Sciences dessus dessous

Archive du 20 juin 2012

Mercredi 20 juin 2012 | Mise en ligne à 13h57 | Commenter Commentaires (3)

Sœurs Bélanger : l’avis d’un toxicologue

Bout des doigts bleus, saignement des gencives, vomissements abondants… Ces symptômes que montraient les sœurs Audrey et Noémie Bélanger, décédées en Thaïlande la semaine dernière, ont été abondamment répétés dans les médias québécois. Mais que doit-on en faire ? Que peut-on en déduire (ou pas) ?

J’ai pu parler hier au toxicologue René Blais, du Centre antipoison de Québec, afin de répondre à ces questions ; mon article est ici. Évidemment, Dr Blais ne pouvait s’avancer sur le cas précis des sœurs Bélanger, n’ayant pas vu les dépouilles ni de rapport médical. Mais de toute façon, m’a-t-il dit en substance, même en présumant que les informations colportées sont toutes exactes, on ne peut pas en déduire grand-chose. Les vomissements sont en effet un symptôme ultra-générique, associé à un éventail de causes extrêmement variées. Le bout des doigts bleus, ou «cyanose périphérique», est associé à une baisse de pression sanguine et/ou une mauvaise oxygénation du sang, mais encore ici, une foule de choses peuvent provoquer une cyanose.

Quant aux saignements de gencives, a commenté Dr Blais, on ne peut pas en tirer de conclusion sans savoir s’ils étaient isolés (auquel cas la cause serait traumatique, comme une chute) ou plus généralisés, ce qui suggérerait alors un trouble potentiellement très grave, comme un problème de coagulation sévère qui causerait alors des saignements dans plusieurs autres endroits du corps. Peut-être (et j’insiste : peut-être) que c’était là ce que les journaux locaux ont voulu dire lorsqu’ils ont rapporté que les deux sœurs avaient des «lésions cutanées» (3e par.). Mais c’était peut-être autre chose aussi, allez savoir. On touche ici aux limites, qui arrivent toujours très vite, de l’autopsie à distance…

La cyanose, notons-le, pourrait être cohérente avec l’hypothèse populaire du fugu, ce poisson dont certaines parties sont mortelles. Les toxines contenues dans ce poisson (et d’autres espèces), nommées tétrodotoxines, ont pour effet une paralysie générale des muscles, incluant le cœur, ce qui peut bleuir le bout des doigts. Dr Blais avertit toutefois que les tétrodotoxines prennent effet très graduellement, typiquement sur plusieurs heures, si bien que les deux sœurs auraient en principe dû avoir le temps d’appeler à l’aide, ce qu’elles n’ont pas fait. Cela n’expliquerait pas non plus les lésions cutanées…

Par ailleurs, cette même cyanose peut aussi être causée par une autre hypothèse avancée dans les médias, que je n’ai malheureusement pas soulevée lors de mon entretien avec Dr Blais — mea maxima culpa. (Pour tout vous dire, compte tenu du silence radio total qu’ont observé les gens de sa spécialité sur cette affaire au cours des derniers jours, je ne m’attendais pas du tout à recevoir son appel et, homme de peu de foi, n’avais pas préparé de liste de questions. Ça m’apprendra…) Cette hypothèse est celle de pesticides qui auraient été épandus en trop grande quantité dans les lits pour les débarrasser des punaises de lit. Elle avait d’ailleurs déjà été soulevée lors de décès de touristes en Thaïlande : à la suite du décès d’une jeune femme de Nouvelle-Zélande, Sarah Carter, une équipe de journalistes de son pays avait prélevé des échantillons dans les lits de son hôtel et les avait fait analyser, les experts y décelant des traces de chlorpyrifos.

En théorie, cet insecticide ou un autre du même groupe pourrait être mortel en grande quantité, et certains de ses effets pourraient être cohérents avec les symptômes connus des sœurs Bélanger. Selon ce document de l’EPA, il s’agit d’un organophosphoré, une classe de pesticides qui a pour effet de bloquer l’action d’un enzyme, l’acetylcholinestérase (AChE). Cet enzyme a pour fonction de briser l’acétylcholine, un neurotransmetteur très important pour le fonctionnement des muscles, notamment. Sans AChE pour la briser, l’acétylcholine peut s’accumuler sur les récepteurs des neurones, ce qui peut provoquer des contractions involontaires ou, en grande quantité, une paralysie du muscle. D’où une possible insuffisance respiratoire et/ou cardiaque qui peut causer de la cyanose.

Cependant, cela ne résout pas la question de l’appel à l’aide, puisque les sœurs Bélanger auraient alors été intoxiquées par la peau, soit la voie par laquelle les symptômes sont les plus lents à apparaître. Je n’ai rien vu, en outre, qui permette de croire que les organophosphorés irritent la peau au point d’y laisser des lésions.

Bref, comme le disait Dr Blais, «il va vraiment falloir attendre le rapport du pathologiste pour en savoir plus long»…

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