Parlez-moi de deux groupes complètement séparés. Mais alors là, aussi totalement que des êtres humains peuvent l’être : les Inuits du Nunavik, d’un côté ; les nouveaux riches de la Chine et de la Russie, de l’autre. Rien, rien, rien en commun. A priori, on se dit qu’il n’y a aucun moyen pour que la vie des uns ait quelque incidence que ce soit sur celle des autres. Dans la grande géométrie humaine, ce doit être ce qui se rapproche le plus des droites parallèles.
Eh bien il semble que ces droites puissent tout de même se croiser de temps à autre. Au cours des deux dernières années, le nombre de peaux d’ours polaires vendus au Québec — et il n’y a essentiellement que les Inuits qui ont le droit d’en chasser — a été multiplié par 10, au bas mot, parce que la demande russe et chinoise a littéralement explosé. Le prix moyen de ce produit de grand luxe est du coup passé d’environ 800 à 1000 $ pièces au cours des années 2000 (encore que cela fluctue pas mal) à 1900 $ il y a deux ans, et à pas moins de 4600 $, et le nombre de fourrures vendues est passée d’environ 10 par année à 114 l’an dernier. Et encore, cela n’inclut pas tous les animaux abattus — le seul village d’Inukjuak en a tué 76 l’an dernier, mais n’a pu en écouler qu’une petite partie, d’après ce que j’ai pu apprendre.
Est-ce une pression de chasse «durable» ? Les chasseurs inuits, en tout cas, disent agir ainsi parce qu’il y aurait «trop» d’ours polaires. Du moins en voient-ils plus que jamais, et une étude (controversée) du gouvernement du Nunavut a trouvé l’été dernier que, dans l’ouest de la baie d’Hudson (OBH), leur nombre n’avait pas fléchi depuis 2004. Et puis, dans des endroits où les taux de chômage et de pauvreté sont trois fois plus élevés qu’au «sud», c’est le genre de manne qui peut faire pas mal de bien à une famille inuite. Ceux qui chassent l’ours sont surtout des chômeurs, m’a-t-on dit.
Mais le biologiste Ian Stirling, grand spécialiste de cette espèce, n’est pas du tout rassuré. La sous-population de l’OBH, dit-il, est bien étudiée et sa condition physique se dégrade constamment depuis 30 ans ; le recensement du Nunavut en de plus dénombré la moitié moins de jeunes que ce à quoi on devait s’attendre ; et le fait que les Inuits croisent plus souvent Ursus maritimus veut peut-être seulement dire qu’en l’absence de banquise, la faim attire le carnassier proche des villages.
Plus de détails dans mon papier paru ce week-end dans Le Soleil.
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