Sciences dessus dessous

Archive, mars 2012

Vendredi 30 mars 2012 | Mise en ligne à 10h30 | Commenter Commentaires (11)

Budget fédéral : la science au service de l’industrie

Le Parti conservateur n’a jamais caché sa préférence pour la recherche très appliquée donnant des résultats très tangibles et à court terme. Le PCC n’a pas aboli ses subventions à la recherche fondamentale, il faut le dire, mais chacun de ses budgets réoriente un peu plus l’appui du fédéral vers ce genre de recherche, et son dernier, présenté hier, est nettement son plus «achevé» de ce point de vue.

Pratiquement toutes les mesures qu’on y trouve sur la recherche (voir p. 57 et 58 du document) parlent de «partenariat avec l’industrie», de commercialisation, de «recherche dirigée par l’entreprise», etc. Les trois organismes subventionnaires de la recherche devront également se serrer la ceinture afin d’investir davantage dans ce genre de recherche. Les IRSC (santé) et le CRSNG (sciences et génie) devront couper 15 millions $ chacun cette année, et le CRSH (sciences humaines) 7 millions $, afin que «le gouvernement (réinvestisse) la totalité des économies réalisées en 2012-2013 dans les enjeux prioritaires des conseils subventionnaires, en particulier, les partenariats entre l’industrie et les universités.» (p. 304)

Ottawa demandera un autre 37 millions $ de coupures à ces trois organismes l’an prochain, et 29,5 millions $ à l’Agence spatiale d’ici 2014-15. Le Conseil national de la recherche devra quant à lui fournir 16,3 millions $ d’économies d’ici l’an prochain, mais recevra d’un autre côté 67 millions $ supplémentaires dès cette année pour «réorienter ses activités vers la recherche dirigée par l’entreprise et pertinente pour l’industrie».

C’est un choix, et il a le mérite d’être clair et assumé. Et qu’on me comprenne bien : il y a certainement de bonnes choses, et même d’excellentes, qui seront issues de ces investissements. De la recherche pratico-pratique, ça en prend. Tant mieux si on en a davantage : voilà qui doit être porté à mettre à l’actif du PCC. Mais cela ne doit pas se faire au détriment des autres formes de recherche, comme cela semble être le cas ici. Et voulez-vous bien m’expliquer pourquoi on a un Conseil national de la recherche si c’est pour lui faire faire de la «recherche dirigée par l’entreprise» ?

Le ministre des Finances Jim Flaherty justifie ces mesures par le fait que les entreprises canadiennes ont de tous temps sous-investi en R&D. C’est la pure vérité, comme le démontre éloquemment le tableau de la page 61, mais je me demande si c’est vraiment en le faisant pour elles qu’on les «responsabilisera». À vrai dire, à trop en faire, l’effet final pourrait même être l’inverse.

AJOUT (2 avril) : Les reporters de Science et Nature ont apparemment vu la même chose que votre humble serviteur. Voir ici et ici.

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Contrairement à une impression répandue, la confiance envers la science ne s’est pas effritée depuis les années 70 aux États-Unis. Enfin, «pas effritée» si l’on fait exception de deux groupes (qui se recoupent) : ceux qui se disent conservateurs, et ceux qui vont à l’église. C’est ce que démontre une étude (pdf) qui vient de paraître dans l’American Sociological Review.

L’auteur, le sociologue Gordon Gauchat de l’Université de Caroline du Nord, s’est basé sur le General Social Survey, un vaste sondage sur le public américain réalisé tous les deux ans (et chaque année avant 1994) depuis les années 70. Si étonnant que cela puisse paraître pour quiconque suit la politique américaine — et dans une bonne mesure, pour quiconque suit la canadienne depuis quelques années —, au début de la période étudiée, en 1974, les conservateurs étaient ceux qui avaient la plus grande confiance envers la science. Environ 50 % d’entre eux disaient avoir «grandement confiance» en la «communauté scientifique», soit un peu plus que les liberals (49 %) et ceux qui se disaient entre les deux, les «modérés» (46 %).

Mais si l’appui de ces deux derniers groupes est demeuré à peu près stable (environ 50 % et 42 % respectivement en 2010), l’image que les conservateurs se font de la science s’est quant à elle suffisamment détériorée pour être maintenant la plus faible des trois, se situant autour de 37 %.

