Sciences dessus dessous

Sciences dessus dessous - Auteur
  • Jean-François Cliche

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    Vendredi 10 mai 2013 | Mise en ligne à 10h25 | Commenter Commentaires (8)

    La peur des gaz de schiste retarde la recherche sur la séquestration du CO2

    Drôle de retournement, quand même… La campagne contre les gaz de shale a tellement bien fonctionné, au Québec, que la grogne populaire retarde maintenant des projets de recherche sur la séquestration géologique du carbone — une mesure destinée à réduire la quantité de gaz à effet de serre que nous envoyons dans l’atmosphère.

    Le chercheur de l’INRS-ETE Michel Malo m’a dit hier, au congrès de l’ACFAS, qu’un projet de forage dans la région de Bécancour, visant à tester et à caractériser les réservoirs devant éventuellement retenir du CO2, a dû être reporté parce que l’équipement nécessaire ressemblait trop à celui de l’industrie gazière et parce que les autorités locales, bien qu’elles appuyaient l’étude de M. Malo, jugeaient le climat social trop hostile.

    Rappelons que la séquestration géologique du carbone consiste à prendre du CO2 qui serait rejeté dans l’air par de grands pollueurs — comme des centrales thermiques, par exemple, ou de grosses usines — et à l’injecter à quelques kilomètres sous terre dans des couches géologiques où la pression est si forte que le gaz y devient du liquide. Ces couches renferment de l’eau extrêmement salée dans laquelle se dissout une partie du CO2 et sont toujours chapeautées par une couche étanche pour retenir ce qui tenterait de remonter.

    Fait à noter, c’est le shale de l’Utica qui remplirait ce rôle dans les basses terres du Saint-Laurent, soit la même couche que vise l’industrie gazière. Comme celle-ci fracturerait ce shale pour en extraire le gaz, cette couche perdrait donc localement son étanchéité, ce qui signifie que l’on ne pourra jamais séquestrer le carbone et exploiter les gaz de schiste dans les mêmes endroits. M. Malo estime cependant qu’il y aurait moyen de concilier les deux parce que le CO2 ne migre jamais loin de l’endroit où on l’injecte, si bien qu’il suffirait d’interdire la fracturation sur 10 à 15 km d’un site de séquestration pour éviter les «conflits d’usage», pour emprunter au jargon des urbanistes.

    Plus de détails dans mon papier paru ce matin dans Le Soleil.


    • Tout de même incroyable comment une bande d’artistes et d’écologistes auto-proclamés “Ph.D en gaz de schistes” ont pu faire dérailler un dossier prometteur!!!

      En passant, il y a du gaz naturel non seulement dans les shales de l’Utica, mais dans des réservoirs naturels situés dans les dolomies du Beekmantown, les calcaires du Trenton et dans les grès poreux du Potsdam.

      Cependant, il faut forer au travers de l’Utica (situées au dessus) pour atteindre les sources de gaz situées en dessous ou encore les réservoirs potentiellement utiles au stockage du CO2.

      Finalement, du gaz naturel, c’est du gaz naturel, peut importe la formation rocheuse d’où il provient. Alors, les québécois ont peur de quoi? Du gaz naturel ou de la fracturation?

      S’ils ont peur du gaz, alors on fait quoi avec les milliards de mètres de pipelines et conduits souterrains de gaz naturel qui sillonnent les villes et campagnes du Québec?

    • @jpthoma1

      C’est une trop courte analyse que d’attribuer le déraillement du dossier du gaz de schiste à la seule action d’«une bande d’artistes et d’écologistes auto-proclamés “Ph.D en gaz de schistes”». On peut critiquer le discours écologiste sur une base scientifique et technique mais, à mon sens, il faut chercher ailleurs les raisons fondamentales qui expliquent que le discours anti gaz de schiste ait trouvé une telle résonance dans la population. Voici quelques réflexion sur le sujet.

      Au départ, imaginez une société qui a, depuis des décennies, le sentiment et la fierté d’être vertueuse énergétiquement grâce à son hydroélectricité et que les méchants ce sont les autres, les producteurs d’hydrocarbures. Voilà que du jour au lendemain elle réalise que, par la volonté d’une industrie dont elle n’avait pas beaucoup entendu parler jusque-là et de leaders politiques ne l’avait pas vraiment préparé à un tel changement de paradigme, elle se sent entraîné contre son gré dans ce qu’elle considère comme le côté obscur de l’énergie. Première secousse sismique idéologique.

