Sciences dessus dessous

Archive, novembre 2011

Mercredi 30 novembre 2011 | Mise en ligne à 13h53 | Commenter Commentaires (43)

Lipitor : la mort d’une star

C’est aujourd’hui que prend fin le brevet que possède le géant pharmaceutique Pfizer sur le médicament anticholestérol Lipitor, une vedette presque légendaire dans le milieu. Cela signifie que d’autres compagnies pourront désormais copier la molécule sans payer quoi que ce soit à Pfizer, et la fin de ce monopole devrait se traduire par des économies pour Monsieur et Madame Tout-le-monde. Dans un avenir très rapproché, d’ailleurs, puisqu’une entreprise du New Jersey se dit prête à produire du «Lipitor générique» dès le 5 décembre.

Selon ce que rapporte ici la revue Nature, les ventes de Lipitor ont rapporté plus de 100 milliards $ (bien lire : milliards !) en revenus à Pfizer depuis son arrivée sur les tablettes en 1997, en grande partie parce qu’il s’agissait d’une molécule nettement plus efficace que ses concurrentes et que peu d’effets secondaires l’accompagnaient.

C’est en soi une nouvelle qui touche beaucoup de gens, mais le texte de Nature me semble surtout intéressant pour le portrait, quoique bref, qu’il dresse de l’industrie pharmaceutique en général. Au cours des années 2000, les sommes qu’elle investit annuellement en recherche et développement ont nettement augmenté — bien que certains majors aient brutalement sabré dans leur budget R&D récemment — mais le nombre de nouvelles molécules approuvées chaque année (aux États-Unis) n’a pas suivi. Au contraire, la tendance est plutôt à la baisse notamment parce que les exigences sont plus strictes (par exemple, le gain de performance par rapport aux molécules existantes doit être plus grand).

En bout de ligne, cela signifie que les nouveaux médicaments coûtent plus cher à développer, ce qui rend apparemment les investisseurs plutôt tièdes. Beaucoup des entreprises qui forment ce que l’on appelle BigPharma ont, du coup, vu leur valeur en bourse diminuer pour la peine. Et pour ne rien arranger, il semble que leurs labos soient loin de déborder de futurs produits vedettes…

Ces entreprises peuvent en grande partie se blâmer elles-mêmes, comprend-on du texte de Nature, puisqu’au tournant des années 2000 elles ont concentré beaucoup de leurs efforts sur les bien nommés me too drugs, les «médicaments moi-aussi» où chacune copiait ce que les autres faisaient pour grapiller des parts de marché. Les risques étaient minces, mais les marchés se sont vite engorgés. Et il semble que certaines pharmaceutiques aient, ce faisant, quelque peu perdu de vue les notions d’innovation, de prise de risque scientifique et de découverte.

Ça va en prendre pas mal plus que ça pour faire pleurer qui que ce soit sur le sort de BigPharma. Mais c’est un portrait qui m’apparaît rafraichissant parce qu’il nous change des caricatures que l’on entend trop souvent, voulant que les pharmaceutiques engraissent éhontément leurs actionnaires avec des profits faciles, réalisés en faisant manger les autorités sanitaires dans leur main.

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Mardi 29 novembre 2011 | Mise en ligne à 10h33 | Commenter Commentaires (29)

Après le «slow food», le «slow science» ?

«C’est complètement absurde : tu sais que l’article sur lequel tu travailles ne vaut pas grand-chose, mais tu l’écris quand même pour gonfler le nombre de tes publications. Parce que tu sais que même si les universitaires disent tout haut que les longues listes d’articles savants que l’on met dans les c.v. ne les impressionnent pas, que seuls les articles vraiment marquants sont pris en compte, tu sais que dans les faits, les longues listes font toujours leur impression et que si tu veux décrocher un poste dans une université, ça te prend cinq pages de publications. Alors tu t’arranges pour gonfler ta liste avec du remplissage.»

C’est un bon ami, qui en est à son deuxième post-doc, qui m’a dit ça l’été dernier. D’ailleurs, faites pas trop attention à la formulation exacte, ma mémoire est une grande infidèle, et le gars m’a fait cette confidence quand nous jouions aux cartes, ce que nous ne faisons jamais en buvant de l’eau. Mais l’essence de son propos (et de sa frustration) est là.

