Sciences dessus dessous

Archive du 13 mars 2012

Une étude un peu troublante vient de paraître dans PLoS-Medicine au sujet du DSM-5, cette «bible» de la psychiatrie qui définit les maladies mentales et les critères sur lesquels les professionnels doivent baser leur diagnostic. Malgré des efforts accrus de transparence ces dernières années, plus des deux tiers des rédacteurs de cet ouvrage de référence ô combien important seraient en «conflit d’intérêt», parce qu’ils auraient des «liens financiers» (toutes natures et degrés confondus) avec des pharmaceutiques.

C’est ce que prétendent deux chercheurs en éthique médicale, Lisa Cosgrove, de Harvard, et Sheldon Krimsky, de l’Université Tufts (Boston), qui proposent que l’on interdisent aux auteurs des prochains DSM, incluant possiblement le 5, d’avoir tout lien financier avec l’industrie. Tolérance zéro, quoi. À l’heure actuelle, par exemple, les panélistes du DSM-5 doivent déclarer tous leurs intérêts, mais les subventions de recherche «inconditionnelles» (dont les résultats échappent à tout contrôle des compagnies subventionnaires) ne sont pas considérées comme des «liens financiers» par l’Association américaine de psychiatrie (APA), qui chapeaute le DSM. Les membres du DSM-5 sont également autorisés à toucher des honoraires de consultant auprès de l’industrie, jusqu’à concurrence de 10 000 $ par année, et à détenir jusqu’à 50 000 $ d’actions de pharmaceutiques.

Ce n’est peut-être pas grand-chose, a priori, mais Cosgrove et Krimsky font valoir que tout «don», même petit, entraîne une obligation de réciprocité (donc potentiellement un biais pro-industrie), et que cela a été abondamment démontré par la psychologie sociale.

L’article de PLoS-Medicine est disponible ici, et j’ai un compte-rendu sur le site du Soleil, pour lequel j’ai aussi recueilli les commentaires de trois experts. Leur verdict ? Un seul des trois s’est dit d’accord avec les propos des deux éthiciens américains, les deux autres parlant plutôt de faux problème, sinon d’«inquisition».

Pour le bien de la conversation, j’en dirai ce qui suit… L’article n’est certainement pas sans intérêt et soulève des points valables. Il est vrai, par exemple, que le seul fait de divulguer ses conflits d’intérêt potentiel n’est pas un garde-fou très robuste, a priori — encore que c’est un peu simpliste, parce que ce n’est pas le seul mécanisme de surveillance. De même, la possibilité de détenir 50 000 $ d’action d’une pharmaceutique engendre des intérêts évidents.

Mais comme il arrive trop souvent dans ce genre de débat, l’étude fait comme si tous les liens avec l’industrie étaient équivalents (et bien sûr problématiques), ce qui est faux. Comme me le disait le psychiatre de l’Université Laval Marc-André Roy en entrevue, est-ce qu’un éminent chercheur, dont les activités sont presque toutes financées par des fonds publics, devrait être exclu du DSM parce qu’il a accepté l’invitation d’un groupe de recherche pour prononcer une conférence dont les honoraires sont payés par une entreprise ? D’après Cosgrove et Krimsky, oui, il le faudrait, mais il est certainement permis d’en douter.

Un autre bel exemple de purisme tient justement dans l’accusation d’un autre des experts que j’ai interviewés, le psychologue du sommeil Charles Morin, de l’Université Laval. M. Morin fait justement partie des très rares «élus» qui siègent sur le DSM-5. Or il fait partie du sous-comité sur les troubles du sommeil, dont pas moins de 100 % des membres sont considérés en conflit d’intérêt par l’étude de PLoS-Medicine. Or, si M. Morin a effectivement déclaré des honoraires de consultant auprès de l’industrie, il faut aussi souligner que sa spécialité est le traitement comportemental, donc non pharmacologique à la base. Mettons que le prétendu conflit d’intérêt vient de s’adoucir un-peu-beaucoup…

Bref, tout cela me fait un peu penser à cette soi-disant grande enquête journalistique publiée dans le British Medical Journal en 2010 qui prétendait démontrer que le comité d’experts qui conseillaient l’OMS sur la pandémie de grippe était plus ou moins à la solde de BigPharma. Or en lisant la chose, on se rendait compte que les auteurs ne s’étaient jamais demandé quel genre de lien était problématique et qu’est-ce qui ne l’était pas, et que leur de leurs accusations ne tenaient, dans certains cas, qu’à des honoraires de conférencier touchés plusieurs années auparavant.

Ce qui était une belle preuve que la tolérance zéro n’est pas toujours un gage de vertu, mais parfois le signe d’un simple manque de jugement.

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