentaires (20)

    Intolérance au lactose : le monde à l’envers

    C’est drôle comme le sens naturel des choses se retourne parfois complètement sous notre nez sans que l’on s’en rende compte. En Occident, on présente généralement l’intolérance au lactose sinon comme une forme de maladie, du moins comme un état anormal. Or en principe, ce sont plutôt les adultes qui digèrent bien le lait qui sont «anormaux», et une étude toute récente vient d’éclairer en partie l’origine de leur «maladie» (heureusement pour eux incurable).

    Le lactose, comme on le sait, est la principale forme de sucre que l’on retrouve dans le lait. Pour le digérer, il faut sécréter un enzyme (soit une protéine qui, selon le cas, déconstruit ou aide à assembler des molécules) en particulier, nommé lactase, chose que les mammifères font en bas âge, avant de perdre cette faculté lorsqu’elle devient inutile, à maturité. Et comme nous sommes des mammifères en bonne et due forme, le «mode par défaut» de l’humanité est donc d’être intolérant au lactose à l’âge adulte.

    Mais voilà, à partir d’il y a environ 10 000 ans, plusieurs populations du monde ont développé (indépendamment les unes des autres) ce que les chercheurs appellent la «persistance de la lactase» : ces gens-là, dont une majorité d’Occidentaux, continuent toute la vie durant de produire cet enzyme et demeurent ainsi capables de digérer le lait, même passé l’enfance. Cela intrigue bien sûr beaucoup de chercheurs, qui se demandent qu’est-ce qui a bien pu causer cette sélection naturelle. Le lien avec l’agriculture et la domestication de plusieurs animaux est évident et coïncide avec l’apparition de cette persistance, mais le simple fait de pouvoir boire du lait ne suffit pas à faire apparaître une mutation génétique — celle-ci a par ailleurs été identifiée et consiste en la substitution d’un seul nucléotide (les nucléotides sont les «maillons» de cette grande chaîne qu’est l’ADN) en amont du gène de la lactase.

    Puisque, en Europe, la persistance de la lactase est généralement plus forte au nord qu’au sud, une hypothèse fréquente pour l’expliquer veut que le lait aidait à compenser le manque d’exposition au Soleil et aux ultraviolets — exposition qui aide l’organisme à produire de la vitamine D, laquelle aide à son tour les os à absorber le calcium. Pour la tester, une équipe européenne dirigée par le généticien Mark G. Thomas, du University College de Londres, a donc examiné les gènes de huit individus qui ont vécu au Néolithique dans ce qui est maintenant l’Espagne — donc à un endroit où le Soleil ne manquait pas et où, en principe, la mutation n’aurait pas dû apparaître.

    Or, ont-ils trouvé, aucun de ces huit fermiers anciens n’avait ladite mutation, alors qu’environ 30 % des Espagnols actuels la possède, ce qui suggère qu’à elle seule, l’hypothèse de la vitamine D ne suffit pas à expliquer la persistance de la lactase. Comme le note une experte citée dans ce très bon compte-rendu du magazine The Scientist, il est possible que cet allèle ait été introduit en Espagne par des migrations, mais ces résultats peuvent aussi signifier que le lait a constitué une assez grande partie de l’alimentation de certains groupes pour faire carrément la différence entre mourir de faim et survivre.

    Les résultats de M. Thomas et al. ne permettent toutefois pas de conclure grand-chose avec certitude. Ce sera donc une (autre) histoire à suivre…


    • Les territoires qui composent le Sud de l’Espagne ont été envahis et occupés par des musulmans. Peut être une partie de l’explication? Ou l’occupation (aux alentours de 711 à 1492) musulmanes en Espagne est trop récente? Peut être le fait que les musulmans boivent du lait de chameau au lieu du lait de vache pourrait expliquer cette mutation qui aurait été refilé aux Espagnols?

    • Très très intéressant. Un blogue qui sort de l’ordinaire.

    • 95% des Chinois sont intolérants au lactose, comparé à 95 des populations nord-européennes qui le tolèrent. Les taux varient beaucoup d’une population à l’autre.
      Ce genre d’études scientifiques présente des risques, car il prouve que l’évolution génétique de l’homme a continué dans les 10 000 dernières années.

      On commence ainsi à découvrir que certains médicaments sont plus efficaces sur certaines races de patient. On découvre des maladies qui affectent presque exclusivement certains groupes.

      Étudier les différences génétiques entre groupes humains ne peut que renforcer l’idée que les humains forment des groupes différents. Or, la doxa veut que les humains soient tous identiques et forment une même race (en dehors de la couleur de la peau et autres apparences physiques superficielles).
      Devrait-on interdire les recherches génétiques qui révèlent des différences biologiques d’un groupe humain à l’autre?