Alors il faudra que je lui recommande la lecture de cette lettre d’opinion, écrite par un psychiatre français et publiée sur le site du magazine Pour la science. L’auteur y plaide pour le «mouvement informel» du slow science, mouvement qui, à l’image du slow food, préconise que les chercheurs puissent prendre leur temps, aient moins d’efforts à consacrer à des «McPublications» et plus de temps pour réfléchir. Ce qui leur permettrait de «faire moins, mais mieux», dit-il.

On pourra débattre ici du bien-fondé de la chose, de la question de savoir si ces belles intentions sont réalisables dans le contexte actuel d’intense compétition entre les chercheurs, entre les labos, entre les universités — et si ce contexte peut vraiment être changé. J’aimerais toutefois souligner cette suggestion de l’auteur : que les comités qui sélectionnent les profs d’université limitent le nombre de publications savantes que les candidats peuvent inscrire à leur c.v. L’auteur propose le nombre de 5. Cela ne règlerait sans doute pas tout, mais il me semble que cela ne serait pas difficile à mettre en pratique, que cela forcerait à ne retenir que les contributions importantes à la science, et cela pourrait faire gagner pas mal de temps à pas mal de monde.

Non ?

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Lundi 28 novembre 2011 | Mise en ligne à 10h33 | Commenter Commentaires (24)

Sur les traces des premiers sidéens

Juste avant de partir pour le Nord, je vous avais très fugacement parlé de ce livre magnifique, The Origins of AIDS, du professeur de médecine de l’UdeS Jacques Pépin. Le hasard faisant bien les choses quand il s’y met, il s’est adonné que la publication du papier que j’avais écrit à son sujet a été retardée jusqu’à samedi dernier. Je reviens donc juste à temps pour vous y aiguiller.

originsVous pardonnerez l’auto-plogue, mais je tenais mordicus à parler de cet ouvrage ici. C’est mon coup de cœur de l’année, sans l’ombre d’un doute. Le livre relate l’histoire du VIH avant 1981, année de sa «découverte» officielle, période qui n’a été que très peu couverte par la science. En fait, avant la publication du bouquin du Dr Pépin, un seul autre livre faisait cette histoire, The River, paru dans les années 90, mais sa thèse principale — voulant que le VIH ait été transmis du chimpanzé à l’homme par une pharmaceutique qui fabriquait des vaccins en Afrique en cultivant des virus dans des cellules de chimpanzés infectés — a été complètement démontée depuis. Alors autant dire qu’il ne restait plus rien…

Des analyses génétiques ont montré que l’actuelle pandémie de VIH-1 (il existe une autre «branche», le VIH-2, qui ne s’est à peu près pas étendue au-delà de l’Afrique de l’Ouest parce qu’elle se transmet très mal sexuellement) remonterait à une seul personne, qui aurait été infectée autour 1921, plus ou moins une douzaine d’années. Or les plus vieux échantillons de sang ou de tissu infectés au VIH que l’on connaisse remontent à 1959 et 1960, provenant tous deux des cités-jumelles de Kinshasa et Brazzaville. Pour savoir ce qui s’est passé dans l’intervalle, l’«enquête» doit se contenter d’une série d’éléments indirects et parfois même spéculatifs, mais que Dr Pépin révise avec un doigté, une méthode, une minutie absolument admirables. Et l’ensemble, s’il est besoin de l’expliciter, se lit comme roman policier, littéralement.

La thèse défendue par l’auteur, essentiellement, est que ce n’est pas la prostitution qui a servi de tremplin initial à la maladie, contrairement à ce qu’on a cru pendant longtemps. Avant les années 60, en Afrique centrale — d’où provient la maladie — l’on ne trouvait pas de cette «prostitution du désespoir» où une femme peut voir jusqu’à 1000 clients par année. Les prostituées d’alors avaient plutôt, typiquement, trois ou quatre clients «fidèles» qu’elles gardaient pendant des années et à qui elles rendaient aussi des services de nature non-sexuelle.

Selon les «indices» colligés par l’enquêteur Pépin, ce sont plutôt les campagnes massives de traitement de maladies tropicales comme la malaria et la maladie du sommeil, organisées (avec les meilleures intentions) par les autorités coloniales, qui auraient servi d’amplificateur, car ces campagnes ont nécessité des millions d’injections intraveineuses dans des conditions pas toujours stériles…

À lire absolument, par quiconque s’intéresse à cette maladie de près ou de loin, ou même quiconque apprécie les raisonnements bien documenté et bien structurés.

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