Ça, c’est ce qu’on appelle un «beau débat» : la percée importante qui devrait mener vers un «vaccin» contre l’Alzheimer, annoncée récemment par l’Université Laval et de nombreux médias, est loin de convaincre tout le monde dans le petit monde de la recherche sur cette terrible maladie. Très loin, ai-je pu constater en travaillant sur ce dossier, paru samedi dans Le Soleil.
C’est que ce «vaccin» — qui n’en est pas un, à proprement parler, mais plutôt un «adjuvant», c’est-à-dire une substance qui stimule le système immunitaire et améliore ainsi l’efficacité d’un vaccin — tape en plein dans une théorie de l’Alzheimer qui, si elle a longtemps tenu le haut du pavé, est de plus en plus contestée. Cette théorie veut que cette démence soit provoquée par des petits bouts de protéine nommés amyloïde-bêta, qui sont toxiques pour le cerveau et qui ont ont tendance à s’agglutiner sur les neurones pour former ce que l’on appelle des «plaques séniles». Chez beaucoup de patients atteints, les microglies (les cellules immunitaires du système nerveux central) ne font plus leur travail normal de nettoyage des amyloïdes-ß, ce qui permet au peptide de s’accumuler.
En injectant de façon répétée un adjuvant — le lipide monophosphorylique A, ou MPL, qui est un dérivé d’une substance que l’on trouve dans la «coquille» de beaucoup de bactéries — à des souris qui avaient été programmées génétiquement pour développer la maladie, l’équipe du chercheur Serge Rivest est parvenue à diminuer de 80 % les quantités d’amyloïdes-ß dans le cerveau des rongeurs, et à améliorer de façon marquée leurs performances à des tests de mémoire.
Or depuis quelques années, l’hypothèse de l’amyloïde a pas mal de plomb dans l’aile. D’abord parce que l’on a fini par découvrir des cas de patients qui n’ont pas beaucoup de ces plaques, mais qui sont tout de même très malades — et inversement, des gens à l’esprit sain qui en ont beaucoup. Et puis, m’ont fait remarquer plusieurs médecins et chercheurs, l’idée de stimuler le système immunitaire pour qu’il nettoie les amyloïdes-ß a déjà été testée, et si elle avait donné d’excellents résultats sur les souris, on n’est jamais parvenu à les reproduire sur des sujets humains — en fait, quelques uns d’entre eux ont même fait des encéphalites et en sont morts.
Mais M. Rivest demeure convaincu qu’il est sur la bonne voie. Aucune de ces expériences, souligne-t-il, n’est parvenue à diminuer de beaucoup les quantités d’amyloïde-ß dans le cerveau, et elles se concentraient uniquement sur les plaques séniles, alors qu’il existe plusieurs autres formes d’amyloïde toxique. Il est donc bien possible que les plaques ne soient qu’un effet secondaire — plus on a d’amyloïde soluble dans le cerveau, plus on aura de plaques (en moyenne), et plus on aura de chance de développer l’Alzheimer. Tant qu’on n’aura pas observé ce qui se passe quand on élimine 80 % de toutes les formes d’amyloïdes dans le cerveau humain, ce que M. Rivest et son équipe ont réussi avec le MPL, on ne pourra pas éliminer cette piste — qui est supportée par diverses évidences, notons-le.
M. Rivest, il faut le dire, n’est pas le dernier venu dans la recherche sur l’Alzheimer. C’est notamment grâce à lui que l’on sait maintenant que, contrairement à ce que l’on a longtemps cru, les microglies ne causent pas la maladie en s’agglutinant autour des neurones, mais s’accumulent autour des plaques sans être capables de les phagocyter — percée qui d’ailleurs été nommée «découverte de l’année 2006».
Encore une fois, on trouvera plus de détails dans mon papier du week-end…
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