      Dans le but de combattre le racisme, on pourrait établir une liste de gênes dont l’étude serait interdite. Les scientifiques qui feraient des recherches sur ces gênes seraient poursuivis devant les tribunaux.

    • Peut-être que les chercheurs devraient s’attarder à comprendre l’élevage et sa répartition géographique. Les terres nordiques ne pouvant non plus produire autant pour l’alimentation toute l’année, il serait plus que normal que pour de simples raisons de survie la lait ait été intégré dans l’alimentation normale. Ce qui pourrait aussi être le cas pour les régions où les terres sont ingrates.

    • Comme le mentionne M_Tremblay, il y a eu de nombreuses invasions en Europe, en particulier celles des Visigoths lors de la chute de Rome et plus tard des Vikings au moyen-âge.

      Ces deux peuples Nordiques ont successivement envahi l’Espagne et à peu près tous les recoins de l’Europe, du Moyen-Orient et même de l’Afrique du Nord.

      https://en.wikipedia.org/wiki/Visigoth

      https://en.wikipedia.org/wiki/Vikings

    • Très intéressant.. Une amie a moi était tolérante au lactose, mais depuis sa grossesse, elle ne l’est plus du tout (plus de fromage, lait, dessert, etc.). Un peu hors sujet, mais es-ce que la grossesse peut vraiment modifier notre ADN (nucléotides) ?

    • Je me demande si le lactose de tous les bovins, ovins et autres ruminants est le même ou s’il est différent selon l’espèce?

    • Enfin Bien heureux d’apprendre que une de mes deux filles intolérante au lactose est parfaitement normale et que ses parents sont des dégénérés génétiques….:-)

      Oui la notion du normal est arbitraire , en plus ma fille est gauchère ( essayez donc de montrer a l’envers comment faire un boucle de soulier!) et avec le temps sa phrase préférée est laisse donc faire je suis capable toute seule… avant de commencer l’école elle écrivait son nom mais parfois elle écrivait a l’envers de gauche a droite ( ie comme dans un mirrior ) la maitresse l’ayant classée dyslexique nus avons poussé plus loin le diagnostique et après une batterie de test le médecin spécialiste nous a simplement dit , c’est juste une vraie gauchère ne vous en faites pas ça va être un peu plus compliqué pour un paquet de chose mais si elle vivait au Japon elle n’aurait aucun problème…

      On peut être gaucher sans être gauche et Normal…pareil pour le lactose mais pour les vrais allergique probablement que ça serait plus facile aussi la bas….

    • En fait, si l’hypothèse des migrations est retenue, l’apparition du lactase ne serait pas due aux invasion arabes ou visigothes ou aux incursions vikings, puisque ces dernières sont trop tardives. L’article du Scientist mentionne que l’apparition du lactase s’est produite « au cours des 7000 dernières années », une balise temporelle qui coïncide avec l’arrivée des populations ibères au néolithique. Les Ibères, dont le langage constitue un isolat, sont d’origine plutôt obscure. Toutefois, il est suggéré qu’ils seraient arrivés de la Méditerrannée, suggérant leur proximité avec d’autres populations, pour la plupart de culture indo-européenne. Enfin, ces populations indo-européennes (celtes, latines, grecques) ont une longue tradition d’élevage. Peut-être est-ce le métissage entre ces populations et les Ibères qui serait à l’orginie de l’appartition du lactase chez les habitants de la péninsule ibérique?

    • Un échantillon de 8 individus, ce n’est pas statistiquement significatif…

    • @ SamFiset

      Dans le texte ci-haut on nous dit que dans les gènes des fermiers espagnols du néolithique, la mutation favorisant la production de lactase n’était pas présente.
      Par contre cette mutation est présente chez les espagnols actuels.

      C’est donc entre le néolithique et l’époque actuelle que le gène apparaît.

      Et entre les deux époques il y a eu justement les invasions de peuples Nordiques possédant les gènes nécessaires à la production de lactase.

      Si le gène était apparu il y a 7000 ans chez les populations Ibères, il aurait disparu puisque là ou il fait soleil et où la peau peut métaboliser la vitamine D (en Espagne) , le gène est inutile.

      Citation du texte :

      “Or, ont-ils trouvé, aucun de ces huit fermiers anciens n’avait ladite mutation, alors qu’environ 30 % des Espagnols actuels la possède”

    • “Le lien avec l’agriculture et la domestication de plusieurs animaux est évident et coïncide avec l’apparition de cette persistance, ..”