Que s’est-il passé entre les deux ? Il semble, écrit M. Gauchat, que ce déclin coïncide avec la montée en puissance progressive de la «nouvelle droite», ce pan de la droite qui, de Ronald Reagan à Michelle Bachman, s’est rapproché de la droite religieuse et qui promeut avec un enthousiasme parfois débordant la liberté individuelle mur-à-mur, le rétrécissement de l’État (sauf pour la défense nationale) et diverses valeurs traditionnelles. Au Canada, la nouvelle droite est «officiellement» arrivée sur la scène fédérale avec l’Alliance canadienne — le défunt Parti progressiste-conservateur ayant fait figure de «droite classique».

Et ce n’est sans doute pas un hasard. À mesure que, au XXe siècle, la science a gagné en crédibilité et en autorité morale, l’État et les politiciens ont de plus en plus fait appel à elle pour éclairer/justifier leurs décisions. À telle enseigne, d’ailleurs, que l’on a vu apparaître une «science régulatrice», comme l’appelle M. Gauchat, qui a donné naissance à des ministères de l’environnement et une longue liste de normes de santé publique, notamment — sans compter les subventions massives que les gouvernements accordent aujourd’hui à la recherche. C’est essentiellement cette association de la science et de l’État qui expliquerait que la droite, et en particulier la «nouvelle», allergique à tout gouvernement, ait progressivement tourné le dos à la science depuis une quarantaine d’années.

Bref, un papier très intéressant pour quiconque aime la science et/ou la sociologie. Ainsi que, bien sûr, pour les parallèles que d’aucuns seront tentés de faire avec la politique canadienne.

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La famine très sévère qui a suivi le «Grand Bond en avant», dans la Chine des années 50 et 60, semble avoir réduit le nombre de garçons qui sont nés dans l’Empire du Milieu à cette époque, rapporte une étude publiée hier dans les Proceedings of the Royal Society – Biology. Ce qui amène théoriquement un peu d’eau au moulin d’une théorie voulant que, même chez les humains, les conditions environnementales pourraient influer sur le sexe des enfants que nous concevons.

En principe, chez l’humain comme chez d’autres mammifères, le sexe est déterminé par le chromosome (X ou Y) du spermatozoïde qui féconde l’ovule, ce qui donne une chance égale de concevoir un garçon ou une fille — bien que les chances de survivre jusqu’à la naissance sont, elles inégales et favorisent les garçons dans un ratio de 105 à 100. Mais certains biologistes de l’évolution font le raisonnement suivant : lorsque les temps sont durs, les mâles qui naissent risquent d’être moins bien nourris, donc plus malingres que les autres, et donc désavantagés lorsque vient le temps de compétitionner pour les femelles. Pour transmettre ses gènes à long terme, il serait donc moins intéressant, aux années de vache maigre, d’«investir» dans un bébé-mâle qui aura par la suite moins de chance que les autres de transmettre les siens. D’où l’idée que l’évolution aurait pu nous doter d’un mécanisme qui ferait pencher le ratio sexuel vers les filles sous de telles conditions, et vers les garçons lorsque les choses vont mieux.

Or pour le démographe Shige Song, de la City University of New York, le Grand Bond en avant fournit justement une occasion de tester cette hypothèse. Expérience tragiquement ratée par laquelle le Parti communiste chinois a tenté de collectiviser la production agricole et de moderniser rapidement l’économie jusque là très agraire du pays à la fin des années 50, ce coup de barre radical s’est rapidement transformé en un «Grand Bond vers la famine», qui a duré plusieurs années (1958-61) et tué des millions de gens. Et en suivant le ratio sexuel en Chine entre 1929 et 1982 grâce à un échantillon de 310 000 naissances, M. Song a effectivement observé un léger fléchissement des naissances de garçons, de 109 pour 100 filles avant la famine à 104 pour 100. Le ratio n’est redevenu «normal» qu’en 1965.

Les résultats de M. Song contrastent avec d’autres études du même genre, qui n’avaient trouvé aucun effet de famines survenue pendant la Deuxième Guerre mondiale sur le ratio des sexes, lit-on dans ce compte-rendu de Nature. Mais il est possible que ces disettes n’aient pas durée assez longtemps pour ce faire, se défend le démographe.

Notons aussi que les experts qui ont commenté l’étude dans Nature et Science n’étaient vraiment pas tous convaincus que l’on puisse attribuer le changement du ratio garçons:filles à un quelconque mécanisme adaptatif, ni même à la famine. Mais d’autres études ayant démontré l’existence de ce genre d’effet chez d’autres espèces de mammifères font croire que, peut-être, il pourrait y avoir «quelque chose là», comme on dit.

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