Sciences dessus dessous

Archive, avril 2011

Vendredi 29 avril 2011 | Mise en ligne à 11h00 | Commenter Commentaires (54)

Plateformes électorales : quelle place pour la science ?

Chose promise, chose due : j’ai dit la semaine dernière que je ferais une comparaison de la place faite à la science dans chacune des plateformes électorales. La voici…

Commençons, en guise d’amuse-gueule, par un petit exercice un peu bébête, mais qui en dit quand même un peu plus long qu’on le croirait a priori : le nombre de mentions du mot science dans chacun des documents. Je vous avertis, c’est un peu décourageant…

Parti libéral : 13 mentions

Bloc québécois : 4

Parti conservateur : 3

Nouveau Parti démocratique : 2

Parti vert : 0

Libéraux. Le fait que le PLC utilise ce gros mot qui commence par «s» plus souvent que les autres n’est pas innocent. Les «rouges» sont en effet le parti qui place le plus explicitement la science — plus spécifiquement les biosciences, les «ressources propres» et la technologie numérique — au cœur de son programme économique. Cela ne se traduirait pas nécessairement par un accroissement des subsides sonnants et trébuchants aux organismes subventionnaires comme le Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG), mais il y a là une attitude générale face à la science qu’il convient de souligner.

Le PLC est également le seul à souligner l’importance de la recherche fondamentale. Une augmentation des subventions de recherche est promise, mais dans un futur indéfini, quand «la situation financière du gouvernement s’améliorera» — notons ici que le PLC ne propose pas d’échéance pour venir à bout du déficit.

Dans le court terme, la «Stratégie canadienne sur l’eau douce» (225 millions $) comportera sa part de soutien à la recherche. La plateforme libérale prévoit aussi 100 millions $ sur deux ans pour une «stratégie nationale sur le cerveau», mais le dernier budget Flaherty faisait la même promesse — encore qu’il semble étirer la somme sur une plus longue période. Le même budget comprend également un volet sur la technologie numérique.

Enfin, les libéraux promettent de rétablir le questionnaire long du recensement, mais leur plateforme reste muette sur la bâillon imposé par les conservateurs aux chercheurs à l’emploi du gouvernement fédéral.

Bloquistes. La formation de Gilles Duceppe insiste en plusieurs endroits sur l’importance d’un soutien fédéral à la recherche et le rôle de la science dans l’économie. Les crédits d’impôts pour R&D sont d’ailleurs la principale dépense (500 millions $ par année) sous leur rubrique «Stimuler l’économie du Québec». Le document du Bloc propose aussi 2 milliards $ sur trois ans pour soutenir «l’implantation à grande échelle» de la voiture électrique, dont une part pour la recherche.

Petit bémol, cependant : si la plateforme du Bloc ménage une belle place à la recherche, c’est moins la science elle-même que l’industrie québécoise qui intéresse la formation de Gilles Duceppe, une grande partie des mesures suggérées dans le document visant uniquement des domaines importants au Québec, comme l’aérospatiale et la pharmaceutique.

Néodémocrates. Les deux seules mentions du mot science que l’on peut lire dans le programme du NPD consiste à dire qu’il faut fonder certaines choses (des formulaires relatifs aux médicaments et des critères de surveillances des sables bitumineux) sur la science. Autrement, le NPD ne semble pas avoir grand-chose à dire à ce sujet.

Conservateurs. Le ministre Christian Simard me disait l’autre jour lors d’une entrevue téléphonique qu’il ne comprenait pas comment des lecteurs de votre blogue favori pouvaient affirmer que le PCC n’avait pas un bon bilan en sciences alors qu’il y avait investi «des milliards» depuis son arrivée au pouvoir. Disons qu’avec 3 mentions du mot en «s» — et encore, le moteur d’Acrobat ne parvient pas à les trouver dans la version française de leur plateforme (!), comme me l’a signalé Pascal Lapointe, de l’Agence Science-Presse —, ce n’est pas la plateforme conservatrice qui viendra changer les perceptions.

La section «soutien à la recherche et au développement» reprend essentiellement quatre promesses faites dans le budget 2011. Une subvention de 45 millions $ sur cinq ans à l’Institut national de l’optique — que le fédéral a déjà fait danser dans le passé, mais convenons que son financement à long terme est une excellente (bien que tardive) décision. Un autre chèque de 50 millions $ sur cinq ans au Perimeter Institute, qui fait de la recherche en physique fondamentale. La création de 10 chaires de recherche. Et un appui financier à Brain Canada — la plateforme parle de «jusqu’à 100 millions $», mais je n’ai trouvé que deux enveloppes 10 millions $ (sur deux ans) dans le budget.

Disons deux choses sur le bilan des conservateurs en science, que je repique dans l’analyse (très éclairante) du dernier budget qu’a faite l’Association canadienne des professeurs d’université (ACPU). D’abord, si le PCC a accru récemment les sommes remises aux organismes qui subventionnent la recherche, cela n’a fait qu’annuler des coupures annoncées plus tôt. Au final, en tenant compte de l’inflation, les enveloppes auront diminué de 1,2 % en sciences et génie entre 2007 et 2012, 4,1 % en sciences de la santé, et de 10,7 % en sciences humaines.

