Sciences dessus dessous

Archive, avril 2012

Lundi 30 avril 2012 | Mise en ligne à 9h53 | Commenter Commentaires (29)

L’or blanc du Nunavik

Parlez-moi de deux groupes complètement séparés. Mais alors là, aussi totalement que des êtres humains peuvent l’être : les Inuits du Nunavik, d’un côté ; les nouveaux riches de la Chine et de la Russie, de l’autre. Rien, rien, rien en commun. A priori, on se dit qu’il n’y a aucun moyen pour que la vie des uns ait quelque incidence que ce soit sur celle des autres. Dans la grande géométrie humaine, ce doit être ce qui se rapproche le plus des droites parallèles.

Eh bien il semble que ces droites puissent tout de même se croiser de temps à autre. Au cours des deux dernières années, le nombre de peaux d’ours polaires vendus au Québec — et il n’y a essentiellement que les Inuits qui ont le droit d’en chasser — a été multiplié par 10, au bas mot, parce que la demande russe et chinoise a littéralement explosé. Le prix moyen de ce produit de grand luxe est du coup passé d’environ 800 à 1000 $ pièces au cours des années 2000 (encore que cela fluctue pas mal) à 1900 $ il y a deux ans, et à pas moins de 4600 $, et le nombre de fourrures vendues est passée d’environ 10 par année à 114 l’an dernier. Et encore, cela n’inclut pas tous les animaux abattus — le seul village d’Inukjuak en a tué 76 l’an dernier, mais n’a pu en écouler qu’une petite partie, d’après ce que j’ai pu apprendre.

Est-ce une pression de chasse «durable» ? Les chasseurs inuits, en tout cas, disent agir ainsi parce qu’il y aurait «trop» d’ours polaires. Du moins en voient-ils plus que jamais, et une étude (controversée) du gouvernement du Nunavut a trouvé l’été dernier que, dans l’ouest de la baie d’Hudson (OBH), leur nombre n’avait pas fléchi depuis 2004. Et puis, dans des endroits où les taux de chômage et de pauvreté sont trois fois plus élevés qu’au «sud», c’est le genre de manne qui peut faire pas mal de bien à une famille inuite. Ceux qui chassent l’ours sont surtout des chômeurs, m’a-t-on dit.

Mais le biologiste Ian Stirling, grand spécialiste de cette espèce, n’est pas du tout rassuré. La sous-population de l’OBH, dit-il, est bien étudiée et sa condition physique se dégrade constamment depuis 30 ans ; le recensement du Nunavut en de plus dénombré la moitié moins de jeunes que ce à quoi on devait s’attendre ; et le fait que les Inuits croisent plus souvent Ursus maritimus veut peut-être seulement dire qu’en l’absence de banquise, la faim attire le carnassier proche des villages.

Plus de détails dans mon papier paru ce week-end dans Le Soleil.

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Vendredi 27 avril 2012 | Mise en ligne à 10h37 | Commenter Commentaires (13)

Retour vers le futur (de 500 millions d’années)

Drôle d’expérience que celle commencée par deux biologistes de Georgia Tech. Après avoir reconstruit un gène de la bactérie E. coli telle qu’elle devait être il y a 500 millions d’années, ce qui est déjà pas banal, les chercheurs Éric Gaucher et Betül Arslan l’ont introduit chez des spécimens contemporains, ont constitué 8 lignées différentes, puis ont attendu pour voir si l’évolution allait faire re-converger le gène, nommé EF-Tu, vers son état actuel.

Les résultats, présentés récemment à la Conférence d’Astrobiologie de la NASA 2012, montrent que le gène ne semble pas pressé de retourner à sa version actuelle. Comme l’explique ce compte-rendu du New Scientist, les bactéries auxquelles on a implanté le EF-Tu archaïque ont d’abord montré un rythme de croissance nettement ralenti mais qui, au fil des générations, s’est accéléré — signe qu’il y avait bel et bien évolution. Or même après 1000 génération, le gène archaïque est resté obstinément le même ; seule la manière dont les autres gènes interagissent avec EF-Tu a changé, et encore, de façon différente dans chacune des huit lignées.

Peut-être n’est-ce qu’une question de temps, puisque l’expérience, qui se poursuit à ce jour, n’a pas encore duré 500 millions d’années, mettons. Peut-être aussi, est-on tenté d’ajouter, que cette convergence n’aura jamais lieu parce que les conditions auxquelles E. coli a dû s’adapter ont varié pour la peine au cours du dernier demi-milliard d’années — ce qui sera difficile à imiter dans les cultures de MM. Gaucher et Arslan. Pour savoir si l’évolution peut être prédite, cette expérience est donc a priori un peu moins parlante que ce que le New Scientist en fait (qu’on me corrige si je me trompe, ici), mais l’idée que les huit lignées montrent autant d’«ajustements génétiques» différents est néanmoins une belle démonstration du rôle du hasard dans l’évolution.

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Jeudi 26 avril 2012 | Mise en ligne à 15h41 | Commenter Commentaires (9)

En parlant d’agriculture…

Tant qu’à jaser d’agriculture aujourd’hui, payons-nous la traite autant qu’on le peut, puisqu’il semble que ce soit la bonne journée pour cela. Une étude publiée cet après-midi par la revue Science vient d’amener des faits très intéressants sur la question de savoir comment l’agriculture s’est répandue en Europe entre 8000 et 5000 ans avant aujourd’hui — les fermiers ont-ils remplacé physiquement les chasseurs-cueilleurs, ou ceux-ci se sont-ils «convertis» au nouveau mode de vie ?

Excavation d'un des squelettes ayant servi à l'étude. (Photo : Göran Burenhult)

Excavation d'un des squelettes ayant servi à l'étude. (Photo : Göran Burenhult)

Des études précédentes offraient un certain soutien à l’hypothèse du remplacement, mais les indicateurs génétiques qu’elles utilisaient souffraient de limites importantes. C’est que le généticien Pontus Skoglund, de l’Université Uppsala, près de Stockholm, et son équipe ont voulu corriger en examinant près de 250 millions de bases d’ADN prélevés sur trois squelettes de chasseurs datés de 5300 à 4400 ans, et un de fermier daté de 5000 ans. Tous ont été excavés en Suède, où l’agriculture est arrivée sur le tard, sur des sites séparés par moins de 400 km.

Résultat : les gènes du fermier montraient une très nette filiation avec les populations du sud de l’Europe, en particulier Chypre et la Sardaigne, tandis que l’ADN des chasseurs s’est avéré beaucoup plus proches de celui des Européens du Nord actuels. Plus «proches», mais tout de même substantiellement différent, soulignent Skolund et al. : «leur profil génétique n’est pleinement représenté dans aucune des populations actuelles et pourrait donc constituer un bassin génétique qui n’est plus intact ou qui n’existe plus. (…) Les affinités (d’un fermier néolithique) à la frontière nord de l’agriculture avec des populations d’Europe du Sud suggèrent qu’il y a eu peu de mélange entre les colons et les peuplades résidentes dans les premiers stages de l’expansion de l’agriculture, mais que ces barrières ont pu s’atténuer avec le temps».

Je ne sais pas pour vous, mais moi, c’est en plein ce genre de travail de détective qui me fascine dans la science.

AJOUT : Pour le point de vue de l’auteur d’une des études génétiques précédentes, qui demeure convaincu que l’agriculture s’est répandue en Europe suivant plusieurs modes différents,  voir ce compte-rendu sur le site de Nature.

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