      Imaginez aussi une société pas très au fait de la toute puissance de l’industrie des matières premières, ressources énergétiques comprises, parce que ça se passait loin, au nord, chez les amérindiens ou dans d’autres pays. Et voilà que ça se fait aux alentours, dans le quartier et chez le voisin d’à-côté. Et que légalement les citoyens et leurs élus n’avaient pas grand chose à dire. Sentiment de perte de contrôle sur son environnement immédiat et d’expropriation de chez-soi. Prise de conscience de la vulnérabilité sans capacité légale d’agir. Seconde secousse sismique idéologique.

      Et on ajoute à cela l’incapacité de l’industrie à répondre de manière crédible aux interrogations, légitimes, des citoyens sur la sécurité de ses opérations et à contrecarrer le message à saveur apocalyptique en provenance des États-Unis. Troisième secousse sismique, l’insécurité.

      Il ne faudrait pas s’étonner que les secousses sismiques engendrent quelquefois des tsunamis.

      Salutations

    • La question est celle de la peur ?

      Dès que cette simplification du débat apparaît, je me méfie. On nous fait à chaque fois le coup avec tout ce que la technoscience impose à l’écosystème.

      Vous dites qu’il “suffirait d’interdire la fracturation sur 10 à 15 km d’un site de séquestration pour éviter les «conflits d’usage» ”
      Savez-vous qu’un puits de gds perd sa pression utile au bout d’un an de fonctionnement, et qu’il faut fracturer à nouveau à côté pour maintenir la production ? (source: http://www.reporterre.net/spip.php?article4223 )
      Les 10 à 15 km de distance sont juste une lillusion. Quand on commence à fracturer, on ne peut pas s’arrêter pour laisser la place au CO2.
      J’ajoute: la séquestration du CO2 peut se faire de façon “naturelle” via l’Humus, mais cela demande que les agriculteurs travaillent autrement, et ne soient pas attachés à la technoscience hors-sol actuelle.

      Je reviens sur la question de l’émotion.
      La pollution des nappes phréatiques, ça ne vous inquiète pas ? Parce que vous savez les dépolluer ? PERSONNE ne le sait.
      Le GÂCHIS ENORME d’eau, alors que nous vivons des sécheresses de plus en plus intenses, ça ne vous pose aucun problème.
      L’utilisation d’un cocktail DE-GUEU-LASSE de produits chimiques, radioactif, ce n’est pas un problème non plus.

      Je me méfie des gens qui, face à ce type d’INVASION, ne ressentent aucune émotion.
      Méfiez-vous de la prétention de la science à vouloir bannir l’émotion. Elle n’est pas toujours mauvaise conseillère.

    • “C’est une trop courte analyse que d’attribuer le déraillement du dossier du gaz de schiste à la seule action d’«une bande d’artistes et d’écologistes auto-proclamés “Ph.D en gaz de schistes”». On peut critiquer le discours écologiste sur une base scientifique et technique …” passage

      ===

      Oui et les critiques de Marc Durand Docteur-Ingénieur en géologie appliquée sont très bien étoffée sur le plan scientifique.

      https://www.facebook.com/gazdeschiste

      http://www.youtube.com/watch?v=bDz59N4hZVA

      Jean Émard

    • J’ajoute le commentaire suivant: sur le principe, l’idée de stocker le CO2 dans le sous-sol est le pendant exact au pompage du méthane. Il n’est pas surprenant que les deux techno-bidouillages se rapprochent.
      Ce n’est PAS une question de science, mais de technologie. Les technologues ont un grand pouvoir, et il ne veulent pas le lâcher. Ils entendent bien à se rendre indispensables, autant à la création des problèmes qu’à leur (tentative de) résolution.

      C’est la “technoscience” qui a conduit à l’élévation du taux de CO2 et de multiples autres polluants. C’est “elle” qui prétend aujourd’hui régler le problème. Avec comme d’habitude une ABSCENCE TOTALE DE REFLEXION A LONG TERME.

      Le choix politique de financer la recherche pour enfouir le CO2 peut être contré par un choix politique poussant à la recherche de la moindre consommation énergétique, de la réduction drastique de la pollution, etc. qui envisagerait vraiment le long terme.