      Je me demande si ce ne sont pas justement les troupeaux d’élevage qui en seraient les responsables. Elles mangent quoi les “meumeux” et depuis combien de temps ?
      Et tout les traitement qu’on en fait de ce lait ?
      Pour avoir bu du lait fraichement “tiré” je vous jure que l’effet est différent de leur “pur filtre” !
      Question comme ça !

    • Et tout les traitement Et tous les traitements …. les fautes Honnn !

    • Je vois un facteur important : il y a 10 000 ans et jusqu’au début des années 1900, la nourriture était moins variée et plus rare en hiver. Le lait devenait alors un aliment indispensable à la survie chez les peuples qui pratiquaient l’élevage, surtout en moment de disette. Ceux qui étaient tolérants à la lactose ont mieux survécu et ont donc transmis leur gènes. Dans les climats plus chauds, ce facteur était moins important à la survie.

    • L’avantage de boire du lait est que ça donne de meilleurs os. Plus gros, plus forts, plus grands. Ceux qui boivent du lait ont donc plus de chance de survivre et transmettre leurs gènes.

    • J’ai 60 ans, j’ai bu du lait toute ma vie, et je termine rarement un repas sans un bout de baguette et fromage et je n’ai jamais eu de problème d’intolérance au lactose. Et voilà que du jour au lendemain (ça fait deux mois), je ne peux plus boire un verre de lait ou manger un bol de céréale sans courir à la toilette. Alors je suis de ceux qui croient que c’est ce que l’on donne à manger aux vaches qui causent ce problème.

    • @jim 777

      À ce moment-là, si l’on considère toujours l’hypothèse de migrations, ce serait donc les Celtes qui auraient amené le gêne avec eux. Ceux-ci sont arrivés dans la péninsule ibérique autour du 6e siècle avant notre ère, au bout d’une longue migration les ayant fait traversé l’Europe centrale et occidentale. Bien humblement, je ne crois pas que ce sont les peuples « nordiques », pour utiliser votre terme, qui soient responsables de cette mutations, puisqu’à l’époque des Grandes Migrations (connues autrefois comme étant les Invasions barbares), les peuplades germaniques qui traversèrent la péninsule (Avars, Vandales, Wisigoths) ne représentent que quelques dizaines de milliers d’individus tout au plus, bien qu’ils aient tout de même constitué un État (ils devinrent l’élite). Leur apport démographique est donc négligeable, bien qu’un métissage ait certainement eu lieu. Quant aux Vikings, malgré quelques incusrions en Galicie, leur présence en Espagne est très marginale. Dans leur cas, il n’est pas possible d’envisager un apport génétique. Par simple (ou simpliste) déduction, je crois donc que le substrat celte est responsable de ce changement génétique chez les populations espagnoles.
      Quoi qu’il en soit, il est vrai qu’à la lumière du très court article du Scientist, il est ardu de suggérer de telles hypothèses sans faire de sophisme, exercice douteux auquel je contribue en ce moment-même! Qui plus est, les scientifiques n’ayant pas eux-mêmes trouvé d’explication, je doute qu’à travers cet échange très intéressant, nous réussission à percer le mystère du lactase chez les population espagnole.

    • @Alphaville
      Je pencherais également pour cette hypothèse.

      @Jim “il (le gène) aurait disparu puisque là ou il fait soleil et où la peau peut métaboliser la vitamine D (en Espagne) , le gène est inutile.”

      Pas nécessairement si le lait a d’autres avantages que de fournir du calcium et de la vitamine D, comme celui d’être… nourrissant.

      Mais bon, la population actuelle d’Espagne résulte d’un brassage génétique pas mal + varié que celui de la période néolithique. Alors il faut pas se surprendre que les Espagnols actuels soient tolérants au lactose. Ils ne sont pas les descendants directs des populations néolithiques.

      Quant aux Canadiens-Français qui sont intolérants au lactose, le métissage avec les Amérindiens y est sûrement pour quelque chose…

    • @hooch
      Si le lait de vache a changé il y a deux mois pour que vous deveniez intolérant subito presto, alors ça aurait du arriver à tous les intolérants en même temps !! Moi ça m’est arrivé en 97. Quelques années avant pour ma soeur… Ca ne marche donc pas votre théorie.
      A moins qu’ils ne changent la “recette” régulièrement.

    • @ SamFiset

      J’avais oublié les Celtes ! , qui étaient pas mal Nordiques eux aussi et pas mal plus nombreux en tant que communautés sédentaires que quelques brigands Visigoths ou Vikings.
      Donc à la lumière de votre commentaire je pencherais davantage en leur faveur moi aussi comme principaux contributeurs au gène de la lactase.

      Bons fromages au lait cru !

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