Ensuite, dénonce l’ACPU, le gouvernement Harper a montré une volonté toujours plus grande d’essayer d’orienter la recherche en fonction de son idéologie. Il le fait en finançant de plus en plus de chaires de recherche sur des sujets bien précis — parfois extrêmement étroits et d’intérêt exclusivement industriel, d’ailleurs —, en coupant les vivres à des organismes comme la Fondation canadienne pour les sciences de l’atmosphère et du climat, ou encore, ajouterais-je, en engouffrant presque tout le Fonds pour l’énergie propre dans la séquestration du carbone.

Il y a là, craint l’ACPU, un danger très net d’une «politisation de la recherche».

Verts. Le Parti vert du Canada offre un programme en demi teinte sur le science. D’un côté, on devine que la recherche (surtout au sujet des énergies vertes) y occupe une place fondamentale dans le programme économique des verts — bien qu’il soit très peu étoffé, le document ne faisant que 12 pages. Le mouvement vert a toujours eu une certaine proximité avec la science — et le PVC est d’ailleurs le seul, à ma connaissance, à promettre de lever le bâillon imposé par les conservateurs aux chercheurs à l’emploi du fédéral.

Mais d’un autre côté, on y retrouve exactement le même genre d’ingérence politique dans la recherche que celui du PCC qui est dénoncé par l’ACPU. Le programme propose d’annuler les subventions de recherche à Énergie atomique Canada Limitée, ainsi que d’arrêter toutes les recherches sur les OGM financées par Ottawa, ce qui implique «de réduire de 10 % le financement (montant utilisé pour les biotechnologies OGM) au CRSNG et au CNRC».

Notons ici que leur document Vision verte, paru l’an dernier, parlait d’accroître de 15 % le financement de ces mêmes organismes. Ceux-ci s’en trouveraient donc un peu mieux financés, mais pas de beaucoup.

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Mardi 26 avril 2011 | Mise en ligne à 9h56 | Commenter Commentaires (34)

La voyance, suite et fin

En janvier dernier, un éminent chercheur en psychologie de l’Université Cornell, Darryl Bem, publiait dans une respectable revue savante (The Journal of Personality and Social Psychology) un article qui a fait grand bruit. Le professeur émérite y montrait effectivement des résultats d’expériences qui suggéraient que l’espèce humaine, du moins certains de ses représentants, était dotée d’une faculté de voyance, de la capacité à prédire l’avenir. L’histoire avait rapidement fait le tour des médias du monde, dont ce blogue.

Essentiellement, M. Bem avait inversé l’ordre de certaines expériences classiques de psychologie. Par exemple, quand on présente à des sujets deux cadres côte-à-côte en y présentant des images subliminales (désagréables d’un côté, agréables de l’autre) et qu’on leur demande de choisir, le côté où des images désagréables ont été projetées sera moins souvent choisi que l’autre. Dans une expérience de sa série, M. Bem avait demandé aux participants de choisir avant de leur présenter des images subliminales. Dans plusieurs cas, le chercheur avait obtenu des résultats statistiquement significatifs — encore que les corrélations étaient toujours extrêmement faibles et à la limite d’échouer les tests statistiques.

Les critiques, nombreuses, avaient immédiatement fusé de toutes parts, les plus sévères faisant valoir que cet ouvrage illustrait la mauvaise utilisation des statistiques dans les sciences sociales. Or un lecteur de ce blogue, unquebecoiserrant, attire maintenant mon attention sur de nouveaux développements qui viennent de survenir dans cette histoire. D’après ce que rapporte Ben Goldacre, auteur de la chronique Bad Science du quotidien britannique The Guardian, d’autres chercheurs ont tenté de reproduire les expériences de M. Bem, mais n’ont pas obtenu de résultats statistiquement significatifs. Aucun signe de prémonition. L’un d’entre eux, Richard Wiseman, de l’Université Hertfordshire, a même mis sur pied une page web enjoignant ceux qui tenteraient de reproduire ces expériences de lui envoyer les résultats pour en faire une méta-analyse — cinq se sont manifestés jusqu’à maintenant.

M. Wiseman et cie ont soumis un article à la même revue qui avait publié les controversées expériences de M. Bem, mais le texte a été refusé sous prétexte, se sont-ils fait dire, que le JPSP ne publie jamais de travaux qui reprennent des expériences déjà publiées en ses pages.

Je me permettrai à cet égard, malgré mon statut de profane, ce petit commentaire pour fin de discussion. Je comprends très bien qu’une publication hésite à déroger à sa propre politique éditoriale, mais il y a des circonstances qui commandent une exception. Dans le cas qui nous intéresse ici, la petite taille des échantillons, la faiblesse des corrélations trouvées par M. Bem et le fait qu’il admettait lui-même, dans son article, que ses résultats ne faisaient que soulever la question de l’existence du don de voyance sans en constituer la preuve, justifie un accroc à la politique du JPSP. Une revue qui a pour but de faire avancer les connaissances, me semble-t-il, ne peut pas se contenter de lancer une question de cet ordre-là sans se sentir la moindre responsabilité sur la réponse, fût-elle négative — et un brin embarassante pour son comité de lecture.

