Sciences dessus dessous

Archive, mai 2012

Mercredi 30 mai 2012 | Mise en ligne à 11h57 | Commenter Commentaires (29)

Vox femini, vox Dei

Citation du journal L’Écho des cavernes, section petites annonces, quelques millions d’années avant aujourd’hui : «Couple stable, uni pour la vie ou à peu près, cherche tribu pas dominée par un gros Bill qui monopolise la reproduction, afin de fonder une famille où le mâle aura une chance assez grande d’être le père biologique des enfants à venir pour accepter de s’en occuper.»

On rigole, mais il y a dans cette boutade un problème fondamental dans l’étude de l’évolution de notre espèce : quand, et surtout comment sommes-nous parvenus à délaisser le modèle de promiscuité sexuelle pour adopter le modèle du couple stable ? En biologie, écrit le dernier numéro des PNAS le biomathématicien Sergey Gavrilets de l’Université du Tennessee, la réponse est loin, très loin d’être évidente.

Chez les primates, en général, la monogamie est souvent le résultat d’une dispersion des femelles dans l’espace, qui «force» les mâles à la fidélité — chez le gibbon, par exemple, les singes vivent en couple toute leur vie. Mais cela ne s’applique évidemment pas aux espèces qui vivent en groupe, comme le babouin et nos lointains ancêtres. Chez eux, explique M. Gavrilets, le mâle est pris dans un dilemme dont il est très difficile de sortir, entre consacrer ses énergies à l’«appropriation» des femelles — essentiellement, casser la gueule à tout autre mâle qui aurait des «mauvaises pensées» — ou se concentrer sur la «production», c’est-à-dire le soin des jeunes, aider «sa» ou «ses» femelles à chercher de la nourriture afin d’augmenter les chances de survie de sa propre progéniture et de diminuer le temps qu’il faut aux femelles pour redevenir féconde, etc.

Le dilemme vient de ce que plus un mâle favorise la «production», plus il risque de se faire avoir : si un autre mâle que lui s’est accouplé avec la femelle, en effet, ses efforts d’approvisionnement serviront alors à propager les gènes de ses rivaux, et non les siens. Dans un contexte de promiscuité sexuelle, les gènes qui mènent à des comportements de «pourvoyeur» sont ainsi très désavantagés au profit de ceux qui favorisent l’«appropriation», que ce soit par la dominance ou par la tricherie. Alors comment une espèce peut-elle faire ce «grand bond en avant» ?

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ce passage — reproduction communautaire, surveillance d’une seule partenaire, échanges nourriture-contre-sexe —, mais il subsiste toujours un «problème majeur pour la théorie évolutive, qui est de trouver l’émergence de comportements et de traits qui bénéficient au groupe (par opposition à l’individu, ndlr) et qui seraient résistants à l’invasion de la tricherie et des free riders», écrit M. Gavrilets, qui infirme mathématiquement les principales théories.

L’évolution vers le couple stable, conclut-il, passe obligatoirement par des femelles qui développent un degré minimum de fidélité. Notons ici que l’ovulation cachée chez la femme, qui est à peu près unique dans le monde animal, pourrait avoir eu pour fonction de compliquer la vie des free riders, en les empêchant de savoir quand ils pouvaient transmettre leurs gènes — mais ceci n’est qu’une hypothèse personnelle. Elles aussi, note le mathématicien, sont prises dans leur propre dilemme entre l’accès accru aux ressources (que procurent les mâles plus pourvoyeurs) et l’accès aux «meilleurs» gènes (peut-être plus du côté des mâles dominants). Ce n’est que lorsque les femelles hominiennes ont opté pour le premier, peut-être parce que la nourriture s’est faite plus rare pendant une période évolutivement significative, que les mâles dominants se sont fait faire «le coup de la banane» par les dominés…

Si l’on se fie aux fossiles de nos ancêtres, le dimorphisme sexuel (soit la différence de poids entre mâles et femelles) de nos ancêtres se seraient beaucoup amoindri il y a entre 4 et 5 millions d’années, ce qui suggère fortement que la compétition entre mâles s’est estompée en même temps. Le dicton «ce que femme veut, Dieu le veut» ne daterait ainsi pas d’hier…

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Mardi 29 mai 2012 | Mise en ligne à 11h54 | Commenter Commentaires (15)

L’ère des ténèbres

On dit souvent que la droite religieuse est le pire ennemi de la science. Et c’est peut-être bien le cas ici, au Québec et au Canada. Mais dans certains pays européens, ce mouvement politique doit paraître assez bénin depuis quelque temps, alors que ce que Nature décrit comme des «groupes éco-anarchistes» accumulent les attentats contre des scientifiques.

Ceux-ci, bien sûr, ne sont pas leurs seules cibles, loin de là, mais pour les cellules de la «Fédération anarchiste informelle», certaines branches plus controversées de la science figurent manifestement parmi les «maux» qui doivent être détruits avec le reste du «système». Début mai, un ingénieur nucléaire s’est fait tirer dessus à Gènes par un militant de la FAI. L’an dernier, celle-ci a aussi envoyé un colis piégé à un groupe pro-nucléaire en Suisse, après avoir fait exploser une bombe dans un laboratoire de nanotechnologies d’IBM, lui aussi en Suisse.

