Sciences dessus dessous

Archive, mai 2013

Vendredi 31 mai 2013 | Mise en ligne à 11h02 | Commenter Commentaires (16)

La planète Mars vient de s’éloigner un peu…

La NASA a dévoilé hier les mesures les plus réalistes jusqu’à maintenant des niveaux de radiation auxquels d’éventuels «marsonautes» seraient exposés, et les résultats ne sont pas particulièrement encourageants : avec les capsules spatiales actuelles, un aller-retour vers la planète rouge ferait courir des risques de cancer fatal inacceptables à l’équipage.

Remarquez, comme l’écrit Nature, ce n’est pas une grosse surprise, puisque divers indices nous permettaient de l’appréhender. Mais jusqu’ici, les mesures de radiation spatiale entre la Terre et Mars avaient été prises soit par des instruments qui n’étaient pas protégés par une capsule (et donc surévaluaient les doses) ou qui n’avaient pas été démarrés avant d’atteindre leur destination. On devait donc se contenter d’estimés pour cet aspect fondamental de la santé de l’équipage — et c’est pourquoi la NASA a profité de la mission Mars Science Laboratory (MSL, qui a amené le rover Curiosity, l’an dernier) pour embarquer un détecteur de radiations à bord, en prenant soin de le placer à l’intérieur d’une sorte de protections imitant celles d’une capsule spatiale.

L’exposition aux radiations est mesuré en Sievert (Sv), qui équivaut à une joule de rayonnement par kilogramme de poids corporel — mesure que l’on ajuste ensuite mathématiquement pour tenir compte du fait que les rayons ne sont pas tous également nocifs et les tissus, pas également vulnérables. La NASA considère que les séjours dans l’espace de ses astronautes ne doit accroître leur risque de développer une tumeur fatale de plus de 3 % sur toute leur carrière, ce qui place la limite à 0,8 à 1,2 Sv pour un homme de 30 à 60 ans, et entre 0,6 et 1 Sv pour une femme dans les mêmes âges.

Or, les mesures du MSL placent maintenant à 0,66 Sv les doses d’un aller-retour sur Mars, et encore faut-il ici tenir compte de trois «facteurs aggravants», disons. D’abord, cela ne tient compte que du temps de déplacement, pas du temps de séjour sur la planète. Et comme on peut penser que l’on enverra pas une équipe là-bas seulement pour prendre deux ou trois photos, boire un café et tout remballer, alors il faudra nécessairement renforcer pas mal les couches antiradiation sur la future capsule.

Ensuite, il faut savoir que ces rayonnements proviennent de deux sources : les éruptions solaires et les rayons cosmiques générés par des événements d’extrêmement hautes énergies comme des supernovas. Or, l’activité solaire traversait un creux quand la mission MSL a fait son vol vers Mars, ce qui signifie que la mesure de 0,66 Sv est un plancher.

Enfin, s’il est relativement facile de protéger un équipage contre les particules provenant du Soleil, les rayons cosmiques sont une autre paire de manches. En effet, ces particules sont beaucoup, beaucoup plus énergétiques que celles que crache le Soleil, ce qui leur donne une fâcheuse tendance à traverser la matière…

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Un effort de transparence fait à demi-mesure vaut-il vraiment mieux que rien ? C’est la question qui vient à l’esprit à la lecture de l’annonce par le gouvernement fédéral de la mise en ligne d’une nouvelle base de données sur les essais cliniques menés au Canada.

L’intention de départ, entendons-nous, est fort noble. Une des critiques les plus fortes de la recherche pharmaceutique dénonce le fait que l’industrie, qui finance la plupart des grands essais cliniques, n’est pas obligée de dévoiler les résultats de ses expériences. Ainsi, une entreprise peut tester, disons, 10 fois le même médicament, et si celui-ci ne donne de bons résultats qu’une seule fois, la compagnie peut cacher les neuf autres et ne publier dans la littérature scientifique médicale que l’essai qui fait son affaire. Sans aller jusqu’à dire que ladite littérature ne vaut rien, il est facile de voir comment des intérêts financiers peuvent la biaiser, possiblement très sévèrement, avec toutes les conséquences en santé publique que cela peut avoir.

De manière générale, je ne crois pas qu’une entreprise ait intérêt à mettre sur le marché des produits sous de fausses prétentions, puisqu’elle s’exposerait alors à des poursuites-monstres. Le géant Johnson&Johnson, par exemple, fait face à quelque 10 000 poursuites aux États-Unis pour avoir caché des études négatives avant de mettre en marché une hanche artificielle ; jusqu’ici, certains tribunaux ont débouté des requérants, mais d’autres leur ont accordé des millions $.

Mais malgré cela, la seule possibilité qu’une entreprise (en conflit d’intérêt jusqu’aux oreilles, en cette matière) puisse décider de ce qui est scientifiquement publiable ou non demeure absolument inacceptable. Et comme l’écrivait récemment le médecin britannique et militant pro-transparence Ben Goldacre dans une lettre ouverte au New York Times, il y a quelque chose de littéralement insultant dans le fait que le fabriquant du Tamiflu, dont nos gouvernements se sont fait des réserves de plusieurs milliards $, n’ait publié que la moitié des résultats des essais cliniques sur cet antiviral et refuse à des chercheurs universitaires l’accès à l’autre moitié.

