Il existe une collection de bouquins de vulgarisation qui paraissent depuis quelques années avec un titre préformaté plutôt accrocheur : «Juste assez de (insérez un nom de science ici) pour briller en société» — traduction libre et franchement réussie de «50 (nom de science) Ideas You Really Need To Know». S’il faisait partie de cette collection, le dernier ouvrage de Marcel Lacroix, professeur de thermodynamique à l’Université de Sherbrooke, s’intitulerait sans doute «Juste assez de connaissances sur l’énergie pour briller en société», avec en sous-titre : «Et passer pour un suppôt du nucléaire, mais c’est une autre question».
L’énergie au quotidien, puisque c’est son vrai titre, vise en effet d’abord à donner à Monsieur et Madame Tout-le-Monde une bonne base en sciences de l’énergie. Tâche dont il s’acquitte, ma foi, remarquablement bien. Sa décision de reporter le détail des calculs en annexes pour réserver le corps du texte au raisonnement y est d’ailleurs assurément pour quelque chose. L’ensemble coule de source.
Après un premier chapitre un peu scolaire, mais incontournable, qui sert à définir les concepts et à placer le vocabulaire, l’auteur les applique aussitôt à une question aussi concrète que captivante : de combien d’énergie le corps humain a-t-il besoin pour vivre — à peu près 3 kilowatts-heure (kWh) par jour. Dans un troisième chapitre, M. Lacroix fait le même genre de calcul, cette fois-ci avec le train de vie de l’homme moderne, sa diète, ses transports, ses gadgets ainsi que l’énergie qu’il faut pour fabriquer et faire fonctionner tout cela. Et la «facture humaine» devient alors autrement plus salée : environ 210 kWh par personne et par jour, dans les sociétés occidentales.
Le reste du livre consiste à explorer ce que notre appétit énergétique inégalé dans l’histoire — trois fois supérieur per capita aux sociétés industrielles du XIXe siècle, avec une population mondiale qui a quadruplé depuis et qui converge vers notre mode de vie ! — nous réserve pour l’avenir. Et le choix qu’y décrit M. Lacroix n’a rien particulièrement jo-jo : a) on ne change rien à nos habitudes et on provoque une catastrophe climatique à force d’émettre du CO2 ; ou b) on finit par diminuer notre train de vie, de notre plein gré ou (plus vraisemblablement) à la suite d’une crise qui nous y contraint. Heureusement que le chercheur parsème son texte d’une (belle) touche humour…
Et les énergies renouvelables dans tout ça, vous dites ? M. Lacroix les décrit comme des compléments intéressants, mais la conversion de nos économies à ces formes d’énergie, si elle survient, prendra des décennies, et il faudra ensuite vivre avec leurs inconvénients. Parmi ceux-ci, l’auteur aborde évidemment les «grands classiques», comme leur intermittence et leur distribution géographique très inégale — encore que, sur ce dernier point, on pourrait certainement lui répondre que toutes les ressources sont distribuées inégalement sur la planète et que cela n’empêche pas le monde de tourner. Mais le point sur lequel notre chercheur insiste le plus est moins connu, même s’il est sans doute le plus fondamental de tous : la densité de puissance, c’est-à-dire le nombre de watts par mètre carré de territoire accaparé par la production d’énergie.
De ce point de vue, plaide M. Lacroix, les renouvelables ne soutiennent tout simplement pas la comparaison, demandant selon le cas des dizaines, voire des centaines de fois plus d’espace que les énergies fossiles pour produire la même puissance. Le constat, dit-il, est «implacable : la densité de puissance des énergies renouvelables est incompatible avec la densité de puissance que requiert le monde technologique que nous avons construit». En d’autres termes, satisfaire nos «besoins» actuels avec des énergies vertes demanderait d’occuper d’immenses espaces aujourd’hui à l’état de nature — état que ces énergies vertes sont censées préserver… Retour à la case départ : on fait des sacrifices, ou on fonce dans le mur.
L’efficacité énergétique ne permet-elle pas de faire plus avec moins, objectera-t-on ? En principe, oui. Mais dans les faits, c’est un mirage, puisqu’elle conduit à un drôle d’effet, nommé paradoxe de Jevons, du nom de l’économiste qui a démontré que tout gain en efficacité énergétique a tendance à être simplement dépensé autrement. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à regarder l’évolution des voitures depuis 20 ans : on n’en a jamais construites d’aussi efficaces ; mais les constructeurs ont profité de leurs gains pour augmenter la puissance des moteurs. Si bien que nos autos brûlent aujourd’hui nettement moins d’essence par cheval-vapeur que dans les années 80, mais comme elles ont plus de chevaux-vapeur, elles ne sont pas beaucoup moins gourmandes qu’avant…
En fait, la seule issue que voit M. Lacroix à notre cul-de-sac énergétique passe… par l’énergie nucléaire. Ce n’est guère étonnant de la part d’un scientifique qui est ingénieur nucléaire de formation, mais ses arguments méritent que l’on s’y attarde. Pas de gaz à effet de serre. Pas de problème de densité de puissance — c’est même un euphémisme. Des réserves de combustibles suffisantes pour des milliers d’années (en comptant le thorium-232). En outre, les déchets nucléaires sont beaucoup moins ardus à gérer qu’on le dit, plaide l’auteur, parce que leur toxicité diminue avec le temps (plus vite qu’on le croit) et que leur volume (environ 50m3 par année pour une centrale moyenne) est beaucoup, beaucoup moindre que celui qui est produit par les carburants fossiles.
Bref, de bien beaux avantages. Mais comme les centrales nucléaires coûtent très cher à construire (mais peu à exploiter), le marché, qui cherche le profit à court terme, préfère nettement les centrales aux charbon ou au gaz, qui demandent un investissement de départ beaucoup moindre (même si elles coûtent plus cher à exploiter). Et des «groupes organisés», comme les appelle M. Lacroix, ont complètement discrédité le nucléaire aux yeux du public, si bien qu’«à défaut de construire des centrales nucléaires qui génèrent de l’électricité propre et décarbonée, il a fallu construire, pour répondre à la demande croissante, des centrales thermiques dont la plupart fonctionne au charbon. Force est d’admettre hélas que les intentions et les intérêts de ces groupes de pression n’ont rien à voir avec la préservation de l’environnement», écrit-il, apparemment un brin amer.
Alors après la réduction de notre train de vie et la catastrophe écologique, il y aurait bien une option c) à notre dilemme énergétique. On pourrait sans doute reprocher à l’auteur de ne pas l’avoir explicité davantage — son raisonnement y mène tout droit, mais sa conclusion prend la forme d’une hésitation et manque franchement de clarté —, mais elle est là. Politiquement infaisable, soit, mais le fait qu’un expert compétent et indépendant comme M. Lacroix la défende publiquement lui redonne un peu de «lustre» et la ramène au moins dans les choix de réponse théoriques.
Alors, chers blogueurs… Quelle case cochez-vous : a) business as usual ; b) la décroissance ; c) le nucléaire ?
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