Sciences dessus dessous

Archive du 6 novembre 2012

Mardi 6 novembre 2012 | Mise en ligne à 16h31 | Commenter Commentaires (7)

Ça coûte cher d’être pauvre

C’est sans doute un des plus beaux paradoxes de nos sociétés, et une belle preuve que la «main invisible» ne règle pas toujours tout pour le mieux : plus vous êtes pauvre, et plus vous avez besoin d’argent ; mais plus vous êtes pauvre, et plus les banques rechignent à vous en prêter, et plus elles vous imposent des taux d’intérêts élevés — même si vous avez moins les moyens de les payer que, disons, un multimillionnaire. Et si vous êtes vraiment sans-le-sou, seuls les usuriers accepteront de vous prêter de l’argent, mais alors à des taux que même un millionnaire refuserait. Bref, ça coûte cher d’être pauvre.

On pourrait donc se dire que, rationnellement, les pauvres ne devraient pas emprunter, en tout cas pas chez les usuriers, et qu’ils devraient aussi économiser autant d’argent que possible. Mais chacun sait, bien sûr, que c’est l’inverse qui se produit : les pauvres empruntent proportionnellement plus, économisent moins, et ont de manière générale une attitude moins rationnelle que les autres à l’égard de l’argent. Comment se fait-il ?

Un trio de chercheurs en psychologie a proposé récemment une ébauche de réponse dans la revue Science. (La version «officielle», telle que publiée dans Science, n’est à ma connaissance disponible nulle part gratuitement sur le web, mais on peut consulter un prépapier ici.) Essentiellement, les auteurs y mènent quelques expériences où ils mettent une partie de leurs participants dans une situation de pénurie, puis leur accordent ou non la possibilité d’emprunter. Dans l’une d’elles, par exemple, les sujets doivent répondre à une série de 20 devinettes de style «Family Feud» ; or une partie d’entre eux se voit accorder 1000 secondes en tout, donc 50 par devinette, contre 300 (ou 15 secondes par devinette) pour les «pauvres». En outre, certains ne peuvent tout simplement pas «emprunter» de temps (une f0is le compteur à zéro, le participant doit passer à la devinette suivante), alors que d’autres peuvent en emprunter «sans intérêt» (1 sec. enlevée au total pour chaque seconde empruntée) ou «avec intérêt» (2 sec. enlevées au total pour chaque seconde empruntée).

Et les résultats sont toujours les mêmes : les «riches» obtiennent de meilleurs scores que les «pauvres» mais, fait plus intéressant, la possibilité d’emprunter plombe significativement la performance des «pauvres», alors qu’elle ne change pas celle des «riches». Et pourtant, les «moins nantis» ont continué d’emprunter — que ce soit du temps ou, dans une autre série d’expériences, des «essais» pour un test de mémoire — dans toutes les expériences où ils en ont eu l’occasion. Un peu comme les vrais pauvres de la vraie vie, suggèrent les auteurs.

De là, le trio mené par Anuj K. Shah, de l’Université de Chicago, conclut que la pénurie nous contraindrait à concentrer notre attention sur elle, au détriment du portrait global de notre situation — ce qu’ils appuient sur une autre expérience. Cela pourrait donc expliquer les comportements irrationnels vis-à-vis ce dont on manque, que ce soit de l’argent, du temps ou autre chose.

J’ignore jusqu’à quel point on peut généraliser leurs résultats, mais je les trouve intéressants parce qu’ils semblent s’appliquer à toutes les formes de privation, et pas seulement à l’argent. Ainsi, même si les recherches de M. Shah ne faisaient pas long feu en sociologie de la pauvreté, il y aura peut-être quand même là quelque chose à approfondir.

Qu’est-ce que vous en dites ?

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