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Jeudi 21 avril 2011 | Mise en ligne à 11h18 | Commenter Commentaires (63)

Y a-t-il un statisticien dans la salle ?

Mine de rien, la science vient de faire son entrée dans la campagne. Oh, par la porte de service, certes, mais on ne sera pas trop regardant… Ce sont les statistiques, pour être plus précis, qui se sont invitées dans la campagne : que faire, en effet, avec les résultats du sondage CROP qui donne le NPD premier au Québec, à 36 % des intentions de vote ?

La question se pose pour deux raisons. D’abord, parce que je garde le fil de tous les sondages publiés partout au Canada depuis le début de la campagne (j’en tire une moyenne par tranche de 5 jours) et que pratiquement tous les autres sondages échantillonés entre le 16 avril et hier (1 Angus, 2 Nanos, 1 Ekos, 1 Harris et 1 Léger) accordent environ 24 % de la faveur populaire aux néodémocrates dans la Belle Province. Il faut ici noter, cependant, que le dernier Ekos arrive à 31 % pour le NPD et 27 % pour le Bloc (n = 587).

La deuxième raison, c’est que CROP a eu recours à un «panel web» présélectionné pour faire ce sondage, et non à un échantillon téléphonique aléatoire. A priori, donc, on peut faire l’hypothèse que cela peut surreprésenter une catégorie de gens qui ont un branchement internet — donc plus jeunes, plus urbain, plus instruit/fortuné, et donc peut-être plus à gauche.

J’ai posé la question hier à Youri Rivest, de CROP, qui m’a assuré que sa firme prenait toutes les mesures pour éviter ce genre de biais : ils font là-bas un monitoring constant et général des valeurs socio-culturelles québécoises et «on redresse avec ça». En outre, souligne-t-il, l’appui à la souveraineté et les intentions de vote au provincial du sondage de ce matin «sont en parfaite ligne avec ce qu’on trouve par sondage téléphonique [...], alors je suis tout à fait à l’aise avec cet échantillon».

J’ai aussi parlé ce matin à la sociologue de l’Université de Montréal Claire Durand, spécialiste des statistiques — ce qui fut une excellente chose, d’ailleurs, puisque cela m’a permis de découvrir son blogue très éclairant sur les sondages et les méthodes quantitatives, dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Mme Durand se fait à la fois rassurante et prudente. D’une part, elle souligne que ces panels web, qui intéressent les maisons de sondage parce qu’ils sont moins coûteux que les échantillons classiques, ont été «testés, testés et testés par les firmes et elles ont de bonnes raisons de croire qu’ils réflètent pas mal la même chose que les échantillons téléphoniques». Cela tombe sous le sens, d’ailleurs, puisque ces entreprises n’ont pas intérêt à y perdre leur crédibilité.

Mais d’autre part, poursuit Mme Durand, «toutes les études en Europe et en Amérique montrent des différences entre les sondages web et les autres». Au cours de la présente campagne, cela a donné un écart moyen de +2 % des intentions de vote au NPD, et de –2 % aux conservateurs et aux libéraux — encore que cette tendance se soit renversé récemment pour les libéraux en Ontario, dit la sociologue. Si étonnant que cela puisse paraître, enchaîne-t-elle, cette méthode ne «penche» pas toujours à gauche, car les résultats obtenus aux États-Unis surestimait les appuis républicains.

De manière générale, les gens plus jeunes, sans enfants, moins religieux et vivant seuls sont surreprésentés.

De plus, ajoute Mme Durand, certaines firmes comme Angus-Reid et Léger Marketing font d’ailleurs un recrutement actif pour leurs panels web, les annonçant sur certains sites comme des façons de faire un peu d’argent. Ce ne sont donc pas du tout des échantillons aléatoires, mais bien des panels de volontaires, même s’il y a moyens d’en corriger au moins une bonne part des biais. CROP, ajoute la méthodologiste, ne recruterait pas de cette manière.

Alors pour le bien de la discussion, je vous soumets une interprétation et une question :

1) Il y a de toute évidence des mouvements tectoniques qui secouent la politique fédérale québécoise en ce moment ; mais ces panels web, bien qu’ils semblent avoir une certaine valeur, sont un outil que nous apprenons encore à utiliser. Il faudra donc attendre avant de se faire une idée précise de l’ampleur du mouvement.

2) Si l’on ne peut pas mesurer l’incertitude des résultats issus d’un panel web, peut-on vraiment savoir ce que «valent» lesdits résultats ? Je pose la question, notez-le, de manière naïve, comme un gars qui ne connais pas la réponse. Mais si on établit la valeur d’un échantillon aléatoire aux chances qu’il nous donne de donner des résultats proches de la vérité, alors que vaut un panel dont on ne peut pas calculer la marge d’erreur ?

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