Dans ce contexte, l’idée d’Ottawa de constituer une base de données publiques où tous les essais cliniques menés au Canada doivent être inscrits peut sembler être une excellente nouvelle. Mais comme le redoutait il y a deux semaines l’excellente blogueuse-santé du magazine MacLean’s Julia Belluz, l’effort du fédéral passe à côté de l’essentiel. Car voici les informations que l’on trouve dans cette base de données :

- Numéro de protocole
- Titre du protocole
- Nom du médicament
- Condition médicale
- Population à l’étude
- Date de la lettre de non-objection
- Nom du promoteur
- Numéro de contrôle
- Date du début de l’étude
- Date de la fin de l’étude
- Statut de l’essai

Si vous ne voyez nulle part dans cette liste les résultats des essais cliniques, c’est tout simplement (et tout malheureusement) parce qu’ils ne seront pas publiés. C’est quand même extraordinaire, non ? Il y a une raison pour laquelle une telle banque de données est utile, et Ottawa s’arrange pour passer à côté. À moins, bien sûr, que les numéros de protocole et la date de la lettre de non-objection soient des informations vraiment beaucoup plus intéressantes que je ne le pensais…

On peut sans doute se consoler en se disant que cette base de données permettra — si elle est bien tenue à jour, ce qui reste à voir — d’identifier les essais cliniques qui n’ont pas été publiés. Mais cela sera une sacrée job de moine que de comparer la liste fédérale avec les articles publiés dans les revues savantes, tâche qui risque donc de ne pas être entreprises très souvent, mettons. Et même ce travail minutieux ne nous dira rien sur les résultats, c’est-à-dire sur ce qui nous intéresse.

Après tout, comme on vient de le dire, on sait que Roche cache la moitié des essais cliniques sur le Tamiflu, mais on ne peut que supputer ce qui s’y trouve.

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Mercredi 29 mai 2013 | Mise en ligne à 10h49 | Commenter Commentaires (40)

Frankenfish au carré, ou l’«hybride transgénique»

Qu’est-ce qui arrive quand on fait le croisement entre une truite brune (Salmo trutta) et le saumon transgénique que l’entreprise AquaBounty devrait commercialiser bientôt aux États-Unis ? On obtient des hybrides qui grandissent encore plus vite que le saumon Aquadvantage (!) et qui pourraient, s’ils se répandaient dans la nature, offrir une féroce compétition aux saumons sauvages…

C’est ce qu’une étude de l’Université Memorial, à Terre-Neuve, vient de trouver. Parue hier soir dans les Proceedings of the Royal Society – Biological Sciences (version pdf complète ici), l’expérience menée par la biologiste Krista Oke et ses collègues a consisté à produire des hybrides de truite brune avec des œufs et des semences de saumon transgénique fournis par Aquabounty. Les juvéniles ont ensuite été placés 100 jours dans des bassins d’élevage en compagnie d’autres juvéniles «pure race» (de saumon sauvage, de saumon Aquadvantage et de truite brune sauvage), puis une partie des poissons a été placée en milieu dit «semi-naturel» — c’est-à-dire des reconstitutions de cours d’eau rendus aussi naturelles qu’il est possible de le faire dans un laboratoire. Notons que contrairement aux bassins d’élevage, la nourriture en milieu semi-naturel n’était pas une sorte de moulée fournie jusqu’à plus faim, mais bien des larves de crustacé vivantes et en quantité relativement limitée.

Diverses mesures ont été prises, mais elles concordent toutes. D’abord, les «hybrides transgéniques» — soit ceux qui ont hérité du gène d’hormone de croissance de saumon du Pacifique «implanté» dans l’Aquadvantage ; environ 40 % des hybrides en ont hérité, et 60 % non — grandissent encore plus vite que les saumons d’Aquabounty, qui atteignent pourtant leur maturité en 18 mois plutôt que 3 ans. En bassin d’élevage, les hybrides transgéniques gagnaient en moyenne 2,1 % de leur poids par jour, contre 1,9 pour les saumons GM et environ 1,5 ou 1,6 % pour les poissons «naturels».

Ensuite, sans doute parce que leur croissance rapide les rendaient particulièrement voraces, les hybrides transgéniques se sont avérés de tels goinfres que leur présence en milieu semi-naturel a diminué de moitié (54 %) la croissance des saumons sauvages. La présence d’hybrides non-transgéniques, quant à elle, n’a pas eu cet effet. Les auteurs mettent cependant en garde contre l’idée de transposer ces résultats à la nature, puisqu’il est «loin d’être clair» que des hybrides transgéniques seraient aussi dominants dans la «vraie vie», si je puis dire. Plusieurs études, soulignent-ils, ont démontré que les OGM ne se tirent généralement pas bien d’affaire dans la nature, où d’ailleurs les cas d’hybridation entre le saumon Atlantique et la truite brune sont rares.

Qu’est-ce que ces résultats signifient pour le débat sur les OGM ? Comme me le disait hier le biologiste de l’UL Julian Dodson, c’est une étude où les deux camps, pro- et anti-OGM, peuvent trouver des éléments pour appuyer leurs positions. D’une part, dans les expériences de Mme Oke et al., les saumons GM en ont quelque peu arraché en milieu semi-naturel — la présence d’hybrides transgéniques a presque complètement arrêté leur croissance (- 82 %). Cela (re)confirme un argument des pro-OGM, qui font valoir que des animaux GM peuvent s’échapper dans la nature sans que cela ait de conséquence, parce que leurs traits transgéniques ne sont pas bien adaptés pour un environnement réel et seront donc éliminés par sélection naturelle.

Cependant, cet argument, si vrai soit-il, ne concernait jusqu’à présent que la possibilité qu’un transgène «pollue» le génome de la même espèce que celle qui a été génétiquement modifiée. Or, souligne M. Dodson, l’étude de Mme Oke vient «ajouter une nouvelle dimension à la notion de pollution génétique» : ses résultats démontrent que l’hybridation avec une autre espèce demeure possible et que, bien qu’elle soit improbable, cela peut avoir des effets écologiques que nous ne soupçonnions pas jusqu’ici — ou qui, du moins, n’avaient pas été démontrés.

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