    • @ passage 10 mai 2013 17h18

      Très bon commentaire, très bien formulé.
      Je me permettrais d’ajouter qu’une fois les chocs encaissés, au lieu de faire l’effort de s’informer eux-mêmes correctement sur les tenants et les aboutissants du problème, les québécois (une majorité du moins) «partent en peur» et se laissent emberlificotter par les curés de la droiture écolo-environnementale. Alors ils mélangent tout ou font des amalgames qui finissent par des choix collectifs souvent aberrants.

    • A Joliette, il y a plusieurs années, pour ne pas dire des décennies, on voulait bruler des huiles légèrement contaminées aux PBC dans des fours à ciment. Ce type de four ressemble à l’enfer. Il faut maintenir des températures beaucoup plus élevées que celle requise pour détruire les BPC et durant beaucoup plus longtemps pour faire un ciment de qualité que le minimum requis pour la destruction des BPC. Pour les cimentiers, c’était une source d’énergie pas chère.

      Les citoyens ont posé la question suivante au Ministère de l’Environnement: “Allez-vous vous impliquer dans les études et aller vous faire de la surveillance après?” La réponse a été: “Non, ils vont faire une étude par un consultant et si elle conclue que c’est possible, on va l’autoriser. Ensuite, ils vont faire des analyses et nous envoyer des rapports de ce qui se passe.” La réponse des citoyens a été: “Si le gouvernement ne s’implique pas dans l’étude et la surveillance, on n’a pas confiance et ça va être non.”

      Le projet a avorté.

      L’obstruction au gaz de schiste ne vient pas seulement des écologistes mais de toute la population qui n’a plus confiance dans ses institutions pour sa protection.

      Les sociétés sont de super-citoyens qui ont des lois qui leur permettent d’évincer les citoyens ordinaires et les moyens de faire respecter leurs droits à la lettre. Le gouvernement les laisse faire et souvent encourage l’industrie.

      M. Harper en muselant les scientifiques de son gouvernement et en voulant réduire au minimum la recherche fondamentale détruit toute la confiance que l’on peut avoir dans nos gouvernements.

      La collusion et la collusion a Laval n’as pas eu seulement un impact économique mais aussi un impact écologique et social. Beaucoup de terre humide ont été dé-zonées illégalement et beaucoup de zonage ont été changé malgré l’obstruction des citoyens. Le cash l’emportait sur l’environnement et les citoyens.

      Une grande partie de l’opposition aux gaz de schiste en résulte.

    • @Igreck 11 mai 2013 11h39

      Merci pour vos bons mots.

      L’objectif de mon commentaire était de faire valoir l’idée que la population n’est pas une innocente victime d’une minorité agissante mal intentionnée ou mal informée. Dans toutes les causes, il y a et aura toujours une minorité militante agissant comme fer de lance et porteur d’étendard. Mais l’idée que je défends c’est que pour que le grand nombre achète le discours et absorbe l’idée, il faut que des conditions objectives favorisantes soient présentent. Je me méfie comme de la peste des explications qui désignent comme coupables des individus ou des groupes spécifiques et victimisent la masse anonyme des citoyens.

      Pour faire écho à votre commentaire, j’ajouterais qu’une certaine faiblesse de la culture scientifique populaire, qui, en passant, n’est pas unique à la société québécoise, est certainement un facteur prédisposant aux amalgames que vous dénoncez. Mais, à mon sens, il n’est pas le seul ni le plus important. Pas plus important que l’incapacité de l’industrie et des institutions a établir leur crédibilité dans la population (qui n’est pas propre au dossier des gaz de schiste d’ailleurs) et que le choc généré par la prise de conscience de la faiblesse des moyens démocratiques et légaux dont disposent des citoyens et les institutions les représentant face à une industrie jugée toute puissante. Vous comprendrez que de tels enjeux dépassent la stricte question scientifique ou technique. Les esprits formés aux sciences physiques ont quelquefois de la difficulté à saisir que la science telle qu’ils la conçoivent a une place dans les débats entourant ces enjeux mais pas toute la place.

      Je terminerai en rappelant que les convictions quasi religieuses que vous évoquez ne sont pas l’apanage des groupes écologiques et qu’elles sont tout aussi présentes chez les prêcheurs de l’économie de marché et de la libre entreprise.

      Je vous souhaite une bonne journée

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