Longtemps recalés au rang de fous, de simplets ou à la rigueur de bêtes de cirque à cause de leurs talents parfois très impressionnants, les autistes reçoivent une attention particulière dans les médias scientifiques depuis quelques jours. Sans doute un hasard, mais je m’en voudrais de ne pas le souligner ici.
Ce papier paru dans Nature, d’abord. Le professeur de psychiatrie de l’Université de Montréal Laurent Mottron, spécialiste de l’autisme — qui est en fait une petite «nébuleuse» recoupant plusieurs troubles caractérisés par des problèmes dans le développement social et par des intérêts/talents/comportements restreints ou répétitifs —, argue que la recherche dans le domaine se concentre depuis trop longtemps sur les limitations qui viennent avec l’autisme, oubliant d’étudier ses avantages. Car avantages il y a, et Dr Mottron en sait long sur le sujet, lui dont le labo compte huit membres (un chercheur patenté, quatre assistants de recherche et trois étudiants) atteint d’une forme ou d’une autre d’autisme. Un compte-rendu en français est disponible ici.
Plus polémique encore, peut-être, est cette hypothèse voulant que des troubles mentaux, au premier chef l’autisme, aurait conféré un avantage considérable à Homo sapiens dans sa lointaine préhistoire. Notre espèce est la seule parmi les hominidés chez qui ces troubles du développement, et d’autres maladies mentales comme la schizophrénie, sont observés, et le séquençage du génome de Néandertal a montré que ce «cousin» avait, pour certains gènes liés à l’autisme et à la schizophrénie, des versions différentes des nôtres.
On peut ainsi penser, soumet le New Scientist (qui reprend la thèse de l’archéologue Penny Spikins, de l’Université de York), que le «focus» particulièrement grand dont sont capables les autistes a pu permettre des avancées technologiques, notamment la révolution qui a chamboulé les outils de pierre de nos ancêtres il y a environ 100 000 ans. Idem de l’apparition du dessin il y a environ 35 000 ans, puisque certains autistes sont extraordinairement doués pour la chose.
J’ai profité hier d’une entrevue avec le grand paléoanthropologue français Pascal Picq, qui est de passage au Québec cette semaine, pour lui soumettre l’hypothèse. Voici ce qu’il avait à en dire : «Pour qu’un tel caractère soit sélectionné, il faut que ses porteurs transmettent leurs gènes plus souvent. Et que je sache, malheureusement, le succès reproducteur différentiel de gens qui sont atteints d’autisme n’est certainement pas meilleurs que celui des autres. Je reste toujours très méfiant de ces pseudothéories qui font ce genre de rapprochement. (…) Ce sont toujours des interprétations a fortiori qui ne sont pas testables.»
(Parenthèse en forme de plug : je n’ai pas l’habitude de faire de pub ici, mais M. Picq est vraiment un leader mondial dans l’étude de l’évolution du genre humain, qui mérite une exception. Alors voilà : il a déjà donné une conférence à l’UQAM hier, mais les Montréalais qui l’ont manqué pourront se reprendre ce soir au Jardin botanique. Son allocution est intitulée Voir l’humain autrement. Billets en vente sur espacepourlavie.ca. M. Picq sera à Québec demain (mercredi), au Musée de la civilisation, où il parlera de La place de l’Homme dans la nature (réservation : 418 643.2158. Fin de la pub.)
Évidemment, on pourrait répondre qu’un succès reproducteur moindre aurait en principe dû effacer les gènes de l’autisme et des autres troubles mentaux — qui demeurent assez fréquent, affectant au total environ 4 % de la population humaine moderne — n’empêche d’interpréter leur persistence comme étant une sorte d’effet secondaire statistique de l’intelligence de H. sapiens. La question demeure ouverte, disons…
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