Dans une lettre envoyée aux médias le 11 mai pour revendiquer l’attentat contre l’ingénieur nucléaire, la FAI le traite de «sorcier de l’atome» et s’en prend avec virulence à «la science qui depuis des siècles nous promet un âge d’or, mais qui nous pousse plutôt vers l’autodestruction et l’esclavage total. Pas cette action, nous vous remettons une petite partie de la souffrance que vous, homme de science, infligez au monde».

Plusieurs attaques similaires ont eu lieu dans d’autres pays européens, perpétrées par des groupes du même acabit. Plus près de nous, en 2011, pas moins de 4 attentats à la bombe (dont 3 ont explosé) ont visé des labos de nanotechnologie au Mexique.

Comme quoi l’âge des ténèbres est toujours moins loin qu’on le croit.

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Lundi 28 mai 2012 | Mise en ligne à 15h50 | Commenter Commentaires (10)

Je n’ai pas vu l’ours (mais il sentait fort)

Je me suis toujours demandé pourquoi Homo sapiens avait un pif aussi peu performant. Comparé au chien, comparé aux rongeurs, même comparé au chimpanzé, le nez humain n’est pas grand-chose de plus qu’une excroissance esthétique, une sorte de bumper qui ne détecte que ce que les autres sens ont perçu depuis longtemps et qui, en bout de ligne, sert peut-être surtout à absorber le gros du choc quand on croise un mur, histoire de protéger les organes utiles. Une partie (possible) de la réponse vient de paraître dans Neuron.

Longtemps vu comme une «pépinière» à nouveaux neurones, le bulbe olfactif — cette région du cerveau où sont analysées les informations glanées par le nez — n’est peut-être pas aussi productif qu’on le croyait. Une étude vient de mesurer précisément l’âge des neurones (de manière très ingénieuse, d’ailleurs) dans le bulbe olfactif d’une quinzaine de sujets, concluant qu’ils sont tous essentiellement le même âge que leur «propriétaire».

Tablant sur le fait que de nombreux essais nucléaires ont fait grimper les taux de carbone-14 (14C) dans l’atmosphère au cours des années 50 et 60, une équipe suédoise a mesuré le rayonnement de 14C chez 15 sujets (par autopsie) nés avant et après cette période. Si le bulbe olfactif génère bien de nouvelles cellules nerveuses comme on le croit, calculaient les chercheurs, alors celles de ces échantillons devraient avoir des taux de 14C variables. Mais non, ont-ils trouvé : les résultats montrent plutôt que les neurones olfactifs d’un individu ont pratiquement tous le même âge.

Voilà, commente le site de Science, qui pourrait expliquer au moins en partie pourquoi l’Homme a si peu de pif : un bulbe olfactif plutôt amorphe, où très peu, sinon pas du tout de nouvelles cellules ne naissent. Cependant, poursuit le texte, comme d’autres études y ont déjà trouvé des marqueurs trahissant la présence de jeunes neurones, il se pourrait également que ceux-ci meurent avant de se brancher sur leurs voisins, peut-être parce que dans nos sociétés aseptisées où plus rien n’a d’odeur, le corps ne parvient pas à leur trouver une fonction.

Mais cela ne répond que bien imparfaitement à la question de départ : pourquoi nos ancêtres auraient-ils perdu la faculté de humer l’air avec un tant soit peu de précision ? Et où l’auraient-ils égarée, ces imbéciles ? La réponse la plus fréquente est qu’ils n’en avaient plus besoin, ni pour trouver leur nourriture, ni pour échapper à leurs prédateurs. Mais il y a une dizaine de jours, il m’aurait bien servi à moi, ce flair qu’ils ont brocanté contre on ne sait quoi. Pagayant paresseusement sur la rivière aux Écorces, au beau milieu du parc des Laurentides, en prenant soin de serrer le bord pour trouver un peu d’ombre, j’eus soudain la pensée suivante, anodine en apparence : «Tiens, ça sent le cochon.»

Or chacun sait que «ça-sent-le-cochon-en-plein-bois» n’est rien d’autre qu’un euphémisme gêné pour «c’est-pas-un-cochon-c’est-un-ours-et-il-doit-être-vachement-proche-le-salaud-parce-que-l’Évolution-m’a-doté-d’un-nez-de-merde». Mon cerveau reptilien m’a alors poliment suggéré : «Dégage du bord, baquais.»

Fin de l’anecdote. D’après ce que j’ai pu trouvé ici et là, les mammifères ont tous autour d’un millier de gènes dédiés au système olfactif. L’Homo sapiens n’y fait pas exception, mais chez nous, plus de 60 % de ces gènes sont en fait des «pseudogènes» c’est-à-dire que la «recette» de protéine que ces gènes étaient supposés conserver contient maintenant des erreurs qui rendent ces protéines inopérantes. C’est deux fois plus que les autres grands singes, et trois fois plus que les rongeurs. Il est possible que le développement de la vue se soit fait au détriment du flair, même si on aurait préféré garder les deux.

Mais, fait curieux, cette détérioration de l’odorat n’a pas été une évolution à sens unique dans la lignée humaine, puisque l’homme moderne a un bulbe olfactif 12 % plus développé que celui de l’homme de Néandertal.

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